CHAPITRE XIV
Cl)apttrf ^mtov}xmL
La fa ligne l'aijête aa milieu de sa coarse. — Elle tombe malade. — Ses sonfi^ances. — Sa mort. — Son portrait. — Condasion.
Dix jours après, trois personnes étaient couchées sur une petite colline entourée de marais et des épaisses forêts d'Augustow ; elles étaient
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vêtues à la manière des habitans du pays : une grossière souquenille de toile couvrait leur corps , et des sandales en écorce d'arbre chaussaient leurs pieds; mais leurs traits nobles et délicats faisaient deviner en elles des hommes d'une classe élevée , et les armes cachées soigneusement sous leurs vêtemens prouvaient qu'elles appartenaient à ces débris de Farmée Lithuanienne que poursuivaient les Russes.
Elles semblaient attendre quelqu'un avec inquiétude et impatience; cependant le plus profond silence régnait parmi elles, et le moindre bruit les faisait tressaillir.
— Couvrez vos armes, Emilie, dit l'une d'elles à voix basse ; l'air est humide , et nous n'avons pas trop de poudre.
Ce furent les seules pai'oles prononcées pendant trois ou quatre heures d'une longue et vaine attente.
Qu'il est touchant le spectacle des trois nobles enfans de la Pologne cachés dans les broussailles, au milieu des bataillons ennemis^
et qui bravent ainsi les fatigues^ la mort, l'esclavage, pour courir aux combats, et servir encore la patrie ! O sublimité du patriotisme ! feu ardent, puissance magnétique qui anime et maîtrise les âmes , et leur fait exécuter des choses qui semblent bien au-dessus des forces humaines ! O sentimens glorieux du dévouement et des sacrifices qui faites braver les souffrances et les dangers, que Tàme que vous embrasez est digne de nos respects et de notre admiration ! que celui qui ne peut vous comprendre est à plaindre !
Le soleil commençait à baisser; l'écho des bois répétait les mugissemens des troupeaux quittant le pâturage et le chant monotone et plaintif du pâtre qui les ramenait au village ; la soirée était nébuleuse et sombre ; bientôt une pluie fine et froide tomba ; les jeunes gens s'enveloppèrent le mieux qu'ils purent dans leurs misérables souquenilles , mais ils n'osèrent quitter leur retraite pour aller chercher un asile dans quelque chaumière.
— Qu'il tarde à revenir ! dit en soupirant le plus jeune des trois.
— Soyez sans crainte , Marie , lui fut-il répondu^ notre guide est Samogitien^ et la fidélité des Samogitiens est à toute épreuve. Quelque obstacle sans doute l'a retenu au-delà du temps fixé, mais il reviendra bientôt, et j'espère que nous nous mettrons en route cette nuit.
— Pourvu qu'il nous apporte à manger !
reprit Marie, car voilà bientôt vingt-quatre heures que nous n'avons pris aucune nourriture, et je sens que j'ai grand besoin de nouvelles forces.
— Un peu de courage, mesdames, dit en souriant César Plater, et le mal passera bientôt. Notre voyage, vous le saviez, n'était point sans difficultés et sans désagrémens ; mais le plus difficile est fait; grâce à Dieu et aux braves paysans de Samogitie nous avons franchi le Niémen, cette barrière qui nous séparait de la Pologne, et dans quelques jour# , je l'espère, nous serons à Varsovie.
— Quelquesjoursencore^dit Emilie en jetant un long regard de tristesse et d'accablement sur ses jambes qui^ meurtries par une longue marche à travers les marais et des forêts impraticables, semblaient refuser de la porter plus long-temps.
Un sifQement aigu et prolongé interrompit le cours de leurs tristes pensées, et un paysan, âgé de pl^s de soixante ans , mais encore frais et robuste , vint les joindre,
— Dieu soit loué, mes enfans! leur dit-il.
