LE RATIONNEL
chaires évangéliques de visionnaire, si ce n'est d'insensé ; dans les chaires académiques, soit celles de l'enseignement religieux, soit celles de l'enseignement philosophique, de fou, si ce n'est d'imposteur : on le combattait avec animosité, ou bien on le persiflait avec dédain.
Ce serait toutefois une erreur de compter ses adversaires par la liste de ceux qiîi le critiquèrent publiquement. Ce ne furent là que les plus modérés d'entre ses ennemis ; les plus passionnés, ce furent ceux qui ne prononcèrent pas 5on nom , craignant de compromettre leur réputation en descendant àTexamen^e ses visions^.
Ce dix-huitième siècle si ardent à la guerre aux préjugés avait les siens. Tout ce qui était hors hgne lui donnait des impatiences; l'anormal était pour lui le monstrueux ; le merveilleux était l'insensé. La foi au surnaturel se tolérait bien en théorie ; mais c'était à la condition de se couvrir à s'y méprendre du masque du rationnel, c'est-à-dire de n'être pas. Le mot rationnel n'existait pas : la chose le créa. C'était l'esprit du siècle qui était, non pas le raisonnable, mais le rationnel en personne. Sans doute, le culte de la raison n'était pas universel ; mais il aspirait à l'universalité ; il y touchait. Quelques-unes des nations latines s'en défendaient, ou pour mieux dire , les classes dominantes dans leur sein, sans trop s'en défendre elles-mêmes, s'efforçaient 'd'en défendre les peuples. Toutefois elles s'en enivraient à larges traits. La France, où'Voltaire publiait la Bible expliquée « par quelques aumôniers du roi de Prusse,)) donnait ce triste exemple aux classes pohes de l'Europe. Elle glorifiait, en les imitant, les plus hbres de ces libres penseurs d'Angleterre qui n'étaient eux-
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mêmes que les plus hardis imitateurs de l'audacieuse Italie du seizième siècle. L'Allemagne à son tour, si prude et si dédaigneuse pour la théologie anglaise et pour la spéculation française, traduisait les plus faibles productions de Tune ou de l'autre dès qu'il s'y révélait de hardis assauts contre le christianisme. Les fameux Fragments de Wolfenbuttel^ dont elle s'émut pendant quarante ans et dont elle se glorifie encore quand elle oubhe qne c est do Vi?7iitatio?î^ ne sont pas autre chose que la quintessence tirée par un rationaUste allemand des déistes anglais et des naturalistes de France.
Comment, au milieu de ces tendances critiques, de ces excitations à l'anéantissement du dogme et de ces ivresses d'un fanatisme marchant au triomphe de la raison seule souveraine dans l'empire de la pensée, un homme qui venait reviser la foi chrétienne , en faire une nouveUe édition, corrigée par ses soins, avec la prétention d'y soumettre des conquérants exaltés ici par le succès, irrités là par la résistance, comment, dis-je, n'eût-il pas rencontré l'hostilité, et le dédain à peu près partout? Remarquons sur son compte le silence de Voltaire, qui savait tout ce qui se passait dans les cours du Nord et qui, dans l'article Visions de son Dictionnaire philosophique et dans sa note sur la nouvelle Jérusalem, affecte de ne pas m.éme connaître toutes ces nouveautés de S\vedenborg dont certainement la famille royale de Prusse l'avait plus d'une fois entretenu.
Nous avons dit le peu d'accueil que le nouveau prophète reçut en Suède, où régnait une grande fermeté dans les institutions , et qu'il quitta à quatre-vingtquatre ans en déposant une protestation contre la con-
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damnation qu'il y pressentait. Nous avons dit l'espèce de succès qu'il obtint en Hollande , oii son terrain était un peu préparé par Jacques Boehme ou mademoiselle Bourignon , et les antipathies qu'il souleva en Angleterre, où l'on allait pourtant si facilement à la rencontre des mysticités apocalyptiques.
La France , qui traduisit S\vedenborg minéralogiste, ne lui aurait pas pardonné sa théosophie, si elle avait lu ses publications de Londres et d'Amsterdam.
