CHAPITRE IV
€l)apitr( €tuatrtm^.
ProjeU de mariage. —• Le général rosse K.***. — Le capitaine
baron D***.
Les poursuites dont nous venons de parler aigrirent les esprits et redoublèrent la haine contre le despotisme. Tout dans le pays prenait
un air triste ; l'horizon se rembrunissait de plus en plus. On méditait en secret des projets de vengeance; on détestait les Russes et on ne voyait qu'avec peine dans une société les individus de cette nation. La noblesse leur faisait un accueil glacial et leur faisait sentir qu'elle les souffrait dans ses châteaux mais qu'elle ne les recevait point* Tout se préparait déjà pour une révolution qui, quoique éloignée, n'en était pas moins inévitable. C'était la même chose en Livonie, et quoique les habitans de cette province fussent personnellement exempts de ces persécutions , ils souffraient cependant du sort de leurs compatriotes de Lithuanie. La famille Plater frappée dans l'un de ses membres partageait la tristesse et le ressentiment général. Madame Sieberg pleurait sur le sort de la Pologne qu elle avait jadis connue indépendante, et la jeune Emilie, vivement indignée de la conduite odieuse de Nowosiltzoff , exprimait sa haine contre le gouvernement tyrannique avec l'énergique franchise d'un cœur no-
ble et courageux que blessent Finjustice et la barbarie.
Toutefois la position malheureuse du pays et d'autres circonstances forçaient très souvent la noblesse à rester en contact avec les Russes. Lixna était situé dans le voisinage de Dûnabourg, et ses terres étaient limitrophes d'un terrain appartenant à la citadelle , ce qui occasionait de fréquentes tracasseries et obligeait madame Sieberg à avoir des relations journalières avec le commandant et à se montrer affable envers les officiers de la garnison. Ceuxci, charmés d'avoir une maison où ils pussent se distraire des ennuis de la garnison , ne se gênaient point dans leurs visites qu'ils ren-idaient plus fréquentes sans doute qu'on ne l'aurait désiré à Lixna.
Le commandant du génie, le général K*** y venait très souvent présenter ses hommages à madame Sieberg : c'était un soldat et un Russe dans toute la force du terme; on le disait fort instruit dans son art, mais extrême-
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ment gauche dans ses manières y, et tellement sévère sur la discipline^ qu'il se serait mis luimême aux arrêts , si , par hasard , il se fut présenté quelque part avec un habit boutonné par un bouton de moins que ne Texigeaît la tenue.
Dans le cours de ses visites à Lixna , il remarqua Emilie. Elle lui plut , et bientôt il résolut de répouser. Le difficile était de s'y prendre et de gagner le cœur de la jeune Lithuanienne ; ce qui n'était pas chose aisée pour un tel amoureux. On ne prend pas le cœur d'une jeune fille comme une forteresse, et un soldat , quelle que soit sa science dans l'art des sièges , n'est guère habile alors qu'il n'est permis d'employer que de douces paroles et de tendres regards. Le général K*** encore moins que tout autre était propre à ces manèges d'amour. Il savait bien parler à ses soldats marches et batailles, mais avec déjeunes filles c'était autre chose. Aussi toutes les fois qu'il se trouvait auprès d'Emilie , il ne ^vait quelle
contenance avoir; il était gauche^ presque muet, et tout ce qu'il disait ou voulait dire, il le trouvait déplacé ; il ne savait en quels termes s'exprimer, et à peine s'il lui échappait quelques mots sur la pluie et le beau temps.
Il finit cependant par se rassurer, peu à peu le courage lui revint ; il voulut tenter un coup décisif ; d'une seule fois il voulut emporter la place et obtenir sinon un aveu d'amour, du moins la permission de demander sa main et une espérance pour l'avenir. Il se persuada qu'on n'oserait et qu'on ne pourrait jamais dire non à un homme portant les épaulettes de général et le cordon de Sainte-Anne.