Je suis un p^i en retard, mais il m'a été impossible d'arriver plystôt. Ces chiens de Russes m'ont saisi à la sortie du bois , et j'ai passé un bien mauvais quart-d'heure entre les mains de ces brigands ; ils m'ont long-temps fouillé , questionné et interrogé. Heureusement que je suis du pays et qu'o» m'y connaît. Dieu merci ! Aussi le village entier a porté témoignage en ma faveur lorsque je leur ai dit que j'allais au village voisin voir mon beau-père , Martin , le forgeron. Enfin ils m'ont relâché , et j'en ai été
quitte. pour quelques bourrades que le bon Dieu leur rendra sans doute.
— Les infâmes ! s'écria Marie.
— En attendant^ je vous apporte à manger^ et je suis certain que tous en avez grandement besoin. Et^ tout en parlant^ il tirait de sa besace un pain noir et sec à moitié pétri avec du son^ un morceau de firomage dur comme la pierre, et une petite bouteille d'eau-de-vie. Tout cela ne vaut pas grand'chose, ajouta-t-^il ^ mais ça servira toujours à amuser la £sdm. Dieu m'est témoin que je n'ai pu prendre davantage de peur d'éveiller les soupçons des Mosco^ vites.
—Vaut mieux un peu que rien, dit gaiement Marie Raszanowicz, et elle se mit à manger avec appétit.
— Quelles nouvelles, mon vieux? demanda le comte César? pourrons-nous nous mettre bientôt en route?
— Impossible encore , mon beau monsieur; le pays est plein de Russes qui poursui-r
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vent notre brave Pouschet. Il faut attendre que cette canaille quitte le pays , ou du moins que le sommeil Fengourdisse , et vous permette de passer sûrement à travers ces rangs de Cosaques. En attendant^ reposez-vous, dormez, je vous éveillerai lorsque le temps sera favorable pour nous mettre en route.
Emilie ne prit que très peu de nourriture.
Depuis quelques jours une fièvre ardente la consuii^^ait ; le sang bouillonnait dans ses
veines ; le souffle ardent de sa poitrine dessé-
chait ses lèvres ; sa tête appesantie retombait sur ses épaules , et elle sentait dans son sein le germe d'une maladie mortelle, qui ne lui permettrait point sans doute de poursuivre ses projets et de voir s'accomplir ses beaux rêves. Elle cachait cependant son affreux état à ses compagons d'infortune et de voyage, craignant de les affliger, et surtout de les arrêter dans leur marche. Le sommeil fuyait ses paupières fatiguées, et elle passait des nuits entières à demander à Dieu une seule chose, Varso-
vie ! la vue d'un drapeau polonais^ et puis mourir!
Le jour était loin encore lorsque le vieillard revint réveiller les pèlerins, et leur dit qu'il était temps de se remettre en route. Il leur recommanda le silence le plus absolu et les plus grandes précautions jusqu'à ce qu'ils eussent dépassé le camp des Moscovites , le long duquel il leur fallait marcher.
Les jeunes gens suivirent leur gu|de, s'étudiant à ne faire aucun bruit, et retenant jusqu'à leur haleine qui aurait pu les trahir. Grâces à ces précautions et à l'obscurité de la nuit , ils parvinrent à tourner je camp , sans donner l'alarme aux sentinelles dont les cris répétés parvenaient jusqu'à eux.
Bien qu'elle sentît son mal empirer , Emilie marchait toujours, étouffant en elle le cri de ses douleurs. La fièvre la dévorait , ses pieds n'étaient qu'une plaie , et pourtant elle avançait encore; l'àme était plus forte que le corps , le patriotisme seul l'aidait à se soutenir;
mais enfin il fallut céder : tout d'un coup sa vue s'obscurcit , ses genoux fléchirent, et elle tomba sans connaissance.
— -Grand Dieu! s'écria le vieillard... Prenez le corps de votre frère, mes enfans, et transportezle là où je vais vous conduire, les Russes ne viendront pas vous y chercher.
Marie Raszanowicz et le comte César prirent Emilie dans leurs bras, et, après un quart d'heure de marche, le triste cortège s'arrêta devant une chaumière pauvre et délabrée : c'était celle du garde-forestier.
