Chapitre DUtrmt
Bataille auprès de Dtiuabourg. — Emilie va joindr-e le corps de Charles Zaloski. — Elle s'enrôle daos les chasseurs libres de Vilcomir. — Affaire de Przystowiany.
Si le courage et le mépris de la mort suffisaient pour faire réussir une entreprise , Emilie Plater aurait sans doute vu triompher tous ses
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projets; mais un chef a besoin d'autre chose encore que de belles qualités ; il lui faut des armes et des soldats ; avec une petite troupe mal armée et sans munition^ comment tiendrat-il tête à un ennemi vingt fois plus nombreux et ne manquant de rien ?
La petite armée d'Emilie, qui n^avait, même dès l'entrée en campagne, qu'un bien petit nombre de cartouches , les avait presque complètement consommées dans les deux premières affaires. Elle s'avançait néanmoins, mais déjà elle ne pouvait plus compter que sur les faucheurs : le manque de poudre et de balles rendait les fusils inutiles. Et quelle arme que la faux! Elle est bonne pour tenir le troisième rang dans la ligne, excellente pour achever un ennemi mis en déroute par les troupes régulières; mais presque jamais on n'a vu des faucheurs rompre des colonnes serrées et décider du gain de la bataille.
Ainsi il était impossible à nos amis de résister à des troupes réglées, et le conmiandant.
de Dûnabourg, instruit. par les fuyards du sort de son premier détachement , envoya un bataillon d'infanterie avec deux pièces de canon contre les ennemis qui avançaient toujours et soulevaient le pays. L'affaire ne pouvait être douteuse : après un court combat, les insurgés, rompus sur tous les points, se dispersèrent. Combattant sans ordre, ils ne surent point se rallier, et serrée de près par les Russes qui la poursuivirent lopg-temps, Emilie fut obligée de revenir sur ses pas et eut la douleur de voir l'ennemi reprendre tous les villages qu'elle avait délivrés, et y exercer les plus grandes cruautés. Dousiaty, où pour la première fois elle avait déployé l'étendard de l'insurrection , fut occupé par les Russes et livré aux flammes.
D'ailleurs le projet d'Emilie, pour surprendre Dûnabourg , était devenu impraticable par la suite des changemens faits dans cette forteresse.
Les jeunes gens sur lesquels Emilie comptait le plus avaient tous été renvoyés : soit
que le général russe eût quelque soupçon du complot , soit qu'alarmé des progrès de Tinsurrection , il craignît de garder dans la forteresse des hommes dont la foi était plus que douteuse, et que leur naissance devait faire sympathiser avec les rebelles, il les fit désarmer et les fit partir, le 9 avril, pour Tarmée de Diebitsch, escortés d'un, détachement de la garde impériale '.
Cette décision du commandant russe et l'échec qu'elle venait d'éprouver, détruisirent tous les projets d'Emilie ; après avoir rassemblé les débris de sa petite troupe, elle les réunit à celle que commandait son cousin le comte César Plater, quitta les environs de Dousiaty, et, suivie seulement de mademoiselle Pru-
» Ces porte-enseignes , an nombre de dix>linit , parvinrent à s'échapper pendant le trajet, et rendirent 4e grands services à la canse polonaise, en insurgeant quelques districto de la Russie-Blanche. On trouvera leur histoire dans Fouvrage que je publie actnellement sous le titre : Les Polonais et les Polonaises de la révolution de x83o.
SA VIE ET SA MORT. t87
szynska , elle se mit en route pour joindre le corps d'insurgés restés sous les ordres de Zaluski.
Quelques jours après que la révolution eut éclaté en Lithuanie , les insurgés , voyant que toutes leurs opérations se faisaient sans ordre et sans suite, chaque coips agissant séparément, pensèrent à se donner un chef qui réunît tous les commandemens, et pût, par ce moyen, porter aux Russes des coups décisifs. Il leur était difficile de trouver un homme capable de cet emploi et digne de toute confiance. Les Lithuaniens, croupissant depuis vingt-cinq ans sous le joug de la Russie, s'étaient adonnés e xclusivement à la vie privée et agricole ; aucun d'entre eux ne s'était consacré à la carrière militaire ; et si quelque vieux soldat des légions se trouvait encore dans les rangs des insurgés , le plus souvent il lui manquait un nom qui pût inspirer la confiance et imposer à la multitude.