En conséquence, un jour, se trouvant seul avec Emilie , il voulut profiter de l'occasion et il commença l'attaque après toutefois avoir bien pris ses précautions et avoir étudié toutes les paroles du discours qu'il allait tenir; mais au moment décisif la mémoire lui manqua.
Cependant il ne perdit point courage, et, s'approchant d'un pas ferme, comme s'il allait
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se jeter à ses pieds : — Mademoiselle, dit-il, je viens vous proposer ma main. La bombe était lancée , la déclaration ^te, et le général, tout fier d'avoir osé parier, baissait les yeux et attendait la réponse; mais voyant qu'elle se faisait attendre :
— Mademoiselle , reprit-il , je viens vous proposer ma main.
— Monàeur,je la refuse, répondit sèchement Emilie. Il ne s'attendait point à ce mot ; aussi fut-il un peu déconcerté; pourtant il ne se tint pas pour battu , et revenant à la chai^ :
— Songez à mon grade , comlesse , à ma position , à la feveur dont je jouis auprès de Tempereur...
— Je conçois très bien l'honneur que vous daignez me faire par votre choix, mais....
— Eh bien! mais
— Xja chose est impossible.
— Impossible ! murmura le général désappointé, suis-je assez malheureux pour avoir encouru votre haine?
-^— Je ne vous hais point personnellement.
— La disproportion de l'âge vous rebutet-elle?
— Le mari doit être toujours plus âgé que sa femme.
-— T C'est ce que je me disais, moi aussi.Votre
£œur
-T— Est parfaitement libre.
— ^Vous ne pouvez trouver un meilleur parti.
— Je ne dis pas non.
— Ainsi rien n'empêche...
— Je suis Polonaise /..,
Ce seul mot l'accabla j il fut prononcé avec tant de majesté et d'un ton si grand, si noble , que le général ne sut plus que dire ; il resta muet et sortit. Cependant il ne désespéra point encore. Ne pouvant rien sur la jeune fille, il s'adressa à la tante dont il chercha à gagner les bonnes grâces ; mais là aussi il échoua. Madame Sieberg lui répondit que , laissant en tout le choix libre à Emilie , elle ne voulait exercer aucun empire sur son
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cœur, et qu'en conséquence elle ne se mêlerait de rien.
Ainsi éconduit, le général quitta brusquement Lixna, pour n'y plus revenir, pesta, jura, trouva tout mal à son retour à la forteresse et mit quelques officiers aux arrêts. D ne pouvait se faire encore à l'idée qu'on eût osé refuser sa main, la main d'un commandant du génie.
— Je leur montrerai, disait-il dans son dépit, qu'un général russe peut ôe marier ; et en effet il se maria , mais du moins son épouse ne fut pas une Polonaise.
Parmi les officiers qui venaient au château y Emilie avait depuis long-temps remarqué le capitaine du génie baron D***, Saxon au service de la Russie. C'était un homme instruit, doux, aimé de ses camarades et estimé de tous les honnêtes gens. Elle se plaisait dans sa société et à sa conversation toujours agréable et instructive, sans avoir cependant rien de guindé comme l'est ordinairement celle des savans. Le baron D***, quoique encore dans la force de
Page , était déjà trop âgé pour Emilie dont la jeunesse ne faisait qu'éclore. La voyant presque croître sous ses yeux , il s'habitua à la considérer comme une enfant, et il se livrait sans précautions aux douceurs d'une intimité pure comme la pensée d'une vierge , sans se douter même qu'elle pût un jour devenir la source d'un autre sentiment.
Emilie ayant manifesté le désir d'apprendre les mathématiques, science peu à la portée de l'esprit des femmes , mais pour lesquelles elle avait montré dès son enfance un goût décidé , le baron se proposa pour son professeur; l'offre fut acceptée et les leçons commencèrent.