Dans le temps de cette guerre malheureuse, il n'était pas rare de voir des insurgés poursuivis par les Russes, ou bien des citoyens fuyant devant les persécutions, venir demander aux paysans un asile, qui leur était toujours accordé avec le plus grand empressement.
Aussi l'arrivée de ces quatre personnes n'étonna point les paisibles habitans de la cabane. Le vieillard y entra le premier, échangea quelques mots ensaniogitien avec le garde-forestier
et sa femme , qui se levèrent aussitôt pour porter secours à la malade.
On plaça sur un lit le corps pale et firoid d^milie, on le couvrit chaudement, et on chercha à la rappeler à la vie, car elle n'avait pas encore repris connaissance. Cétait comme un cadavre où les symptômes de la mort dominaient un reste d'existence.
— ^Mon doux Jésus ! s'écriai la paysanne tout en frottant les tempes d'Emilie avec de Peau-devie! si jeune et déjà si malheureux! pauvre enfant , il a bien souffert !
— Que la malédiction du ciel retombe sur le tzar, répondirent les paysans.
Tout-à-coup la paysanne poussa un cri que César ni Marie ne comprirent pas. En cherchant à ranimer le corps d'Emilie, elle avait dé<îouvert que c'était une femme, et l'idée lui vint aussitôt que ce ne pouvait être une autre insurçée que la comtesse Emilie Plater, dont elle avait si souvent entendu vanter les exploits. L'étonnement et l'admiratioii la rendirent im moment
itnmobile^ muette; elle ouvrait de grands yeux, et contemplait la face pâle et maigre de la mourante. Elle fit part à son mari de la curieuse découverte qu'elle avait faite, mais qu'elle ne dévoila à nul autre tant que vécut Emilie.
On désespérait déjà de la raniiner lorsqu'un frisson convulsif parcourut tous ses membres , et elle ouvrit ses yeux mourans et égarés. Se voyant dans une chaumière et entourée de ses compagnons de route, elle se rappela son évanouissement dans la forêt, serra la main de son cousin, et lui dit en s'efforcant de parler :
-*- Les forces m'abandonnent... Je sens que ma mort n'est pas éloignée... Continuez votre route. . . Arrivez heureusement à Varsovie, vous y serez encore nécessaire à la patrie... Pour moi, ma carrière est finie... ne vous inquiétez plus de la pauvre Emilie... elle saura mourir!...
César Plater, peu rassuré sur la santé de sa
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cousine ; qui restait dans l'état le plus alarnaant, et ne voulant point la laisser dans la chaunaière du garde-forestier, que sa pauvreté mettait dans l'impuissance de donner à la malade les soins indispensables, quels que fussent d'ailleurs sa bonne volonté et ses bons sentimens , s'adressa au propriétaire du village, et lui découvrant tout le mystère, le conjura de secourir une femme mourante, exténuée de fatigue, qui ne se trouvait dans cette triste position que par suite de son immense et subliaie dévouement à la cause de la Pologne.
Le citoyen A***, bon patriote, et par^^dessus tout honnête homme, ne lui refusa point , et la malade fut transportée dans sa maison , où elle devait trouver les secours des médecins et les soias les plus touchans.
Tranquille désormais sur le sort d'ÉmUie, César Plater poursuivit sa route e* partint dans peu de temps à Varso'^. Nous ne pouvons nous empêcher de consacreir ici quelques mots à ce jeune héros de la jeune
Pologne y qui s'est aussi dévoué et sacrifié au service de la patrie. Que n'a-t-il pas fait pour elle ! que n'aurait-il pas donné pour la voir libre et heureuse! A l'âge de vingt-un ans, il a abandonné tous ses biens , et la position fortunée où il aurait pu rester, pour se mettre à la tête de ses paysans qu'il avait insurgés et armés : tant qu'il y eut à combattre il, a cqmbattu ; lorsque tout a été perdu en Lithuanie , il s'est rendu en Pologne où il a combattu encore, toujours au premier rang, là où le de-^ voir appelait un bon Polonais , fidèle en tout , et dévoué à la cause qu'il avait embrassée, il a rendu à cette cause des services immenses. Tous ses biens ont été confisqués; il a été proscrit; n'importe, il sert toujours la patrie, et maintenant, réfugié en France, il est un de ceux qui sont les plus utiles à l'émigration et à la Pologne soumise. Le peu qu'il a sauvé de sa fortune, il le consacre à soulager ses frères plus malheureux que lui , et surtout à aider les jeunes émigrés à s'in-
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struire , et à se préparer ainsi à être de bons Polonais , capables de rapporter un jour dans leur patrie les arts et les sciences que Faute-*crate s'efforce d'y étouffer.
