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existe en dehors d'elle une cause première, en qui et par qui tous les êtres subsistent, et qui constitue leur substance. Et c'est ainsi que le développement du savoir suit exactement la loi du développement de l'être.
Mais, pour que je puisse passer d'une identité à une autre, ou concentrer deux idées en une, il faut évidemment que les idées que je rapproche se conviennent, ou qu'elles réunissent l'une et l'autre le même deg^ré de réalité ou de durée. Car si j'associais un attribut relatif à un sujet absolu, ou récipï'oquement, je ne formerais point une proposition identique. Ainsi, lorsque je dis de Dieu qu'il est bon ou qu'il est juste, lojn de le définir je ne fais que le
diminuer, puisque l'idée que j'exprime par le mot de bon ou de juste ne saurait jamais être adéquate à celle que présente à mon esprit le mot Dieu, ce qui devient la source d'interminables disputes entre les hommes. Mais quand je dis que tout individu, s'il est libre, est responsable, j'énonce une vérité certaine qui résulte de ce que la notion de responsabilité est identique à celle de liberté. Et, enfin, si je dis que l'homme est un être raisonnable, je formule une proposition captieuse, qui peut être vraie ou fausse, selon que, par le mot de raisonnable, j'entends que l'homme est doué ou seulement capable de raison.
Par où je vois que le moyen de
raisonner juste est de n'avoir que des idées claires et de n'associer que celles qui peuvent se substituer l'une àTautre. Et, par conséquent, la seule méthode qui convienne à tous nos moyens de connaître est, d'une part, la méthode historique, qui nous fait assister à la g'enèse ou à la formation de nos idées, et, d'autre part, la méthode d'observation ou de comparaison , qui nous donne le moyen de les connaître et de les définir.
Les Anciens avaient imag'iné, pour passer d'une vérité à une autre, l'ingénieux procédé du syllog'isme, qui consiste à trouver une troisième vérité, laquelle, étant identique à chacune des deuxj)remières, fait voir que celles-ci
le sont entre elles. Mais, outre que la log'ique est un instrument d'exposition et non pas d'invention, puisqu'elle ne s'occupe que de la forme de nos jug'ements, il faut, de plus, prendre g-arde que toutes le3 propositions que nous pouvons formuler sont nécessairement universelles, particulières ou singulières , c'est-à-dire de la nature de celles que j'ai nommées philosophiques, scientifiques ou politiques, selon qu'elles embrassent un , plusieurs ou tous les instants de la durée; car dire que tous les hommes sont mortels, c'est dire que l'homme est toujours mortel, et dire que quelques hommes sont saints, c'est dire que l'homme est quelquefois
saint; et, par conséquent, le procédé dia-
lectique, qui nous astreint à la recherche d'une troisième vérité dont il nous faut contrôler la nature, ne fait que retarder notre marche et multiplier nos chances d'erreur. C'est pourquoi les modernes ont pensé qu'il valait mieux, par une analyse exacte, contraindre les deux vérités sur lesquelles on opère, à mettre elles-mêmes en évidence leur commune identité. Aujourd'hui, au lieu de s'ég-arer dans un dédale de propositions verbales, qui n'intéressent que l'entendement et qui ne sont, pour ce motif, qu'une imag'e affaiblie et souvent trompeuse de la vérité, l'âme s'avance tout entière , armée de toutes ses puissances, à la recherche du vrai.
Mais il est clair qu'elle y apporte
aussi ses passions. Et, par conséquent, quelle que soit la méthode que nous adoptions, analytique ou synthétique, inductive ou d'observation, nous ne tirerons jamais de notre âme que ce que nous y aurons mis au préalable, c'est-à-dire la vérité ou l'erreur, selon que, par la pratique de la vie et la nature de nos études, nous aurons introduit en nous la lumière ou le doute.
Car, si c'est l'enchaînement des êtres qui fait la vie et la réalité de la nature, c'est aussi la concordance entre nos désirs, nos pensées et nos actes, qui fait la certitude de notre savoir.
Or, il est de fait que nous apprenons à ag*ir avant d'apprendre à penser, et que nous sommes des êtres de rou-
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tine longtemps avant que nous puissions nous servir de notre raison. D'où il arrive que nous prenons volontiers nos habitudes pour des lois , ou que nos idées ne sont, le plus souvent, que le reflet de nos actes. Nous pensons bien ou mal, selon que nous avons bien ou mal vécu dans notre for intérieur.
Car, de même que nous adoptons, dans la jeunesse, des habitudes d'esprit ou des manières de voir que nous portons plu^ tard, avec nous, dans toutes nos recherches, nous contractons aussi des manières d'être qui paralysent, à notre insu, lahberté de nos jug'ements, surtout quand ces jugements, comme sont ceux que rend la philosophie , concernent les premiers principes des
choses et doivent corriger nos préjugés ou nos passions. Et je m'assure que s'il y allait de l'honneur ou seulement de la vie à croire que deux et deux font quatre, j'éprouverais quelque peine à saisir la vérité de cette proposition; ma volonté rebelle ne verrait pas l'évidence. C'est donc ma volonté qui tient, en définitive, les clefs de ilcion entendement, et c'est, par conséquent, de ce côté, que je dois maintenant porter mes regards.
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En effet, puisqu'il n'y a pas de véritable intellig-ence sans liberté, mon premier devoir est d'être libre ou de tenir mon âme, sans préjugées, sans passions, en dispositions telles, qu'elle puisse toujours suspendre ou corriger ses jug^ements pour se rendre à l'évidence. Et ce devoir est à lui seul toute la morale ; car si le monde n'existe que pour me faire intellig'ent, l'intellig'ence, de son côté, n'existe que pour me conduire dans la vie ou me faire libre;
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en sorte que Tœuvre harmonieuse et savante de la création tout entière n'a d'autre objet que de faire apparaître en moi la liberté.
Et parce que cette révélation incessante de la nature, qui ne me montre jamais, dans ses combinaisons infinies, que le jeu monotone de forces nécessaires, n'épuise pas mon activité, la société vient, à son tour, par ses institutions multiples, achever le développement de ma liberté, en la mettant aux prises avec d'autres libertés, qui déterminent la mienne et qui lui permettent de prendre, sous le nom de volonté, conscience et possession d'elle-même.
Car, ^ c'est au contact de la nature
que je deviens raisonnable, c'est seulement au sein de la société que je suis libre ou responsable de mes actions ; et, tandis que ma raison se forme pour ainsi dire d'elle-même, en étudiant les choses qui l'entourent et qui la limitent, ma volonté, au contraire, a besoin du milieu social pour y puiser sa règ'le et sa sanction, qui reçoit le nom de loi naturelle, parce qu'elle n'est, ni un concept de l'entendement, ni le résultat d'une convention, mais la loi même de notre être ou l'expression des volontés concordantes de l'homme et de Dieu.
