DE PLUSIEURS TÉMOINS
entrelien particulier ; qu'alors elle passa dans une pièce voisine avec lui et avec le comte Schwerin, qu'elle chargea de garder la porte.
Le capitaine se moque vraiment de son lecteur, du public, quand il veut nous faire croire que Swedenborg, homme réservé et discret, s'il en fut, courtisan accompli, formé à l'école de Charles XII et de la reine sa sœur, Ulrique-Éléonore , se soit précipité comme un page dans la chambre des dames et ait jeté dans l'oreille de la reine des choses propres à la faire tomber en pâmoison. Continuons toutefois à écouter le narrateur.
« Revenue à elle-même, elle dit aux personnes qui l'entouraient : // nij a que Bleu et mon frère qui puissent savoir ce qiiil m'a dit.
« Elle avoua qu'il lui avait parlé de sa dernière correspondance avec ce prince, correspondance dont le sujet n'était connu que d'eux seuls.
c( Je ne puis expliquer comment Swedenborg eut connaissance de ce secret; mais ce que je puis assurer sur mon honneur, c'est que ni le comte H. , comme le dit l'auteur de la lettre, ni personne n'a intercepté ou lu les lettres de la reine. Le sénat d'alors lui permettait d'écrire à son frère dans la plus grande sécurité , et il regardait cette correspondance comme très-indifférente à l'État.
« L'auteur n'a pas mieux connu l'assesseur Swedenborg. La seule faiblesse de cet homme vraiment honnête était de croire aux apparitions des esprits ; mais je l'ai connu pendant très-longtemps, et je puis assurer qu'il était aussi persuadé de parler et de converser avec des esprits que je le suis, moi dans ce moment, d'écrire ceci. Comme citoyen et comme ami c'était l'homme le
188 l'explication
plus intègre, ayant en horreur l'imposture et menant une vie exemplaire. »
c( L'explication qu'a voulu donner de ce fait le chevalier Beylon est par conséquent destituée de fondement, et la visite faite pendant la nuit à Swedenborg par les comtes H. et Tessin entièrement controuvée. »
« Au reste l'auteur de la lettre peut être assuré que fe ne suis rien moins que sectateur de Swedenborg; l'amour seul delà vérité m'a engagé à rendre avec fidélité 2m fait qu'on a si souvent rapporté avec des détails entièrement faux^ et j'affirme ce que je viens d'écrire en apposant la signature de mon nom. »
C'est fort bien. L'intention est excellente et la droiture incontestable, mais l'entreprise était au-dessus des moyens de l'auteur. Plus instruit que d'autres, il l'est encore trop peu. Une tombe pas dans des erreurs seulement, mais son zèle le jette dans des impossibihtés. Comment, étranger qu'il était au sénat, aux affaires et aux intrigues du temps, peut-il garantir sur son honneur , que personne n'a lu la correspondance de la reine? De quel conseil parle-t-il en invoquant le sénat d'alors? Est-ce de celui qui précéda la catastrophe du sénateur comte de Brahé et du baron de ïlorn, colonel de la garde et grand maréchal de la cour, conspirateurs royahstes tous deux? Est-ce de celui de 1758, date prétendue mais fausse qu'il donne à l'anecdote?
L'auteur de la lettre n'est fort que dans ce qu'il nous dit sur les personnes mêmes que cet inventif lecteur de la reine douairière, qui avait le temps de roder autour de la demeure de Swedenborg et de contrôler les gens qui en sortaient à des heures indues, s'amusait à faire
NATURELLE. 18ÎJ
figurer dans une de ces combinaisons que xMachiavcl eût peut-être conseillées, mais flétries assurément. Dans cette partie de sa lettre éclatent le sentiment du vrai et tout le dédain que méritent des inventeurs de mensonge. Certes son démenti est formel et l'honneur des trois personnages éminents d'autant mieux vengé par le noble chevalier que le vengeur est plus désintéressé. Seulement le brave capitaine contredit le récit de la reine et celui de Swedenborg en des détails trop importants pour que sa relation offre une valeur réelle.
Aussi l'explication naturelle ne se découragea-t-elle pas. Tous les personnages qui avaient figuré à la scène et chacun de ceux qui en avaient approché, voulurent en avoir entrevu le secret, et deux ans après le démenti du capitaine, un ancien aumônier de la chapelle suédoise de Paris, M. Gambs, dont nous avons honoré nousméme la vieillesse et aimé la brillante parole, apprit au monde d'une manière charmante comment Swedenborg s'était procuré la connaissance du secret de la reine.
Gambs tenait son explication- de personnages distingués qu'il nomme dans sa lettre, insérée au Morgeiiblatt^ du o mai 1809 : le comte de Brahé, descendant de la noble victime qui se dévoua à la reine en 17o6, le consul de France, M. Signeul, et M. JNils de Jacobson. D'après leurs communications unanimes, Swedenborg, instruit par le sénateur comte de Brahé, président du conseil de l'empire et père d'un des témoins de la correspondance secrète de la reine eivec son frère le prince de Prusse, put révéler facilement à la princesse un mystère qu'on s'était procuré en payant un homme de confiance.
190 l'explication d'un POETE.
L'ancien aumônier de l'ambassade de Suède à Paris ne fut démenti par aucune des trois personnes dont il publiait et invoquait le témoignage. Mais ce silence ne fit pas mieux accueillir sa version. Que ce fût le comte de Hœpken assisté du comte de Tessin , ou le comte de Brahé seul, qui eût corrompu le messager delà reine et instruit Swedenborg , ce mode d'explication échoua.
L'idée que deux ou trois intrigants se fussent joués d' une reine si sûre d'elle-même et qui disait d'un si grand air : Je ne suis pas facilement dupe; l'idée que dans cette intrigue ils eussent eu pour complice le plus honnête homme de la Suède, l'illustre Voyant lui-même, ne fut pas admise.
L'opinion générale du siècle fut-elle donc réellement celle de Kant, si bien rendue dans ces mots du philosophe : « Que peut-on objecter contre l'authenticité de
faits pareils?»
Je le crois. La même situation d'esprit se trouve formulée par le baron de Grimm : « Ce fait, dit-il, est confirmé par des autorités si respectables qu'il est impossible de le nier ; mais le moyen d'y croire ! [Mémoires hist. , lia. et anecd. tirés de la Corresp. du baron de Grimm avec le duc de Saxe-Gotha. Londres, 181 3, t. III, p. 56).
« Le moyen d'y croire ! » est charmant ; mais n'ayez pas peur, spirituel baron, le plus spirituel des poètes est là pour tout expHquer. Wleland, l'auteur d'Obéron, cet enfant du merveilleux, aborde l'anecdote à son tour, et il n'est pas embarrassé pour nous dire ceci :
« Au bout du compte, Sa Majesté pourrait avoir eu pour l'incréduUté qu'elle professe à l'endroit des visions de Swedenborg et de son commerce avec les esprits, la plus excellente des raisons. Ce serait de sa part une