Marie Raszanowicz , oubliant la gloire pour Famitié, resta auprès du chevet de la raalade , et consacra ses veilles à la santé de celle avec qui elle avait partagé si long-temps les dangers et les fatigues de la guerre.
Le repos et les secours habiles de Fart par ^ vinrent enfin à sauver Emilie y et elle commençait à reprendre peu à peu ses forces, d^gis cette maison hospitalière , où elle était cachée sous le nom de mademoiselle Korawinska, trai-tée constamment avec les égards dus à sa naissance, à son dévouement et à se^ malheurs.
Cependant les affaires prenaient de plus en plus une mauvaise tournure en Pologne. De* puis la bataille d'Ostrolenka, Skrzynecki restait dans une inaction inconcevable ; Paskiewicz , après la mort de Diebitsch, nommé comman-
dant de Farmée russe, avait effectué le pas«^ sage de la Vistule sans trouver le moindre obstacle.
Les Polonais exaspérés par cette insouciance de la part de leur généralissime , prêtant peutêtre une oreille trop facile aux accusations des mécontens, lui ôtcrent le commandement sans savoir trop à qui le confier. Cette charge délicate et difficile, refusée par les uns, reprise aux autres après quelques jours d'exercice, tomba enfin dans les mains de Krukowiecki , homme ambitieux et intrigant, dont les Polonais devaient se défier plus encore que de tout autre, car les antécédens de ce chef étaient loin de prévenir en sa faveur et d'inspirer la confiance. L'armée, démoralisée par ce changement continuel de commandans, perdit tout esprit de subordination; les ordres se croisaient, se contredisaient et étaient mal exécutés ; l'action n'avait plus de plan , plus d'ensemble , et souvent on contremandait le \en^ demain ce qu'aujourd'hui on avait ordonnée
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Sur c^ entre&ites , Paskiewicz s'approcha de Varsovie, et soit que Krukowiecki fût d'avance vendu aux Russes , $oit qu'il n'eût pas la looindre qualité d'un général, il arriva qu'après trois jours d'attaque , où le courage des sdldats fut paralysé par l'incurie ou l'impéritie des cheisy Varsovie capitula par suite d'un arrangement fait entre Krukowiecki et Paskie^ wicz.
Après la perte de la capitale , l'armée n'était pas d'avis d^abandonner la partie ; elle voulait combattre tant qu'il restait un pouce de terrain poIonai$i, Mais déjà le découragement s'était emparé des hommes du pouvoir, l'abattement avait remplacé chez eux le patriotissie j ils perdirent toute confiance dans leiur caij^e ; les discordes naquirent, les esprits s'aigrirent, les négociations s'entamèrent , et à la fin de tout cela, Rybinski, nommé en dernier lieu commandant en chef de l'armée polonaise, fit entrer les troupes sur le territoire prussien , et les mit sous la protection du roi Guillaupie,
sk VIE ET SA Mort. 279
Telle fut l'issue et la fin de cette latte glorieuse, qui depuis plusieurs mois étonnait FEurope entière, et la tenait en suspens entre Tespérance et la crainte. D'un côté était la barbarie , la hideuse barbarie avec ses hordes sauvages , bmtes et obéissantes , qui , poussées par le knout et le canon, marchaient à la mort et se laissaient mitrailler; de l'autï-e était une nation long-tempsopprimée, souffrante, jalouse de ses droits, et qui voulait reconquérir son indépendance. Une poignée de braves fit tout ce que peuvent faire le courage et le patriotisme ; mais, hélas! ils cédèrent, parce que l'Europe les abandonna dans la lutte : lutte héroïque où deux nation se prenant corps à corps étaient achar^ nées Tune contre l'autre ; lutte sanglante et glorieuse qui sauva la France d'une troisième invasion,et porta une blessure profonde et peut-être incurable au colosse russe. Sans cette immense bataille, qui se prolongea plusieurs mois sur les bords de la Vistule et sous les murs de Varsovie, les Russes auraient peut-être envahi le monde
entier, et exécuté leur projet gigantesque d'empire universel. La liberté aurait été étouffée dans tous les pays où elle rend les peuples heureux^ l'esclavage et la barbarie auraient régné partout. Gloire à ma patrie ! elle a été en mourant le salut du monde. Comme le Christ, elle est morte eh croix ^ mais elle est morte aussi pour le salut de tous ! son sang a été utile à l'humanité. Comme le Christ, elle sortira de sa tombe , et après sa résurrection elle sera plus belle et plus puissante.