Le comte Charles Zaluski , chef de l'insur-
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rection dans le district d'Upita, se fit distinguer par une activité et un zèle sans exemple ; le choix tomba sur lui , et il fiit proclamé commandant en chef par les insurgé$ de Wilna,de Wilkomierz , de Troki , de Kowno , d'Oszmiana et d'Upita. Patriote zélé, pénétré des meilleures intentions, plein d'àme et de bravoure, mais novice encore dans Fart de la guerre, il ne voulut point accepter cette charge, et avec elle tant de responsabilité : on insista cependant, et il ne put refuser.
Le comité secret de Wilna ne cessait d'envoyer des émissaires pour presser Zaluski de réunir toutes les forces , et de venir avec elles attaquer Wilna , promettant un soulèvement dans Tintérieur de la ville, et une réussite complète pour faire expulser les Russes de la Lithuanie. Zaluski connaissait très bien la vanité de ce projet, et comprit qu'il lui serait impossible de s'emparer d'une ville fortifiée de tous côtés, hérissée de canons, et préparée depuis long-temps à toute attaque^
Mais pressé encore par le comité et par d'autres insurgés^ suivant d'ailleurs l'impulsion de son cœur, et le désir d'affranchir au plus tôt sa patrie , il partit... Affrontant le péril en toutes rencontres , il s'en' tira à son honneur ; mais à cinq lieues de la capitale, battu parles Russes à cause de l'inexpérience des insurgés , il fut contraint de rebrousser chemin, et de se retirer des environs de Wilna.
Lorsque Emilie Plater le joignit, il bivouaquait près de Smilgi, dans le district d'Upita. Sa renommée l'y avait précédée, et chacun était curieux de connaître cette femme, qui non seulement avait donné l'exemple aux hommes , mais qui les surpassait même par son dévouement, la hardiesse de ses plans , et sa promptitude dans l'exécution; on accourait en foule pour la voir, pour l'admirer; chez la plupart cependant, cette admiration était froide et contrainte. Les jeunes gens aux idées romanesques espéraient trouver en elle une amazone brillante de parure, une guerrière comme
on en voit sur le théâtre , et leur désenchantement fut grand à la vue d'une femme vêtue d'une simple casaque bleue^ d'un drap grossier, et n'ayant rien de ces dehors brillans qui éblouissent, qui séduisent le vulgaire, et qui tiennent même quelquefois lieu de mérite; d'autres qui voyaient déjà de mauvais œil une femme osant empiéter sur les droits de l'homme , et dont l'étroite et mesquine jalousie ne pouvait lui pardonner la gloire dont elle se couvrait, la reçurent d'un air glacial, et cherchèrent à la détourner de ses projets guerriers, colorant cependant leur malveillance d'un semblant de zèle et de sollicitude pour la conservation d'une vie si précieuse.
— Vous êtes femme , comtesse , lui disaientils, et vous ne pourrez jamais supporter les fatigues du camp. Nous ne voulons pas sans doute vous contester ni le talent ni le courage, mais les combats et la vue de la mort qui nous menace sans cesse sont les moindres de nos peines. Seriez-vous en état , vous dont la
complexion est si délicate^ de passer des nuits sans sommeil^ des journées entières sans repos y quelquefois même sans nourriture ? Êtesvous capable d'exécuter une marche forcée de quinze lieues à travers des forêts sans chemin et dès marais impraticables ? Saurez-vous traverser des rivières à la nage ? Non , comtesse , votre santé y succomberait. Reprenez donc vos anciennes habitudes de femme j contentezvous de la gloire et de la reconnaissance qui vous sont justement dues, et conservez cette santé qui nous est si chère à tant de titres. Enfin , si vous voulez être utile à votre patrie , n'y a-t-il pas d'autres moyens que celui des armes?... Une grande , une noble carrière est aujourd'hui ouverte à votre sexe, cette carrière est sans doute plus conforme à vos goûts : consacrez vos soins aux blessés... Emilie écoutait froidement toutes ces réflexions 5 quelquefois elle répondait :
— Ma santé est faible, mon bras aussi, je le sais 5 aussi les armes que je porte ne sont que
pour ma propre défense. Ces pistolets me sauveront du danger personnel lorsque Fennemi m'attaquera, et , s'ils me trompent, ce poignard que vous voyez ne lui permettra pas de me prendre vivante. Mais je suis femme, messieurs, ajoutait-elle avec un léger sourire, et comme telle, je ne puis vaincre ma curiosité qui me pousse à assister à vos combats , à être témoin de votre courage, à panser enfin vos glorieuses blessures sur le lieu et à Tinstant même où vous les recevrez. Quant aux fatigues, toute faible que je suis, je saurai les supporter.