Cependant toutes ces antipathies ou ces froideurs furent peu de chose auprès des critiques que lui opposa l'Allemagne, qui apprécia sévèrement et savamment ses livres, ses visions, ses perceptions à distance de temps et de lieu, ainsi que toute sa doctrine.
Déjà nous avons vu avec quelle ironie profonde et quelle dureté le jugea son propre traducteur, le prélat de Murhard. Un fidèle disciple essaya vainement, après la mort du maître, dans une lettre très-étendue et trèssoignée, de ramener le docte Œtinger à ses premières sympathies. [Lettre du docteur Beyer, du lo juin 177 J . Y. Revue de la Nouvelle Jérusalem, t. III, p. 236.] Œtinger ne voulut se rendre sur aucun point. Or ses griefs, que l'honnête docteur Beyer résumait avec tant de loyauté, étaient nombreux. Il reprochait à Swedenborg :
l'' De ne pas suivre suffisamment le sens de la lettre dans son interprétation des saintes Écritures;
2"" De rendre douteux la plupart des passages qu'il abordait;
3" De mettre les idées hypothétiques de la correspondance entre le monde naturel et le monde spirituel à la place du mot propre ;
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4° D'inventer, sur les textes de l'Apocalypse et sur le Cheval blanc ^ le Nouveau Ciel et la Nouvelle Jérusalem^ qu'ils citent, des choses qui révoltent l'intelligence;
5** De substituer au dogme reçu de la Trinité l'hérésie d'un enthousiaste frappé du jugement de l'Église;
6° De porter atteinte à l'autorité apostolique de saint Paul en rejetant ses écrits ;
7° De manquer du sceau des miracles, qui seul pourrait légitimer sa prétendue mission ;
8" De s'être trompé en prédisant l'avènement de la nouvelle Jérusalem, « qui n'est pas venue encore ; »
9° D'avoir arrangé son Apocalypse i^évélée pour les Jjesoins de l'Église imaginée par lui.
Il disait enfin, que si l'ancien assesseur des mines était appelé à faire connaître au monde les choses extraordinaires qu il avait vues et entendues^ il n'était toutefois nullement appelé à expliquer les textes sacrés.
Du point de vue d'un croyant, c'était là la critique à la fois la plus complète pour le fond et la plus mesurée pour la forme.
Elle fut réfutée, point par point, avec la même gravité et la même douceur par le docteur Beyer; mais sa lettre, écrite encore du vivant de Swedenborg et propre à dissiper bien des doutes, ne fut pas connue du public, et bientôt les théologiens, les poètes et les philosophes les plus éminents des pays allemands se prononcèrent tour à tour, les uns avec l'autorité que donne la science et la modération qu'elle impose , les autres avec beaucoup plus d'émotion et plus d'ampleur qu'il ne fallait.
A la tète des théologiens se montra un homme de beaucoup d'esprit et d'un savoir éminent en philologie,
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le docteur Ernesti, dont la compétence en matière de critique et d'exégèse sacrée n'était pas contestable. Swedenborg, rejetant du code un assez grand nombre de textes et proposant pour tous un système d'interpiétation, nouveau à ses propres yeux, mais ancien à ceux des théologiens d'Allemagne, un philologue aussi coasommé était plus appelé qu'aucun autre à émettre son opinion . 111e fit av'ec une sorte de vivacité et dans un style très-rude, en appréciant plusieurs écrits de Swedenborg (iV. Bibliothèque théolof/iqiœ^ t. I et lY). Suivant Ernesti, le sens intérieur, soit spirituel, soit céleste, était jugé. C'était, suivant lui, cette exégèse allégorisante inventée ou pratiquée avec un luxe désolant par Philon, par quelques Pères et par les exégètes égarés du moyen âge ; c'était ce sens figuré dont les théologiens de Hollande s'étaient tant occupés au siècle de Descartes et plus tard. Ce que donnait le nouvel interprète des textes sacrés venait de son imagination. Sa connaissance des langues se bornait à celle d'un bacheher ou d'un maître es arts de la Sorbonne. — Quelques phrases d'Ernesti étaient dures. Swedenborg, après avoir pris connaissance de cette critique , ne fit pas exception à sa règle de ne pas répondre; il écrivit seulement ce que voici :
« J'ai lu ce que M. le docteur Ernesti a écrit contre moi dans s^ Bibliothèque théologique, et j'ai vu que ce sont de purs blasphèmes contre ma personne. Je ny ai pas trouvé un grain de raison contre aucune matière contenue dans mes écrits. »
(( Et cependant attaquer un homme avec des traits aussi empoisonnés, c'est agir contre les lois de l'honnêteté. Je pense donc qu'il n'y aurait pas de dignité à
