BROCHURE EE KANT
en possède encore une plus merveilleuse ainsi que plus rare à se montrer que toutes les autres, prenons-en bravement notre parti : résignons-nous à être aussi grands que nature. On peut avec raison s'élever contre la proclamation d'une telle faculté, et s'en défendre jusqu'à la fin, ne fût-ce qu'au nom de l'humilité que doivent nous inspirer toutes celles que nous possédons réellement, quand nous venons à les comparer à la source suprême dont elles émanent; mais encore faudrait-il savoir nous charger au besoin de toutes nos richesses et ne pas disputer, à outrance et comme avec une sorte d'envie, aux élus de notre race, celles qui peuvent leur échoir sans être le partage de tous.
Le fait si rare et si étrange qui constaterait, dans le fond mystérieux de l'âme humaine ou dans les élus, une si étrange et si rare faculté, nous est raconté par beaucoup de contemporains; ne l'acceptons que de bonne main, mais au moins laissons-nous-le conter par la critique elle-même, par la plus grande autorité philosophique du siècle, j'entends Kant en personne.
Yoici la version qu'il en donna, en 1766, dans ses Rêves d'un visionnaire éclaircis par des rêves de métaphijsique ^ écrit fort piquant, fort spirituel par- ci par-là, partout un peu plus léger qu'il ne faudrait, mais aussi plein de vues profondes dans ses belles pages que de sarcasmes dans les autres.
« Ce fut, si je suis bien informé, dit Kant, vers la fin de l'année 1759 que M. Swedenberg (je garde la mauvaise orthographe de Kant), revenant d'Angleterre, dans l'après-midi, prit terre à Gothenbourg.
[C'était le 19 juillet 1759.]
« Dans la soirée muiiic, il futiiiviléàunc réunion chez un négociant de cette \ille, et au bout de quelques instants il y donna, avec tous les signes de la consternation, la nouvelle, qu'à cette heure même, il avait éclaté à Stockholm, au quartier de Siidermalm, un épouvantable incendie.
« Au bout de quelques heures, pendant lesquelles il se retirait de temps à autre, il apprit à la société ces deux choses, que le feu était arrêté, et à quel point il avait fait des progrès.
« Dès le même soir on répandit cette étonnante nouvelle, et le lendemain elle circulait dans toute la ville. Mais le rapport de Stockholm n'en arriva à Gothenbourg que' deux jours après, conforme en tout, diton, aux visions de Swedenborg. » OEuvres de Kant^ t. III, p. 88.
Qu'on remarque bien le style de ces lignes. Le philosophe de Kœnigsberg paraît convaincu de la réalité du fait, de la vue ou de la perception par Swedenborg d'un incendie à la distance de oO lieues; mais il qualifie cette perception de vision. C'est mal entendu, mais conforme au titre comme au dessein de sa brochure; car Kant aussi faisait la brochure, et avec beaucoup de malice encore. Seulement Tinconséquence de son langage est évidente. Prouve-t-elle que l'écrivain était incertain sur ce qu'il fallait définitivement penser de la chose? Sans nul doute.
Toutefois, philosophe complet, il voulut aller jusqu'au bout, et il le fit. Deux ans plus tard il nous apprend luimême > dans une lettre à sa spirituelle amie. Mademoiselle Charlotte de Knobloch, la suite qu'il avait donnée
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à tous ses doutes. Rien de plus curieux que la nouvelle version, plus détaillée, plus précise et plus affirmative, qu'il produit du même fait , en le rapportant après vérification. Procédant en véritable argumentateur , il écrit, le 10 août 1768, ce qui suit :
c( Pour vous donner, ma gracieuse demoiselle, quelques moyens d'appréciation (quant aux facultés de Swedenborg) dont tout le public encore vivant est témoin, et que la personne qui me les transmet a pu vérifier en Heu et place, veuillez me permettre de vous apprendre les deux faits suivants. »
Ici Kant, sans respect pour l'ordre chronologique, donne d'abord l'hi&toire d'une quittance retrouvée que nous raconterons tout à l'heure et à sa date véritable; puis il passe au fait qui doit avoir sa place ici et il l'aborde en ces termes :
c( Le fait qui suit me paraît surtout avoir la plus (jrande force démonstrative et devoir couper court à toute espèce de doute. C'était l'an 1756 (le fait est de 17o9), que M. de Swedenborg, vers la fin du mois de septembre, un samedi, vers quatre heures du soir, revenant d'Angleterre, prit terre à Gothenbourg. M. AYilliam Castel l'invita en sa maison avec une société de quinze personnes. Le soir, à six heures, M. de Swedenborg, qui était sorti, rentra au salon pâle et consterné, et dit qu'à l'instant môme il avait éclaté un incendie à Stockholm, au Sûdermalm, et que le feu s'étendait avec violence vers sa maison.
c( Il était fort inquiet (rappelons, avec la permission de Kant, que l'habitation de Swedenberg était située dans cette vue et arrangée selon ses habitudes de spiritua-