‹ Emmanuel de Swedenborg sa vie ses ecrits et sa doctrine par m. MatterChapitre 117 sur 179 · CONJUGAL · texte numérisé non relu

CONJUGAL

sacré à l'amour conjugal, l'autre à l'amour scortatoireou illicite, terme qui en donne une idée suffisante.

Mais que peut offrimn ouvrage écrit sur ces matières par un théosophe?

Le véritable sujet du premier volume, c'est la félicité éternelle ou le bonheur céleste , qui doit sourire à tout ie monde. Toutefois, au lieu d'en continuer l'étude il y aura peut-être des lecteurs qui s'en détourneront, l'humeur contrariée. Ils attendaient toute autre chose que ce qu'en offre le début; mais qu'on veuille bien patienter; il n'est rien de plus riche que ce livre; tout y est, ou du moins il y a de tout; Épicure y figure comme Platon. En voici les idées essentielles.

« L'amour conjugal est l'amour fondamental de tous les amours célestes et spirituels, et par conséquent de tous les amours naturels. C'est le père dont les autres sont la lignée. Dans son essence il n'est mitre chose que la volonté ou /e désir '/ne deux soient, un, que deux vies deviennent une seule, rie; il est l'union, ou la conjonction de l'amour et de la sagesse. i>

Il i^l de trois deuré; : célci-tt;, spirituel et -:iiiit. I) est céleste chez les auges du ciel suprême; spirituel chez ceux au-dessous. Saint, il est tout interne : un désir pur, qui porte vers le vrai pur. Ses plaisirs commencent dans l'esprit et appartiennent à l'esprit, même dam la chair, expressions qui étonnent au premier abord, mais se comprennent; car ces plaisirs, ce sont les délices de la sagesse, il diffère complètement de ce qui est aussi appelé amour conjugal, mais ce qui, chez quelques-uns, n'est autre chose que l'amour du sexe, réglé ou limité par la loi.

l'amour conjogal.

Rare aujourd'hui à ce point qu'on ne sait ce qu'il est, il sera ressuscité par lu Seigneur. Avec si'; délices il n'est donné que par le Seigneur, et qu'à ceux qui vivent selon les préceptes de la nouvelle Jérusalem; car le

11 y a dans ce volume comme un océan d'idées ingénieuses, profondes, d'une ravissante pureté et, pourtant, d'une simplicité udmiraUe. Trouver dans le milieu le moins pur de ce dix-huitième siècle, où marquentles règnes si plaisamment signalés par Frédéric le Grand, une composition aussi virginale, aussi fraîche et aussi féconde en conceptions ravissantes de décence, c'est pour les âmes saines une jouissance rare et haute. Je dis pour les âmes saines; car il ne faut pas moins que cetle sanlé pour s'élever et se plaire dans cette région.

On n'y est ni dans les stériles absti'ueiions, ni dans les froides allégories. Swedenborg est très-positif elloujours rationnel. Tl a aimé deux luis dans sa vie ; mais ce n'est aucun des deux amours dont j'ai parlé dans les pages précédentes, c'est un autre que j'ai encore à faire connaître et que j'indiquerai tout à l'heure, qui conduit ici sa plume ou, pour mieux dire, son pinceau.

J'ai dit que le véritable sujet du volume est la félicité éternelle. Et en effet l'union de l'amour et de la sagesse, qui est le bonheur ou la lin de l'homme, ne se trouve pas sur la terre; elle n'est, ;i son étal le plus parfait que dans le ciel. Aussi tout ce que l'auteur écrit dans ces pages, si étonnantes de la pari d'un vieillard de quatrevingts ans, n'est pas d'un homme, ou bien est si peu de lui que ce sont les anges plutôt qu'un morlel qui nous y parle. Son livre est intitulé Sagesse angélique sur

LES VOLUPTÉS DE LA POLlir.

l'Amour conjugal , et il proteste avec énergie conlre l'idée que cet écrit serait sa création.

