CHAPITRE V
€l)npitr( Cinquième.
Voyage d'Emilie en Pologne.
Douée d'un caractère vif, d'une àme énergique, d'un esprit avide de connaissances et d'une imagination active, notre héroïne
68 EMILIE PLATEE ^
sentait un besoin impérieux de déplacemerit et brûlait d'envie de voyager. Elle lï'était cependant point séduite par le charme romanesque des pays étrangers, et la magique féerief de Paris et de Londres avait peu d'attraits pour elle. « Que les hommes , disait-elle souvent, voyagent à l'étranger pour y recueillir les fruits d'une civilisation plus avancée que la nôtre ; qu'ils y profitent des découvertes de la science et de l'industrie pour importer ensuite dans leur patrie un trésor de connaissances utiles, moi, femme faible et peu instruite , je ne veux que connaître mon pays pour l'aimer avec plus de force. »
Aussi, en 1829, la comtesse Anna Plater allant à Cracovie, ne crut pas faire de plus grand plaisir à sa fille que de l'emmener avec elle. Cracovie est la terre classique de la Pologne : tout y respire sa nationalité 5 là chaque lieu est plein de la gloire de nos ancêtres , chaque site est un témoin de notre ancienne puissance. Suivons dans cette course la jeune Po-
Ipnaise^ recueillons religieusement les notes qu'elle a prises; observons l'impression que tant de souvenirs ont faite sur son âme belle et patriotique , et si ma ^ume , entraînée par la fpule des objets qu'elle aura à décrire ^ dépasse parfois les bornes que je me suis prescrites ; si y cédant à l'attrait du passé, je suis un peu long dans mes récits, j'espère que cet oubli de la part d'un exilé qui , sur des bords lointains , rêve à sa patrie malheureuse , trouvera g^ce auprès des lecteurs : le souvenir de la patrie est si doux ! il a tant de charmes pour celui qui souffre !
Lorsque Emilie qqitt^ le territoire lithuanien , lorsque la dernière chaîne des Cosaques se perdit à sa vue , elle sentit comme up poids énorme se lever de son cœur; l'air qu'elle respirait lui semblait plus léger et le ciel plus pur. Elle se trouvait dans le royaume de Pologne , pauvre royaume il est vrai ; mais ne pourrat-il pas un jour retrouver sa splendeur pre^ mière et reconquérir les provinces dont il a
été dépouillé? Là Fodieux langage russe ne venait plus offenser ses oreilles 5 sa vue n'était point blessée par Tuniforme délesté. Tout y était national , et le paysan , vif et alerte , exprimait sa pensée dans un langage qu'elle aimait , qu'elle pouvait comprendre : il lui semblait plus heureux.
Emilie avait toujours estimé cette classe pauvre et opprimée qui, vivant dans la misère et le servage , chérit sa patrie ingrate beaucoup mieux que ses maîtres comblés par elle de privilèges et gorgés de richesses. Le paysan polonais cultive la terre durant la paix , et sur son Konik " rapide il vole à la défense du pays lorsque l'ennemi ose le menacer.
On l'a vu , comme dit l'un de nos poètes , on l'a vu toujours et partout partager avec la noblesse les dangers et les gloires de la patrie ,
' Petit cheval très alerte et d*ane rapidité incroyable à la conrse. Pendant la campagne de 1 8x3, les Français recherdiaient ces chevaax, qa'ils appelaient Konias : iU sont très répandns en Pologne et sarlout en Lithuauie.
mais jamais le profit et le crime. Fier d'avoir fait son devoir, peu jaloux de renommée et se souciant peu des récompenses , il revient , après la guerre, dans sa chaumière enfumée, et reprend sa vie pauvre, active, et riche seulement de souvenirs qui charment et embellissent ses longues veillées. Et tandis que la noblesse, vile et rampante, se prosterne devant la puissance qui l'opprime et baise la main qui la frappe , tandis qu'elle court après tout ce qui est étranger, et renie la patrie , lui garde , en fidèle dépositaire, les mœurs et les habitudes simples des ancêti:es , ainsi que sa haine contre les ennemis de la Pologne. Que de traditions inconnues de nos beaux esprits, et pourtant bien précieuses, vivent encore sous le chaume ! là, les noms glorieux de Pulawski , de Kosciuszko et de Joseph Poniatowski subsistent encore avec toute la magie de leur gloire première.
