DE HERDER
denborg Ta trouvé, mais il ne Ta pas trouvé encore ; et si son illustre contemporain croit être parvenu à peu près au terme de ses aspirations, Herder attribue cette chance à ses illusions plutôt qu'à ses intuitions. Toutefois il respecte les unes comme les autres ; et plus le grand historien de l'humanité a gémi avec éloquence sur les lenteurs du progrès et les délais que rencontre l'avènement du bonheur au sein de l'humanité, plus il déplore les limites si étroites de nos facultés les plus hautes. 11 se montre donc indulgent plus que personne, même dans ses critiques, pour celui en qui ces facultés semblent avoir voulu prendre leur vol le plus audacieux et franchir toutes les bornes connues.
Ilerder formule ses critiques dans une série de propositions fortes et nettes, comme les aime son génie, ayant un peu plus l'apparence d'oracles que de jugements, et impliquant chacune une condamnation.
« D'abord, tous les esprits de Swedenborg parlent comme lui ; aussi leur langage est-il monotone, dit-il.
« Ensuite, quand il entra dans son « singuher état, » ce furent les impressions de son enfance, dans laquelle on lui disait que les anges parlaient par sa bouche^ qui s'animèrent et se personnifièrent devant sa vue.
(( Puis, ses visions portent l'empreinte de tous les défauts et de tous les préjugés de son individualité et de son temps; ce sont les reflets de ses mœurs et de ses opinions, les copies de ses idées favorites.
« Ajoutez qu'on y voit si bien sa nature et ses talents, qu'il s'y rencontre, sur la langue et les formes, sur les mines et les gestes, sur les penchants et les sphères
d'activité des sens, de Fodorat surtout, sur les conséquences du sentiment moral ou du sens immoral, des observations d'une telle finesse, qu'on aimerait que Swedenborg- eût été assez poëte pour mettre tout cela en action ou pour le dessiner comme Dante.
(( Les caractères distinctifs des esprits qu'il met dans les diverses planètes sont pris dans les propriétés des métaux qui portent les mêmes désignations que ces planètes : le vif argent prête ses qualités aux esprits de Mercure , le plomb les siennes à ceux de Saturne , et ainsi de suite. En d'autres termes^ ce n'est pas une illumination extraordinaire, c'est une étrange illusion qui guide le Voyant; c'est le minéralogiste qui inspire le spiritualiste.
(( Enfin, les mystères que Swedenborg prétend découvrir dans le monde des esprits sont écrits dans l'esprit et le cœur de chacun. Voyez ce qui se passe en nous. Dès notre enfance les pensées se forment en images. L'imaginalion, sans laquelle l'intelligence n'agit pas, est la faculté spéciale de ces opérations. La faculté de traduire nos pensées en images pour nousmêmes, nous la possédons aussi à l'égard des autres. Qu'est-ce, si ce n'est cela, que l'art que pratiquent les poètes, les peintres, les musiciens, les orateurs? Les penchants, les passions, la seule habitude opèrent de même sans avoir recours à l'art. Cela suffit pour nous expliquer, page par page, tout l'empire des anges et des esprits de Swedenborg. En effet, comment cet artiste parle-t-il avec ses anges? Comme on parle avec ses pensées : ses anges et ses esprits sont ses créations.
i( Sa bonne foi est entière : il n'a pas conscience de
DE IIERDER. 381
ses personnifications. Ses \isions sont réelles, et sont non pas devant lui seulement, mais en lui. C'est là un état de maladie, d'autant plus dangereux qu'on y passe ou y tombe plus facilement. »
Chacun sent ce qu'il y a dans ces jugements d'assertions hasardées et d'hypothèses contestables à côté d'arguments sans réplique. Brillantes sans doute , mais d'une solidité douteuse, elles vous tiennent sous le charme tant qu'on n'en commence pas l'analyse, et se perdent dans les nuages dès qu'on veut les prendre corps à corps. Tel est le caractère général de ce grand écrivain. Mais, d'autre part, il y a des idées qui ont leur éternelle valeur. Herder fit sur l'ensemble des écrits et des doctrines de Swedenborg des études sérieuses ; et plus ses oracles furent rendus avec autorité et formulés avec noblesse, plus ils eurent d'ascendant sur les esprits. Sans nul doute ce fut là, dans les pays du Nord , l'adversaire le plus redoutable de Swedenborg. Seulement si Herder fut le contemporain du Voyant, son jugement ne le fut pas. Les feuilles où il figure [r.4drastea] parurent après la mort de l'illustre Suédois.
Ce qui est, cependant, tout à fait de l'époque de celui-ci, ce sont les idées de Herder sur son compte. Ces idées étaient, dans les années 1760 à 1770, celles des philosophes les plus éminents de toute l'Europe, et si le célèbre auteur de la Pcdlngénésie, Charles Bonnet, lisait les écrits philosophiques de Swedenborg comme il en lisait les ouvrages de science, il les jugeait et en jugeait l'auteur, sans nul doute, au nom de la Suisse, comme Herder au nom de l'Allemagne.
Dans l'Europe entière c'était partout la même opi-
nion; car partout, et même en Angleterre, régnait alors le même courant, l'aspiration au triomphe de la raison.
La critique anglaise ne fît pas défaut à Swedenborg, on le voit par la lettre de Hartley (p. 300), qui le mit en demeure de se défendre et lui demanda les moyens de le faire à son tour. On le voit surtout par les préfaces que le savant docteur de AYinwick mettait à la tête des traités de Swedenborg traduits en anglais. Mais la critique anglaise, moins profonde que celle d'Allemagne, au lieu de sonder la source des doctrines de Swedenborg et d'aborder la question de son état psychique, demeura à la surface, aux considérations personnelles, aux connaissances étendues, aux mœurs pures, à la position sociale de Swedenborg. Elle ne s'attacha guère au débat philosophique et ne traita bien que la question d'Église au point de vue du dogme, choses que les philosophes allemands laissèrent de coté comme secondaires.
Sauver le dogme, c'est ce que fit aussi la critique suédoise, qui procéda administrativement^ par les consistoires, parle parlement et par le conseil du royaume, plutôt que philosophiquement ou par des publications émanées des corps enseignants.
La Hollande, très-flattée dans les écrits de Swedenborg, très-hospitalière d'aiUeurs pour l'illustre écrivain et peu soucieuse de lui faire payer son hospitaUté comme elle avait fait payer à Descartes celle qu'elle lui avait donnée au siècle précédent, garda le silence, à la grande désolation de Cuno, l'ancien capitaine de recrutement du roi de Prusse. Elle ne répondit à aucune de ces nombreuses communications faites à ses pasteurs