‹ Emmanuel de Swedenborg sa vie ses ecrits et sa doctrine par m. MatterChapitre 124 sur 179 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

rigoriste, il aima mieux renoncer à toute publication en France que d'autoriser ce que sa conscience prenait pour un mensonge.

S'il mettait sous presse à Paris, il s'y arrêtait pendant plusieurs mois et s'y rencontrait inévitablement avec Saint-Martin, qui y étailalors et qui n'eût pas manqué de le rechercher avec toute son ardente curiosité. Leurs entrevues nous valaient des pages curieuses dansle journal intime du théosophe d'Am boise, si ce n'est dans celui du théosophe de Stockholm, quinvaitcessélesien en 1765; mais assurément ils se séparaient sans trop de regret de part et d'autre, comme plus tard se séparèrent à Strasbourg Saint-Martin et Silferhielm, le soi-disant neveu de Swedenborg que je ne trouve pas dans la famille de celui-ci.

Arrivé dans les premiers jours do juin, Swedenborg doit avoir quitté Paris aussitôt que sa tentative eut échoué. Comptant y faire un peu de séjour, il y avait engagé un domestique^, et la tradition ajoute que, sur la crainte manifestée par ce serviteur, qu'on n'abusât, pour le voler, de l'habitude de son maître de laisser ses portes ouvertes , Swedenborg répondit, en souriant, au protecteur de ce brave homme: Qu'il soit tranquille; il ne sait pas quel bon gardien j'ai à ma porte.

De Paris, oùBuffon, Lavoisier, Bailly, Fourcroy et Hafiy cultivaient alors avec éclat ces sciences qu'il avait tantaiméeset honorées, mais qu'il négligeait maintenant sans les oublier, Swedenborg se rendit à Londres, où il avait ses amis les meilleurs et les plus utiles pour ses nouveaux travaux. C'étaient un docteur en.philosb-

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phie, le savant Hampe, qui avait été précepteur de George H; un docteur en théologie , philosophe aussi, Hartley, curé de Winwick et traducteur de plusieurs de ses écrits; un docteur en médecine, Messeter; le consul de Suède, Christophe Springer* qui devait plus. lard transmettre à Pernety des renseignements si curieuï sur son illustre ami. Il aimait aussi singulièrement son imprimeur ITart et sa famille , à laquelle il dit très-franchement, quand elle lui annonça la mort de son chef : « Je le sais très-bien, car je l'ai vu dans le monde sfiirilni:!, \Km\\m\ line j'étais c-u Hulliinde (indiquant l'époque), et aussi pendant ma traversée sur le paquebot. »

. Aussitôt son arrivée à Londres, il mit sous presse son Traité des Rapports ou du commerce de l'âme avec le corps, un de ses meilleurs écrits. Nous avons dit les sérieuses études du physiologie qu'il avait faites sur celte question. Plus pendante que jamais depuis l'hypothèse de l'harmonie préétablie, Swedenborg l'avait déjà abordée ou effleurée plusieurs fois. Ce fut pour l'approfondir qu'il la traita ici d'une façon spéciale. A son double point de vue de physiologiste et de théosophe, il avait à quereller sérieusement Leibnitz, qui s'était si largement donné lo noble droit de critiquer les hypothèses de ses prédécesseurs et celui d'en produire de nouvelles. Mais peut-être Swedenborg se rendit sa tâche trop facile. Une question où la philosophie avait échoué si complètement demandait un examen plus approfondi, une discussion plus serrée et des solutions plus nouvelles. Celles de Swedenborg, quoiqu'il se montre anatomiste el physiologiste très-supérieur h. Leibnitz,

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n'offrent ni la nouveauté, ni la portée qu'on était en droit d'attendre d'un homme qui faisait sur son sujet des expériences si rares,- dont l'esprit tantôt quittait le corps, tantôt s'élevait dans ce vilement à des régions auxquelles il semble si étranger. D'ailleurs n'avait-il pas les esprits et les anges pour lui livrer les secrets qu'il brûlait de connaître? Do son ouvrage faut-il conclure que, si les anges qu'il entretenait souvent avaient été compris dans l'invitation suprême, Faisons Fhomme, ou ils n'auraient pus réellement concouru à l'œuvre, ou n'auraient pas entrevu le secret du divin ouvrier, ou bien encore n'auraient pas eu l'autorisation de livrer ce secret aux hommes? .Mais rien de tout cela n'irait à ia pensée de Swedenborg : il n'admet pas d'anges antérieursà l'homme; son ciel n'est peupléque d'êtres qui, avant d'y demeurer, ont habité des terres, ou en d'autres termes ont été hommes.

