‹ Emilie Plater: sa vie et sa mortChapitre 17 sur 25 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

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Batailles de Schawlé et de Schawlany. — Vûvmée polonaise se divise en trois corps. — Emilie suit celui du général Chlapowski et sVn sépare au moment où il entre en Prusse. — Elle veut se rendre w Pologne.

Il n'entre point dans mon plan de suivre pas à pas les généraux polonais en Lithuanien je ne dois parler de leur désastreuse campagne

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qu'autant que les évènemens se rattachent à la vie de Fhéroïne dont j'écris l'histoire. D'autres que moi recueilleront et jugeront les fautes de Gielgud et de Chlapowski, fautes si nombreuses et si grossières, que l'histoire seule pourra décider si riles sont le fruit de la trahison ou de l'incapacité. Quel que soit son jugement , on peut dirç^ dès aujourd'hui, que tous ces chefs de l'armée polonaise en Lithuanie n'y ont recueilli que honte et ignominie.

Des lenteurs et des pertes de temps inconcevables, l'absence totale de plans, des marches et des contremarches continuelles et inutiles démoralisaient , désorganisaient , fatiguaient l'armée : on semblait aller au hasard , sans but , sans nécessité. Le désordre régnait dans les rangs sans qu'on fît le moindre effort pour le comprimer; et de plus, la coupable inertie du gouvernement central, créé arbitrairement par Gielgud, sans le concours ni le consentement des Lithuaniens, paralysait l'expédition, et ren-s dait nulles les ressources que l'on aurait pu

trouver dans le dévouement et le patriotisme des provinces envahies.

Dès les premiers jours de son arrivée en Li-

thuanie, le général polonais tua l'insurrection ; il fit venir près de lui tous les détachemens d'insurgés y et les incorpora dans les anciens régimens^ comme si d'un seul trait de plume on pouvait changer des milliers d'hommes en soldats y et leur faire apprendre en un seul jour le maniement des armes et les évolutions militaires. Par cette mesure que la nécessité même ne saurait justifier, et dont les funestes conséquences lui furent franchement exposées par leschefs de l'insurrection, Gielgud ajouta une nouvelle cause de désordre au désordredëjà existant dans l'armée , et de plus découvrit le pays , qui fut ainsi exposé à la vengeance des Russes, et aux terribles effets d'une cruelle réaction Xes Russes n'avaieiQt plus maintenant à lutter contre un vaste incendie embrasant la surface entière du pays 'y ils n'avaient plus qu'à achever les débris d'une armée , un corps faible , isolé , manquant

de munitions , et conduit par un chef sans talens. Les citoyens de Lîthuanie , abandonnés par leurs défenseurs , hésitaient entre la crainte des persécutions et les devoirs du patriotisme ; et le patriotisme Teût-il emporté, ils ne savaient à qui se fier ; ils cherchaient des moyens d'être utiles à la cause de l'indépendance, et n'en trouvaient point. Perdue au milieu des armées ennemies, et dénuée de tout, l'armée se démoralisait de plus en plus, ne voyant en perspective ni victoire possible , ni même chance de salut. C'ét^t un corps tombant en décomposition , et que le moindre choc devait anéantir. Les chefe eux-^nêmes ignoraient la marche des ennemis, et ne se «lettaient nullement en peine de l'apprendre y placée par leur incapacité bien au-^ dessous de la mission sublime qui leur avait été confiée, ils désespéraient de cette belle cause de la liberté qu'ils n'avaient jamais comprise , et laissaient le hasard seul décider de l'avenir.

Voyant la tournure que prenaient les affai-»

res, les patriotes gémissaient sur le sort de leur pays , sur ses malheurs passés , et sur ceux plus grands encore qui^ sans doute^ allaient fondre sur lui. N'ayant aucune confiance dans leur général, ils ne prévoyaient aucune issue possible à leur position ardue , et alors ils désespéraient... LiOng-temps ils avaient cru que le gouvernement passerait aux mains de Chlapowski^mais ils furent trompés dans leur attente , grâce à sa ridicule susceptibilité^ il sembla vouloir donner un exemple de subordination , tandis que réellement , et dans le fond du cœur, il n'ambitionnait que ce commandement. Au reste , et la suite Fa prouvé, l'armée eût-elle changé de chef, ce n'eût été pour elle qu'un changement de nom. Gielgud valait presque Chlapowski.

Le cœur noble et généreux d'Emilie Plater saignait à la vue des malheurs de la patrie, et le sentiment de ces malheurs, plus encore que ses fatigues continuelles, influa sur sa santé frêle et délicate. Placée par son grade dans une po-

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sition inférieure^ sans influence aucune sur la direction de la guerre, elle ne pouvait que pleurer sur le sort de son pays. Sa seule consolation était de penser qu'elle ne lui survivrait pas ; car elle ne songeait point a fuir sur des plages étrangères, où la pitié des peuples aurait pu lui offrir un asile. Complètement désespérée, elle demeura fidèle à ce pays en ces jours de malheur, Elle n'eut même que plus d'amour et d'enthousiasme; elle continua à remplir ses fonctions avec la même exactitude, à s'occuper de la compagnie qui restait sous ses ordres avec le même zèle , celui d'un brave officier, et tout cela avec la conviction accablante que tout désormais était inutile , et que rien ne pouvait tirer le général Gielgud du mauvais pas où l'avait jeté sa lâche opiniâtreté.