« Je prévois, dit-il, que beaucoup de ceux qui liront ce qui va suivre croiront que ce sont des inventions de mon imagination, ainsi que les récits (mémorables) qui sont places à la suite des chapitres. J'aflirme dans la vérité que ce ne sont pas de? choses inventes ; que ce sont des choses qui ont eu lieu véritablement et qui ont été vues, non pas dans un certain assoupissement de mon intelligence, mais dans un état de veille complète. Car il a pluau Seigneur de niiiiùlesler lui-même à moi..., de m'ouvrir l'intérieur de mon intelligence. .. Parla il m'a été donné d'être danslemonde spirituel avec les anges et en même temps dans le monde naturel avec les hommes; et cela depuis vingt-cinq ans (de 1745 à 1767). »

Le second volume, singulier pendant du premier, est moins la suite que le revers du la médaille. Il est intitulé : Les voluptés de la folie sur l'amour scortatoire, épithète latine choisie en vertu, on le dirait, de la maxime que le latin a le droit de braver les dclicatcs-cs de l'esthétique moderne. La région où l'on nous y mène n'est plus la même ; mais la doctrine qu'on y donue est tout aussi saine, et il y a correspondance parfaite entre les idées des deux volumes. Si j'avais à définir le second en peu de mots, je l'appellerais un excellent cours de morale spéciale. On y entre dans le détail des questions que soulève le sujet avec une entière franchise de pensée, et il y règne d'autant plus de précision dans les termes que l'âme de l'écrivain est plus pure. La mère toutefois n'en permettra pas la lecture à safllle, et il y est des pages qui sont pour le moraliste plutôt que pour le jeune

homme. Sur quelques points, ladoctrine n'y paraîtra pas assezaustère a toutle monde. Une de ses maximes, par exemple, est ainsi formulée : Chez quelques-uns, F amour du sexe ne peut pas sans dommages être totalement emp évité de. se prodaui: en fornication. Une autre porte tout simplement : Le pellicat (commerce avec une seule maîtresse) est préférable à un vague désir libidineux. Il est vrai que l(=.s développements donnés à cette théorie l'améliorent singulièrement, mais en fin de compte ils paraissent seusiblemont s'altérer eux-mêmes, du moins dans cette dernière phrase, qui a tout l'air d'une concession sous un apparent correctif : « Il vaut mieux cependant allumer d'abord le flambeau de l'amour du sexe avec une épouse. »

Si je signale ces ombres, c'est qu'elles nous apprennent une fois de plus que Swedenborg , qui est ennemi de toute espiii'e de rigorisme, est d'une largeur de vues bien éloignée de ce qu'on a si souvent dit sur son compte. J'aime mieux toutefois les maximes plus austères, qui sont le vrai caractère de la morale évangélique , ces maximes qui condamnent le désir impur, mais n'excluent pas plus la compassion pour le pécheur que pour la pécheresse, même adultère.

Ce qui surprend dans ces volumes « de sagesse angélique, » ce n'en est pas l'idée fondamentale, que la félicité éternelle est l'union de l'amour avec la sagesse ou le véritable amour conjugal , c'est l'idée, que tous les anges, même les plus élevés ou les plus célestes, vivent dans les réalités d'un amour conjugal qui implique, quoique pris au spirituel, la diticrenec des sexes. Or c'est là si bien la doctrine de l'auteur, qu'il donne plusieurs récits

LA COMTESSE UÏLLEXBOKG.

d'entrevues [des mémorables, comme i! dit] qu'il a eues avec des couples célestes qui l'ont instruit des délices de leur union. Ses pages sur un entretien de ce genre avec deux anges du troisième ciel sont d'une rare beauté ; mais la venté v est-elle pure? Et pourtant l'auteur y tient au point qu'il en faille fondement de tout le bonheur céleste et qu'il a soin de répondre par une remarquable confidence a l'objection qu'un lecteur ignorant aurait pu tirer de sa \'k de célibataire. En effet, il est loin d'èlre \uu« au célibat é'.eniel ; le ciel lui réserve une compagne : une (le.- [ilus n.j]j'e~ ut des plus angéliques créatures du royaume de Suède, madame la comlesse 'de Gyllenborg, lui fut montrée un jour, comme la céleste fiancée qui l'attendait dans les deux. 11 est vrai que cette anecdote n'est constatée que par la tradition , dit un de ses biographes, M. White; mais c'est une de celles qui confirme le mieux sa doctrine et qu'à ce liire nous aimons le plus à recevoir. L'amour conjugal du ciel n'étant pas lié au* antécédents de la terre, la prévision de cetle union était d'ailleurs, de la part du Voyant, une perception aussi simple que tant d'autres qui rayonnèrent dans sa pensée.

