CHAPITRE XII
La peirijiUon surnaturelle. — l.'incfn.ile île Stockholm vu à Gollienbourg. — La qui II une de madame de MarteTilfc. — Lo loj'ont do Stockholm ot lu critique de tiimigs!;! il', du Ins ri'vrs d'un ïiiloniiaire ii| pn'cics par un méinpliyiinei:. — Lcllri'i de liant à mademoiselle île Knablach [H">« la baronne do Klingsporn].
Le biographe de Swedenborg, qui daterait dans la vie du Voyant une ère nouvelle avec l'année où il fut témoin du jugement dernier, avec colle de 17S7, aurait trois fois tort.
D'abord le jugement dont il est question n'est pas fa grande scène fixée par la théologie chrétienne à la fin des siècles; c'est tout à fait autre chose : c'est un jugement aussi, mais d'une nature différente et d'une portée infiniment moindre.
Ensuite, la scène que Swedenborg vit en 1757 ne fut pas la première de ce genre; à l'eu croire, il avait été tenu dans les cieux des assises analogues pour le jugement des Églises anciennes, nous l'avons dit.
Enfin, le jugement dont il fut témoin en 17S7 devait, selon lui, marquer dans l'histoire du monde chré-
LE JLCEMliKT 1IEUMLU.
tien plus que dans la sienne. Pour lui, la condamnation tic l'ancienne Kglite , « qui n'avait, plus de communications avec le ciel, parce qu'elle manquait de chariLé, et que la loi n'est vivaule qu'avee celle-ci, » n'offrait un intérêt réel que p.ir la part qu'il devait prendre dans i'avénemcnl de la nouvelle. Cette part était grande, car c'est parluiqueles communication étaient rétablie;, niais su mission à eel ell'et , il l'avait nu; ne douze ans auparavant, et tout ce qui se passait depuis cette époque, c'est-à-dire ce qu'il voyait et ce qu'il lui était donné de faire ou d'écrire, ne venait que confirmer sa mission. Il ne le considérait et ne l'appréciait qu'à ce titre : ce n'était plus pour lui chose nouvelle.
Voilà où était pour lui loutc l'importance du jugement de 1787.
Quant à l'Kglise c'était nuire chose, et selon lui l'intérêt de tout le monde chrétien ctuit engage dans les deux grandes assises tenues au ciel. En ce qui le eonreniait pia-oi.m-ll.'oa-iil. . il y avai! là toiittrlms lui l'ait uës-grave aussi ; c'est qui', comme organe principal, interprète élu de la doctrine qui allait régner désormais, il était appelé à plus de travail que nul autre. Ile là fi! priidigif-ux n'iimV'.'UiCilt. de rédaction et lie publication qu'il déploya à Londres en 1758. En effet, il ne quitta cette ville , qui était avec Amsterdam son séjour préféré sur la terre, qu'en 1759, année qui data dans sa vie. 11 s'en retourna à Stockholm, et ce fut dans ce voyage, dans une soirée qu'il passa à Gothenbourg où il avait de nombreux amis, qu'eut lieu un des faits les plus extraordinaires qui se rencontrent chez lui, une de ces perceptions à distance
qu'on voil souvent mentionnées dans l'histoire des pays où se produisent les phénomènes dits de seconde vue, mais qui sont rarement bien constatés, et ont plus rarement encore l'importance de celui que nous allons énoncer. En effet, on rapporte que Swedenborg vit à cinquante lieues de distance un incendie qui dévorait un quartier de Stockholm; mais peut-on accepter le fait?
Le dix-huitième siècle a dù contester son assistance aux deux jugements derniers, car la raison humaine, lie par Dieu, est faite de manière à ne jamais accepter le merveilleux sans combat. La nature de notre esprit s'en défend, et son droit est de provoquer, par toutes les objections possibles, Uniles les explications nécessaires, pour qu'il ait raison suffisante de croire. Où il n'y a pas raison suffisante de croire, il y a pour bous, sinon devoir absolu, du moins droit légilime de douter. Mais que fera la raison en face de cette faculté de perception si extraordinaire qui se manifesta sacs cesse dans la vie de Swedenborg? Ses objections sans fin demanderont-elles des explications sans nombre ? Et si nulle de celles-ci ne parvient ii h satisfaire, pourra-t- elle légitimement prononcer la négative à l'endroit d'une faculté et d'un l'ait? Ëvikuitiit-'iit, oui. Mais le fait et la faculté en question paraissent aisés à constater d'une manière authentique d'après les documents si nombreux et si considérables qui les attestent.