Le langage polonais, tel que le parle le paysan , n'a rien de cette douceur et de cette
mollesse qu'on lui a données dans les chàteausz et dans les salons des villes. Il est là dans sa rudesse primitive et virginale, mâle, fort et hardi comme les anciens Polonais. On sent, à l'entendre, que c'est le langage d'un peuple éminemment guerrier, et qui met Findépendance et le courage militaire avant toute autre chose.
En Lithuanie, où les paysans , abrutis par la servitude, fiiient la présence de leurs maîtres et i^e leur parlent qu'avec une certaine défiance, fruit de l'oppression; en Lithuanie, où le jargon du peuple est tout-à-fait différent du langage de la noblesse, Emilie n'avait pu satisfaire son envie d'approfondir le caractère et Tesprit du véritable Polonais. En Pologne , ce fut différent , et , arrivée dans le palatinat de Lublin, elle put voir le type de l'ancien Sarmate , du véritable Léchite et du Polonais. Le paysan de cette province, gai, laborieux, franc, et toujours prêt à secourir ses frères , intéresse vivement, et a tous les caractères qui con-
stituent un peuple à part. Emilie ne put vivre au milieu de cette population sans la chérir. Elle aimait a s'entretenir avec ces hommes dont la parole est simple ^ dont la pensée est le reflet de ce patriotisme pur et désintéressé qui fait la gloire et la force véritable de la Pologne. Elle écoutait avec charme, elle recueillait avec soin les vieilles traditions qui lui étaient redites sous le chaume auprès du foyer ^ elle voyait avec plaisir que toutes se rapportaient aux souvenirs de notre puissance et de nos victoires. Ajoutons aussi que, douce et compatissante, c'était dans cette classe qu'elle allait toujours chercher le malheur à consoler, le besoin à soulager, tachant par ses bienfaits de réparer l'injustice du sort et la barbarie des préjugés. Elle s'était persuadée que faire du bien aux habitans soufifrans et pauvres, c'était réellement servir la patrie.
Lorsque, sur les confins de Sandomir, elle demanda à un paysan à taille haute et à la démarche hardie de quel pays il était :
74 lÉMILIE PLATER,
— Du territoire libre de Cracovie ! répondit celui-ci avec orgueil.
Ce mot de libre semblait lui donner un sentiment de supériorité sur tout ce qui Fentourait ; et cependant cette liberté , dont il était si fier, en quoi consistait-elle? à avoir trois maîtres au lieu d'un seul : mais bien souvent le mot remplace la chose , et la vaut même aux yeux de la multitude.
Enfin Cracovie s'offrit à sa vue. Jamais pèlerin visitant le sépulcre du Seigneur ne salua avec plus de joie et de respect les lieux témoins de la vie et de la mort du Christ. Cracovie est la Rome (Je la Pologne ; car c'est aussi la ville des souvenirs d'un peuple autrefois libre et puissant; et même aujourd'hui, tandis qu'autour d'elle tout est engourdi dans l'esclavage , au fond de la tombe , elle semble se glorifier du vain titre de ville libre qui lui est resté, et dont elle fait parade comme d'un vieux drapeau qu'on rapporte criblé de balles après la bataille. On ne peut entrer dans cette ville sans
SA VIE ET SA MORT. 7 b
avoir le cœur saisi. On se recueille ^ on écoute comme la voix du passé. Là le sein sacré de la terre renferme les restes et le tombeau de Krakus fondateur de la ville , ainsi que les cendres de Kosciuszko ^ et le monument que Tenthousiasme et la reconnaissance nationale élevèrent à la mémoire de ce dernier héros de la Pologne libre. Cracovie est pour ainsi dire le berceau et le tombeau de la nation.
Tout ce que les ruines les plus saintes, les souvenirs les plus nobles peuvent éveiller de sentimens grands dans un cœur vraiment patriotique , Emilie le ressentit. Elle était comme Fange tutélaire delà Grèce, visitant les ruines de FAttique et de la Laconie au moment où la Grèce libre et forte allait se relever, reconquérir sa place au rang des nations. Hélas ! la Grèce du Nord ne fut pas aussi heureuse que la patrie des Hélènes j elle a été forcée de reprendre sa servitude comme ces habits enduits de poix et de cire dont TVéron faisait revêtir
les premiers chrétiens pour qti'ils servissent de flambeaux à ses fêtes. .