Sur la liste de distribution de cet ouvrage, le prélat Oclinger fut, à ce qu'il semble, un des premiers; car dans sa lettre du 8 novembre 1768, Swedenborg est tout surpris d'apprendre de lui, qu'au 28 octobre il n'avait pus encore reçu ses trois exemplaires. Il lui annonce d'ailleurs renvoi de neuf autres avec son opuscule sur les Planètes, « s'il trouve une occasion. » Cette lettre est à remarquer. Quoiqu'elle ait à répondre encore à des objection; pci! agréables, < île est écrite d'un tout

OETINGEH

nuire ton que les précédentes uu même prélat. Ici il reçoit avec ks solulions demandées tes épilhètcs de trèsvénérable et iràs-dislbiijué. 11 availémt, qu'on ne comprenait pas qu'il ait été donné à Jésus-Christ puissance sur toute L'Iiaîr ; et il demandait, si t.chx s'applique aussi aux anges et aux habitants des deux, qui n'ont pas de chair, mais seulement des corps transparents? — Swedenborg lui répond, Que par toute chair on entend tout homme; que les anges eux-mêmes n'ont pas des corps transparents, mais substantiels; qu'on a d'ailleurs un texte formel qui tranche laquestion de la puissance.de Jésus-Christ à leur égard aussi, puisqu'il y estdit : Toute puissance m'est donnée dans'Je ciel et sur la terre.^

Une autre objection faite par le prélat portaitsur ladistipclion du sens naturel et du sens spirituel des saintes écritures. Sw^lpiiliorg lui Lidn'ssc sa théorie ù ce sujet sur un feuillet spécial écrit avec soin. En général tout ce procédé fait plaisir. Un tpn de bonne harmonie règne de nouveau entre les deux théosophes.

Toutefois, ce furent les dernières lettres qu'ils échangèrent, et bientôt il y eut ei:tre eux détachement complet, et même un peu d'hostilité de la part du prélat.

Si chacun des deux vit arriver sans regret la fin de ce commerce qui pouvait devenir si intéressant entre doux hommes si supérieurs, c'est que la séparation convenait à l'un à l'autre : à Swedenborg qui tenait à sa position d'interprète privilégié et accepté dans toutes les prérogatives de sa mission, ctàOetmger dont les allures étonnaient la cour et le clergé de son pays. Le second avait une position à garder aussi, à se maintenir dans une belle prélature. Mais, du moins, ce dignitaire n'attendit

pas que son consistoire lui reprochât des opinions ou des tendances swedenborgiennes , pour s'en déclarer indépendant. C'est ce qu'il avait écrit à Swedenborg luimême, et si sa lettre ne dit pas très -explicitement, qu'il n'avait adopté de lui rien que ce qui est dans toute philosophie sacrée ou biblique, elle le dit du moins très -implicitement (Y. Acta Instorico - ecclesiastica nostri temporis. Weimar, 1782, vol. LVII).

Aussi put-il dire avec raison à l'autorité religieuse dont il relevait, qu'il n'avait aucun goût pour les opinions particulières de Swedenborg. Cela était si vrai qu'il avait écrit à celui-ci en toutes leltres, Qu'il abhorrait son système d'interprétation, ce qui était réellement plus vif qu'il n'était nécessaire et moins poli qu'il ne convenait entre prélat et gentilhomme. Mais co qui montre combien Swedenborg était tolérant pourles hommes de science et de haute piété, c'est que, inaccessible aux petitesses de l'amour-propre vulgaire, en raison de la fermeté de ses opinions, il ne se facho pas le moins du monde d'une dissidence déclarée avec une énergie aussi germanique.

Le prélat, plus impétueux, nous dit, au contraire :

<i Là-dessus, il m'envoya ses livres de Telluribus planetarum, de timoré conjugiali et de Vera religions ckristiana, tout en me menaçant d'être envoyé un jour adinferiora, si je n'adoptais pas ses doctrines. (Oetinger, Autobiographie publiée par M. Hamberger.p. 97).