Ce qui distinguait la nouvelle théorie sur ce délicat problème, c'était l'appui qu'elle prenait dans les expériences personnelles de l'auteur, ou plutôt dans les faveurs personnelles, dans les dons, Ses perceptions, les visions et les extases dont il jouissait.

Mais que valait cet appui? C'est a ce point que s'attache Hartley, et il aime à le faire apprécier dans la traduction qu'il fit paraître en 1770. Dans une préface adressée aux universités d'Angleterre, à l'imitation de ce que Swedenborg avait fait à l'égard des universités de Hollande, il amplifia ce que l'auteur avait indiqué luimême : il insista surtout sur la position exceptionnelle que Swedenborg avait prise dans ce monde et dans l'autre, en les étudiant successivement tous les deux,

fouillant dans les entrailles de la terre pendant la première partie de sa vie ; visitant les plus hautes sphères des cieuK cl les pins basses régions des enfers pendant la seconde. <* La crédibilité de Swedenborg, au point de vue de l'authenticité de ce qu'il rapporte, ne doit pas être contestée, dit-il; car les connaissances étendues dont il fait preuve dans ses écrits montrent qu'il est savant et philosophe; ses manières distinguées, qu'il est gentilhomme ; son désiiULTessemeiil et l'emploi qu'il fait de sa fortune pour ses publications et ses voyages, quele bien de l'humanité est sa grande affaire. »

Dès avant l'apparition de cette traduction si flatteuse pour lui et aussitôt que son ouvrage eut paru en latin, Swedenborg voulait quitter Londres. 11 avait hâte, cette fois, de retourner en Suède, où il sentait la convenance de calmer les esprits. Il y avait longtemps marché avec sécurité, mais le sol commençait à s'échauffer un peu sous ses pieds.

Dans d'autres circonstances la situation de son œuvre en Angleterre l'aurait sans nul doute retenu plus longtemps. A en juger par la lettre que lui adressa le docteur Hortley au moment de leur séparation , il s'élevait bien des difficultés là aussi. Harlley était un ami sincère, utile en raison de sa position officielle dans l'Église et en raison de son attitude d'esprit, qui était aussi indépendante que le permettaient son rang et ses fonctions cléricales. Plus il appréciait les rares qualités de son ami, plus il aimoil à l'éclairer sur les préventions qu'il rencontrait. Il lui signala nettement les obstacles qu'il se créait en partie lui-même et les passions qu'il soulevait, soit par ses attaques contre les doctrines reçues, soit

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par ses conquêtes. L'Angleterre était précisément le pays oïl il en avait fait davantage. Cria s'était fait sans bruit, en secret, par des traités latins, par des volumes in-4°. Adressés, commr nous l'apprennent Si 1 ? ccnlidenccs do Swedenborg et les critiques de Cuno, à tous les évfques , ces traités avaient d'autant plus irrité le clergé qu'ils avaient séduit plus de membres de ses troupeaux. Dans un pays où Pordago t't Jane Leade avaient fondé, au nom de l'Apocalypse, uao communauté de Philadelphie, il n'était pas difficile d'inquiéter ' parle dessein de fonder une communauté de Jérusalem. Déjà on comptait en Angleterre de nombreux disciples de Jacques Bœhme ; il y en avait dans tous ces cercles clos où son traducteur William Lnw trouvait des lecteurs enthousiastes. Swedenborg, qui contait de si brillantes promenades dans les sphères célestes, devait rencontrer des adhérents plus enthousiastes encore. Cela soulevait des adversaires courroucés, des critiques acerbes. Toutes ces attaques que ceux qu'elles blessent qualifient tonjours de persécutions et de calomnies, le docteur Hartley les pressentait déjà. Sans savoir bien précisément ce qui se passait en Allemagne au sujet de son ami et ce qui se préparait contre lui en Suède, il en avait eu vent, et s'inquiétant de ce qu'il voyait naître enJAngleterre, il écrivit à Swedenborg une lettre pleine de sentiment, de reconnaissance et de sincère admiration, mais dont la fin seule , véritable post-scriptum de femme , exprimait ce qui préoccupait réellement sa pensée. Voici cette lin.