Emilie visita le château qui naguère avait été le théâtre de tant de magnificence et de gloire!, et qui conserve encore quelques traces de son antique splendeur, malgré tant de guerres, d'incendies et de dévastations. Le vandalisme des vainqueurs , plus encore que le temps , a contribué à sa destruction , alors que la main sacrilège des Autrichiens a osé convertir en caserne le palais de nos rois. Emilie y chercha en vain cette salle d'audience où Jagellon étonnait l'Europe par le £aste de sa cour ; la chambre des sénateurs n'existait plus, de même que l'État dont ils étaient les interprètes : seulement quelques fragmens de sépulture , quelques peintures sur les vitraux gothiques, et dont la pensée s'efforce en vain de deviner le sujet, s'offrirent à sa vue, et semblaient étonnés de survivre à tout ce qtii les avait entourés autrefois.
Le cœur brisé de tristesse à l'aspect de ces
ruides^ Emilie courut se cacher dans les souterrains de la cathédrale où reposent les cendres des rois et des grands hommes de la Pologne. Là y seule avec le passé , elle évoqua de leurs tombeaux les ombres des Batory et des Sobieskij les siècles écoulés se levèrent devant elle, animés par son imagination ardente , et tout prit une nouvelle vie dans le séjour des morts. Là, le tzar de Moscou, recherchant la protection du Saint-Père contre le sabre de Batory; Fambassadeur d'Autriche se mettant à genoux devant Sobieski , et criant : (( Sirel sauvez la chrétienté ! » s'offrirent à l'esprit de la jeune vierge. Ce ne fut qu'avec peine qu'elle s'arracha de ces lieux; elle y aurait passé sa vie , ou plutôt elle n'en serait sortie qu'au cri de l'indépendance 3 alors que du Niémen à la Vistule une voix mystérieuse se serait fait entendre en demandant des bras pour combattre et des armes pour chasser l'oppresseur.
En sortant de ces sombres caveaux , Emilie rencontra le commissaire autrichien résidant
auprès de la ville libre de Cracovie. C'était l'idée , l'image de la servitude qui venait la ressaisir après ses rêves de liberté. Ce ne fut pas sans un grand serrement de cœur qu'elle le vit ; elle détourna la tête avec horreur !
Cracovie est une des plus belles et des plus grandes villes de la Pologne, et ses environs sont délicieux ; il est difficile de voir rien de plus beau ni de plus pittoresque ; des bourgs opulens , des villages où tout respire l'aisance , habités par de joyeux campagnards ; des vallées riantes que dominent de riches collines couronnées d'une foule de châteaux , jadis resplendissans de luxe, et séjours de fêtes, aujourd'hui mornes , silencieux et dégradés. Les Carpathes élevant au loin leurs sommets majestueux , blanchis par la neige et rembrunis par la distance, servent de cadre à ce tableau et offrent un spectacle admirable. Emilie visita la charmante vallée de Prondnik ; elle emporta une stalactite de la grotte que les habitans appellent encore Grotte Royale ^ parce qu'elle
servit autrefois de retraite à Ladislas-le-Bref , qui, poursuivi par ses ennemis, n'avait trouvé d'autre refuge que cette grotte.
En parcourant les vastes salles du château de Pieskowa Skala, Emilie fut frappée à la vue du portrait d'une jeune religieuse aux yeux noirs , représentée avec un sabre à la main.
Curieuse , elle demanda des explications : le concierge du château lui répondit que c'était le portrait d'une dame de la famille Wielopolski, qui vivait dans des temps bien éloignés , et qui , dominée depuis son enfance par l'esprit chevaleresque , se travestit en homme et alla combattre les ennemis de la Pologne. Longtemps elle fut renommée par son courage et sa bravoure , mais personne au monde ne savait que ce bras belliqueux qui maniait si bien l'épée était par la nature destiné à tourner le fuseau. Le hasai^ fit découvrir le mystère , l'héroïne quitta le ca3que , et fuyant le monde , qui ne pouvait lui pardonner la hardiesse avec laquelle elle avait osé braver son opinion, elle alla
BO EMILIE PLATEA,
s'ensevelir au fond d'un cloître j mais accoutumée aux fatigues des camps ^ elle ne put supporter la tranquillité monotone de là vie contemplative , et elle mourut bientôt après. En mémoire de ses aventures on Fenterrâ avec ses armes , et c'est avec des armes aussi que le peintre la représenta. Le récit de cette histoire émut Emilie et la fit long- temps rêver, on peut même dire que le discours du gardien exerça une grande influence sur la vie de notre héroïne : au milieu des camps, dans les batailles, elle se rappela souvent l'image de la religieuse de Pieskowa Skala; elle aimait beaucoup à en par^ 1er, et jamais cette peinture ne sortit de son esprit. Le concierge du château ne put lui dire ni le nom de cette guerrière ni l'époque de sa mort.