Tous ces évènemens se pressaient, et parvenant à la connaissance des citoyens dans les provinces éloignées, détruisaient une à une leurs plus chères espérances. On prenait tous les soins possibles pour qu'Émi-.
lie ignorât ces tristes nouvelles, parce qu'il était à craindre qu'elles ne fissent sur elle une triste impression , et ne causassent une rechute dangereuse; mais tous ces soins furent vains. La terrible nouvelle de l'entrée des Polo^ nais en Prusse parvint jusqu'à elle , et lui port^
un coup mortel. Sou âme, qui s'était identifiée avec le sort de la Pologne , ne put rester plus long-temps dans ce corps brisé par les fatigues et les souffrances , et tout Fart des médecins ne put que prolonger de quelques jours une vie qui lui était odieuse depuis qu'elle avait appris que sa chère Pologne, cette patrie tant aimée, était retombée dans l'esclavage. Elle ne pouvait rester plus long-temps sur cette terre où s'était couchée de nouveau la barbarie pesant sur un peuple esclave et malheureux.
Son cœur se brisa , son âme grande ne voulut plus de cette vie , qui serait désormais si malheureuse , si pleine de tortures. Elle ne fit aU'^ cun effort pour se rattacher à l'existence ; tous les liens qui l'y retenaient étaient rompus; aussi se voyait-elle mourir presque avec joie. Pour rien au monde, elle n'aurait voulu survivre à cette pauvre Pologne qu'elle avait si long-r temps rêvée libre et heureuse , et qui maintenant foulée sous les pieds de deux cent mille Moscovites, rendait comme elle le dernier sovr
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pir. Sentant venir son heure suprême , et après avoir fait à Dieu le sacrifice entier de sa vie et reçu les derniers adieux de la religion , ello demanda ses armes. Ce fut en souriant qu'elle les saisit de sa main défaillante. Une larme brûlante tomba alors de sa paupière ; elle semblait avoir un moment de regret. Hélas ! elle pleurait de n'avoir pu avec ces armes délivrer sa patrie , et de ne pouvoir plus la servir! elle demanda qu'on les mit dans sa tombe^ ne voulant plus en être séparée, et elle expira en les pressant sur son cœur. Son dernier soupir fut une prière à Dieu pour ses infortunés compatriotes , qui , moins heureux qu'elle, restaient exposés à toute la vengeance, à la rage des tyrans; pour son malheureux pays que le Ciel semblait avoir toutà-fait oublié.
Ce fut le 23 décembre 1831 qu'expira Emilie Plater.
Telle fut la carrière courte et glorieuse de cette femme héroïque et sublime, qui, à peine âgée de vingt-six ans , succomba victime des
malheurs de sa patrie. Douée par la nature d'un caractère mâle et d'une âme ardente, elle se créa un avenir grand y hardi , poétique, et lorsque arrivèrent les circonstances propices pour réaliser ses rêves de jeunesse, elle ne recula point devant les dangers et les fatigues, et se montra toujours digne d'elle-même et de la .mission qu'elle s'était imposée. Douée de toutes fes vertus qui font d'une femme un objet d'adoration , elle était douce , bienfaisante, elle était sensible aux plaisirs de l'amitié, aux charmes de la recx>nnaissance, mais elle fut toujours étrangère à l'amour.