L'affaire de Schawlé , en portant le dernier coup à l'armée polonaise, couronna dignement la longue série de £aiutes qui signalèrent la campagne de Lithuanîe. Poursuivi de près par les Russes, et ne sachant où donner de la tête, Giel^

gud conçut le projet insensé d'attaquer, Dieu sait pourquoi ', Schawlé, misérable bicoque , qu'il plaît aux Lithuaniens de décorer du nom pompeux de ville , et qui n'est réellement qu'une agglomération de quelques pauvres cabanes en ruines.

Là, dans un retranchement fait à la hâte, se trouvait un détachement de trois mille cinq cents Russes , qui ne pouvaient, suivant toute probabilité, long-temps résister à l'armée polonaise cinq fois plus nombreuse. L'événement prouva malheureusement le contraire. Les généraux Gielgud et Chlapowski se renvoyant mutuellement lé commandement de cette journée , furent battus complètement : non seulement la ville ne fut pas prise , mais nos rangs fiirent éclaircis d'une manière horrible, et les

» C'est l'expressioii de Chlapowski , alors chef d'état-major. « Nous DOQS mimes en marche poar attaquer Schawlé, Dieu sait pourquoi ! » dit-il dans ses lettres sur les évènemens militaires en Pologne et en Lithuanie. (Berlin, i832,page 4a.)

munitions qu'il était si urgent de ménager^ fiirent complètement épuisées.

Le 25* de ligne , réorganisé tant bien que mal après la malheureuse affaire de Kowno y avait été chargé d'escorter les bagages, de Farmée que l'on dirigea par un autre chemin sur Schawlé; mais la fataUté qui pesait sur ce régiment voulut qu'il tombât dans une embuscade russe près de Schawlany. Le désordre inévitable dans une attaque inattendue^ sur un chemin étroit et dans une forêt épaisse , fut augmenté encore par la confusion des chariots et par les ruades des chevaux efifirayés. On se défendit pourtant avec intrépidité, et l'on en fut quitte pour une perte considérable de bagages y dont au reste on ne se souciait que fort peu. Après le combat^ le commandant ne trouva plus sous ses ordres qu'une centaine d'hommes ; les autres , nouveaux insurgés pour la plupart , avaient profité de l'occasion pour déserter les drapeaux. 11 les ramena le soir vers le village de Kourszany, où il trouva Farmée

qui se reposait de sa défaite. Un rapport fait au général Gielgud sur 'l'engagement de la forêt cite le capitaine Emilie Plater, comme ayant

donné les plus grandes preuves de courage et d'intrépidité , et surtout d'un sang-froid étonnant au milieu des plus grands dangers.

L'infâme conduite du chef de l'armée ne pouvait rester plus long-temps impunie. Il ne pouvait plus garder le commandement, alors que non seulement les officiers , mais même les simples soldats le couvraient d'imprécations, le surnommaient hautement l'auteur de tous leurs maux , et poussaient l'exaspération jusqu'à l'accuser de trahison.

La position critique où l'on se trouvait exigeait la convocation d'un conseil de guerre. Il s'assembla la nuit suivante. Après que l'on y eut longuement discuté les moyens de sauver l'armée/ la retraite en Pologne fut résolue.

Par suite de cette décision , Gielgud perdit son commandement, et l'armée, divisée en trois corps, fut confiée aux généraux Chlapowski ,

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Rohland et Dembinski^ qui devaient^ chacun séparément , manœuvrer pour effectuer le passage du Niémen.

L'ordre une fois notifié à l'armée , chacun se disposa à suivre celui des généraux dans lequel il avait le plus de confiance. Le prestige attaché au nom du général Chlapowski y bien qu'un peu dissipé par son inertie et son incurie complètes , lorsqu'il n'était encore que chef d'étatmajor de Gielgud, fit croire à presque tous que lui seul était capable d'opérer cette retraite^ de même qu'il avait^ six semaines avant^ effectué son entrée en Lithuanie par des manœuvres non moins hardies qu'ingénieusement combinées. On le suivit donc de préférence aux autres^ et Emilie Plater^ dont le r^;iment n'existait plus^ partageant l'opinion ^ ou plutôt l'erreur générale , s'attacha à lui et le suivit.

La confiance que l'on avait dans les taleqs de Chlapowski ne permettait pas de douter un seul instant de l'entrée en Pologne^ où chacun espérait se laver de la honte que Gielgud

avait feit rejaillir sur rarmée entière. Tous les sacrifices semblaient légers et faciles à supporter pour atteindre ce but. L'incendie des bagages n'excita qu'un léger murmure 5 les marches continuelles, la privation de repos et de nourriture , tout cela n'était rien ; on se consolait en se portant d'avance au moment où l'on reverrait les drapeaux fraternels.