« Si par hasard on s'entretient de vos écrits après votre départ d'Angleterre, et qu'alors l'occasion se pré-

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sente de vous défendre comme auteur contre la malveillance de quelque détracteur qui s'étudiera à ternir votre réputation par des mensonge prémédités, comme ont coutume de faire quelques-uns de ceux qui détestent la vérité, ne sera-t-il pas utile, pour réfuter de telles infamies, que vous me confiiez quelques particularités sur vous, sur vos grades dans l'Académie , sur les fonctions publiques que vous avez remplies, sur vos connaissances et vos parents, sur les honneurs dont j'ai appris que vous avez été revêtu, et sur tout ce qui pourrait servir à consolider votre bonne réputation ; afin de dissiper ainsi les préventions malconeues? » Cela est bien anglais, c'est-a-dire bien positif, bien direct, bien pratique.

Swedenborg, qui dédaignait un peu trop ce qu'il ne croyait pas à sa hauteur, pouvait hésiter, sous bien des prétextes et. des raisons de se défendre en se glorifiant sur ces moyens. Aussi son ami, qui le connaît, ajoute : « car il faut se servir de tous les moyens licites pour que la vérité n'éprouve aucun détriment. » Et malgré cette considération Swedenborg, en apparence, ne s'émut pas beaucoup de cette éptlre; maïs en réalité il fit avec empressement, et même d'un ton un peu élevé, ce qu'on lui demandait. Il ajourna son départ et répondit.

Sa réponse à Uartley, même année 1769, est une petite biographie un peu empreinte de confiance dans sa position et dans sa personnif, nuis par faite me lit appropriée au but que lui marquait son ami : naissance distinguée, voyages, éludes, fonctions, noblesse, siège aux états, honneurs académiques, publications, alliances avec les principaux membres du corps épiscopal, relations avec la plus haute aristocratie, avec la cour et la

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famille royale, tout y est indiqué de haut, avec sobriété, mais très-suffisamment.

« Dansina patrie, dit-il, tous les évéques, qui sont au nombre de dix, et les sénateurs, qui sont au nombre de seize , ainsi que le reste des magnats, ont de l'attachement pour moi, et m'honorent de leur amitié. » Nous verrons tout à l'heure ce qu'il y a là d'illusion. h Je vis f.:!milk-ivment avec eux comme un ami avec des amis. Cela a lieu, quoiqu'ils sachent que je suis en société avec les anges. »

« Je suis eu grands faveur auprès du roi lui-mfime, auprès de la reine et des trois princes leurs fils. . , . Tous désirent vivement mon retour.

« En conséquence je ne crains rien dans ma patrie , rien moins que la persécution que vous semblez en quelque sorte redouter, et contre laquelle, dans votre lettre, vous désirez vivement preudre des mesures.

« Si l'on me persécute ailleurs, cela ne s'étend pas jusqu'à moi. n

Ainsi, dans la -pensée de Swedenborg il y avait nonseulement sécurité complète pour lui en Suède , mais bienveillance générale et faveurs distinguées. Bien entendu qu'il mettait tous ces honneurs aux pieds de son état de privilégié.

« Mais, dit-il, je regarde ce que je viens de rapporter comme de peu d'importance auprès de ce fait bieu supérieur, c'est que j'ai été appelé à une sainte fonction par le Seigneur lui-même, qui s'est manifesté en personne de la manière la plus clémente devant moi , son

serviteur »

Ce titre de serviteur, Swedenborg l'aimait singulière-

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ment dans sa troisième phase. C'étaitsa lettre de créance. . Cependant ses adversaires d'Angleterre trouvaient qu'il voyageait trop. 11 répond : «Si je suis sorti quelquefois de ma patrie pour aller dans les pays étrangers, il n'y eut à cela, de ma part, d'autre motif que le désir de faire des usages et de dévoiler des Arcanes qui m'avaient été confiés. »

L'acception qu'il donne au mot d'Arcanes nous est connu : ce sont les grands mystères du Ciel et des Enfers qu'il désigne ainsi. Le mot d'usages (usus), est un des plus difficiles de sa terminologie: faire des usages veut dire, répondre aux. buts et aux desseins pourles- . quels les choses sont faites, et qui selon les lois divines président à tout et règlent les fonctions de chaque force.

Un mot simple, mais curieux, sur ce que le voyageur ne cherchait pas dans l'opulente Angleterre , termine cette apologie sans pareille; le voici : « Je possède en outre autant de richesses qu'il m'en faut et n'en cherche ni n'en désire de plus grandes. »

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