Passons donc à l'examen des pièces, et s'il y a eu erreur, proclamons-la; s'iiyadoute, disons-le; mais si par hasard il devenait pour nous évident, par des faits authentiques, que dans le mystérieux trésor de ses facultés connues et déjà si admirables, l'aine humaine
UG
BBOCBDBI DE KANT.
en possède encore une plus mcrvcillc'use ainsi que plus rare à se montrer que toutes les autres, prenous-en bravement notre parti : résignons-nous à Cire aussi grands que nature. On peut avec raison s'élever contre la proclamation d'une telle faculté, et s'en défendre jusqu'à la lin, ne fut-ce qu'au nom de l'humilité que doivent nous inspirer toutes celles que nous possédons réellement, quand nous venons à les comparera la source suprême dont elles émanent; mais encore faudrait-il savoir nous charger au besoin de toutes nos richesses et ne pas disputer, à outrance et comme avec une sorte d'envie, aux élus de notre race, celles qui peuvent leur échoir sans être le partage de tous.
Le fait si rare et si étrange qui constaterait, dans le fond mystérieux de l'imc humaine ou dans les élus, une si étrange et si rare faculté, bous est raconté par beaucoup de contemporains; ne l'acceptons que de bonne main, mais an moin? laissnns-nous-lc conter par la critique elle-même, par la pins grande autorité philosophique du siècle, j'entends Kant en personne.
Voici la version qu'il eu donna, eu ITGti, dans ses Hives d'un visionnaire éclairas par des rêves de mét'.iphijdguc, écrit fort piquant, fort spirituel par-ci par-là, partout un peu plus léger qu'il ne faudrait, niais aussi plein de vues profondes dans ses belles pages que de sarcasmes dans les autres.
« Ce fut, si je suis bien informé, dit Kant, vers la fin de l'année 1159 que M. Svvedenberg (jer garde la mauvaise orthographe de" Kant) , revenant d'Angleterre dans l'après-midi, prit terre à Gothenbourg.
[C'était le i & juillet 1759..]
SUH SWEDENBORG.
« Dans la soirée même, il fut invité à une réunion chez un négociant de cette ville, et au bout de quelques instants il y donna, avec tous les signes de h consternation, lil llùllVl'lll', <[u'à Culte lll'ille mènl'.*, il avilit éclalé
à Stockholm, au quartier de Siidermalm, un épouvantable incendie.
«Au bout de quelques heures, pendant lesquelles il se retirait de temps à autre, il apprit à la société ces deux choses, que le feu était arrêté, et à quel point il ' avait fait des progrès.
n Dès le même soir on répandit cette étonnante nouvelle, et le lendemain elle circulait dans toute la ville. Mais le rapport de Stockholm n'en arriva à Gotheubourg que deux jours après, conforme en tout, diton, aux visions de Swedenborg. » Œuvres de Eant, t. III, p. 88.
Qu'on remarque bien le style de ces lignes. Le philosophe de Kœnigsberg paraît convaincu de la réalité du fait, de la vue ou de la perception par Swedenborg d'un incendie a la distance de 50 lieues ; mais il qualifie 'celte perception de vision. C'est mal entendu, mais conforme au titre comme au dessein de sa brochure; car liant aussi l:iis;iit la brochure, v{ avec beaucoup de malice encore. Si-i il..-m-r , i!l. riiicdusé^iicncc de -un langage est évidente. Trouve-t-clle que l'écrivain était incertain sur ce qu'il fallait définitivement penser de la chose? Sans nul doute.
Toutefois, philosophe complet, il voulut aller jusqu'au bout, et il le fit. Dtmx. ans plus tard il nous apprend luimême, dans une lettre à sa spirituelle amie, Mademoiselle Charlotte do Kuobloch, la suite qu'il avait donnée
à tous ses doutes. Ilien de plus curieux que la nouvelle version, plus dél;iiliée, plus précise cl plus affirmative, qu'il produit du même Tait , eu le rapportant après vérification. Procéda» t eu véritable argumentateur, il écrit, le 10 août 17G8, ce qui suil :
« Pour vous donner, nia gracieuse demoiselle, quelques moyens d'appréciation (quant aux facultés de .Swedenborg) dont tout le public encore vivant est témoin, et que la personne qui me les transmet a pu vérifier en lieu et place, veuillez me permettre de vous apprendre les deuï faits suivants. »
Ici Kant, sans respect pour l'ordre chronologique, donne d'abord l'histoire d'une quittance retrouvée que nous raconterons tout à l'heure et à sa date véritable; puis il passe au fait qui doit avoir sa place ici et il l'aborde en ces termes ;
« Le fait qui suit me parait tnirioi.it avoir ta plus yrande force, démons! ratirr. r.t devoir rnuper court à toute espèce de doute. C'était l'an 1756 (le fait est de 1739), que M. de Swedenborg, vers la Un du mois de septembre, un samedi, vers quatre heures du soir, revenant d'Angleterre, prit terre à Gothenbourg. M. William Cas tel l'invita en sa maison avec une sociéLé de quinze personnes. Le soir, à six heures, M. de Swedenborg, qui était sorti, rentra au salon pale et consterné, et dit qu'à l'instant meme il avait éclaté un incendie à Stockholm, au Siïdermalm, et que le feu s'étendait avec violence vers sa maison.