Si cela se fit réellement, comment faut-il traduire ad inferiora? Est-ce par enfer? Swedenborg envoyait-il en enfer ceux qui refusaient d'admettre sa doctrine ? C'est ici un grief que Oetinger seul articule. Juste, il jette-

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rait une ombre bien profonde sur la pensée si sereine d'ordinaire de Swedenborg, et démentirait bien ce que nous venons de dire sur sa tolérance. Mais d'abord, le mot inferiara n'indique que les régions où vont les esprits inférieurs aux anges. Ensuite, le prélat, qui est vif et qui est réduit à faire son apologie , exagère évidemment. 11 affecte le dédain avec trop d'éclat pour ne pas le rendre très-suspect. « Je lus cela, dit-il, avec indifférence, et je le pardonnai à Swedenborg, sachant bien qu'un Voyant n'est pas un eiégètc, et qu'il ne faut pas ériger en hérésies les erreurs d'un écrivain qui a d'ailleurs le cœur bon. » Mais l'irascible prélat n'cst-ïl pas un peu en contradiction avec luimême? N'a-t-il pas élé jadis un peu plus près de Swedenborg qu'il ne se l'avoue? Comment accorder ses jugements antérieurs avec ceux qu'il vient d'énoncer? Les cœurs bons, qui souffrent la contradiction comme le fit Swedenborg, ne menacent pas de l'enfer ceux qui n'adoptent pas leurs vues. Après s'être fait le traducteur d'un écrivain , n'est-ce pas aller trop loin que de faire contre lui des déclarations aussi rudes? Et doiton, pour se disculper du grief de lui appartenir, ajouter encore, comme le lit Oetinger, deux brochures à un reniement aussi catégorique?

Un prélat, il est vrai, est plus obligé qu'un autre de tenir à la pureté de sa foi ; mais il est au moins à croire qu'on a été maladroit, s'il faut tant de pages pour démontrer que non. Pour bien établir des divergences de vues, vous n'aviez qu'à en appeler à vos écrits; et c'est vous accuser que de donner à la publication de vos brochures celte excuse : « Tout le monde me pre-

nait pour un Su edenb orgie n. » — C'est vous accuser, dis-je, car « tout le monde » a rarement tort.

Oetinger, comme tous les théologiens de son pays, s'occupait beaucoup d'exrgi'^ sacrée, et il affectionnait l'étude des textes apocalyptiques; maisdepuis longtemps l'interprétation allégorique n'allait plus aux savants d'Allemagne. Ceux-là même qui se piquaient autant de haute critique que de foi, s'en tenaient aux seules don né es philologiques. Les crédules se livraient au nom des mystères de l'Apocalypse à des calculs trèshasardeux sur la fin du monde, à des conceptions trèschimériques sur la nouvelle Jérusalem ou le règne millénaire; mais ils se sentaient pende sympathie pour les illuminations de l'Écriture sainte par voie de visions nouvelles. Quant aux incrédules ils se moquaient de ce que Swedenborg offrait en vertu de sa « divine mission pour la révélation du sens intérieur. » Beaucoup de ceux qui l'avaient d'abord suivi avec le plus de curiosité, bientôt animés d'une piété plus évangélique et d'une doctrine plus sobre, aimèrent mieux se sauver avec une utile prudence dans les sentiers si bien tracés du vieux catéchisme que de continuer à errer dans les méandres aventurés de la nouvelle Jérusalem. Oetinger était de cette classe. Toutefois, si Swedenborg soignait le prélat de Murhart , plus savant que lui en théologie, comme Saint-Martin soigna le gentilhomme de Moral, plus savant que lui en philosophie, le célèbre Voyant y gagnait un vaillant champion, conservait en Allemagne un ami considérable, et y retrouvait, après l'orage, un habile traducteur. Mais Swedenborg, qui avait à peine le temps de jeter des

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; distraits sur les nombreuses lettres qu'on lui it, n'aimait pas beaucoup à y répondre.

Ce qu'il aimait , c'était de renvoyer les curieux à ses livres, et non? ignorerons toujours , parce qu'il n'a pas voulu l'écrire à Oetinger, ce fait important, à savoir, si saint Jean approuvait ou non la conversion de son Apocalypse du sens naturel au sens spirituel, et s'il préférait l'interprétation de Swedenborg oit celle de Bengel?