Il est évident, en effet, que l'homme n'a pu prendre les conseils de sa raison dans un temps où celle-ci n'existait pas
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encore, et qu'ayant besoin, cependant^ d'obéir à sa loi ou de faire le bien pour connaître le vrai, et de connaître le vrai pour suivre sa voie ou faire le bien, il eût été enfermé dans un cercle infranchissable s'il n'avait dû chercher qu'en lui-même la régule de ses actions ; ou plutôt, il n'aurait même pas eu l'idée de faire cette recherche, puisque, vivant seul, absorbé dans l'apaisement de ses instincts, il n'aurait eu, à proprement parler, aucun devoir. Mais, ayant besoin de la société pour vivre ou pour développer ce qu'il y a de plus essentiel en lui, il a bien fallu qu'il en acceptât la loi, qui a formé sa conscience, comme la loi de la nature a formé sa raison,^et qui, nous habituant à régler
; 133 nos actes et nous donnant peu à peu la notion du bien, nous a permis d'acquérir celle du vrai, qui lui est corrélative.
Et je dis que cette loi procède à la fois de l'homme et de Dieu, ou du fait social, parce que, si plusieurs de ses prescriptions se peuvent déduire de l'entendement, la plupart n'en viennent pas. Ainsi, tuer ou dépouiller son semblable, est évidemment porter atteinte à la liberté ou à la sécurité de tous, et le jug*e, qui retranche le coupable, ne fait que donner la sanction du droit à la séparation de fait que celui-ci avait accomplie. Mais honorer son père, adorer Dieu, ne tirent leur force impérative, surtout depuis que la relig'ion s'est.
séparée de la justice, ni de la nécessité du salut public, ni de la sauveg'arde de l'intérêt privé. Et, par conséquent, j'ai bien le droit d'en conclure que le Décalog'ue, que l'on retrouve, sous des noms divers, au berceau de tous les peuples et qui forme en quelque sorte les dix catég'ories de la conscience, tire son orig-ine de cet état primitif pendant lequel la voix de la nature, encore toutepuissante en nous, confondait la relig'ion, la morale et le droit, parce que l'entendement, la volonté, l'amour se trouvaient en nous confondus.
A quoi j'ajoute que, pour trouver la loi de nos actes ou réguler nos mœurs, la société n'eut qu'à rendre oblig*atoires, ainsi qu'elle le fait de nos jours, après
de nombreux tâtonnements, les coutumes qui conciliaient le mieux sa liberté et la nôtre, ou qui se montraient le plus favorables à notre commun développement. Par là, instituant autour de nous comme une école de bonnes traditions, elle nous apprit, non- seulement à dirig'er nos actes ou à vouloir, mais surtout à no vouloir que ce qui nous assure et perpétue en nous la libre disposition de nous-mêmes.
C'est donc pour être libre que je dois rég'ler mes pensées , mes désirs et mes actes, et donner à mes facultés toute la perfection qu'elles comportent, en préservant mon corps des mauvaises habitudes et mon âme des mauvaises passions; ou, d'une manière plus g'éné-
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raie, que je dois faire le bien, puisque, appelant bien les actes qui se peuvent toujours accomplir, je suis sûr, en n'en produisant que de tels, de ne pas mettre ma volonté en contradiction avec elle-même ou de ne jamais aliéner ma liberté.
Car on dit que je suis libre, dans le même sens où l'on dit que je suis raisonnable, c'est-à-dire susceptible de le devenir ou de chang'er à toute heure le but de mon activité, pour lui donner une direction nouvelle, ce qui est le propre de la liberté.
Et, par conséquent, ce n'est pas être libre que de faire capricieusement toutes choses, sans motif et sans but, puisqu'H arrive infailliblement par là
que Ton perd la direction de soimême. Il faut, au contraire, par une discipline sévère, tenir en quelque sorte sa volonté dans sa main, ou se rendre compte et maître de tous ses actes, pour devenir véritablement une per-
sonne.
Cette création de la personnalité, qui fait l'objet de notre existence ici-bas, est aussi le but de l'histoire, et lorsque nous la suivons dans nos cours, à travers les âges, nous voyons que, de la g'rappe humaine ou de la masse inconsciente de l'humanité, elle détache successivement des races, des peuples, des familles et des individus, pour en faire des g*roupes distincts, animés d'un g-énie propre, et pour ainsi dire
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personnels. Et de même que nos facultés sont restées longtemps confondues dans l'unité primitive de notre être, ainsi les peuples, ag'g^lomérés par de communes traditions, ont été pendant bien des siècles sans pouvoir se disting*uer Tun de l'autre.
Mais, dès que l'expression d'un premier doute eut provoqué l'affirmation d'une première croyance, on vit cette masse entrer pour ainsi dire en fermentation, puis se diviser, s'ag'iter, et bientôt s'écouler en deux g'rands courants, dont l'un, réfractaire à l'idée d'un Dieu personnel, couvrit l'extrême Orient de civilisations sans éclat, tandis que l'autre, emportant l'idée de l'Eternd , se partagea en plusieurs
groupes doués d'une activité prodigieuse, voués au culte du Bien, du Vrai, du Beau, selon l'idée qu'ils s'étaient faite de la divinité , et , rassemblant les hommes en tribus , en cités , en nations, au risque d'étouffer momentanément leur indépendance, les marquer, en revanche, d'une personnalité éclatante.
Or, pour que ce besoin d'individualité ou de liberté, que les Eglises et les , États développent à l'envi, depuis dixhuit siècles, en se disputant l'empire des âmes, soit devenu le principal objet de la politique et le trait caractéristique de notre histoire, il faut évidemment qu'il se retrouve en chacun de nous ou qu'il fasse, à notre insu, le principe
même de notre activité. En effet, tandis que, dans les corps, la cause qui les meut précède toujours Teffel, l'homme, au contraire, ne se détermine qu'en vue d'un dessein qu'il a devant lui et qu'il dépend presque toujours de lui d'accomplir; si bien qu'après la faculté de produire des actes, il n'y a rien de plus g'énéral en lui que le besoin qu'il a de s'en rendre compte ou d'être libre.
Si je fais, pour m'en convaincre, un retour sur moi-même, je vois que, le propre de ma nature étant d'agir, et devant ag^îr de manière à développer simultanément mon entendement, ma volonté, mon amour, afin d'acquérir par là la plénitude de l'être
ou le bien-être, il arrive que tout acte qui ne tend pas à ce but retarde ou diminue mon être, en le détournant de sa fin; et que, semblable à ma raison, qui ne peut se contredire sans se sentir amoindrie, ma volonté ne peut faire sciemment des actes contradictoires sans en éprouver un sentiment de défaillance ou de malaise, qui k rappelle à sa loi, et qui devient, en se développant, le sentiment du devoir.
