RELIGION
que feuille d'impression lui en mange quatre de son manuscrit. Or il fait imprimer deux feuilles par semaine, qu'il corrige lui-même. Il lui faut donc écrire huit feuilles par semaine, o
Remarquons bien les mots, il lui faut écrire. 11 était arrivé à Amsterdam en août 1770, et il écrivait encore à la fin de janvier 1771. Mais était-ce une révision ou une rédaction qu'il faisait? Voici le vrai. « Et ce qui est inconcevable, continue Cuno, c'est qu'il n'a pas une ligne écrite d'avance. Son ouvrage aura, dit- il, quatrevingts feuilles. Car il a déjà fait son compte et il ne le finira pas avant la Saint-Michel. Je vous dirai aussi le titre de l'ouvrage qu'il a pris en main : C'est la Vraie Religion chrétienne^ etc., par E. Swedenborg, serviteur de Notre Seigneur Jésus-Christ. »
(( Dans ma franchise je n'ai pu lui cacher la surprise que me causait ce titre. )> — « Mais, j'ai demandé, me dit-il, et j'ai reçu non-seulement la permission, j'ai reçu l'ordre de le prendre. « — Cela confond Cuno, et il ajoute : « On ne saurait croire avec quelle confiance le vieillard parle de son monde des Esprits , de ses Anges et de Dieu lui-même. Il me faudrait plusieurs feuilles de papier pour vous donner une idée de notre dernier entretien. » Cuno aurait écrit tout cet entretien que nous ne serions pas plus avancés. «Je confesse volontiers, finit-il, que je ne sais que faire de lui. Il reste pour moi une énigme indéchiffrable.... Les hommes droits que Dieu a mis gardiens sur les murailles de Sion, [c'est-à-dire] les représentants légitimes de la science religieuse, auraient dû s'occuper de cet homme ! »
C'est toujours là le cri de guerre et de désespoir de
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Cuno. On a pris ses derniers mots pour une sorte de profession de foi, de vœu d'adepte ; on a dit que l'ancien adversaire de Swedenborg, ayant fini par se convertir à lui, exprime ici le désir de voir les hommes les plus éminents dans l'Église embrasser sa doctrine avec sympathie ; on a cru qu'il était allé à Swedenborg tout de bon. Mais il s'en faut. Le spirituel Allemand garda toute sa vie sa ligne d'observateur impartial. Yoici ce qu'il écrivit encore deux mois après, le 5 mars 1771 (Schwedische Urkundeu, p. 104 et 5) :
t( Je ne puis me refuser le plaisir de vous conter les dernières nouvelles sur Swedenborg.
(( Jeudi dernier je lui fis une \isite et je le trouvai écrivant comme d'habitude. Il me raconta que, dans la matinée , il s'était entretenu pendant trois heures avec feu le dernier roi de Suède. Il l'avait rencontré dès la veille , mais le voyant engagé dans un vif entretien avec la reine encore vivante, il n'avait pas voulu les déranger en abordant le roi. )> Cuno dit, qu'à ces mots il se contint. c( Je le laissai dire, mais à la fin je lui demandai, comment on pouvait rencontrer dans le monde des Esprits une personne encore vivante? — Il me répondit: Ce n'était pas la reine elle-même, c'était son Esprit familier. — Quelle chose est cela? — Chaque homme a son bon ou son mauvais ange, qui est toujours autour de lui, mais qui peut s'en éloigner pour aller dans le royaume des Esprits. »
C'est là une théorie un peu différente de celle que nous avons déjà citée. Celle-ci ne donnait à l'homme qu'un génie familier; celle-là lui donne, sinon une seconde per&onne, du moins une sorte de doublure ou
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d'image qui a toutes les apparences de sa personne. Je crois que Cuuo s'est trompé et que Swedenborf; lui a exposé celle que nous avons dite plus haut. Un le voit par ce qui suit. En effet, Swedenborg, pour confirmer ce qu'il disait, raconta à Cuno qu'il s'était lui-même rencontré dans le monde des Esprits avec un de ses plus grands adversaires, le professeur Ernesti [le plus savant théologien d'Allemagne à cette époque], et qu'ils s'y étaient h\Té de rudes assauts. Il est évident que ce n'est pas avec le génie l'amilier d'Ernesti, mais bien avec l'image Ernesti ou sa doublure , que le Voyant disait s'être battu. Toutefois, quelque théorie que Swedenborg professât dans cette entrevue, il y convertit si peu son interlocuteur que celui-ci écrivit au contraire à son correspondant dans un mouvement de gaieté : « Que dira le savant professeur si jamais il apprend cela?.... Certes il en rira, et je ne sais pas comment j'ai pu m'empêcher d'en rire moi-même! »
Cuno nous disait tout à l'heure qu'il avait trouvé Swedenborg écrivant comme cVJiahitude. Il est donc hors de doute qull écrivit la Vraie Religion à Amsterdam. A la rigueur , il aurait pu écrire autre chose. Mais il apprit lui-même à Cuno ce qu'il écrivait; qu'il lui fallait alors dix feuilles de manuscrit par semaine; qu'un ange lui dictait ce qu'il faisait imprimer et qu'il avait la faculté d'écrire assez vite pour le suivre. Ce qu'il imprimait, c'était donc bien cet ouvrage , et il faut entièrement renvoyer dans l'empire des fables l'anecdote d'après laquelle le docteur Chevreuil en aurait eu le manuscrit sous les yeux dès 17G9.
Ce qui surprend, c'est que l'ouvrage , qui ne devait