De Cracovie elle se rendit à la capitale du royaume : sur sa route , elle visita le fameux champ de Raszyn , où le prince Joseph Poniatowslp , avec huit mille Polonais nouvellement organisés, combattit en 1809 contre quarante
mille Autrichiens. Mais Varsovie, avec tout son luxe y ses palais et son théâtre , Varsovie , où Ton s'amusait le mieux dans tout le royaume , ne pouvait satisfaire son âme , qui , cherchant des émotions fortes , vivait entièrement dans le passé , où elle voyait le gage de l'avenir, et regardait comme criminels tous les amusemens «ur le tombeau de la liberté ; et si parfois la gaieté et les plaisirs parvenaient à l'étourdir pour un instant , bientôt la présence des Russes venait rompre le prestige, et la replongeait dans sa tristesse et sa mélancolie habituelles. Le Tzarévitsch, tigre à face humaine , avait choisi cette ville pour son antre, et le souffle impur de la police empestait l'air qu'on y respirait. Le cœur d'Emilie se serrait à la vue de ces jeunçs guerriers qui , soumis à la voix d'iui Russe, manœuvraient sur la place de Saxe. Elle songeait à la force du pays , qui ne consistait que dans cette poignée de braves; elle souhaitait qu'un jour ils fussent en 'état d'utiliser leurs talens en tournant leurs armes
82 I^MILIE PLATER,
contre l'oppresseur de la patrie. Un an après, l'armée réalisa dignement les vœux de la jeune patriote , et surpassa même les espérances que les Polonais avaient mises en leurs troupes.
Cependant Varsovie , cette seconde capitale de l'ancienne république, ne pouvait manquer d'exercerTaussi une grande influence sur l'esprit et sur l'imagination de la jeune voyageuse 5 si cette ville n'a pas l'importance de Cracovie , elle a de glorieux souvenirs qui doivent émovivoir tous les coeiu« polonais.
Ce fut Sigismond III qui transporta de Cracovie à Varsovie le siège du gouvernement, et le dernier roi, Stanislas-Auguste, obtint même des Etats assemblés la permission de se faire couronner dans cette ville. Le château royal attira d'abord l'attention d'Emilie; il est remarquable par sa position : il occupe une grande élévation qui domine la Vistule et ses bords opposés ; elle admira les deux salles des diètes ; c'est là qu'elle se rappela la diète de 1773, aussi ignoble par la conduite de Po-
ninski^ qu'illustrée à jamais par le patriotisme de Reytenj elle s'arrêta avec respect sur le seuil qui servit de coucjie à ce grand citoyen quand il protestait contre la plus révoltante des tyrannies. C'est encore sous les voûtes de cette salle que retentirent des accens de nos pères au jour à jamais mémorable du 3 mai 1791 et au 28 juin 1812^ quand on formait la confédération générale de Pologne. Ensuite elle parcourut la grande salle de bal en marbre , ornée de tout ce que l'architecture et le bronze doré offrent de plus beau^ elle visita la salle de présentation , décorée de six grands tableaux , peints par Bacciarelli , représentant lès faits les plus remarquables de l'histoire de Pologne, ainsi que de vingt-^leux bustes en marbre noir des personnages les plus illustres du pays.
