LA FAMILLE
même ce neveu, qui joue un rôle considérable dans la vie d'un homme qui était alors le disciple de Swedenborg, ne se trouve pas mentionné dons celle de son oncle. Il était pourtant, dix-huit ans après la mort du chef de sa famille, en 1790, sinon Swedenborgieu du moinsversé dans les études théosophiqueset mystiques, et assez savant pour servir de maître à l'élève de Martinez de Pasqualis.
En général les sœurs de Swedenborg étaient parfaitement mariées, leurs maris fort distingués, ses neveux et ses nièces en nombre convenable ; et pourtant cet excellent frère et oncle, qui Laissera un si grand nom et un si bel héritage, vit dans l'isolement, voyage toujours seul, vieillit loin des siens et ne confie qu'à ses vieux domestiques sa belle habitation de Stockholm toutes les fois qu'il la quitte. On ne voit pas non plus qui l'y attend à son retour, si ce n'est eux. Nulle mention n'est faite dans ses lettres d'une sceur , d'un frère, d'une nièce ou d'un neveu, et jamais un cœur battant chaudement pour lui ne semble le rappeler par ces cris qui traversent les mers, et font revenir d'au delà, ceux qu'ils savent émouvoir encore plus par les accents qu'on croit entendre que par ceux qu'on entend réellement. Il faudrait qu'eu la poitrine de Swedenborg n'eût pas battu un cceur d'homme pour que cet isolement et ce silence ne le fissent pas souffrir. Or je ne dis pas, pour mon compte, que je ne le félicite pas de cette souffrance, puisque la douleur est nécessaire à la vie de l'homme et qu'elle est due à chacun de nous ; car tout ce qui s'appelle homme doit son tribut à la souffrance , et si la douleur a des droits sur chacun de nous , c'est pour
LE WALHECR.
notre bien assurément qu'elle les fait valoir sous une forme ou une autre. Et quand même la belle Émerance de Polheim, mieux inspirée, changeait celte destinée, et la rendait plus heureuse par plus d'émotions, elle n'en effaçait pas toute douleur. Je trouve même, le dirai-je? que, s'il est des lacunes de jouissances dans cette vie si sereine , mais un peu terne et un peu monotone, il s'y en trouve une autre qui me parait encore plus regrettable, l'absence de ces maux réels qui pétrissent si merveilleusement l'âme pour ses grandes et sévères destinées. En effet, cet homme si bon et si affable, aimant et obligeant pour tout le monde, inspire souvent de l'admiration et toujours de l'estime, mais jamais les plus vives des sympathies, celles de la compassion. Il n'est jamais à plaindre ; le maiheur fait défaut dans ses jours si uniformément placides ; et peutêtre avec le malheur, toutes les grâces qu'il répand sur une vie et sur une âme. Que Saint-Martin et sou ami Liebisdorf sont grands dans la gène, l'un souffrant du froid , l'autre ruiné !par le contre-coup de la révolution de France, s'envoyant et se renvoyant dix louis ; l'un pleurant les fautes de sa jeunesse, l'autre ne se croyant pas digne de délier la chaussure de son maître ! Le théosophe du Nord ne pleure jamais , n'a jamais froid, a toujours de l'argent de reste et est heureux à ce point qu'il peut dire et dit, au meilleur de ses amis, que tous les grands de son pays, à commencer par le roi, sont de ses amis. Telle est son assurance qu'un an après , quand les faits se présenteront un peu autrement, il n'en croira pas ses yeux, et quand il ne pourra plus s'empêcher de voir l'orage qui gronde sur sa tête,