CHAPITRE Xir
tenlir les airs qui ne répétaient ordinairement que le chant plaintif et monotone des serfe lithuaniens; les cris des sentinelles vigilantes interrompaient le silence de la nuit j tout était en mouvement daiis le camp et dans le pays, la joie remplissait tous les cœurs, l'espérance brillait dans tous les yeux; espérance trop vive pour qu'elle n'eût pas ses déceptions, joie trop bruyante pour qu'elle pût durer long-temps !
Pendant que les soldats se livraient à leur humeur joyeuse et aux exercices guerriers en attendant lesjours de bataille, le général polonais, de concert avec les principaux chefe de l'insurrection, songea à tirer parti des avantages locaux et à tracer son plan de campagne, résolu à ne donner à la fortune que le moins de prise possible et à disputer le terrain pied à pied, corps à corps.
Le prince Gabriel Oginski, donnant le premier l'exemple du désintéressement qui doit animer tout bon patriote, remit ses troupes aux ordres du général Chlapowski ; les autres chefs
l'imitèrent y et résignèrent le pouvoir avec plu^ d'empressement que Fajsabitieux n'en mettrait à s'en saisir. « Nous consacrons nos vies et nos propriétés 5 disaient-ik dans leur adresse du 10 Juin, et nous ne demandons pour le faire, ni gloire, ni titres, ni récompenses; nous ne voidons que remplir les devoirs qui sont aujourd'hui ceux de tout Polonais , et qu'imposent les besoins et les longues souffrances de la patrie. »
Chlapowski , après avoir reçu cette adresse, les remercia au nom de la Pologne de tout ce que les Lithuaniens avaient fait jusqu'à ce jour pour la cause commune j il organisa ensuite les troupes insurgées , leur donna pour officiers des militaires expérimentés , leur distribua
des armes, et donna aux chefs de l'insurrection des emplois selon leur mérite , et selon le plus
ou moins de capacité qu'il leur croyait.
Emilie Plater, dont le nom était parvenu jusqu'en Pologne, et dont la renommée s'était déjà répandue dans toute l'Europe , fut un ob-
jet d'attention particulière de la part du général polonais : comme femme , elle avait droit aux égards dus à son sexe ; comme guerrière , elle avait sii mériter l'estime et l*admiration de ses compatriotes ; et d'ailleurs son dévouement était une chose trop extraordinaire pour qu'elle ne fut point distinguée parmi les chefe deFinsurrection. L'armée voyait en elle un de ces êtres sublimes que la nature produit quelquefois pour servir d'ornement et de gloire au genre humain 3 et les bardes du camp , inspirés par sa présence , chantaient les exploits de la Jeanne d'Arc de la Pologne. Chlapowski lui fit un accueil des plus flatteurs ; mais ne voulant plus exposer cétfe vie si précieuse aux évènemens incertains du combat , il lui conseillait de quitter Farmée et de se reposer aprèis les fatigues , d'autant plus que la guerre prenant , par Tarrivée des troupes régulières, un système tout-àfait nouveau et réglé , elle ne saurait mettre à profit les talens qu'elle avait déployés pendant l'insurrection; et elle resterait confondue parmi
h foule des officiers subalternes dont Tarmée était suffisamment fournie.
La remarque du général était juste ^ mais femme et Polonaise , Emilie persista dans ses projets, et demanda avec inatance d'être admise dans les rangs.
— Tarit que la Polpgne ne sera pas entièrement libre , disait-elle , ma vocation est d'être soldat ; et comme j'ai embrassé la cause de la patrie sans aucune vue d'ambition, je ne la quitterai pas au moment où les dangers deviennent plus gra^ds , et les combats plus décisifs.
Elle fut nommée capitaine commandant la V^ eorùpagnie du 1" régiment de Lithuanie, qui , quelques jours après , prit le numéro de 25* de ligne.
En même temps arriva la nouvelle que le général Gielgud, avec un corps d'armée polonaise, avait passé le Niémen , et venait d'entrer en Lithuanie. Ce surcroît de forces ^mblait nous 4()nner plus de chances de victoire ; mais par
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suite de la fatalité qui a constaknment poursuivi la Pologne , il ne servit qu'à tuer la cause de !a liberté, en jetant la division parmi les généraux, et en faisant agir leurs petites jalousies. On remarqua d'abord que Chlapowski reçut cette nouvelle d'un air contraint ; il en parut plutôt fâché que content, et il s'efforçait en vain de cacher son dépit. Malgré tout son patriotisme, il n'était point exempt d'ambition personnelle ; le désir de briller et de remplir de son nom toutes les pages de notre histoire était le mobile de toutes ses actions, et il voyait dans la révolution polonaise , non seulement l'affranchissement de son pays, mais
aussi un moyen de s'illustrer. Nommé par le généralissime chef de l'expéditonde Lithuanien il s'en chargea avec empressement, malgré le petit nombre de troupes qu'on lui confiait; il ne craignait point les dangers, se croyait déjà libérateur des provinces envahies, et comme tel devant passer à la postérité ^ cette ambition , jusqu'alors louable, lui fit déployer toutes les
ressources de son talent , et l'entrée de sa carrière le couvrant d'un peu de gloire , semblait promettre que le reste répondrait à ce brillant début. L'arrivée de Gielgud dérangeait tous ses plans. Plus avancé en grade, il allait naturellement prendre le commandement; c'est sous son nom désormais que tout se ferait; c'est sur lui que retomberait la gloire du succès, tandis que lui, CMapowski, ne serait cité qu'après Gielgud, ou peut-être même il serait, confondu dans la foule de tous ces généraux qui ne font qu'exécuter les ordres qu'on leur donne. Cette pensée changea entièrement ses sentimens, et commença à refroidir son zèle; il n'agit qu'à contrecœur et avec répugnance, et n'ayant pas la force d'immoler son intérêt personnel à celui de sa patrie, il sacrifia la Pologne au plaisir d'humilier celui qu'il considérait comme son rival.
