‹ Emmanuel Chabrier 1841-1894Chapitre 14 sur 27 · EMMANUEL CHARRIER · texte numérisé non relu

EMMANUEL CHARRIER

temps et contribué à introduire la mode de rharmonie perpétuellement dissonante qui règne depuis une vingtaine d'années. Mais son écriture a d'autres caractéristiques : il a une prédilection pour les effets de « pédale » (on

Maestoso .

yiiSf I f

^irtiit> ''h^ii

Extrait du prélude du Roi malgré lui (Enoch et G'«, éditeurs) Suite d'accords de neuvième.

en trouve plusieurs exemples dans nos citations musicales), il partage avec ses contemporains le goût des retards et des appogiatures, résolues ou non. Son procédé favori, surtout dans la musique de piano, est de faire frotter l'une contre l'autre la note réelle et son appogiature, un si naturel avec un si [? par exemple) ;

ce procédé, Chopin l'a employé lui aussi, mais Chabrier la érigé en quelque sorte en système ! Il combine le retard avec la broderie et en tire une formule mélodique qui revient sous sa plume dans toutes ses œuvres, et dont il

Extrait de la Bourrée fantasque (Enoch et C'S éditeurs).

Exemple d'harmonie (triple appogiature) et de rythme

syncopé.

enguirlande aussi bien l'invocation : A la Musique^ que la queue des Cochons roses. Or cette formule mélodique est entachée de vulgarité car elle procède directement de la musique de danse.

C'est que la musique de Chabrier est rythme

avant tout. Cette affirmation s inspire non pas du fait que son succès populaire est dû à une rapsodie tirée des airs de danse espagnols et que, dans ses pièces de piano posthumes, il y en a quatre sur six, conçues dans la forme

Cadence finale de la Bourrée fantasque (Enoch et C'", éditeurs). Frottement de la note réelle et de l'appogiature.

dansante, mais de la lecture et de l'examen attentif de toutes ses œuvres, qu'elles soient vocales ou instrumentales. Ainsi dans le duobarcarolle du 2° acte du Roi malgré lui^ il ne peut s'empêcher de donner au refrain une allure dansante. Son caractère vif, pétulant,

piimesautier.ee besoin d'agitation, de vacarme,

Refrain du duo-barcarolle d Henri et d Alexina

Le Roi malgré lui (Enoch et C'", éditeurs).

Exemple de rvthme de danse.

qu'a noté M. R. Hahn, ne pouvaient trouver

EMMANUEL CHABRIEK

leur expansion normale que clans les caprices, les bondissements et les frénésies du rythme.

Extrait de la Marche des Cipayes.

(Reproduit avec l'autorisation de MM. Hachette et C'», édit.)

Premiers essais d'écriture pianistique contrapuntique.

Ce besoin se révèle clans ses premières œuvres gravées : la première en date est une suite de valses, la seconde une Marche des Cipayes^. C'est un allegro deciso en ré mineur, qui ressemble assez, surtout dans le second thème en majeur, enguirlandé de turlututus de petite flûte, aux « marches indiennes » élaborées par MM. les chefs de musiques militaires. Celle-ci est d'un indianisme assez erratique, car l'une des idées provient directement du Scalp ^. L'œuvre est un mélange de formules désuètes, d'effets de contraste faciles [pp^ ff') et de recherches harmoniques ou conlrapuntiques en lesquelles se révèle déjà le futur compositeur des Dijc pièces pittoresques.

Quant au troisième morceau, publié par l'éditeur Hartmann, V Impromptu pour piano, dédié à M™® Edouard Manet, les caractéristiques harmoniques, les caprices rythmiques du talent de Chabrier y sont déjà en germe.

Enfin, pour en arriver au recueil des Dix pièces pittoresques pour piano, faut-il rappeler les allures emportées du Tourbillon^ les brisures rythmiques de la Mauresque, de Vlmpro-

1. Le fonds Gambogi avait été acheté par Choudens. De là, cette marche a passé dans le fonds Noël Mackar. Elle a été rééditée par la maison Hachette.

2. M. Ch. Malherbe possédait un exemplaire, rarissime, de ce morceau autographié.

Allegretto scherzando

Extrait de V Impromptu pour piano. Exemple de rythme.

Reproduit avec rautorisation de

MM. Heugel et C'^, éditeurs, propriétaires de cet Impromptu.

visation, la moins personnelle d'ailleurs et qui ressemble h un pastiche de Schumann ? On

Emmanuel chabrier \-j.j

m'accordera bien aussi que les pièces les plus réussies sont celles conçues dans une forme dansante : la Danse villageoise, vive et gaie, qui semble évoquer un concert champêtre de galoubet et de tambourin; le Menuet pompeux, avec son éclat sonore, sa liberté rythmique, ses désarticulations amusantes ; le Scherzo-valse à 9/16, avec son premier temps qui fait penser aux danses écossaises, ses trépidations de gigue \ son original trio aux délicates broderies.

Il faut avoir entendu jouer à quatre mains par des virtuoses, les trois Valses romantiques pour deux pianos, — car il est impossible de les analyser, — pour comprendre ce qu'il y avait de trésors d'invention rythmique divertissante, de dons instinctifs dans l'imagination musicale de Chabrier, de goût naturel pour le burlesque, qui auraient pu être utilement employés à la composition de ballets et se rendre compte du tort que des ambitions mal entendues et des conseils maladroits lui ont fait en l'entraînant vers les cimes ardues de l'art lyrique. Suivant un proverbe populaire que M. Dukas a spirituellement transposé en style noble, mais que Chabrier formulait à cru,

I . Il fut même intitulé Gigue sur les programmés des Concerts populaires d'Angers (Voir Louis de Romain. Essais de critique musicale, i vol. in-i8, Paris, i8go, Fischbacher).

1^ Piano-

2?Piano-

dvninuendo poco a poco

i,h itJ "^-^d

il ne faut pas... « chanter plus haut que sa lyre ! »

Aussi, à mon avis, la Bourrée fantasque est-elle, avec Espana, l'œuvre qui résume le

fv^^ r^^T t

Extrait de la première valse romantique à deux pianos.

(Enoch et G'», éditeurs.)

Exemple d'écriture pianistique.

Ii8 EMMANUEL CHABRIER

mieux Chabrier et son chef-d'œuvre peut-être. Il y a mis toute sa fantaisie rythmique, ses audaces harmoniques et une verve d'instrumentation telle qu'elle a donné à Félix Mottl, le Kapelimeister allemand, grand admirateur de Chabrier, l'idée de l'orchestrer.

Du reste, cette bourrée n'en est une que par son titre fallacieux, simple hommage à l'Auvergne natale. Sur un rythme à 2/4 très animé, en ut mineur, l'auteur dessine un thème en notes répétées, dans le médium du clavier, le reprend à l'octave supérieure et le varie par un dessin d'accompagnement dont la note grave sur pédale d «/, descend chromatiquement à chaque temps. Le développement amène des fusées à l'aigu, des efFets d'orchestre, des fanfares. Le milieu est dans le ton de fa : une phrase caressante, ornée de multiples appogiatures, rythmée à contretemps, circule aux deux mains, module, chatoie, puis ramènelapremière idée dans le ton initial, suivie des développements présentés au début. Il y a ensuite une réexposition en mi majeur où le thème revient en sourdine à la main gauche sous une broderie de la droite qui maintient à l'aigu la pédale de dominante : si ; puis, au moyen d'un

[ mi accord de quinte augmentée ]^o , la bourrée

{sol^

Page 1