Les officieux donneurs d'avis, éconduits par ces phrases polies, quoique légèrement ironiques, se turent, et n'osèrent plus la contrarier dans ses desseins.
Le lendemain, 4 mai, le corps de Zaluski marcha à Przystowiany, où le commandant en chef, mal informé de la position des ennemis, et croyant en être éloigné, se proposait de donner quelques jours de repos à sa troupe
Êitîguée par trois semaines de marches et de contre^marches.
On y arriva tevs les onze heures du matin.
Emilie Plater se rendit aussitôt au blvouâe des chasseurs fibres de Wilkomir, les priant de vouloir bien l'admettre dans leius rangs. Cette compagnie:^ composée en grande partie des principaux citoyens du pays , et dont les sol* dats avaient tous déjà £»t leurs preuves de courte eti de dévooemeiit^ toute fière du choix d'Emilie Plater^ la* reçut dans son seiif par acclamation : une pareille recrue foisait honneur à^ son drapeau , et le commandant voulut la câébrer par une espèce de fête milîtaîre.
Mais^ tandis qu^on laiisait lesapprétset qiié les autres insultés se reposaient en toute sûreté des fatigues de la marche , une décharge de fusils sur l'aile gaudhe^ où étaient placés, les étudians de Wilna^ annonça^ .vers une heure après midi^ l'approche de l'ennemi : bientôt on aperçijitles lanciers russes se déployant < dans la plaine et
rinfanterie qui marchait en colonne serrée.
C'étaient les généraux Sulima et Malinowski avec deux régimens de cavalerie, une brigade d'infanterie et douze pièces de canon, qui marchaient sur nos pas.
Les insurgés, pris à l'improviste, se jetèrent sur leurs armes, et coururent prendre position dans un petit bois qui couronnait le sommet d'une colline.
— Messieurs les Russes sont bien impolis de venir troubler ainsi notre fête, dit en riant le commandant des chasseurs libres, qui jadis s'était familiarisé avec le feu au service de la France.
— Ils viennent l'embellir, reprit Emilie sai« sissant son fusil; ils me donneront l'occasion de vous prouver si je suis digne d'être votre compagnon d'armes.
En un clin d'œil tout fut à son poste : les Russes faisaient un feu bien nourri , et le canon grondait dans toute sa force ; de temps en temps aussi on entendait le faible sifflement
d'une balle isolée ; mais cette balle ^ tirée par la main sûre d'un insurgé , allait droit à son but, et ne se perdait pas dans les airs*
La baïonnette à la main , l'infanterie russe s'avança pour chasser les insurgés des bois; ceux-ci la laissèrent s'approcher jusqu'à la distance de cinquante pas.
— Feu ! cria alors le commandant des chasseurs libres. Une décharge de tous les fusils à la fois se fit entendre , et les Russes , rompus dans leurs rangs par cette salve meurtrière, furent, cette fois, repoussés avec une perte énorme.
Une seconde tentative de l'ennemi échoua pareillement, et on ne désespérait nullement de rester maître du terrain qu'on disputait déjà depuis quatre heures.
Oh! qu'il en coûte de se voir forcé de céder la victoire à l'ennemi alors qu'elle semble assurée ! Quel malheur que toujours les ressources ne répondent pas au courage ou à la justice ! mais tel est le sort des combats.