De l'autre côté, Gielgud était l'homme le moins capable d'êlre mis à la tête d'une expédition aussi grande, et dont l'issue devait exer-
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cer une influence immédiate sur le sort de la Pologne. Son corps ^ par suite de la bataille d'Ostrolenka , coupé du reste de Farmée, fiit forcé de se jeter en Lithuanie. U eut cepen* dant l'heureuse idée de faire croire aux soldats qu'il avait quitté de plein gré le royaume de Pologne pour aller au secours de leurs frères d'au - delà de la Vistule ; aussi les troupes étaient encore pleines d'ardeur et demandaient les combats^ quoiqu'elles fussent dans ime complète insubordination et qu'elle, n'eussent aucune confiance dans leur che£ Gielgud ne songeait nullement à réprimer les effets de cette désorganisation morale. Sa position avait beau devenir précaire, il se confiait au hasard.
Favori du grand-duc Constantin, Gielgud ne présentait aucune garantie de patriotisme. D'ailleurs, assez nul par lui-même, il ne pouvait inspirer grande confiance aux Lithuaniens, ses compatriotes. Il avait aussi une ambition
à hii, mais peu élevée, pan^e qu*il n'était pas homme à être dévoré de grandes passions ; la gloire et la postérité lui étaient passablement indifférentes ^ toute la grandeur humaine se résumait pour lui dans les honneurs ; c'était là l'unique but de ses désirs ; le titre de commandant en chef d'un corps séparé était fait
* pour l'enivrer; les honneurs qu'bn lui rendait à son entrée en Lithuanie achevaient de lui tourner la tête; et, traité en grand homme par le caprice du sort, il commença à se croire réellement quelque chose. Les avis blessaient sa vanité, et étaient rejetés avec arrogance; en vain les officiers supérieurs lui représentaient que dans leur position actuelle tout dépendait de la promptitude ; on ne put jamais le décider à marcher d'un pas ferme. Son grand défaut était d'être irrésolu. Il était tout-à-fait incapable de prendre une décision soudaine , imprévue, et de l'exécuter.
Cette incapacité insouciante d'un général , et la tiédeur manifeste de l'autre, ruinèrent
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l'insurrection au moment où elle semblait prendre de la consistance.
Les Russes^ d'abord dispersés dans toute la Lithuanie, à la poursuite des insui^és^ et trop faibles pour tenir tête à l'armée polonaise y eurent par suite de cette indolence le temps de se concentrer sur un seul point. Le général Kourouta , envoyé par Diebitsch , et Tolstoï , prévenu de l'arrivée des Polonais , s'avançaient en même temps et à grandes journées au secours de Wilna.
Aussi lorsque les cris d'indignation de l'armée réveillèrent le général Gielgud, le moment favorable était passé. Wilna, qui n'était occupée d'abord que par trois mille hommes , avait maintenant dans son sein trente mille soldats qui s'y étaient retranchés, et préparaient tous les moyens de défense.
Gielgud ne craignit point de venir leur présenter la bataille , sous les murs mêmes de la ville : ils l'acceptèrent ; le combat fut meurtrier; les troupes polonaises y soutinrent digne-
ment leur réputation ; mais le manque d'ordre et de discipKne neutralisait tout l'héroïsme de leur bravoure. Sachan t qu'ils avaient affaire à des Russes, et qu'il s'agissait de liberté et de patrie , ils se jetaient impétueusement sur les masses ennemies ; et leurs efforts auraient nécessairement été couronnés du succès, s'ils avaient été mieux dirigés. Mais que peut un courage désordonné? on n'obtient avec cela que des morts héroïques , et rarement la victoire.
Cette journée, qui du reste n'eut rien de décisif, fit connaître aux Russes le courage impétueux des Polonais ; mais elle leur révéla en même temps l'infériorité des généraux et le côté faible de leur armée. Enhardis par ce premier succès, forts de l'inhabileté de leurs ennemis , ils reprirent l'offensive , et forcèrent Gielgud à leur céder chaque jour du terrain.