« Il était fort inquiet (rappelons, avec la permission de Kant, que l'habitation de Swedenberg était située dans cette- vue et arrangée selon ses habitudes de spiritua-
lité), et il sortit plusieurs fois. 11 dit que déjà la maison d'un de ses amis, qu'il nommait, était réduite en cendres, et que la sienne propre était en danger.
« A huit heures, après une nouvelle sortie, il dit avec joie : grâces à Dieu, l'incendie s'est éteint à la troisième porte qui précède la mienne.
« Cette nouvelle émut fort la société, ainsi que toute la ville. Dans la soirée même on en informa le gouverneur. Le dimanche au matin, Swedenborg fut appelé auprès de ce fonctionnaire, qui l'interrogea à ce sujet. Swedenborg décrivit exactement l'incendie, ses commencements, sa fin et sa durée.
« Le même jour, la nouvelle s'en répandit dans toute la ville, qui s'en émut d'autant plus que le gouverneur y avait porté sou attention, et que beaucoup de personnes filaient en souci de leurs biens ou de leurs amis. Le lundi au soir il arriva à Gothenbourg une estafette que le commerce de Stockholm avait dépêchée pendant l'incendie. Dans ces lettres, l'incendie était décrit exactement de la manière qui vient d'Être dite.
u Le mardi au matin arriva auprès du gouverneur un courrier royal avec le rapport sur l'incendie, sur la perte qu'il avait causée et sur les maisons qu'il avait atteintes, sans qu'il y eût la moindre différence entre ces indications et celles que Swedenborg avait données. En effet, l'incendie avait été éteint à huit heures.
« Que peut-ou alléguer contre l'authenticité de cet évéïH'iiit'iit.? L'ami qui m'écrit a examiné tout cela, nonseulement à Stockholm, mais, il y a environ deux mois, à Gothenbourg même; il y connaît bien les maisons les plus considérables, et il a pu se renseigner complète-
ment auprès de toute une ville dans laquelle vivent encore la plupart des témoins oculaires, vu le peu de temps écoulé depuis 17SC (1759),»
On ne procède pas à une enquête avec plus de soin que ne fit Kant, et on n'en rapporte pas le résultat avec plus d'impartialité. Ci>llo do Kant est d'autant plus admirable qu'il se souciait moins de croire à la réalité du fait et qu'il conclut néanmoins pins formellement en faveur de cette réalité. Yoici ses propres termes :
Que peut-on objecter contre la crédibilité de cet
Et il parait ;;ecordei' h 1 1 jl-:uij fui à un second l'ail tout aussi extraordinaire cl peut-èlre davantage, à ce fait que le sceptique philosophe , dans la même lettre , discute le premier. Il a tort do le prendre d'abord , mais il a bien raison de le discuter avec son amie, puisqu'il devait être bientôt, et qu'il a été, de mémo que la perception de l'incendie , l'objet de tant de légendes , de traditions si bizarres et d'objections si nombreuses qu'on en aurait, pris di facilement une idée juste, si le philosophe ne s'en était pas mêlé. En effet, on remplirait aisément un volume dos commentaires et des broderies dont ce fait est devenu le romanesque canevas dans un très-court espace de temps.
Donnons d'abord les élément; les plu; purs du fait; nous écouterons ensuite Katit de nouveau.
La veuve du ministre de Hollande à Stockholm, nia.-.
da me de Maifevilhy priée par un créancier de régler nia: detlc, se rappela;' parfaitement que cette dette avait été payée par son mari, mais elle ne pouvait en retrouver la quittance. 11 s'agissait d'une somme de vingt-