Deux jours et deux nuits d'une marche forcée, sans qu'un seul coup eût été échangé avec l'ennem i, nous faisaie n t espérer qu'il avait perdu nos traces, et que bientôt nos vœux seraient réalisés, lorsque, vers le commencement du troisième, nous aperçûmes les poteaux de la frontière prussienne. Nous fîmes halte, et Chlapowski nous fît savoir que dans l'impossibilité de nous frayer un chemin jusqu'en Pologne , il croyait de son devoir de profiter de la seule chance de salut qui nous restait , la protection de la Prusse.

On se ferait difficilement une idée de l'effet que cette décision inattendue produisit sur

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l'arméej et de la consternation qu'elle y répandit. Mettre bas ces armes dont nous espérions tant, nous constituer de notre plein gré prisonniers d'une puissance ennemie , quoique neutre, seirîr de triomphe à la Prusse, croupir dans l'inaction lorsque la patrie en danger avait besoin de tous ses fils pour la secourir, traîner une vie flétrie et déshonorée , avoir à rougir devant l'étranger et devant ses compatriotes, qui vous appelleraient lâches et peutêtre traîtres! oh! tout cela nous exaspérait! Quelle triste perspective pour des Polonais ! Mais si l'honneur protestait contre une démarche si ignominieuse , l'imagination frappée du tableau efTrajant de notre position qu'elle assombrissait encore, représentait d'un autre côté le retour en Pologne comme impraticable et tout-4t-fait impossible ; et alors, le cœur gonflé de honte et de douleur, la majeure partie suivit le général sur le territoire prussien. Quelques uns cependant, doués d'un caractère énergique et d'un courage à toute épreuve , se

jetèrent à corps perdu au milieu des Russes y courant les chances de se frayer un chemin jusqu'en Pologne , et de pouvoir servir encore la cause de l'indépendance.

Emilie Plaler, dont le courage était sans égal et le patriotisme sans bornes, éprouvait les mêmes sentimens que ses compagnons d'armes, seulement avec plus de force, parce qu'elle était femme, et qu'elle aimait la patrie comme une femme sait aimer, se battant pour elle avec tout le courage des hommes.

Son âme grande, plus enthousiaste, n'avait qu'un désir, celui de sauver la patrie et même de mourir pour elle , si sa mort pouvait lui être utile. En elle le sacrifice était entier. Elle ne pouvait se faire à l'idée que tout était perdu , qu'il n'y avait plus d'espoir; aussi elle ne parut jamais abattue, découragée. L'amour de la patrie lui donnait les forces nécessaires pour supporter le fardeau des malheurs qui nous accablaient, et la conviction où elle était de la justice de notre cause bannissait le désespoir

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de son cœur. Pendant toute cette retraite, elle parut calme et résignée, devançant par ses vœux des jours plus rians , et nourrissant son imagination de projets héroïques. Le plus souvent , seule avec ses pensées , elle se croyait déjà en Pologne; elle faisait son entrée à Varsovie y d'où elle aidait à repousser les Russes^ lorsqu'une rumeur sinistre vint lui apprendre que tous ses rêves de Pologne devaient finir en Prusse...

D'abord elle ne voulut point croire à cette nouvelle, et elle courut s'en assurer auprès de Chlapowski. Les premiers mots du général lui enlevèrent toute lueur d'espérance , et la vérité apparut à ses yeux , sombre et terrible. La scène qui se passa alors dans la tente de Chlapowski fut bien belle. Une femme faible et craintive, mais forte de son patriotisme , grande de sa haine contre les Moscovites et de son mépris pour les lâches et les traîtres, osa se mettre face à face avec lui, et lui reprpcher sa conduite ignominieuse. Il avait

trahi la confiance qu'on avait eue en lui; il avait trahi la c^use de la patrie et de la liberté ^ la cause de l'honneur. « Pour moi , lui dit-elle , je n'irai point sur vos pas traîner ma honte chez les étrangers: il me reste quelques gouttes de sang , un bras qui peut encore lever l'épée contre les Moscovites , et un cœur haut qui ne s'abaissera jamais à l'ignominie de la trahison. Allez en Prusse : le tableau que vous me faites de notre position ne m'effraie point ^ je préfère mille morts au déshonneur, et je ne craindrai point de les braver à travers les bataillons russes, pour aller offrir encore au service de la patrie cette épée que j'ai levée pour elle, et ma vie dont je lui ai fait le sacrifice. »

Lorsqu'elle sortit de la tente du général , elle réunit ses amis , leur fit part de ce qui venait de se passer, et de la résolution qu'elle avait prise , et à laquelle rien désormais ne pourrait la faire renoncer ; la mort avec ce qu'elle a de plus affreux lui paraissait préférable à

l'infamie : aussi ne perdit-elle pas un seul instant; le même soir elle quitta l'armée ^ accompagnée de Marie Baszanowicz^ son amie inséparable , et du comte César Plater, qui voulait partager avec elle les périls et la gloire. Le lendemain , le général Chlapowski livra son épée aux autorités prussiennes , étonnées de voir un Polonais déposer les armes.

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