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me servir de pareilles armes avec cet illustre personnage, c'est-à-dire à repousser et à réfuter des blasphèmes par des blasphèmes. Ce serait ressembler à deux chiens qui se battent entre eux en aboyant et en mordant; ou bien encore à des femmes de la dernière classe du peuple qui, dans leurs disputes, se jettent réciproquement au visage la boue des rues. »
(c Lisez ce qui est écrit dans le dernier ouvrage que je viens de publier, La Vraie relufion chrétienne^ au sujet des arcanes que le Seigneur a dévoilés par moi son serviteur (n"' 846 à 80 1), et tirez ensuite vos conséquences sur ma révélation ; mais aijez joour guide la raison. »
Remarquons encore mie fuis cetappel àla raison. C'est le mot d'ordre du siècle, c'est à la fois £on jugement et son enthousiasme. Le rationahsme, qui est conforme à toutes les habitudes de Swedenborg, l'est aussi à celles d'Ernesti; mais c'est précisément parce qu'il a écouté sa raison à lui, qu'il ne veut pas de la doctrine que Swedenborg présentait au nom de la sienne.
Swedenborg cite encore, pour se débarrasser de son adversaire, un autre paragraphe qu'il a écrit contre le docteur Ernesti dans sa Vraie Religion chrétienne^ n° \ 37 ; cela est vrai, et nous avons rapporté, à propos de la théorie sur la double existence de l'homme, comment le Voyant vida sa querelle avec le savant de Leipzig dans l'autre monde, « où il se disputa vaillamment avec lui. Y. ci-dessus, p. 327 ; » mais il serait difficile de reconnaître le spirituel critique sous les traits qu'on lui donne ou les paroles qu'on lui prête.
En général, ce n'est pas par des scènes imaginaires
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ou réelles placées dans l'auîre monde qu'on se réfute dans celui-ci, si Ton s'y réfute. C'est dans celui-ci qu'il fallait prendre corps à corps l'habile professeur. Et certes Swedenborg était son égal sous le rapport de l'esprit; mais pour le combattre avec chance de succès, il fallait sa science , et Swedenborg ne l'avait pas. A moins d'être illuminé, on n'est pas exégète sacré sans être à la fois orientaliste et helléniste cGnsomirié. Or Ernesti, niant l'illumination, n'acceptait le débat que sur son terrain. De son côté et à son point de vue, Swedenborg eut raison de ne pas s'y aventurer du moment où sa défaite y était certaine. Mais comment il s'y prit pour appeler Ernesti ou l'amener dans l'autre monde, quels arguments ils y échangèrent, et quel fut le vainqueur, c'est ce que son Journal et l'ouvrage où il se met en scène avec son adversaire ne nous apprennent pas. Nous laissons là le débat religieux et la critique des théologiens. Le système de Swedenborg relevait essentiellement de la haute spéculation, de la métaphysique la plus transcendante. Il se posait comme le produit d'une illumination supérieure à celle de la raison, et son auteur s'attribuait, sinon des facultés surhumaines, du moins une ouverture d'esprit extraordinaire, un état spécial. Cela regardait avant tout la philosophie, et particulièrement celle d'un siècle qui semblait avoir la mission spéciale de tout soumettre à la raison. C'est bien celle que la philosophie entendit remplir à l'endroit du surnaturel réapparu tout à coup dans l'extrême Nord, et il ne se conçoit rien de plus mordant, de plus scrupuleux, que la critique dirigée contre Swedenborg par le véritable prince des rationaKstes du siècle , Knnt,
37 i LA CRITIQUE
Profond analyste et dialecticien subtil, Kant était, do plus, assez familier avec les questions du domaine religieux : il avait étudié la théologie et prêché dans quelques paroisses de campagne avant de monter dans celte chaire de philosophie qui bientôt domina toutes le-:' autres. Il ne connut d'abord les visions et les écrits de Swedenborg que par la renommée publique. Ce qu'il apprit des unes et ce qu'il lut dans les autres r embarrassa ; on le voit dans son traité spécial sur S)Vedenborg de 1766 comme dans ses lettres de 1768. Son traité lui a été comme imposé, dit-il. Il ne veut pas avoir l'air d'avoir écrit un livre sur une personne, c'est un principe qu'il prétend avoir eu en vue. Il craint dailleurs de se compromettre en discutant des visions et déclare ses pages une esquisse fugitive sur la manière de discuter des objets de cette nature, plutôt qu'une discussion véritable, ce II m'a été difficile, ajoute-t-il, d'imaginer une forme ou une méthode qui ne m'exposât pas à la risée ^ et, pour prévenir les moqueries, j'ai commencé par me moquer de moi-même tout le premier. Et j'ai eu raison. Car l'état où je me trouvais n'avait pas le sens commun : j'avais un secret attachement à des histoires de ce genre, et en fait de motifs raisonnables, quelque croyance à l'endroit de leur exactitude, en dépit des absurdités, des chimères et des notions incohérentes qui les condamnent. »
