WIELAND
Deux académiciens français de Berlin [Thiébaiilt et Pernety], le premier poëte et le premier philo^ophe d'Allemagne [W'ieland et Kant] conccîururent de leur côté à propager la renommée de Swedenborg en discutant les deux faits chacun à sa façon.
Thiébault, dans ses Vingt ans de séjour à Berlin^ et Pernety, dans la préface de sa traduction des Merveilles du ciel et de F enfer, donnèrent à l'histoire de madame de Marteville un haut degré d'intérêt en la rapportant au nom de la reine Louise-Ulrique, qui, suivant eux, en affirmait l'exacritude ou l'authenticité. Mais ils n'y ajoutèrent rien et ils ne l'exphquèrent pas.
Wieland n'est pas si réservé, et en sa qualité de poète, il est à la fois plus hardi et plus amusant que les deux Académiciens. La critique, se posant en face de l'histoire et de la légende, avait mis en avant un conte qui devait être une explication rationnelle. Elle avait fait de Marteville le possesseur d'une petite bibhothèque secrète , formée d'écrits de libres penseurs et d'autres écrivains libres aussi. Bayle était de la collection. Un jour M. de Marteville, interrompu dans la lecture du sceptique par une visite de S^vedenborg, avait glissé la quittance, qui n'était pas encore serrée dans son portefeuille, à l'endroit où il s'était arrêté. Son ami Swedenborg, qui avait la mémoire bonne et qui connaissait cette armoire secrète, saisi de l'affaire par Ostermann , avait bien compris que, la visite de tous les autres meubles étant demeurée stérile, il fallait fouiller là. Il n'eut pas même besoin de dire de qui il tenait l'indication : l'opinion publique, qui se nourrissait de son commerce avec les esprits, se chargeait de cela, et il n'avait qu'à
se taire pour qu'on lui attribuât la chose du monde la plus merveilleuse.
Rien ne manquerait peut-être au succès de ce tissu d'hypothèses assises sur des légendes, n'étaient ces trois circonstances : la première, que Louis de Marteville n'a pas eu de bibliothèque secrète; la seconde, qu'il n'a pas mis de quittance dans le Dictionnaire de Bayle, et la troisième , qu'il n'a pas connu Swedenborg de son vivant.
L'éminent philosophe du grand siècle qui nous a formés, Kant, à qui un ensemble de phénomènes pareils à ceux qui se produisaient dans la vie du Voyant de Stockholm ne pouvait échapper, discuta d'abord le fait de la quittance, comme il discuta celui de l'incendie, d'après le dire général qui circulait dans le Nord, dans son traité des Rêves d'un visionnaire. Il le reprit ensuite, après enquête, dans sa lettre à mademoiselle Charlotte de Knobloch, et par la manière dont il finit par en parler il lui donna un retentissement et une consistance que jamais ne lui eussent donnés les poètes et les diplomates seuls.
Aucune des grandes voix de la renommée ne fit donc défaut à la gloire de Swedenborg, la philosophie pas plus que la poésie et la diplomatie ; et s'il tenait à voir son nom répété par tous les échos de la loquace divinité, il pouvait être satisfait. Mais tout ce bruit pour un incendie qu'il avait décrit et pour une quittance trouvée à la suite d'un rêve de madame de Marteville ou pour une entrevue qu'il avait manqué d'avoir avec feu son mari, le laissait assez indifférent. 11 avait eu depuis seize ans bien des entrevues avec des trépassés, de plus intéressantes cent fois que les deux mots échangés avec
LA DIÈTE DK 1761. 1 6o
l'ancien ministre de Hollande à Stockholm, et dont personne n'avait parlé, le tout s'étant passé entre lui et ses interlocuteurs de l'autre monde. C'est à ces entrevues si instructives pour lui et dont sont pleins son Dlarium et ses Adversaria gardés par-devers lui de son vivant, qu'il attachait du prix, ce n'est pas à ces faits extérieurs et vulgaires qui étonnaient le monde. Là, dans son commerce avec les esprits et les anges, il y avait de quoi faire sa principale préoccupation. Cette communion avec le ciel devait même, disait-il, le dispenser des pratiques du culte et de la participation aux sacrements de l'ÉgUse terrestre. Sa grande afTaire, sa mission iinique dans ce monde, c'était la propagation de la vraie doctrine des saintes Écritures prises en leur sens spirituel. Tout son temps était dû à cette œuvre, et cette œuvre était l'objet constant de ses rédactions et de ses pubhcations.
Les années 1760 et 1761 montrent une sorte de halte dans ses publications, mais non pas dans ses rédactions.
S'il imprima peu, c"est qu'il avait repris, à cette époque, un peu plus d'habitudes de société et d'homme de cour. C'est dans le courant de ces années qu'il reçut si gracieusement madame de Marteville et ses nobles amies; qu'il annonça, en société, la mort d'un prince étranger au moment même où il succombait; qu'eurent Heu ses fameuses entrevues avec la reine, et qu'il prit aux travaux de la Diète la part la plus active.
En effet, il figura de la manière la plus distinguée aux assemblées tenues en janvier 1761. 11 y présenta trois mémoires ou trois discours qui ont dû faire grande sensation. Dans le premier, composé pour l'ouverture
des séances , il signala les réformes à tenter pour faire cesser des abus et redresser des griefs qui pouvaient compromettre la constitution et la tranquillité du pays. Dans le second il insista sur le respect et la conservation des libertés publiques. 11 y montra la nécessité pour le pays de préférer l'alliance française à l'alliance anglaise, celle-ci n'étant plus possible depuis l'asservissement par l'Angleterre du Hanovre qui avait antérieurement appartenu à la Suède. 11 dépeignit fortement les maux des gouvernements despotiques, « qui donnent si libre jeu aux vices héréditaires du souverain. » Il qualifia enfin l'absolutisme comme également injurieux pour le monarque et la nation. « Quant à celle-ci, dit-il, il est contraire à la loi d'accorder à qui que ce soit pouvoir arbitraire sur la vie ou la propriété ; Dieu seul est notre Seigneur et notre maître, et nous ne sommes pas les propriétaires de nos biens et de notre vie, nous n'en sommes que les administrateurs. »
Mais est-ce bien le sage Swedenborg, l'ami du roi Frédéric et celui du premier ministre qui parle ainsi, ou bien est-ce un ambitieux démacosue?
C'est bien Swedenborg, et voici à quelle hauteur il s'élève pour préparer bon accueil à ses avis.
(( J'observerai que le gouvernement le mieux conduit et le plus sage, est celui qui est actuellement établi en notre patrie ; tout y est sagement disposé , tout y est prudemment uni comme en une chaîne réguKère. »
0 Mais aucune administration n'est exempte de fautes ; chacune en commet même sans nombre, et, pour peu qu'on en eut envie, on pourrait en remplir des volumes entiers. »