SE DÉTACHE
nait pour un Swedenborgien. » — C'est vous accuser, dis-je, car « tout le monde )i a rarement tort.
Oetinger, comme tous les théologiens de son pays, s'occupait beaucoup d'exégèse sacrée, et il affectionnait l'étude des textes apocalyptiques ; mais depuis longtemps l'interprétation allégorique n'allait plus aux savants d'Allemagne. Ceux-là même qui se piquaient autant de haute critique que de foi , s'en tenaient aux seules données philologiques. Les crédules se 'livraient au nom des mystères de l'Apocalyse à des calculs trèshasardeux sur la fin du monde, à des conceptions trèschimériques sur la nouvelle Jérusalem ou le règne millénaire; mais ils se sentaient peu de sympathie pour les illuminations de l'Écriture sainte par voie de visions nouvelles. Quant aux incrédules ils se moquaient de ce que Swedenborg offrait en vertu de sa « divine mission pour la révélation du sens intérieur. » Beaucoup de ceux qui l'avaient d'abord suivi avec le plus de curiosité, bientôt animés d'une piété plus évangéUque et d'une doctrine plus sobre, aimèrent mieux se sauver avec une utile prudence dans les sentiers si bien tracés du vieux catéchisme que de continuer à errer dans les méandres aventurés de la nouvelle Jérusalem. Oetinger était de cette classe. Toutefois, si Swedenborg soignait le prélat de Murhart, plus savant que lui en théologie, comme Saint-Martin soigna le gentilhomme de Morat, plus savant que lui en philosophie, le célèbre Voyant y gagnait un vaillant champion, consenait en Allemagne un ami considérable, et y retrouvait, après l'orage, un habile traducteur. Mais Swedenborg, qui avait à peine le temps de jeter des
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regards distraits sur les nombreuses lettres qu'on lui adressait, n'aimait pas beaucoup à y répondre.
Ce qu'il aimait , c'était de renvoyer les curieux à ses li\res, et nous ignorerons toujours, parce qu'il n'a pas voulu récrire à Oetinger, ce fait important, à savoir, si saint Jean approuvait ou non la conversion de son Apocalypse du sens naturel au sens spirituel, et s'il préférait l'interprétation de Swedenborg ou celle de Bengel?
L'exposé sommaire de la doctrine de la nouvelle Jérusalem fut mis sous presse dès que \ Amour conjugal eut paru; et le débat de Swedenborg avec son ami d'Allemagne était à peine vidé^ qu'il en eut un autre avec un ami de Hollande.
En effet, l'impression de ses deux écrits retint Swedenborg à Amsterdam jusqu'au mois de mars de l'année suivante. 11 y était encore au milieu d'un cercle d'amis, quand il fit la connaissance d'un ancien officier au service de la Prusse dirigeant à Amsterdam un grand commerce, Christian Cuno, qui s'attacha singulièrement à lui, à ses écrits, à toute son œuvre, et qui nous a laissé sur ce sujet des notes fort curieuses.
Publiées récemment par M. Scheier, bibliothécaire du roi des Belges [Notes cïun bourgeois d'Amsterdam^ Hanovre, 18S8, en allemand), ces pages écrites avec une rare indépendance d'esprit et un amour sincère du vrai , peignent Swedenborg à quatre-vingts ans mieux que nulles autres. Cuno venait de lire Y Amour conjugal quand il en rencontra l'auteur dans une librairie française. 11 lui exprima le désir de le voir. BienaccueiUi, il le vit (( tous les dimanches au sortir du sermon, » en devint l'ami, l'aima et le vénéra, mais l'apprécia tou-
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jours en toute liberté. « C'était, nous dit-il, un homme un peu étrange, très-affable, parlant le français et l'allemand, mais médiocrement, d'une politesse parfaite et d'une sainte vie. )i — 11 voyageait sans domestique, et dit àCuno, qui lui en exprima son étonnement, Qu'il n'avait nul besoin d'aide, son ange étant toujours avec lui, lui parlant et lui tenant compagnie. — 11 voyait la société suédoise d'Amsterdam , a respecté de tout le monde, même de ceux qui cachaient feu l'intention de se moquer de lui et de ses visions. Son regard imposait la réserve convenable. Occupant deux pièces dans une maison bourgeoise , il y donnait peu d'embarras à ses hôtes, se couchant à sept heures du soir, se levant à huit heures du matin ; entretenant son feu en hiver; ne rentrant jamais sans rapporter quelques friandises aux enfants; passant pour très-riche, même aux yeux de ses éditeurs ; ne leur demandant jamais de compte ; imprimant ses livres sur papier de luxe, et en distribuant beaucoup d'exemplaires. On lui voyait de fortes lettres de change sur la maison Hope et dont il ne se pressait pas de toucher le montant, quoiqu'il dépensât beaucoup, w — « On lui donne dix mille florins de revenu, s'écrie Cuno, unpalaîs et un beau jardin à Stockholm! Quelle belle vie il pourrait y mener! Au lieu de cela, il va sans cesse à Londres et à Amsterdam, ce dont je ne vois d'autre raison que la liberté qu'il y trouve d'imprimer tout ce qu'il lui plaît, chose qu'il ne pourrait faire de même dans aucun autre pays de la chrétienté. » Il faisait donc très-bien.
« Le digne gentilhomme, toujours sobre, se nourrissant d'ordinaire de biscuit et de chocolat, prenant beaucoup de café,\allait quelquefois au restaurant et dînait