Certes voilà un singulier début, et voilà un critique bien embarrassé, puisqu'il avoue un secret attachement pour des histoires qu'il va persifler. Aussi ses conclusions jurent-elles avec ses prémisses.
Celles-ci, les prémisses, sont un tissu de moqueries,
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les unes très-spirituelles, les autres fort peu, toutes assaisonnées de plaisanteries au gros sel, quelquesunes tirées de VHudibras avec un choix d'expressions qui étonne dans un tel écrivain , et qu'en français aucune plume n'eût risquées au temps de Kant. Mais dans ce grotesque tissu sont brodés de bien vifs ornements, et on y trouve, sur ce qu'on appelle un esprit, des esprits, le ciel ou \e séjour des hieiiheure^ix^ des vues si nouvelles, si ingénieuses et si profondes qu'elles décèlent bien le regard de l'aigle.
Ce qui surprend le plus dans ce mélange de choses si gaies en apparence et si graves au fond c'est qu'un instant, et sous forme d'hypothèse, Kant émet précisément la théorie que Swedenborg proclame par les faits.
« Je trouve fatigant de parler plus longtemps ainsi le prudent langage de la raison , dit-il. Et pourquoi ne me serait -il pas permis, à mon tour, de parler le langage de la chaire académique, qui est plus tranchant (que celui de la brochure) et qui (si je le prends) dispensera l'écrivain et le lecteur de ces efforts de réflexion qui ne sont propres qu'à jeter l'un et l'autre dans une pénible incertitude? Je dirai donc très-positivement, ou bien, il est démontré, ou bien, il sera démontré, je ne sais ni où ni quand, que, même dès cette vie, l'âme humaine est dans une communion intime et indissoluble avec les êtres immatériels du monde des esprits. »
« Ce serait chose fort belle du moins qu'on pût démontrer un jour cette constitution-là du monde des esprits; j'entends la démontrer autrement que par voie
de définition ou par voie de déduction de la notion d'esprit. Je vais donc essayer de présenter ici, par forme d'épisode, un essai de ce genre. »
Suit cet essai ébauché le plus sérieusement du monde, et que je me ferais un devoir de reproduire, s'il était réellement sérieux. Mais ce qui montre qu'il ne l'est pas, c'est qu'il est terminé par cette considération : « ce qui m'étonne le plus, c'est c|ue les communications de riiumanité avec le monde des esprits ne soient pas beaucoup plus générales qu'elles ne le sont réellement ! »
Ainsi, tout cela n'est de la part de l'ironique métaphysicien qu'un pur jeu d'esprit. S'il en était autrement, comment de ces belles idées et de ces esquisses tout à fait grandioses d'un commerce intime entre les deux mondes, Kant serait-il arrivé à ses mesquines conclusions? On ne le comprendrait pas, car elles sont telles qu'il ne peut les exposer qu'en retombant dans le ton de la plaisanterie. « Ce serait, dit-il, un privilège funeste que celui de vivre ainsi dans les deux mondes. On risquerait probablement le sort de Tirésias, voyant dans le monde surnaturel, aveugle dans celui-ci. Il en résulterait qu'on n'y vaudrait rien, qu'on y mériterait sans nul doute le compliment qui fut fait à l'astronome Tycho-Brahé par son cocher : « Yous pouvez être, monsieur, fort entendu dans les choses du ciel; mais pour ce qui est de ce monde, vous n'y êtes qu'un fou. »
Toute cette partie du travail de Kant est écrite nonseulement d'un ton de plaisanterie qui offense, m.ais il s'y glisse des choses qui blessent le goût. Citons ce qui se peut lire : « Jadis on brûlait de temps à autre, y
dl: kant. .)/ /
dit-il, les adeptes du monde spirituel; il suffira dt'sormais de les purfjer. )->
Le philosophe redevient lui-même quand il examine les phénomènes ou faits de la faculté de perception extraordinaire de Swedenborg, et nous l'avons écouté avec une grande curiosité, analysant les trois grands faits de cette nature; mais voici comment il reprend, en fin de compte, sa verve de gaieté et de persiflage.