Après avoir vu le château elle entra dans la cathédrale. Elle tomba aux pieds de l'autel , et son àme redit tous les chants de gloire et de joie qui avaient retenti dans ce temple , lors
des victoires de nos ancêtres ; c'est là que fut célébrée la victoire de Khizyn , remportée par Zolkiewski ; celle de Kircholm , par Chodkiewicz ; celles de Chocim et de Vienne , par Sobieski ; mais ce sont les ruines de l'église des Dominicains-Observans , appelée communément Chapelle moscoi^ite , qu'Emilie tenait particulièrement à visiter. Sous ses voûtes reposaient les cendres des tzars de Moscovie; amenés prisonniers de guerre par l'illustre Zolkiewski en 1 6 1 1 , et décédés à Gostynin, leurs restes y furent déposés. En 1634, le roi Vladislas IV, après avoir conclu le traité de paix avec la Moscovie , à la demande des nouveaux tzars , consentit à leur rendre les cendres de Schouisky. Sous le règne de Stanislas-Auguste, Catherine II, héritière du trône des tzars, après avoir fait monter sur le trône de Pologne son ancien amant, ordonna à son ambassadeur, Repnine, de faire briser la table de marbre dont l'inscription attestait d'anciens désastres. Néanmoins ce qui resta de ce souvenir parut
encore trop frappant au gouvernement russe :
Alexandre et Constantin se hâtèrent de faire démolir ce monument de notre puissance passée et de la faiblesse moscovite, comme si cet acte de vandalisme pouvait anéantir la mémoire de cet événement et déchirer une page glorieuse de notre histoire. Quel triste rapprochement ! Dans cette même capitale où, deux siècles auparavant, les souverains de Moscou servaient d'ornement au triomphe de notre brave Zolkiewski, aujourd'hui un Russe com-r mande en maître et étale son faste insolent ! Cette nation barbare traite maintenant la Pologne en pays conquis : le temps n'est plus où elle était trop heureuse d'obtenir pour souverain un des fils du roi de Pologne !
Elle vit ensuite la plaine historique de Wola , Powonzki, le Père-Lachaise de Pologne; elle parcourut les lieux devenus célèbres par l'enlèvement de Stanislas-Auguste ; son sein se soulevait d'indignation ; elle ne pouvait pardonner à Kuzma d'avoir conservé l'ignoble instrumen t
86 ÉUILIE PLÂTER
de Catherine , l'auteur ou le témoin de tous les partages et de ranéaotissement de notre vieille république !
Praga aussi reçut un tribut de larmes d'Emilie ; Praga , le faubourç de Varsovie , un des lieux les plus saints de la Pologne, que SoMrarofî inonda de sang ; sur les lieux même où se passa cette sanglante tragédie , elle pria Dieu pour le repos de Jazinski , de ses compagnons , et implora sa juste vengeance contre les assassins.
Emilie ne fit à Varsovie qu'un court séjour.
Quiconque a visité la Pologne n'a pu se dispenser d'aller à Pulavry , un des plus beaux sites qu'ait créés la nature et que l'art ait embellis de toute sa magnificence ; des trésors de science étaient amassés avec profusion en ce lieu Ti-aimenl grand et vraiment ro^al ; tout y charmait , tout y attirait le mortel ciuieux qui parcourt le monde pour s'instruire ou s'amuser. Aujourd'hui ce n'est plus qu'un amas de mines : un ennemi cÏTilisé aurait sans doute
épargné ce lieu, consacré par tant de souvenirs ; le Russe barbare n'en mit que plus de plaisir a le détruire, et , pour comble d'horreur, ce fut le petit-fils qui ordonna de tirer sur le palais de son aïeule, ce fut le duc de Wurtemberg qui pilla les terres de la princesse Czartoryska. Outre les beautés de la nature et de l'art , qui invitaient le voyageur à visiter Pulawy , ces lieux avaient encore pour les Polonais un attrait tout particulier , un charme de nationalité. Là , le patriotisme éclairé des propriétaires avait recueilli les souvenirs de la vieille Pologne^ et, dans le temple de la SybUlCy avait préservé de la destruction les précieux restes de nos ancêtres. Dans ce Westminster polonais reposaient, et le bras du guerrier qui défendit la patrie , et la tête du savant qui l'éclaira. On y voyait les os de Boleslas-le-Grand et les cendres de Kopernik ; le sabre de Ladislas-le- Bref, qtii, par sa constance dans les malheurs, son courage dans les combats et sa clémence sur le trône , sauva la Pologne et la rendit re-
88 ^UILIB PLATER ,