Or, je m'assure que ce sentiment contradictoire et presque révoltant, puisqu'il nous honore et nous humilie tout ensemble, n'aurait jamais eu lieu de se produire en nous si nous n'avions jamais aliéné notre liberté. Faisant naturellement le bien, nous eussions
connu naturellement le vrai et conservé l'harmonie de nos facultés.
Mais le jour où, n'étant plus seul, Thomme a consenti à imposer ou à soumettre sa volonté «i une autre, il a créé des droits et des devoirs hors de lui, et, substituant ainsi le monde de la justice à celui de l'amour, il a fait naître un état de droit, qui a rendu la société nécessaire. Depuis lors, il a fallu que tout individu, qui devient complice de cette heureuse faute par le seul fait do son accession à l'état social, fût, en entrant dans cette société de la justice ou de la nature, ag-rég-é à la société de l'amour ou de la g*râce, laquelle, connaissant sa déchéance, s'eng^ag'e à l'en affranchir.
Ce n'est pas que l'homme^ ainsi amoindri dans son être, ou, comme on dit, enclin au mal, qui est d'aliéner sa liberté, n'ait plus le pouvoir de s'avancer dans la science et dans la vie ; car, en perdant une partie de sa liberté, il a senti le besoin de régler l'autre, et il trouve dans l'état social, qu'il a fait naître, la règ'le et la force dont il a besoin pour se conduire. Seulement, il faut à présent qu'il demande au travail, ce qu'il eût, sans sa chute, accompli sans effort.
Ainsi, je n'ai plus la faculté, que je devrais avoir, de saisir la vérité directement, par intuition ; mais j'ai celle d'y atteindre par le raisonnement, et ce que j'ai perdu de liberté se trouve
ainsi compensé par ce que j'ai gag'né de raison. De là vient qu'il y a toujours équation entre la morale que j'adopte et la science que j'acquiers, c'est-à-dire entre la manière dont je dirig-e ma volonté et la manière dont je conduis ma raison. Et je conçois qu'il n'en saurait être autrement puisque l'une et l'autre ne sont que deux modes différents de la même activité. Par conséquent, si je ne suis pas tout à fait libre, c'est que je ne suis pas tout à fait pur ou que ma volonté rebelle ég'are ma raison, ce dont je ne saurais évidemment rendre Dieu responsable.
Pour moi, en effet, qui n'attends rien de ce nionde, ni dignités, ni contentement^ ni richesses, mais seulement
ce qu'on y trouve, des soucis et des luttes, afin de tremper fortement mon âme, j'ai peine à comprendre les reproches que l'on a coutume d'élever contre la Providence, laquelle, ne m'ayant rien promis, ne me doit rien, et m'a cependant tout donné en me donnant l'être. Mais je n'entends pas mieux cette philosophie pleurarde, qui veut une éternité de bonheur pour prix de contrariétés d'un moment, nécessaires au bien général ou qu'il dépend de nous de mettre à profit.
Plus j'estime que la justice de Dieu est éternelle, si toutefois ce mot de justice convient à Dieu et s'accorde avec le mot éternelle, ce que je n'admets pas volontiers, moins je conçois
qu'elle doive s'accomplir ici-bas, c^està-dire dans le temps ; et j'aimerais mieux dire que l'activité d'une fourmi g'êne mon libre arbitre, plutôt que de croire que ma liberté met en défaut la sag*esse de Dieu.
Ce n'est pas que je nie que l'Être, qui est souverainement bon, ne nous doive rendre souverainement heureux; mais c'est à la condition que nous placions notre bonheur où il convient, c'est-à-dire dans la conquête de notre personnalité, ou dans la libre et complète possession de nous-mêmes. Car pour ce bonheur de certains dévots, qui s'obtient au moyen de médailles ou de sortilég'es, il n'est pas moins indig*ne^ de nous que de Dieu.
La vertu ne consiste pas pour nous à remplir scrupuleusement, mais machinalement, nos devoirs. Elle veut surtout que nous les accomplissions avec joie ou que nous y adhérions de.
toutes les puissances de notre âme, afin que l'idée du bien, comme une vig'ilante conseillère, pénètre avec nous dans les recoins les plus obscurs de nos plus secrètes intentions. Il suffit d'une affection malsaine, telle que l'ambition, la luxure ou l'envie^ fût-elle ensevelie dans notre for intérieur, sans jamais se traduire au dehors, pour corroder notre âme et lui dicter des déterminations dérég'lées, qui nous dominent peu à peu et qui méritent alors le nom de passions.
C'est pourquoi les Anciens, pensant que la sag'esse consiste à forg*er des âmes et non point des systèmes, consacraient la plus grande partie de leurs enseig'nements à la doctrine des mœurs, laquelle nous apprend à faire moralement, c'est-à-dire en conscience, non-seulement ce que la justice est en droit d'exig*er de nous , mais aussi ces actes innombrables de désir ou d'intention, qui n'ont le plus souvent d'autre témoin que nous-mêmes, et qui, s'ils sont corrompus, corrompent bientôt tout notre être. De là vient que beaucoup d'hommes , qui nous avaient donné de g*randes espérances à leur printemps, tombent vaincus, découragées aVant Theure. Aussi nous faut-il
veiller sans cesse, si nous ne voulons point éprouver le même sort.
Loin d*imîter ces esprits énervés, qui refusent d'étudier les vérités qu'ils redoutent, et qui s'estiment d'autant plus vertueux qu'ils ont rejeté plus de devoirs, nous devons, au contraire, tenir notre âme droite et debout, sur le qui-vive, comme une sentinelle vig'ilante, ouverte à toutes les idées, prête à toutes les vertus, aimant les postes de conibat parce qu'ils développent ses puissances en multipliant ses épreuves, et travailler sans relâche à condenser pour ainsi dire sa vie, au lieu de nous abandonner à l'ambition facile et vulg*aire de briller dans un g*enre en nég'iig'eant tous les autres.
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Le philosophe n'a point de pareilles vanités. Il ne song'e qu'à devenir une personne. Sachant qu'il doit, à tous, le conseil, le secours et l'exemple, et qu'il se doit à lui-même d'élever son cœur par la charité, son esprit par la vérité, il déteste l'ég^oïsme, qui produit les âmes viles et les esprits faux. Dévoué à sa famille, à ha cité, à l'État, il s'efforce de rendre à chacune de ces sociétés les bienfaits qu'il en a reçus. Il n'oublie pas que c'est au sein de la famille et de la cité que nos cœurs, s'ouvrant aux sourires de la vie, reçoivent les premières impressions qui décident presque toujours de leur avenir.' Celui qui, dans les jours d'épreuves et d'humiliation de la patrie,
a souffert ses ang'oisses, connaît seul la nature et la force des sentiments qu'il tient d'elle, ^ et ce qu'il lui doit d'affection reconnaissante et dévouée.