LcHTsque la mort lui eut enlevé sa mère , ce fut la patrie qu'elle aima presque exclusivement. Elle s'attacha à la Pologne avec tCHit le délire d'une amante passionnée , la Pologne seule remplissait ses rêves , et elle était prête à sacrifier sa vie , son bonheur , son opinion même , pour racheter l'indépendance de cette patrie qu'elle aimait avec tant de passion. Ayant pris Jeanne d'Arc pour modèle, elle
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égala cette femme sublime dans le dévouement et le courage, et la seule différence qui existe entre elles est la différence du succès et du malheur, quoique cependant toutes les deux moururent victimes de leur patriotisme. Longtemps les écrivains religieux, en parlant de Jeanne d'Arc, ont cherché un miracle là où il n'y avait qu'exaltation religieuse et entier dévouement à la cause de la patrie. Que ne peut faire un ardent patriotisme! De quoi n'est pas capable un être , quelque faible qu'il soit par sa nature , lorsqu'il est fortement animé par ce sentiment sublime et divin ! Jeanne d'Arc, poussée aux combats par l'enthousiasme religieux et par la vue des malheurs de sa patrie, auxquels elle se croyait destinée à mettre un terme; Emilie Plater ne pouvant voir plus long-temps les longues souffrances de la Pologne, son dur esclavage, et appelant ses compatriotes aux armes dès que le premier cri d'indépendance se fait entendre , sont deux des plus beaux personnages que nous offrent
les annales des nations : Jeanne d'Arc éveilla Charles VII plongé dans la mollesse et lui mit répée à la main pour reconquérir son royaume et chasser les Anglais ; Emilie Plater électrisa ses compatriotes avilis par l'esclavage^ elle ranima dans tous les cœurs le sentiment du patriotisme et du dévouement. Toutes deux servirent d'exemple à leur nation 3 mais pour seconder les efforts de Jeanne d'Arc les Français avaient une armée, les Lithuaniens n'a* valent que quelques paysans insurgés, mal équipés, mal armés, et qui n'avaient jamais manié le sabre ni le fusil. Ce ne fut pas la faute d'Emilie Plater si les Dunois et les La Trémouille nous manquèrent pour l'aider dans les grandes choses qu'elle avait entreprises. Si la Pucelle d'Orléans fait aujourd'hui la gloire et l'ornement de la France, Emilie Plater fera aussi la gloire et l'ornement de la Pologne, et son nom passera à la postérité, béni de la nation qu'elle a voulu délivrer de la barbarie et de l'oppression , et admirée de tout ce qui
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porte un cœur d'homme. Jeanne d'Arc et Emilie Plater sont deux beaux fleurons de la couronne des peuples ; leurs vies sont deux des plus belles pages de Thistoire;
elles sont Tornement de l'humanité, et les
nations qui produiront de telles héroïnes seront toujours comptées parmi les premières nations de la terre. Il n'appartient qu'à de bien beaux arbres de produire de si beaux fruits.
Les obsèques d'Emilie furent tristes et simples; tout le pays était occupé par les troupes du despote , et dès lors aurait-on pu lui rendre les honneurs dus à l'héroïne de notre liberté ? On ne prononça point d'éloge sur sa tombe : on l'enterra avec mystère , en à la dérobée, comme une relique qu'on voulait soustraire aux outrages et aux profana* tions des impies et des barbares; on mît seu* lement une croix de bois, et quelque temps après une blanche pierre, sur le lieu où elle repose, attendant le jour où la patrie
libre et glorieuse pourra lui élever un monument digne d'elle et des services qu'elle lui a rendus.
Sur cette pierre, pour toute épitaphe, fiit tracé le mot émilia.