L'exposé sommaire de la doctrine de ta nouvelle Jérusalem fut mis sous presse dès que l'amour conjugal eut paru ; et le débat de Swedenborg avec son ami d'Allemagne était à peine vidé, qu'il en eut un autre avec un ami de Hollande.

En effet, l'impression de ses deux écrits retint Swedenborg à Amsterdam jusqu'au mois de mars de l'année suivante. Il y était encore au milieu d'un cercle d'amis, quand U lit la connaissance d'un ancien officier au service de la Prusse dirigeant à Amsterdam un grand commerce, Christian Cuno, qui s'attacha singulièrement a lui, à ses écrits, à toute son œuvre, et qui nous a laissé sur ce sujet des notes fort curieuses.

Publiées récemment par M. Schcler, bibliothécaire du roi des Belges [Notes d'un bourgeois d'Amsterdam, Hanovre, 1858, en allemand), ces pages écrites avec une rare indépendance d'esprit et un amour sincère du vrai, peignent Swedenborg à quatre-vingts ans mieux que nulles autres. Cuno venait de lire V Amour conjugal quand il en rencontra l'auteur dans une librairie française. II lui exprima le désir de le voir. 1 lien accueilli, il le vit « tous les dimanches au sortir du sermon, » en devint l'ami, l'aima et le vénéra, mais l'apprécia tou-

jours en toute liberté. « C'était, nous dit-il, un homme un peu étrange, tivs-allable, parlant le français et l'allemand, mais médiocrement, d'une politesse parfaite et d'une sainte vie. » — llv-OYage.ait.sans domestique, et dit àCuno, qui lui en exprima suri étoniicinent, Qu'iln'avait nul besoin d'aide, sou ange étant toujours avec lui, lui parlant et lui tenant compagnie. — 11 voyait la société suédoise d'Amsterdam, «.respecté de tout le monde, même de ceux qui cachaient peu l'intention de se moquer de lui et de ses visions. Son regard imposait la réserve convenable. Occupant deux .pièces dans une maison bourgeoise , il y donnait peu d'embarras à ses hôtes, se coucbanlà sept heures du soir, se levant à huit heures du matin ; entretenant son feu en hiver; ne rentrant jamais sans rapporter qurhjiios friandises aux enfants; passant pour très-riche, même aux yeux de ses éditeurs; ne leur demandant jamais de compte; imprimant ses livres sur papier de luxe, et eu distribuant beaucoup d'exemplaires. Ou lui voyait de fortes lettres de change sur la maison Hope et dont il ne se pressait pas de toucher le montant, quoiqu'il dépensât beaucoup. » — h On lui

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et un beau jardin à Stockholm! Quelle belle vie il pourrait y mener ! Au heu de cela, il va sans cesse à Londres et à Amsterdam, ce dont je ne vois d'autre raison que la liberté qu'il y trouve d'imprimer tout ce qu'il lui plaît, chose qu'il ne pourrait faire de mémo dans aucun autre pays de la chrétienté. » Il faisait donc très-bien.

«. Le digne gentilhomme, toujours sobre, se nourrissant d'ordinaire de biscuit et de chocolat, prenant beaucoup de café, allait quelquefois au restaurant et dînait

chez tous ceux qui l'invitaient.» — Dînant un jour chez Cuno, il racontaqu'iU^iwit de voir pour la première fois le roi Stanislas dans le monde des esprits; que ce prince s'était montré plusieurs fois sans qu'on le connût ; que Swedenborg 1 lui ayant demandé son nom , il le lui avait dit avec plaisir et l'avait présenté à sa fille, l'ancienne reine de France.

o Homme du monde, dit Cuno, Swedenborg parle avec la même aisance à tous, grands et petits, fait volontiers sa partie , et est fort courtois pour les dames. »

Puis, le bon Cuno donne des détails sur la tenue élégante de l'aimable vieillard dans le monde , et de la bonne figure qu'il y fit à un dîner entre deux dames fort instruites et « très-amies de la parole ; » de l'appétit qu'il montra dans ce festin hollandais prolongé demidïàsept heures, suivi du eafé et d'un thé. Le Voyant, pendant ces heures, entretint la société du baron d'Abricourt, ancien ambassadeur de l'rancR h lu Haye, où il était mort. Il 110 l'avait pas connu dans ce monde, mais rencontré dans l'autre. Ce qui frappa surtout, c'est qu'il le dit uni maintenant à une compagne mieux assortie à sa pensée que ne l'avait été sa première femme.