Nos cœurs g'randissent dans le petit groupe des amis qui nous sont chers; mais, c'est au milieu de nos concitoyens que nos esprits se forment, c'est à l'ombre de cet ensemble d'institutions publiques ou privées, qui constituent la patrie, et qui nous impriment un caractère d'autant plus ferme, qu'elles sont elles-mêmes mieux affermies.
Notre âme y prend son empreinte. Elle en sort fruste ou grravée en médaille, selon l'énergie du milieu qui la
frappe.
Si j'ai le devoir de devenir une
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personne, j'en ai aussi le droit, et, par conséquent, je puis exig-er de la société Taccomplissement de la justice, c'està-dire la g^arantie des avantagées publics ou privés qui me sont nécessaires et que je suis prêt à reconnaître aux autres pour Taccomplissement de notre mutuelle liberté. Si je réclamais des prîvilég*es, outre que je me formerais une conscience à part, je rendrais impossible la liberté de tous, qui est Tég'alité dans le droit.
Or, bien que la notion du droit s'élève, de siècle en siècle, en élevant les âmes, et que la charité d'hier soit la justice d'aujourd'hui, comme la charité d'aujourd'hui sera la justice de demain ; "cependant, il n'en est pas
moins vrai que la notion du juste repose, à toutes les époques, sur le devoir qu'ont partout et toujours les peuples et les individus de fournir à chacun les moyens d'être libre.
L'application progressive de ces moyens fait l'objet de la politique, qui doit rendre tous les hommes membres actifs de la cité ou de l'État, et qui, dans ce but, leur impose des devoirs auxquels ils ne sauraient se soustraire en conscience, puisqu'ils retarderaient par là la destinée des autres hommes, en ajournant l'accomplissement de
l'État.
Mais, tandis que les actes de la vie privée sont régulés par la morale ou par le droit, les actes de la vie publique,
au contraire, n'ont d'autre loi que la conscience et nous présentent ainsi le but le plus élevé qui puisse être offert à notre activité. Il s'ensuit que le premier devoir de tout citoyen est de rester libre, maître de soi, sui compos, comme disent les juristes, ce qui implique, avec une instruction générale et commune, une moralité suffisante. Car, sans parler de Tambitieux, capable de tous les compromis, ni du nég'ociant, dont Thonneur se trouve eng'ag'é dans les affaires et dont la timidité, pour ce motif, a souvent besoin du stimulant de la volonté g*énérale, nous voyons parfois le mag'istrat, le militaire et le pasteur s'abandonner à leurS^ passions au point de mettre
leur caractère public en lutte avec leur caractère privé, ce qui leur ôte tout crédit. Le vrai devoir civique consiste donc à nous si bien conduire, que Thomme, le citoyen et le chrétien ne se déchirent jamais en nous.
Aussi ne pardonne -t-on point à l'homme d'État de se contredire, ce qui est aliéner sa liberté. A -plus forte raison dirons-nous que l'esclavage, même volontaire, est un crime, que nul État policé ne doit souffrir dans son sein, non plus que l'existence de ces congrégations qui font de l'homme un cadavre, en exigeant de lui l'anéantissement de sa liberté, sans qu'elles puissent invoquer la prétendue moralité de leur but collectif, puisque
rien ne peut justifier la destruction de la personne, qui est, en nous, l'imagée de Dieu. L'histoire nous montre, en effet, que l'esprit de révolte se g'iisse toujours à la suite de ces corporations, dont le principe est la nég*ation nriême du principe de l'Etat; et l'on peut, en les suivant de siècle en siècle, depuis la Lig'ue jusqu'à nos jours, voir que cet esprit d'insubordination s'est constamment développé en raison du crédit qu'on leur a laissé prendre ou de l'abus qu'elles ont su faire de leur caractère prétendu relig*ieux.
Car, c'est pervertir de la manière la plus étrang*e le sens moral et, surtout, le sentiment relig'ieux des chrétiens, que de -le faire consister dans le Nir-
vana ou dans l'anéantissement de la volonté, puisque toutes les relig-ions, au contraire, ont pour objet de sauver notre liberté ou de nous prémunir contre nos propres défaillances, ainsi que l'attestent les cérémonies expiatoires qu'elles ont instituées dans ce but. Et, de fait, il est certain que rhomme ne serait pas libre s'il ne croyait pas l'être, et que, lorsqu'il a contracté des habitudes ou commis des fautes qui l'obsèdent, il faut tout d'abord le soustraire à ses angoisses et le rendre à lui-même, en le réconciliant avec Dieu.
C'est ce que la relig-ion chrétienne fait infiniment mieux qu'aucune autre, parce qu'elle seule développe simulta-
nément toutes les puissances de notre âme, en nous montrant que c'est le même Dieu qui agit tout à la fois comme nécessité dans la nature, comme liberté dans la société, comme amour dans Thistoire, qu'il remplit de sa divine personnalité, type accompli de la nôtre. Elle fait plus : nous mettant en communion avec lui, elle nous rend participants de ses grâces, engendrés, comme Lui et par Lui, à la vie éternelle, afin de préparer Tavénement de son Règne, qui sera le règne de THomme, puisque, selon l'énergique expression de TApôtre, nous sommes tous des Christ, c'est-à-dire des Dieux.
Au-dessus de l'individu et de la Famille,Kie la Cité et de la Patrie, nous
avons donc des devoirs de religion ou d'humanité à remplir, et ces devoirs, auxquels doivent se rapporter tous les autres, donnent seuls à nos actions, quand ils sont bien compris, un caractère vraiment impersonnel, c'est-àdire vertueux.
Car' ce n'est pas faire le bien que d'obéir à l'intérêt ou à la peur, et l'on peut dire qu'aussi longtemps que la volonté a besoin de motifs pour agir, elle n'a pas atteint sa perfection, qui est de s'anéantir dans l'amour. Et de même que l'idée se réalise dans l'acte, ainsi l'acte s'accomplit dans l'amour, en ce sens qu'il faut que : vouloir le bien, le vrai, le beau, ou d'un seul mot, être bon, ne soit plus de notre part une
vertu, c'est-à-dire un effort dé notre nature, mais devienne notre nature
même.
C'est le terme vers lequel nous nous acheminons tous, dun pas plus ou moins assuré. Car nos facultés, filles du temps, disparaîtront nécessairement avec lui, et notre âme, alors rendue à son unité primitive, sans perdre aucune de ses aptitudes, continuera, sous la seule impulsion de l'amour, l'existence qu'elle avait ébauchée icibas, et que l'assomption de ses facultés aura rendue inéluctable. Ne pouvant plus se servir de l'une d'entre elles pour chang'er le cours des autres, elle suivra naturellement la direction dont elle aura jalonné la route en ce monde,'
et qui sera comme la résultante de tous ses actes libres, c'est-à-dire personnels. Elle restera, en un mot, une personne.
