LES YEUX OUVERTS
Mais Swedenborg ne pouvait douter. Il nous dit pourquoi : « Cette nuit même les yeux de mon homme intérieur furent ouverts. » Et remarquons bien la portée de ces mots. Ce n'est pas de quelque idée nouvelle ou d'un vaste ensemble d'idées qu'il y est question ; c'est d'une modification radicale dans l'organisme de toutes les facultés, de toute l'existence humaine de Swedenborg.
Yoici du moins ce qu'il ajoute sur ses yeux ouverts :
(c Ils furent rendus propres à regarder dans les cieux, dans le monde des esprits et dans les enfers. Je trouvai partout plusieurs personnes de ma connaissance, les unes mortes depuis longtemps, les autres depuis peu. »
N'est-ce pas là une transformation de tout l'organisme humain, de toute l'existence terrestre? Cela ne modifie pas l'homme, cela le change. Nous parlions, il y a un instant, des transformations de Saint-Martin-, mais celle de Swedenborg est d'une nature telle qu'on ne peut pas y comparer une modification dans les études et dans la pensée, si profonde qu'elle soit. La métamorphose de Swedenborg a quelque chose de celle du prophète, de celle de saint Paul allant à Damas. Seulement elle va plus loin. Nous avons mis tout à l'heure la vision de saint Pierre à côté de la sienne : nous devons dire que celle-ci est plus magnifique. L'apparition de Dieu y est directe. Aussi les conséquences en sont-elles différentes. Saint Pierre, après la sienne, est le même qu'avant. Sw^edenborg est un homme nouveau, comme saint Paul. Aussi la grandeur de la mission répond à celle de la métamorphose : elle ne se bornera pas à expliquer le sens intérieur des saintes Écritures; au privilège de recevoir des dictées de Dieu , Swedenborg
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joindra la faculté de se rendre dans toutes les régions du monde spirituel, d'y voir ce qui se passe, de s'y entretenir avec ceux qui les habitent, comme il fait avec les habitants de la terre; de redresser ceux qu'il y trouvera dans l'erreur et d'assister ceux qui connaissent la vérité dans les combats qu'ils soutiendront pour elle.
Nul mortel n'a jamais été mis dans une condition pareille. Pour que le Christ pût s'entretenir avec Moïse et Élie, il fallut qu'ils descendissent sur la montagne de la Transfiguration. Swedenborg va dans les cieux s'entretenir avec qui il veut. Saint Pierre et saint Paul n'ont jamais joui de ce privilège, et quand, sur la fin du dernier siècle, une école issue du célèbre voyant, la fameuse école du Nord, que le respectable Lavater alla pieusement étudier à Copenhague, prétendit avancer, dans des récits semblables, Que saint Jean venait de temps à autre la visiter, la foi des fidèles eux-mêmes douta du fait.
Il parait que celle des fidèles eux-mêmes fit défaut aussi à Swedenborg, à en juger par le général Tuxen « qui eût préféré que son ami n'eût pas mis dans ses écrits des révélations qui choquaient beaucoup de lecteurs. )) Dès lors, et à la distance où nous sommes aujourd'hui de tous les faits, quelle idée raisonnable peut-on se faire de la faculté d'itinération que Swedenborg s'attribue?
Il nous semble qu'il faut, de ces trois partis, savoir choisir celui qui convient le mieux à l'esprit de chacun :
Ou la rejeter comme une triste illusion qui fait ombre dans la vie d'un grand homme, c'est-à-dire la rejeter avec^ une sincère compassion pour une telle infortune d'esprit;