Sans être parfaitement belle, Emilie avait une figure qui pouvait bien inspirer un profond attachement, sui'tout à un homme qui fait plus de cas des grâces de l'esprit et de l'âme, que de celles du corps. D'une taille moyenne mais bien prise, elle avait le teint un peu pâle, le visage rond et une petite bouche que venait parfois embellir un léger sou-
rire. Sa voix douce et sonore allait au cœur , et une expression de mélancolie modérait Téclat de ses grands yeux bleus. Rien dans sa per-r sonne ne frappait au premier abord; mais lors^ qu'on Fétudiait de près, on découvrait chaque joiur en elle de nouveaux charmes.
Le baron, que les leçons qu'il donnait à Emilie mettaient à même de la voir souvent et de l'apprécier à sa juste valeiu-, s'étonna un joiu* de l'ascendant qu'elle prenait sur son cœiu*. Cette découverte le plongea dans une profonde tristesse, d'autant plus que, connais^ sant l'aversion d'Emilie pour tout ce qui était russe , il n'osait espérer de la voir jamais consentir à faire son bonheur. Il eut même la délicatesse de ne point tenter de déclaration, se contentant de l'amitié de son élève et confiant le reste au temps.
Il y a dans le cœur de la femme un instinct qui lui fait deviner promptement l'impression faite par ses charmes. Emilie ne fut pas long-^ temps sans s'apercevoir du sentiment qu'elle
inspirait à son professeur ; elle en fut vivement affectée , ne pouvant payer de retour rattachement de l'homme qu'elle estimait le plus au monde ; l'amour lui était inconnu; différant en cela du grand nombre des femmes , le mariage ne venait jamais se placer à la fin de ses rêves : son idée fixe à elle était la Pologne , à laquelle elle s'était unie intimement et entièrement; son ambition était le dévouement pour la patrie malheureuse et opprimée. Elle n'aurait jamais osé détruire par un mariage le beau idéal de ses pensées; enfin elle sentait que le bonheur tranquille d'une vie pure n'était point fait pour elle , et ne suffirait jamais à son âme ardente. Sensible cependant aux souffrances des autres^ et reconnaissant toute la délicatesse des sentimens du capitaine, elle chercha à adoucir sa peine en lui accordant son amitié.
Les leçons se continuaient. Parfois, au milieu d'un problème , le baron hasardait une de ces phrases qui partent du cœur et peignent la tendresse, toutes simples et innocentes qu'elles
sont. Emilie ne les relevait pas et faisait semblant de ne pas comprendre. Quelquefois on laissait de côté les livres et les chiffres et l'on causait; conversation innocente, mais intime, dont Tamitié faisait tous les frais et qui faisait couler rapidement les heures.
Mais la jalousie du général K***, pour un homme qui n'avait pas encore éprouvé le refus et n'était que simple soupirant, vint troubler ce bonheur.Cefut à ses yeux un acte d'insubordination qu'un capitaine osât être son rival; il ne put se faire à l'idée de se voir préférer un officier subalterne ; il voyait là une révolution dans la hiérarchie des grades militaires. Usant donc de son pouvoir de commandant, il voulut remédier au mal : il accabla le baron D*** de mille travaux, qui, lui prenant tout son temps, ne lui permettaient plus de se rendre à Lixna : les visites devinrent moins fréquentes , les leçons furent interrompues ; enfin , ennuyé de se voir en butte aux persécutions de son supérieur, indigné des passe-droits qu'on lui faisait et
fatigué de toutes ces tracasseries, peut-être même voulant chercher dans l'absence un remède à son amour, le baron demanda et obtint de se rendre à la forteresse de Bobruysk , où sans doute il trouva le repos.
Si jamais cet ouvrage franchit la barrière que le despotisme russe élève contre les livres où se trouve écrit le nom glorieux de la Pologne , si jamais il tombe dans les mains du baron D***, il sera peut-être charmé de trouver ces quelques pages que , sans le connaître personnellement, nous avons tracées d'après les souvenirs d'Emilie , qui lui conserva toujours un attachement sincère.