Et de même qu'il existe, autour de nous, des milliards d'individus qui, doués de facultés semblables et placés dans des conditions identiques, conservent cependant entre eux une physionomie bien distincte; ainsi nos âmes, hors du temps, obéiront indéfiniment à leur nature, sans jamais s'arrêter, se contrarier ni se confondre. Et, parce qu'alors elles verront simultanément toutes choses, ce qu'elles ont été, ce qu'elles sont et ce qu'elles pouvaient être en usant bien de leur liberté, elles porteront en elles leur mérite ou leur
peme.
Nous devons donc faire le bien pour être libres; être libres pour devenir une personne, et devenir une personne pour acquérir la plénitude de Têtre ou le bien-être, sans lequel, sachant que nous ne sommes pas finis et souffrant du sentiment de notre imperfection, nous restons, pour nous et pour tous, un sujet d'inquiétude et de malaise.
Mais une long'ue expérience nous apprend qu'il ne nous suffit pas de connaître, ni même de vouloir le bien, pour Taccomplir. Il faut en outre que tout notre être le désire, le recherche et soupire incessamment vers lui. Pour cela, nous devons rég'ler nos affections^ nos espérances çt nos pensées de telle manière qu'elles tendent sans
cesse vers une pénétration plus intime du Bien et du Vrai, c'est-à-dire vers le Beau, et que, nous mettant comme à Tunisson des g'randes âmes qui ont exprimé, de tout temps, en tous genres, ce qu'il y a de divin en nous, elles nous portent à vouloir toujours le mieux en toutes choses, ce qui est le propre de l'Art.
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Comme toutes les forces de la nature, l^homme aime à manifester, tout son Être, et si nous remontons à son berceau, nous voyons que lorsqu'il a donné des preuves de sa supériorité dans sa horde ou dans sa tribu, ne pouvant encore s'illustrer dans les travaux de Tesprit, qui sont alors confondus avec les croyances, c'est par des monuments g'ig'antesques qu'il cherche à laisser, dans la cité, un témoig'nag'e împéris-
sable de sa grandeur. Puis viennent les expéditions lointaines, les fondations d'empires, les g'randes guerres, dont il veut transcrire ou conserver les annales, soit en les plaçant sous les auspices de la religion, soit en les accompagnant de mélopées, de rhythmes qui éveillent Tenthousiasme en leur faveur et qui les gravent dans la mémoire des hommes. La musique apparaît, la poésie prend naissance, variant ses formes de mille manières tour à tour ingénieuses et naïves, pour y introduire Tharmonie ou réclat, et disputer aux autres productions du génie humain, le privilège d'élevjer les âmes en provoquant leur admiration.
Car l'âme s'élève et grandit en voyant les grandes choses dont elle est capable, et, le premier qui comprit que la force, la mesure et la grâce se devaient unir, eut, le premier aussi, le sentiment de la beauté et dut en éprouver une joie au moins égale à celle que ressentit le premier, son contemporain peut-être, qui vit qu'il avait en lui les éléments d'une certitude rationnelle, et qui conçut ainsi la vérité.
Or, de même que le mot de vérité
se dit des choses que l'entendement
peut connaître, et que le mot de bien se
dit de celles que la volonté doit faire;
on appelle beau tout ce que l'âme peut
aimer, tout ce qui l'émeut, l'attire, et,
lui donnant le sentiment de sa noblesse
et de sa force, la porte au-dessus d'elle-même. Et parce qu'il y a des vérités relatives, il y a aussi des beautés passag*ères, en ce sens que l'âme encore naïve trouve beaux des objets qui ne le sont point, ou que certains objets, qui paraissent beaux à côté d'autres de même espèce, ne le sont plus quand on les compare à ceux qui doivent leur servir de modèle.
Le propre de l'art est de rechercher ces modèles ou ces lois du beau, afin de n'offrir à notre admiration que des beautés réputées éternelles. Et comme ces lois ne sauraient être ni morales, ni scientifiques, puisque le beau est indépendant du bien et du vrai, il est évideirt qu'elles ne se peuvent rencon-
trer que dans l'exemple ou la tradition des meilleurs esprits, dont lejug'ement s'éclaire et s'affine de siècle en siècle, et fait apparaître en nous cette faculté tout humaine et pourtant presque divine du g*oût, fille et mère des belles œuvres, lesquelles, exprimant ce qu'il y a de plus exquis en nous, créent, à côté du bien et du vrai, un troisième lang'ag'e, destiné à revêtir d'une forme sensible et durable les nuances les plus (ixgitives de nos sentiments personnels, et, par suite, à dépouiller nos affections de ce qu'elles ont naturellement d'égoïste, en les élevant sans cesse vers l'idéal. Et, par conséquent, s'il est vrai que le dérèglement de nos affections soit, après l'ignorance, la première
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cause de nos ég'arements, il est clair qu'en les régulant bien ou en ne leur offrant que des objets dig-nes d'elles, nous aurons tari la principale source de nos erreurs.
L'art fait donc, pour nos sentiments, ce que la science fait pour nos idées, et la morale pour nos actes. Il les discipline, les épure, en leur donnant le vrai beau pour objet. Car, si toutes choses peuvent en quelque façon se dire belles, Tusag-e veut toutefois que ce mot ait un sens plus déterminé. Ainsi, le premier qui vit un palais ou un arbre dut sans doute en éprouver une g'rande joie; mais, en ayant vu un deuxième, puis un troisième,"et les ayant comparés entre eux,
il réserva le terme de beau pour désig*ner celui qui lui parut le plus parfait en son g-enre. En telle sorte que ce mot de beauté exprime toujours une double relation : l'une, de l'objet par rapport à nous ou à l'état actuel de nos connaissances esthétiques; l'autre, de l'objet par rapport à ceux de même espèce avec lesquels nous le comparons mentalement.
D'où il suit que, pour acquérir une notion aussi complète que possible du beau , nous devons , non-seulement étudier les chefs-d'œuvre de tous les temps, en tous g'enres, mais aussi nous rendre compte des sentiments qu'ils expriment ; car, bien que les œuvres qui ont obtenu, dans tous les siècles,
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Tadmiration des hommes, méritent vraisemblablement aussi la nôtre, cependant ce n'est point leur ancienneté qui fait à nos yeux leur beauté; mais, au contraire, si elles ont vaincu le temps, c'est parce qu'elles sont belles, ou parce qu'elles expriment, d'une manière impérissable, des sentiments qui sont eux-mêmes impérissables.
Le beau ne réside donc séparément ni dans le sentiment qu'il traduit, ni dans la forme sous laquelle il l'exprime. Il résulte de leur accord ou de leur mutuelle communion. Quand nous disons d'une vérité qu'elle est belle, nous n'entendons spécifier par là ni l'importance ni l'élég'ance dason expression, mais toutes les deux en-
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semble, puisque si l'une ou l'autre de ces conditions vient à manquer, la beauté du tout s'évanouit.