Il parait que les dames d'Amsterdam, très-avides de ces sortes de nouvelles, provoquèrent d'autres réunions du même genre et que Swedenborg, dont la santé semblait être encore celle d'un jeune homme, s'y prêta de fort bonne grâce.

Ce qui surprend un peu dans ces renseignements et d'autres sur cette santé de jeune homme, c'est ce qui est acquis d'un autre coté, à savoir, que Swedenborg avait î'estomae fort délicat et souffrait souvent de la gravelle

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comme on en souffre. Mais ces contradictions, qui ne naissent que de l'exagération que chérissent les uns, et de la généralisation de certains faits à laquelle se livrent les autres, se rencontrent partout. Toutefois il est rare qu'on constate, comme le fait Cuno au sujet de Swedenborg, l'apparition de nouvelles dents qui auraient poussé à un vieillard de quatre-vingt et un ans.

Et pourtant Cuno n'est ni léger, ni enthousiaste. 11 a lu les écrits de son ami ; il en a fait des extraits ; il les analyselcs uns après les autres, ici avec unepiquante moquerie, ailleurs avec une véritable colère, surtout quand il s'agit des épitres de saint Paul, de saint Pierre et de saint Jacqnc=, « qm- Swi-tlrMil nir™ ]i':H .<> ilu runfri, parce que ce qu'ils ont écrit contre lui est trop puissant. » Swedenborg en a souvent entretenu Cuno, qui le critique vivement, mêlant le sel des railleries à l'autorité des testes, mais loujuurs heureux de relever et de faire briller l'or qu'il y rencontre , lout en se trompant parfois faute de bien s'iHre pénétré de la terminologie propre à l'auteur.

L'impartialité, ou du moins l'amour de la vérité, est en effet si pur chez Cuno , que tout en réfutant Swedenborg avec vivacité , il rapporte ce qui l'honore. Quelqu'un ayant raconté, d'après lesjournaux, le dernier supplice que le roi de Portugal aurait fait subir al'évêque de Coïmbra, le Visionnaire répondit vivement, Que c'était une erreur et qu'il venait de parler de l'évêque avec le pape récemment décédé. Puis, il fit comprendre à ceux qui avaient répandu la nouvelle de Coïmbra, que la saine raison seule eût sufli pour en sentir l'absurdité, n On ne procède pas de cette façon-là , dit-il , avec un

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évêque. » Et quelques jours après, dit Cuno, les journaux rétractèrent leur fausse nouvelle.

On voit par 1rs piqiiîinls détails di> Ciino , qun Swedenborg, tout en écrivant et en imprimant beaucoup, ne se dérobait pas à la société. Il n'oubliait pas même !e grand monde. 11 eolretenail correspondance avec les ambassadeurs de Suède et de France à la Haye. La princesse d'Orange devant accoucher , il se rendit à la cour pour y présenter ses félicitations, et porter à la reine, à son retour en Suède, des nouvelles directes de la princesse et de son enfant. Cuno a d'autant plus de plaisir à conter ce fait, que la calomnie avait répandu une mauvaise anecdote sur son ami. Sur la fausse nouvelle de la mort de Voltaire, Swedenborg aurait, disait-on, donné à la cour de la Haye, sur l'état digne de pitié où l'illustre philosophe se serait trouvé dans l'autre monde, des détails qui auraient d'abord vivement touché, puis excité l'indignation quand la fausse nouvelle fut tombée. — Swedenborg lui-même rit beaucoup de l'anecdote, ajoute le narrateur. « De six mois, dit-il, je n'ai pas même songé à Voltaire tout entier [tout grand qu'il est], n

Cuno admet donc, mais ne s'explique pas, le don des perceptions extraordinaires que possède Swedenborg. Et cependant il n'admet pas qu'il ait joui de facultés surnaturelles; il ne croit pas à ses entrevues avec les anges, et ne trouve aucune explication satisfaisante pour les connaissances exceptionnelles qu'il lui attribue; car il revendique une grande science a son ami. Voici en dernière analyse comment il formule son opinion sur lui :

« Pour mon compte, je ne puis m' empêcher de considérer notre Voyant comme un homme honnête et pieux

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