Malgré la promesse qu'elle avait arrachée par ses instances au commandant en chef, Emilie n'assisla pas à la bataille de Wilna : elle se vit
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obligée de suivre son régiment, qui, trois jours avant, avait été envoyé à Kowno, position importante , située au confluent de la Wilïa et du Niémen, et qui devait servir de point de communication entre la Pologne et les insurgés du Palatinat d'Augoustow.
Dans le grade dé capitaine que lui avait conféré le commandant en chef, Emilie ne voyait qu'un moyen de plus d'être utile à sa patrie : elle s'adonna donc à l'étude des manœuvres militaires, les fatigues, la poussière, la chaleur brûlante du soleil de juin, la fraîcheur des nuits , elle isuppoirtait tout avec patience ; elle servait d'exemple à ses soldats , qui ne pouvaient se lasser de l'admirer. Elle paraissait douée d'une forcé surnaturelle , alors que tout en elle était l'effet d'une volonté ferme et énergique : sa santé frêle et délicate était vivement affectée. Pauvre femme! jetée au milieu des dangers et des fatigues , elle qui était née pour la mollesse des boudoirs , ses traits féminins et délicats se contractaient sous l'habit de guerrier; dédai-
gneuse qu'elle était des élégantes fourrures et des aisances de la Tie ordinaire. Mais sa bouche ne proféra jamais une plainte, un mot de regret; elle Toulait subir la guerre avec toutes ses conséquences; elle s'occupait activement de pénibles travaux, comme si une autre destinée n'eût pas été possible pour elle.
La 1^ compagnie devint en peu de temps la compagnie d'élite du régiment/ dont les soldats, tous nouvellement arrivés., étaient encore dans la fraîcheur de leur ardeur et de leur patriotisme.
Lorsque les nouvelles de la défaite de Wilna arriva à Ko wno, lé découragement s'empara des soldats, dont la confiance dans les Polonais allait jusqu'à l'enthousiasme : il leur semblait que de pareils guerriers devaient être invincibles. Emilie surtout en fut atterrée : ce lui fut comme un coup de foudre qui venait frapper l'insurrection au cœur, et dont la honte allait rejaillir sur le nom polonais. Elle parvint néanmoins à vaincre sa douleur, et à relever le cou-
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lui-même^ mais pour Farmée- entière, parce qu'elle amena la perte du régiment que Gielgud lui avait confié.
L'ennemi , maître du pont , passa la rivière sans obtacle, et se jeta avec impétuoâté sur les minces colonnes des Polonais , qu'il n'eut pas grand'peine à culbuter. Accablé par la masse , foudroyé par l'artillerie , le 25* de ligne commence à céder ; le désordre et la confusion se mettent dans les rangs , la mêlée augmente , les cartouches manquent, et nos soldats, privés de tout moyen de résistance , se laissent massacrer par les Russes, ou cherchent leur salut dans la fiiite.
Placée sur la droite de la ligne , Emilie Plater tenait ferme avec sa compagnie ^ elle reçut le choc des Eusses sans en être ébranlée ; mais, les boulets ennemis éclaircissant les rangs de plus en plus, force lui fut de se retirer. Héroïne intrépide , elle ne céda qu'à la fin , avec rage , et chaque ligne de terrain qu'elle abandonnait, elle le faisait payer cher à l'ennemi.
C'était presque corps à corps qu'on se battait. Son régiment était criblé ; il ne lui restait pas le tiers de ses soldats^ et néanmoins^ cernée de toutes parts par les Russes , elle combattait encore ^ mais ce n'est plus pour la victoire ni pour enfoncer les bataillons des Cosaques, qu'elle s'élance au milieu d'eux et brave mille fois la mort, c'est pour ne pas tomber vivante entre les mains des Russes: elle ne veut leur laisser que son cadavre.
Kiekiernicki , première cause de cette sanglante boucherie , poursuivi par les Russes , arrive sur lé lieu où notre jeune héroïne soutenait depuis long-temps un combat inégal.
Dès qu'il la voit, il court vers elle , se fraie un chemin à travers les rangs ennemis, et, lui présentant son cheval, la conjure de sauver sa vie, si précieuse à toute l'armée , et de lui épargner au moins la douleur de sa mort. Emilie refuse , elle ne veut pas se décider. Cependant vaincue par les instances du colonel et les prières de ses soldats, qui lui font une barrière de leurs
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corps ^ elle part... U était temps; ses forces épuisées refusaient de Taider plus long-temps ; son épée lui tombait des mains ; elle ne pouvait plus combattre. Enfin, faisant un dernier effort, elle rassemble ses forces qui l'abandonnent, et, s'élançant au milieu des Cosaques, elle crie, elle frappe , elle perce , et parvient à se faire une route qu'elle jonche de cadavres ennemis.
Et pendant qu'elle s'échappait ainsi du milieu des bataillons moscovites, le colonel Kiekiernicki tombait au pouvoir des Russes , avec la consolation d'avoir fait une action digne d'un honnête homme, et d'un loyal militaire.
Ainsi échappée comme par miracle à la sanglante affaire de Kowno , Emilie se rendit à Bosienie , où les débris du 25* de ligne reçurent ordre de se rallier, et remplit de nouveau leurs cadres avec des insurgés de Samogitie.