Il ne suffit donc pas qu'une forme nous plaise pour qu'elle soit belle. Il faut encore qu'elle soit mieux appropriée qu'une autre à son milieu et à sa fin, ou qu'elle réponde à un sentiment vrai de notre âme. Car, si les vérités éternelles n'expriment pas les choses passag'ères, il n'y a pas non plus de beautés impérissables pour traduire des sentiments faux ou destinés à périr. Ainsi la pierre levée, l'obélisque et la colonne, qui sont les trois formes prog»ressives du même sentiment ou du même besoin qu'ont toujours eu tous les peuples de conserver le souvenir
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des faits mémorables, nous offrent chacune une expression particulière de beauté qu'on ne saurait substituer Tune à Tautre. Mais, quelle que soit Texcellence de son architecture, une ég'lise en forme de théâtre ou de cirque ne sera jamais belle; et le sentiment catholique, que tant de chefs-d'œuvre rendent à bon droit exig'eant, va même jusqu'à proscrire, pour son culte, Fusag-e des temples anciens, qui n'expriment pas avec assez de hauteur, à ses yeux, le triomphe de la Nature sur la Grâce.
Cette appropriation de formes toujours plus puissantes ou plus belles à l'expression de sentiments de plus en plus inlenses, ouvre un champ sansli-
mites au développement des beaux-arts, dont le commun caractère, depuis l'architecture, qui traduit un besoin, la sculpture un acte, et la peinture une scène, jusqu'à l'éloquence, la poésie ou la musique, qui expriment un état continu de l'âme, est de plong*er nos sens, et, par eux, tout notre être, dans un milieu de sensations choisies, de sentiments délicats, qui nous enveloppent d'imag*es tout imprég^nées du g'énie de l'homme et du travail des siècles, et nous mettent en contact avec l'élite des générations antérieures , lesquelles , nous transmettant ainsi leur esprit et leur charme , et soumettant ce qu'il y a de plus personnel en nous aux lois impersonnelles du beau , nous
apprennent à fuir d'instinct les âmes basses ou qui, n'ayant point la soif du mieux en toutes choses^ ne nous communiqueraient que des sentiments faux et vils.
Grâce aux beaux-arts, dont les œuvres sont partout répandues, on peut donc dire que notre éducation se fait en quelque sorte à notre insu. Il n'y a pas de pauvre chaumière, aujourd'hui, où le paysan ne trouve, à son berceau,, et ne reçoive des objets qui l'entourent, un certain nombre d'idées d'ordre ou de symétrie, qui sont comme les rudiments du beau et auxquelles, pour ce motif, nous n'attachons pas plus d'importance qu'aux syllabaires dans lesquels «nous avons appris à lire, mais
qui lui suffisent à diriger ses jugements esthétiques dans tout le cours de sa vie. Et l'homme inculte, au sein des villes, puise souvent, dans la vue des monuments, dans la lecture des poètes, dans la fréquentation des musées, des théâtres, un sentiment très-élevé du beau, capable de nourrir son enthousiasme et d'entretenir en lui le culte des actions héroïques.
Car, si tout art est un langage, toute œuvre d'art est un livre qui met les âmes en contact et verse dans les unes le génie surabondant des autres. Et, parce que, n'étant séparément ni un esprit, ni un corps, nous prenons conscience de toutes choses sous la double forme de l'espace et du temps, il arrivé
que nos arts aussi forment deux familles parfaitement distinctes, qui se partag^ent l'empire du beau. Tandis que les uns, comme l'architecture, la sculpture, la peinture, déroulant leurs moyens d'action dans l'espace, éveillent en nous une idée de beauté qui résulte de la simultanéité de nos impressions et qui semble ag'ir plus spécialement sur l'entendement; les autres, au contraire, comme le drame, la poésie, la musique, se développant dans le temps, nous laissent un sentiment de beauté qui résulte de la succession de nos émotions, et qui va plus directement à l'âme. La danse, appréciée des Anciens,-participe des uns et des autres, et toirs s'appliquent à nous trans-
mettre les passions g*énéreuses, les sentiments délicats ou élevés dont ils sont l'expression.
Quelles que soient l'imag'inatîon d'un artiste, la variété de ses études, la richesse de ses souvenirs, son habileté à dég'uiser ses emprunts, il ne sera jamais qu'un manœuvre, incapable de nous émouvoir ou d'élever notre âme, s'il n'a d'abord pris soin d'élever la sienne et de la mettre hors de pair, au moins dans l'ordre des sentiments qu'il se propose d'exprimer. Pour la même raison , nous ne réussirons jamais à nous approprier le génie des maîtres, si nous ne travaillons pas à nous rendre capables, non de faire ce qu'ils font, mais d'éprouver ce qu'ils
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éprouvent. Le fourbe n'admire point Tartufe, ni le mondain , 'Alceste. Et, quoique bien peu d'hommes soient en état d'imiter Virgile, Raphaël ou Mozart, ils peuvent tous, cependant, recevoir d'eux la tendresse, la puissance et la g*râce.
C'est en étudiant les grands maîtres que nous apprenons à voir la nature et que nous acquérons les vertus esthétiques qui nous manquent. Car on appelle grands les esprits qui savent rendre, sous une forme sobre et précise, des pensées justes et fortes, en sorte que chacun de nous, voyant en eux comme une image agrandie de lui-mçme, y découvre chaque jour de nouvelles beautés, qu'il rend sien-
nés. En ce sens, toute beauté sensible est morale, puisqu'elle est le vêtement qui cache et trahit tout ensemble la beauté réelle que l'artiste porte en lui et qu'il s'efforce de faire passer en nous.
Le beau, en effet, ne serait qu'un amusement coupable, qui nous ferait oublier, non-seulement nos soucis, mais aussi nos devoirs , c'est-à-dire le but élevé de la vie, et qui ne mériterait plus que le nom de joli, s'il se bornait à affiner nos sens, à polir notre esprit, ou s'il ne nous offrait pas le moyen de régler nos affections, comme nous trouvons, dans la morale et dans la science, celui de diriger nos volontés et nos pensées. L'amour est, sans
doute, un besoin de notre nature; mais Famour du pouvoir, du plaisir ou du prochain, c'est-à-dire l'ambition, la volupté, la charité, sont des filles de notre éducation, que les arts ont mission de développer, de dirig'er ou de combattre. Il importe donc que nous leur assig'nions une fin dig'ne de nous, puisqu'il dépend d'eux ou de la nature des sentiments qu'ils nous inspirent d'élever ou d'abaisser nos âmes ; • tandis qu'ils ne seraient plus qu'une variété de nos arts industriels ou de nos jeux, s'ils avaient, comme eux, le plaisir ou l'utilité pour objet.
L'art, il est vrai, ne fait pas toujours la beauté de lame, et l'artiste n'est pas moins'sujet que le penseur ou le dévot
aux tristes défaillances de l'humanité.
