DE KLOPSTOCK
« Je tombai dans sa disgrâce dès le début, en témoignantpeu d'envie d'acheter ses in-quarto, qui sont d'un prix si élevé.
(( J'entrai néanmoins en matière immédiatement, et le priai d'avoir une entrevue avec un de mes amis défunts. Il dit d'un ton qui n'était pas plus ennuyeux que sa façon de s'exprimer : a Si sa Majesté royale, le roi actuel de Danemarck, Frédéric Y (je n'ajoute pas une syllabe), me donnait le gracieux ordre, à l'endroit de son épouse, sa Majesté la reine Louise... » Je l'interrompis : « Donc quiconque n'est pas prince , quoique ses amis puissent être dans l'autre monde, M. de Swedenborg ne daigne pas les honorer d\m entretien. »
« Je m'en allais.
« 11 dit alors : « Dès que vous serez parti, je me retrouverai dans la société des esprits.
— c( J'aurais tort, réphquai-je, de ne pas me hâter; car je ne dois pas vous dérober un seul des moments que vous passez en si bonne compagnie. » [Berliner Monastblaetter, XI, 1788, p.ol6.)
Mais quelle affectation d'indifférence! Quel dédain mêlé à des insinuations malséantes! Et quelles frivoles épigrammes ! Vraiment, tout cela afflige bien plus pour le critique que cela ne blesse la victime. Ce qui choque le plus, c'est l'invraisemblance du récit. Le poète évidemment écrit comme on écrit de souvenir ; il pose devant le public dans son cabinet plutôt qu'il ne raconte une entrevue. Aucun visiteur ne parle ainsi à un gentilhomme étranger, à un homme connu dans le monde entier et qui a biea voulu admettre un inconnu âgé d'une vingtaine d'années. Eu chaque trait, la
fausseté du récit et le ridicule de la pose sautent aux yeux. Swedenborg donnait ses livres à qui désirait les lire. Il ne comptait pas avec ses libraires. Il se montrait riche partout. Loin d'affecter des déférences exclusives pour ses amitiés royales, le Voyant se distinguait précisément par l'accueil qu'il faisait à tous ses visiteurs sans distinction de rang, de nationalité ou de religion. J'ai dit de quelle façon convenable, mais aisée, il traitait les princes et les princesses , y compris les rois et les reines de Suède. Mais nous n'en sommes pas ici à faire son éloge; nous écoutons, nous recherchons au contraire la critique, et si Klopstock, au lieu de charbonner une caricature d'écolier en sotte humeur, eût émis un jugement d'homme de sens, il nous serait le bienvenu.
Toutefois son irritation, qui est évidente, est peutêtre parfaitement motivée? Sans nul doute, et je suppose volontiers que l'illustre Suédois, blessé de la façon dont le jeune poëte lui demanda, dès ses premiers mots, l'exhibition d'un habitant de l'autre monde, lui avait donné, dans le ton de sa réponse et dans toute la tenue de sa personne, une de ces leçons qu'un vieillard doit toujours à un jeune homme; et je suppose encore que le brave poëte prit d'autant plus mal la sienne qu'il l'avait méritée davantage.
Un autre poëte, le spirituel Wieland, le Voltaire de l'Allemagne, hostile aussi, mais sachant vivre dans le monde , venge le Voyant des fatuités d'un enfant mal appris. Il se dit charmé de toutes les preuves que le commerce des esprits et les merveilles vues et entendues par Swedenborg apporteraient au dogme de l'iui-