LE PREMIER VOYAGE
M. Tafel, à Tubingue, en 1841, avec quelques fragments empruntés « à la bibliothèque de l'École des Chartes. »
Il ne prit de grade que dans la faculté de philosophie. Cela ne prouve rien en faveur de ses prédilections, puisque la philosophie embrassait alors, comme aujourd'hui encore, dans les universités de régime ancien, les sciences mathématiques et physiques ainsi que les lettres. Mais ce qui atteste bien réellement des goûts classiques, c'est que toutes les pubHcations que le jeune savant fit paraître avant son départ pour les universités étrangères et immédiatement après son retour, appartiennent à la littérature.
Décoré des premiers honneurs académiques en 1709, l'année néfaste où son roi, blessé, porté sur un brancard que bientôt fracassa un boulet ennemi, perdait la bataille de Pultawa et la liberté, le jeune docteur rentra un instant dans la maison paternelle. Mais résolu d'apprendre tout ce qu'on pouvait lui enseigner aux écoles les meilleures, et favorisé dans ce dessein par un père qui avait beaucoup voyagé, il se mit en route dès 1710 pour une pérégrination savante qui devait durer quatre ans , et qu'il indique plutôt qu'il ne nous la fait connaître lui-même dans une quinzaine de Hgnes de sa courte Description de mes voyages. (Y. Swedenborgii Itinerarium^ publié par M. Tafel, à Tubingue, deux parties, 4 840 et 1844.)
Étant allé de Gothenbourg à Londres et à Oxford, il passa une année dans ces deux villes.
Qu'y chercha-t-il? Qui visita-t-il? De quels professeurs y suivit-il les cours ?
l'itinéraire. il
Le rùle qu'il a joué depuis ferait aisément supposer qu'il rechercha les théosophes ou les mystiques. Il n'en fît rien.
A cette époque, le mysticisme et la théosophie avaient dans les pays qu'il visitait de nombreux et célèbres partisans. En Angleterre, en Hollande et en Allemagne, les disciples de J. Boehme publiaient, commentaient et portaient aux nues les moindres écrits de leur maître apothéose. Déjà on les avait traduits en Angleterre, où ils inspiraient des associations pleines d'ardeur. On en faisait aussi des versions en France, où cependant les pages de madame Guyon et celles de Fénelon , qu'on comprenait et qui passionnaient, devaient être bien préférées. Le jeune voyageur, très-éloigné alors de ces penchants théosophiques ou mystiques qu'on lui attribue par erreur, ne s'attacha à aucun de ces personnages.
D'après ses dispositions véritables, il devait rechercher plutôt d'illustres rationahstes. Il pouvait être tenté de voir Toland et Shaftesbury en Angleterre, Bayle à Amsterdam, Fontenelle en France, déjà secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences depuis une dizaine d'années, Reimarus et d'autres en Allemagne. A-t-il visité l'un ou l'autre de ces hommes si émiuents, suivant les habitudes des jeunes voyageurs curieux de s'instruire ou heureux d'offrir leurs hommages? Son itinéraire ne nous l'apprend pas. D'abord, il est trèsbref. En second lieu, le silence sur ce sujet est systématique de la part du voyageur. Son itinéraire d'une autre excursion donne pour unique raison de ce silence sur les grands hommes la brièveté des notes; et il est
12 l'itinéraire.
vrai que, bonne ou mauvaise , Swedenborg garda cette habitude toute sa vie. Même à l'époque où il rédigeait sur ses pérégrinations des notes où il cite les théâtres qu'il visite, les comédiens qu'il entend, les chanteurs ou les danseuses qu'il admire , il omet les philosophes. Son indépendance est de principe, et il ne veut pas jeter sur sa pensée la plus légère ombre de servitude.
Tout ce qu'il nous apprend sur son premier voyage se réduit donc à ceci, qu'en son trajet de Gothenbourg à Londres il courut le danger d'être pris par des pirates danois qui se faisaient passer pour Français , et qu'à son arrivée à Londres il courut le risque plus sérieux d'être pendu pour avoir enfreint, sans la connaître, la défense d'aborder la cité avant l'expiration de la quarantaine prescrite au sujet de la peste.
D'Angleterre , où il paraît s'être mêlé fort peu à la société, puisqu'il n'apprit ni à cette époque ni dans ses voyages postérieurs, longs et répétés , assez d'anglais pour s'exprimer facilement en cette langue, il passa en Hollande, et, après un court séjour à Amsterdam, où il devait souvent revenir, il visita les villes principales du pays. Il fit un assez long séjour à Utrecht, où se négociait le fameux traité de paix qui reconnut en 1713 Philippe Y comme roi d'Espagne et livra Gibraltar à l'Angleterre. 11 trouva réunis à Utrecht les ambassadeurs de toutes les grandes puissances ; mais, prévoyant peu le rôle politique auquel il serait appelé un jour comme membre des États de Suède, il ne paraît pas avoir vu un seul de ces hommes d'État, ceux de son pays exceptés.
D'Utrecht il se rendit par Bruxelles à Paris et à Versailles, et passa une année dans ces deux villes.