C'est le tort de notre éducation, aussi bien dans le monde que dans l'Eglise, de n'exalter un côté de notre nature qu'en déprimant tous les autres. Mais au sein de nos sociétés modernes, où la lumière se fait vite. Dieu tire peu de gloire des vertus surhumaines de quelques-uns, qui s'achètent au prix du désordre ou de l'hypocrisie du grand nombre.
De ce que le beau n'a pas sur nous tout pouvoir, il ne faut pas dire qu'il n'en a aucun; car, étant né du besoin qu'a l'homme d'exprimer tout son être ou de se surpasser lui-même, l'art a nécessairement pour objet la recherche du mieux ou du plus parfait en toutes
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choses. Il ne se borne donc pas à nous offrir un idéal, un modèle; il est lui-même une force qui nous provoque sans cesse à mieux faire et qui prépare ainsi tous nos prog'rès. Le drame, le roman, Téloquence s'en servent, chaque jour, pour éveiller en nous des vertus, pour corrig'er des travers ou des vices que la relig'ion ne saurait atteindre, et nous savons que toute âme bien née est tenue, sans toutefois que la morale puisse lui en faire un devoir, d'acquérir la politesse des mœurs, l'élég'ance des manières, l'élévation des sentiments, en un mot l'urbanité, la g'râce, qui font le charme de la bonne compag'nie et que nous ne pouvons mieux définir qu'eh en fai-
sant l'attribut d'une belle âme. Si la fable nous montre Orphée civilisant les Grecs, l'histoire nous apprend que Virg'ile fut le maître de Dante, comme Platon celui d'Aug*ustin ; et l'on mesure volontiers le deg*ré de civilisation d'un peuple ou d'une époque au degré de l'avancement de ses arts.
Il faut donc aimer le beau pour luimême , parce qu'il est une forme de l'Etre, une puissance essentielle et constitutive de l'âme, dont il harmonise les facultés et achève le développement. L'âme insensible aux beautés de l'art, comme celle qui demeure étrang*ère aux vérités de la foi, est une âme à l'état d'ébauche ou de rUihei felle n'est plus dans l'intég^Hté dé ^a
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nature, et, loin de puiser dans la morale ou la relig*ion une compensation au sentiment du beau qui lui manque, il faut dire que celles-ci empruntent au beau une partie de leur force. Car la morale est satisfaite si nous accomplissons le devoir, et la relig*ion n'exig'e rien au-delà de ce qui est nécessaire au salut; tandis que l'art se plaît à nous montrer que nous pouvons nous rendre capables de vertus surhumaines et faire que l'héroïsme, dont il élève sans cesse le niveau, devienne en quelque sorte le devoir. 11 ne décore pas seulement le temple, il en élargit l'enceinte; et l'amitié, le dévouement, l'amour jusqu'à l'immolation de soimême, ont été des vertus esthétiques
long'temps avant que l'on en ftt des vertus relig'ieuses. C'est ainsi que nous rencontrons parmi nous des savants, des ouvriers, des artistes, qui se vouent sans ostentation, sans bruit, sans même avoir la sécurité du lendemain, à la pauvreté et au mépris volontaires, quoique l'Ég-lise ne puisse ni leur promettre le salut, ni leur élever des autels. L'amour de l'idéal soutient seul ces héros, et, de nos jours, l'humanité, brisant le cercle trop étroit des religions, rend un culte aux belles âmes qui, de tous temps, en tous lieux, en tous dogmes, se sont immolées pour le salut de tous.
L'artiste est un sculpteur d'âmes.
Nous sommes l'argile qu'il pétrit, le
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vase qu'il façonne entre ses doîg*ts et sur lequel il imprime la marque de son g*énie. S'il n'éprouve pas toujours les sentiments qu'il exprime, au moins faut -il qu'il les ait une fois ressentis, de même que, pour être un héros, il n est pas nécessaire de faire tous les jours des actes d'héroïsme, mais d'en être tous les jours capable. Et, quoiqu'il ne songe le plus souvent qu'à se disting'uer de la foule en faisant mieux que ses devanciers, cependant il contribue, même alors, à élever notre nature, ou tout au moins à conserver, à transmettre les procédés de son art.
Lorsqu'ils décorent nos jardins, nos palais, nos temples, les beaux -arts s'adressent donc à nos âmes, et tous
ces chefs-d'œuvre de pierre et de marbre, dont nous sommes à bon droit si fiers, ne sont cependant que l'ombre ou la maquette des beautés morales qui les ont produits , et qu'ils doivent produire à leur tour. L'artiste qui les regarderait comme étant la substance même du beau, commettrait la même erreur que le philosophe qui fait consister la vérité dans un arrangement de phrases, ou qui croit que prononcer les mots de justice, de liberté, de patrie, est la même chose que d'avoir ces sentiments dans le cœur. Seule notre âme est la substance du beau, comme elle est celle du bien et du vrai. C'est pourquoi rien n'est plus beau qu'une belle âme, droite et ferme, qui
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s'exprime dans le cours honoré d'une belle vie. En elle, le beau n'est plus une imag*e, un symbole ; il prend un corps, il devient une réalité ; il sort du temps pour venir à la vie et entrer dans l'éternité.
Si la grandeur imposante de Saint- Pierre de Rome, la sérénité de l'Apollon, la méditation du Pensieroso, l'élévation de Gluck, le puissant g*énie de Beethoven, ont une beauté pénétrante que les siècles ne surpasseront sans doute pas, ce n'en est pas moins une beauté morte, comme est le récit d'une bataille ou d'une belle action à côté de l'action elle-même; tandis que la sérénité de Socrate, la fermeté de Caton, la douleur d'Héloïse, la charité de Vin-
cent de Paul, l'héroïque simplicité de M""' Elisabeth, sont des beautés vives, des sacrements qui transfig*urent toutes les âmes, dans tous les siècles, et qui leur communiquent le courag*e et la force de les imiter.
Faire de belles âmes, des âmes vibrantes, harmonieuses, affamées de justice, de vérité, de beauté, unissant à la force la tendresse et l'éclat, tel est l'objet propre de l'art. La morale et la religion empruntent souvent son concours pour étendre discrètement leur empire, mais il en est indépendant, ne relevant que de lui-même ou de la philosophie qui l'inspire. Car, si c'est une beauté de l'âme de se reposer en Dieu, dans la foi, c'en est une plus
grande encore de le faire, à Texemple du divin Maître, après avoir conquis, par la culture et par l'union du Bien, du Vrai, du Beau, notre personnalité, c'est-à-dire la pleine conscience et l'entière possession de tout notre Être. Les beaux-arts n'ont donc pas seulement pour objet de multiplier les belles œuvres, mais aussi et surtout de multiplier les belles âmes, afin de nous unir à elles, pour que nous préludions toutes ensemble, sous les lois de l'Ordre, forme suprême du Beau, à cette libre Unité du genre humain, dont la France a fait, sous le nom de Fraternité, l'un des termes de sa destinée politique, et que la Religion, qu'on n'écarte pas d*un mot dédaigneux non plus qu'en lui
prédisant sa fin prochaine tant de fois démentie par les faits, n'a cessé, depuis dix-huit siècles, de promettre à la Foi souvent découragée, mais toujours renaissante des peuplés.
