TROIS ÉVOLUTIONS
composer un ouvrage de pure philosophie. Ce sont bien des questions sur Fâme qui le préoccupent, mais ce n'est point par des études de psychologie, c'est par des études d'anatomie qu'il compte les résoudre ; et ce qu'il recherche dans celte longue excursion, ce sont des anatomistes et des médecins, ce ne sont pas des philosophies. Swedenborg est toujours l'homme tout d'une pièce. Pour lui c'est toujours le corps qui représente l'âme et l'explique, la terre qui représente le ciel et l'explique, l'homme qui représente l'ange et qui l'exphque. A l'époque où nous le racontons, il n'énonce pas encore ces hautes théories , mais ces théories s'élaborent dans son esprit. En effet sa vie offre trois grandes évolutions^ mais pas une révolution. J'ignore si jamais Swedenborg sera compris entièrement, mais je sais que mieux on l'étudiera, plus on le trouvera un.
Une modification assez profonde semble se remarquer dans ses goûts et dans les graves habitudes de sa vie, pour ne pas dire dans ses mœurs, à cette époque même et au début de cette longue pérégrination de quatre ans. Jusque-là nulle mention dans ses itinéraires d'un spectacle, d'une distraction qui n'appartînt pas à la science.
A Rotterdam, où il arrive pour la foire, ce qui était l'exposition industrielle du siècle, il fréquente les théâtres, les marionnettes, et jusqu'aux funambules. A Paris il se rend non-seulement à l'Opéra, et y trouve le spectacle charmant, les scènes fort touchantes, mais il se plaît encore aux ballets et note deux fois les principaux danseurs, Malter et Desmouhns, et les meilleures danseuses, mesdames Breton et Mariette, sans oublier les acteurs et ks actrices.
48 LE PROGHÈS.
Dans la vie d'un autre des faits aussi communs ne mériteraient aucune attention. Ils ont leur importance, leur indiscrétion révélatrice dans les notes d'un homme aussi avare de son temps. Swedenborg, qui étudie les rapports, ou, pour parler plus exactement, les liens de l'âme et du corps, les voies et les moyens de communication, le jeu réciproque des facultés de l'un et de l'autre, les directions que l'un exerce sur l'autre, veut connaître non pas l'âme et le corps de l'homme, mais l'homme tout entier, l'homme qui vit et agit, l'homme social. Et il n'hésite pas à le chercher dans ses plaisirs comme dans ses travaux , au théâtre comme à la foire. Il s'intéresse à ce que, plus jeune, il dédaignait.
Tout cela indique une modification notable dans ses habitudes et dans ses tendances, et d'autres détails en indiquent évidemment une dans ses opinions, mais ne font que préluder à la transformation complète qui est le fait culminant de sa vie. En effet, tout son point de vue religieux change pendant ces impressions.
Nous avons signalé son appréciation du cathohcisme et des pompes de son culte qu'il avait d'abord vues dans les pays protestants. Dans les pays catholiques, son jugement est un peu autre, ou du moins son attention se porte sur d'autres questions. La petite ville de Roye près de Péronne amène une curieuse explosion dans sa pensée, d'ordinaire si réservée au fond et si mesurée dans la forme. Il remarque que les moines, les couvents et les églises sont riches et possèdent le sol. « Les moines, dit-il, sont gras et d'une corpulence prononcée. On supprimerait cette armée sans qu'il y eût perte. Ils font ce qu'ils veulent, prennent ce qu'ils peuvent et ne pro-