‹ Emmanuel de SwedeborgChapitre 127 sur 269 · LA REINE LOUISE ULRIQUE · texte numérisé non relu

LA REINE LOUISE ULRIQUE

tion. Swedenborg se rendit à la cour avec lui. Le roi et la reine ayant paru, s'entretinrent d'abord avec les ministres étrangers et avec les principaux personnages, et s'approchèrent ensuite du comte de Scheffer, qui leur présenta Swedenborg. La reine lui exprima son plaisir à le voir et lui demanda s'il était vrai qu'il avait commerce avec les trépassés, ce qu'il affirma. Elle demanda ensuite, si c'était là une faculté qui pouvait se communiquer à d'autres aussi? — «.Non. » — Mais qu'est-ce donc? — (c Un don de Dieu ou du Seigneur. » — Pouvez-vous conférer avec tout trépassé ou seulement avec certaines personnes? — ce Je ne le puis pas avec tous; je vois ceux-là seulement que j'ai connus dans le monde, ainsi que les personnages royaux ou princiers, les héros illustres, les hommes éminents et savants que j'ai appris à apprécier personnellement ou par leurs actes et leurs écrits; tous ceux par conséquent dont je me fais une idée nette. Et l'on comprend aisément que je ne puis, ni manifester ni avoir le désir de m'entrelenir avec une personne que je n'ai pas connue ou dont je ne puis me faire aucune idée. » — Là-dessus la reine lui demanda s'il voudrait bien se charger d'une commission pour son frère mort récemment? — « De tout mon cœur. »

Alors la reine, accompagnée du roi et du comte, se retira avec lui dans une embrasure de fenêtre et lui donna la commission dont elle voulait le charger. Il promit de s'en acquitter. Puis, invité à la table royale, où il devint l'objet de mille questions, il y répondit conformément à la vérité.

Quelque temps après, le comte Scheffer étant revenu

le voir, lui demanda s'il n'aurait pas envie de retourner à la cour, et il y consentit. La reine en le voyant lui dit aussitôt : « N'oubliez pas ma commission. » — « Elle est faite. » — Quand il lui en eut communiqué le résultat, elle l'ut très-surprise, et se trouva mal. Revenue à ellemême, elle ne dit que ces mots : « Voilà ce qu'aucun mortel n'aurait pu me dire. »

Après ce récit, qui perdrait son caractère si j'abrégeais les détails où entre le narrateur 'Swedenborgi, son interlocuteur, le général de Tuxen, aussi fin que loyal, lui demanda si quelqu'un avait pu entendre la reine lui donnant sa commission. — « Je Fignore, mais elle parlait assez haut pour que le roi et le comte , qui l'entouraient, l'entendissent, s'ils faisaient attention ^ »

On le voit, le général qui nous rapporte, à ce qu'il affirme , les propres paroles de Swedenborg, et il e^t homme d'honneur, n'est pas un enthousiaste aveugle. Il n'oubHe pas de s'informer d'un moyen de contrùle. Et il n'oubliera pas davantage de prendre, sur tout cela, des informations auprès de Ihomme le plus éininent et le plus instruit qu'il pourra aborder en Suède, j'entends le président du conseil des ministres, président aussi de l'Académie de Stockholm , auquel il demandera des renseignements : nous le verrous.

A ce récit nous joindrons maintenant celui qu'a recueilli et consigné dans deux écrits différents, selon des renseignements divers , le meilleur critique , le plus sceptique d'entre les penseurs et le plus profond des métaphysiciens de son temps, Emmanuel Kant.

1. Recueil de documents, etc., par le D^" Tafel, t. I, p. 32 et suiv.

Le philosophe de Kœnigsberg ne pouvait ni ignorer ni faire serablant d'ignorer un fait aussi étrange et qui circulait dans toutes les cours du Nord, dans tons les cercles de la belle société. Déjà nous l'avons fait remarquer, Kant n'était pas homme de génie seulement, il était homme d'esprit, et dans ces mêmes Rêves d'un visionnaire édaircis par des rêves de métaphysique^ il discuta l'aventure de la reine comme \incendie de Stockholm et la quittance de madame de Marteville^ qui nous ont déjà occupés.

L'homme d'esprit se montra d'abord dans ces pages.

«Vers la fm de 1761, dit-il, M. Swedenborg fut appelé auprès d'une princesse que sa haute intelligence et sa connaissance du monde mettent presque au-dessus de la possibilité d'être trompée. ))

Kant a raison de dire cela, la reine Louise-Ulrique, princesse de Prusse et digne sœur de Frédéric le Grand, méritait cet éloge. Elle avait tout l'esprit d'autorité et de commandement de son frère , et sinon une grande Instruction, du moins le goût des lettres. Seulement elle affectait trop ces habitudes de critique et d'examen qui touchaient tant soit peu à l'esprit fort. Kant continue :

« La raison qui la porta à faire appeler Swedenborg, c'étaient les bruits généralement répandus sur ses piétendues visions» Après quelques questions inspirées par le dessein de s'amuser de ses imaginations plutôt que par le désir de savoir des nouvelles de l'autre monde, elle le congédia en lui donnant une mission secrète du ressort de son commerce avec les esprits. »

Voilà l'homme d'esprit, l'homme qui rit.Yoicil'homme de génie , l'homme qui se garde de condamner.

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