doutable à ses ennemis ; la simple table sur laquelle écrivait son fils et son successeur , qui toute sa vie travailla à mériter le titre de roi d&s paysans , et que la postérité reconnaissante salua du nom de Casimir-le-Grand ; le drapeau brodé par la main d'Hedwige , le même peutêtre sous lequel elle rallia les guerriers de la Pologne et les .conduisit à la victoire j quelques monumens de Sigismond I", contemporain et égal de Charles-Quint ; le livre de son fils avec les portraits de sa sœur chérie Isabelle de Hongrie, et de son épouse adorée , de cette jeune et inléressante Barbe Radziwill , qui ne trouTa dans les grandeurs que l'infortune et une mort prématurée ; le glaive de Batorj, mort trop tôt pour le bonheur de la Pologne ; les reliques du grand Zamoyski; le bâton de commandement du vaillant Czamecki ; les trophées conquis sur les infidèles par Sobieski, excellent guerrier et mauvais roi , qui couvrit le nom polonais d'une gloire immortelle et avança néanmoins la ruine de In Pologne. Tout cela était réuni à
Pulawy, rangé avec ordre et offert à la vénération des enfans de la Pologne comme un témoignage vivant de ce qu'avaient été leurs ancêtres. Tous ces objets parlaient à l'âme , et il fallait n'avoir ni patriotisme ni généreux sentimens pour ne pas être ému en les visitant. Puis venaient des reliques de temps plus récens mais non moins glorieux : les reliques de la Pologne martyre et combattant depuis cinquante ans pour reconquérir son indépendance. La constitution du 3 mai, la confédération du Bar, les guerres avec Bonaparte, avaient fourni au temple dç la Sybille une foule de nouveaux objets, dont les Polonais étaient fiers, et qu'ils arrosaient souvent de leurs larmes. Tous ces grands évènemens étaient là symbolisés ou rappelés par des débris sacrés. Là aussi on pouvait voir le vase d'ivoire et d'ébène, ouvrage de Kosciuszko , qui par ce travail charmait les ennuis de sa longue captivité ; et plus d'une lance avait trouvé place dans cette enceinte sacrée , peur avoir dignement soutenu la
90 ÉHILIK PL&TBR,
splendeur du nom polonais, alors même qu'on cherchait en vain sur la carte du monde les traces de la Pologne.
Le temple de la Sybille, édifice vaste et spacieux, s'était cependant trouvé trop petit pour contenir tous les trophées de notre ancienne puissance et des illustrations récentes. Le propriétaire de Pulawy fut obligé d'y ajouter une maison gothique , OÙ aux souvenirs des autres nations se mêlaient ceux de la Pologne. Quel homme a pu lire l'inscription qui la surmontait sans partager le vœu qu'elle exprimait?
où est le Polonais qui n'a point répété du fond de son cœur et dans un recueillement solennel ces mots : « Puissent un jour nos victoires effacer Jusqu'aux traces de nos malheurs / »
Celui qui, abattu par tes revers, osait désespérer de la cause de son pays, venait à Pulawy retremper son courage; celui qui, fait à la servitude, pouvait malheureusement oublier qu'il avait une patrie, revenait de ce saint pèlerinage prêt ;i sacrifier le repos de sa vie , et
SA VIE ET. SA MORl* 91
sa vie même pour le salut de la Pologne. Nous ne saurions dire quelle impression il produisit sur Emilie , dont l'àme ne rêvait que la résurrection de la liberté et de la gloire de sa patrie.
Emilie rentra dans la lithuanie , plus Polonaise qu'avant son départ. Son caractère prenant une trempe plus forte , devint moins craintif et plus mâle , mais en même temps une tristesse mélancolique domina son esprit et y développa cette grâce sombre et séduisante à la fois qui ne la quitta plus désormais. Les idées religieuses, qui avaient toujours embrasé son âme , y prirent aussi des racines plus profondes. Avant ce voyage elle aimait à se mêler quelquefois aux amusemens de ses compagnes , elle partageait leurs jeux , et se livrait aux plaisirs de son âge 3 mais maintenant elle fuyait la danse et la joie, elle évitait la société, qui n'avait pas de sympathie pour ses sentimens , et il lui arrivait souvent de passer des journées entières seule, avec ses
92 EMILIE PLATER, SJk VIE ET SA MORT.
pensées et ses rêveries. Quelles jouissances lui of&ait le présent , à elle qui n'avait vécu qu'avec le passé , et comment aurait-elle pu se faire à la petitesse des hommes courbés tranquillement sous le joug ^ elle qui était toute pleine encore des souvenirs recueillis en Pologne , et des nouvelles espérances qui germaient dans son âme?