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— Des cartouches! nous manquons de cartouches ! s'écrièrent tout-4-coup et presque en même temps tous tes chasseurs.
— Il n'y en a plus , répondit tristement le commandant.
Un cri de désespoir retentit alors sur toute la ligne des insurgés. Il fallut céder.
Les troupes régulières , quelque bien disciplinées qu'elles soient, conservent rarement l'ordre pendant la retraite; que dire donc des insurgés qui n'ont aucune idée de manœuvres? Tant qu'ils eurent des munitions, ils tinrent ferme; mais, une fois obligés de lâcher pied , ils se dispersèrent dans le plus grand désordre; c'était moins une retraite qu'une débandade complète; la confusion augmenta encore par ta rupture d'iui mauvais pont jeté sur la petite rivière : il feltut la traverser ayant de l'eau jusqu'au cou ; si quelque fusil était resté chai^, il se mouilla dans ce passage, et toute résistance fut désormais plus impossible encore. Les Russes poursuivirent long-temps
les fuyards , sabrant tous ceux qu'ils purent atteindre. Cette journée eût été tout-à-fait désastreuse pour Knsurrection, si Maurice Prozor n'eût entendu, par bonheur, la fusillade, et ne fut accouru en toute hâte avec les siens pour protéger la retraite et arrêter, par un feu meurtrier, la cavalerie ennemie.
Tant que dura le combat , Emilie fut en première ligne , parcourant les rangs , et affrontant la mort sans toutefoiis la donner. Au moment de la retraite , elle se trouva dans une position critique : abandonnée des siens, après avoir perdu ses compagnons au milieu de la confusion générale, n'ayant que trois hommes auprès d'elle, elle se retirait lentement, lorsque lesBusses^ maîtres déjà du grand chemin, tachèrent de lui couper la retraite, et quelques uns s'avancèrent pour la saisir : une douzaine de coups fut tirée presque à bout portant; Emilie dédaigna d'y répondre, et arrêta ses compagnons qui voulaient le faire.
— Gardez vos cartouches, leur dit-elle; la
témérité serait inutile et imprudente ; quatre que nous sommes, que pourrions-nous contre cette nuée de Russes qui nous poursuivent? Au lieu donc de nous amuser en route , tachons de gagner du terrain sur eux ^ si toute voie de retraite nous est fermée, alors seulement nous songerons à vendre chèrement notre vie , et à ne pas tomber vivans dans leurs mains.
La terre , récemment labourée et changée en boue par des pluies abondantes tombées quelques jours auparavant, retardait la marche de la cavalerie russe, et donnait aux piétons un avantage sur elle. Cependant Emilie, fatiguée par le combat et par la fuite, n'avançait que difficilement. Exposée continuellement au feu de Fennemi , et entendant presque le souffle de leurs chevaux , elle gagnait insensiblement du terrain , et parvint à entrer dans un bois où elle tomba exténuée de fatigue.
Pour rien au monde les Russes n'auraient osé s'aventurer dans un lieu boisé, que leur imagination leur peignait toujours peuplé de
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milliers d'insurgés placés en embuscade : aussi cessèrent-ils de poursuivre les fuyards.
Us revinrent sur leurs pas , remplissant Tair de cris et d'imprécations.
Sur le soir, Emilie Plater se traîna jusqu'à la chaumière d'un garde-forestier, située tout au plus à cinq cents pas du camp russe , et d'où l'on entendait parfaitement le cri des sentinelles ; mais ses forces étaient épuisées à un tel point, qu'elle fut obligée de passer la nuit dans un endroit aussi peu sûr, exposée à tomber à chaque instant entre les mains des ennemis. Le lendemain, un peu rétablie, elle se mit en route. Le pays était couvert de Russes et traversé en tous sens par leurs détachemens.
Quoiqu'elle ignorât complètement le lieu où s'était retirée la troupe de Zaluski , elle parvint à la rejoindre sur les bords de la Doubissa, emmenant avec elle un détachement de quarante hommes qu'elle avait ralliés pendant cette marche aussi pénible que dangereuse.