« A ceux qui sont curieux de s'élever au-dessus des nuages pour voir ce qui se trouve dans l'autre monde, on peut dire avec raison qu'ils devraient bien avoir un peu plus de patience et attendre qu'ils y soient appelés. Et comme après tout notre sort dans la vie à venir doit dépendre de la manière dont nous avons rempli notre poste dans celui-ci, je dirai avec Candide : a Ayons soin de notre bonheur, allons au jardin et travaillons. »
11 est sans doute fort sage de songer à son bonheur, mais ce n'est pas pour professer la philosophie de Candide qu'on naît Kant. Aussi Kant, mieux renseigné sur les faits et mieux avisé, écrivit-il à mademoiselle de Knobloch, deux ans après ce traité, dans un langage sérieux et digne de lui, ce que nous savons et ce qu'on peut proclamer la fine fleur de la saine critique et la pure raison. [Y. ci-dessus, p. 2Go.j
Swedenborg rencontra un critique plus compétent et plus impétueux dans un philosophe moins éminent, Herder, qui est son adversaire le plus sérieux comme le plus éloquent. Théologien, historien, orateur ou écrivain, Herder est toujours penseur et toujours peintre; génie moins poétique que Gœthe, mais plus vaste;
créateur de chefs - d'œuvre d'un ordre inférieur, mais où rien ne blesse jamais et dont toutes les lignes peuvent se traduire dans toutes les langues et se lire à tous les • âges de la vie, dans toutes les familles.
Mais Herder est-il à classer parmi les critiques? Celui qui écrit ce que voici, est-ce bien un adversaire, et n'est-ce pas plutôt un panégyriste? Écoutons l'auteur pour ainsi dire inspiré à'Adrastée.
« Swedenborg se considérait comme un organe de communications entre le monde des esprits et celui des corps, et il regardait ses communications comme un office dont le Seigneur l'avait investi , ne montrant d'ailleurs dans l'exercice de son pontificat ni apparence d'orgueil, ni faiblesse d'esprit. Il ne s'en vantait pas ; mais quand on l'interpellait, il savait commander le respect même au railleur. La paix et la joie dans l'âme, il apparut à tous ceux qui le connurent de près comme un homme gui vit dans la société des anges, c'est-à-dire comme un type de sincère piété, de bonté et de véracité. » [Œuvres complètes^ Philosophie et Histoire, XII, p. 114.]
Cela n'est-il pas au moins d'un ami?
Sans nul doute, Herder est ami de l'homme, mais il est adversaire du Voyant. Il l'est sans ironie, sans amertume ; il l'est en homme qui aime, lui aussi, mais de son aile, à planer dans les régions hautes et pures, et qui ne consentirait jamais à dire avec son ancien professeur de philosophie : « Allons au jardin prendre soin de notre bonheur. » Herder sait avec toutes les grandes âmes que, si le bonheur se trouve quelque part, ce n'est pas au jardin. Il le cherche aussi où Swe-