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L'état de lame que nous nommons croyance procède à la fois de Tentendement, de la volonté, de Tamour, et il doit à ce caractère ambigu le privilège d'apparaître le premier au berceau de tous les peuples. Car on ne peut désigner sous une dénomination plus précise la période poétique, indéfinie, pendant laquelle l'homme, n'ayant point encore l'usage de ses facultés, put à peine se connaître, et que j appellerais volontiers secondaire ou même
tertiaire, pour marquer que d'autres périodes de formation ont dû nécessairement la précéder.
En effet, de même que nous voyons Tenfant, quoique entouré de conseils et d'exemples, demeurer de long's mois sur les bras de sa mère avant de pouvoir ébaucher, par quelques cris à peine articulés, l'expresssion vag*ue de sentiments ou de besoins confus; ainsi l'humanité, dans son enfance, a vu Thomme préluder par d'imnorabrables tâtonnements à la formation des sons, des idées et des mots, long'temps avant qu'il pût réfléchir sur lui-même ou sur le monde et traduire ses impressions au dehors.
Mais peu à peu, sous l'aig^uillon de
la nécessité, ses besoins devenant plus nombreux, plus intenses, il trouva, dans l'institution naissante du lang'ag-e, le moyen de les mieux définir. Il put alors rassembler ses idées, comparer ses impressions, et produire quelques combinaisons rudimentaires de pensées, qui suffirent, pendant de long's siècles, à la vie intellectuelle de nombreuses g^énérations de pasteurs.
Flottantes et vaporeuses comme des rêves, et pourtant presque divines, car il n'y avait alors aucun intermédiaire entre l'homme et Dieu, ces premières conceptions se développèrent à travers les âg-es, et, revêtues d'un caractère sacré, ainsi que les monuments destinés à en perpétuer le souvenir, elles
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se conservèrent avec un religieux respect, dans certaines familles, qui s'en firent un moyen d'influence ou d'éducation en les propag»eant autour d'elles. Elles passèrent ainsi de tribus en tribus, de cités en cités, non sans subir d'inévitables transformations, et donnèrent naissance à ces fables, tour à tour g^racieuses ou terribles, mais toujours poétiques, que nous rencontrons en si g*rand nombre dans la mytholog'ie de tous les peuples, et qui attestent visiblement l'existence d'une période pendant laquelle les divers modes d'activité de notre esprit, qui reçurent plus tard les noms de science, de poésie, de morale ou d'histoire, ne se disting^uaient pas l'un de r^autre.
Or, si nous concevons que Ton ait pu, dans des siècles relativement éclairés, reg'arder avec une sorte de vénération mêlée d'effroi, comme initiés aux mystères de la nature et investis d'un pouvoir surhumain, les premiers hommes qui surent annoncer le moment précis oùle soleil devait se dérober aux reg-ards de ses adorateurs constoi'nés; nous comprenons bien mieux encore que l'on ait mis au rang* des demi-dieux ou des héros ceux qui, les premiers, dociles aux enseignements de leurs ancêtres, recueillirent, en quelque sorte, les bégaiements de l'humanité, et qui, instruits par de lointains voyages ou par de longues méditations, rassemblèrent en un corps de poésie ou de
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doctrine, car ces deux mots alors n'en faisaient qu'un, les nombreuses traditions déjà répandues dans le monde sur l'orig'ine et la nature des choses.
Par là, en effet, enseig'nant aux hommes à se servir de leur esprit et à se rendre compte de leurs jug*ements, ils leur apportèrent tout ensemble une philosophie et une religion : une philosophie, c est-à-dire la révélation spontanée de leur propre pensée prenant conscience d'elle-même; une relig*ion, c'est-à-dire l'acceptation volontaire d'une croyance collective, principe et fin d'une activité commune ; en sorte
que l'individu et la société, la science et la relig'ion prirent naissance le même jour.
Entre ces premiers révélateurs, échos naïfs des traditions divines , et les hommes simples qui les reçurent avec une tendre vénération, il s'établit les mêmes rapports que nous voyons exister entre le père et l'enfant, entre le maître et l'élève, lequel, sachant à peine assembler ses lettres, ne peut même pas concevoir la pensée de mettre en
doute Tenseig'nement qu'il reçoit. L'amour eng'endra la foi sans effort, et toutes les relations qui surg'irent entre les hommes, soiis les auspices de leurs divins précepteurs , devinrent comme autant de préceptes d'une relig'ion naissante, mais inconsciente. Car il dut s'écouler bien des siècles et s'opérer bien des révolutions avant que les peuples
son gréassent à donner à leurs sentiments le nom de croyances. Le jour où rhomme eut, pour la première fois, conscience d'un état d'esprit qui put s'appeler foi, ileutconscienceaussid'un autre état de l'esprit qui dut s'appeler doute; et ces deux mots furent contemporains l'un de l'autre, n'ayant de sens qu'en s'opposant l'un à l'autre.
Cependant, avant que l'homme, en possession de toutes ses facultés, sût faire la critique de ses opinions, il ne put se défendre de les comparer ou d'opposer croyance à croyance, lég'ende à lég'ende; et, chaque cité préférant naturellement ses traditions et ses dieux à tous autres, il en naquit une infinité de ri^igions et de divinités dissidentes;
en sorte que l'on peut dire que, dans ces temps reculés, toute nation qui se forme est un schisme, d'où sortent ses lois, sa lang*ue et ses institutions. Mais il suffit que Tune de ces croyances fût la vraie, ou du moins la plus vraie, pour que, répondant mieux et pendant plus long'temps que les autres aux besoins des esprits et des cœurs, elle fît naître des g'roupes d'individus plus nombreux, plus durables que les autres, et que ces g*roupes, rapprochés par leurs communes occupations ou par la nature des lieux qu'ils occupaient en commun, devinssent, avec le temps, les peuples unitaires, fédéraux ou mixtes, c'est-à-dire monothéistes, polythéistes ou panthéistes, que nous ren-
controns tout formés au début de la période historique.
Or, tandis que le monothéisme, dirig^eant toutes les forces intellectuelles et morales des peuples et des individus vers l'adoration d'un seul Dieu, portait l'unité de l'âme humaine à son plus haut degré d'intensité ou de concentration, le polythéisme, au contraire, multipliant les Déesses et les Muses, préludait à Tépanouissement de toutes nos facultés, et préparait l'éclosion de toutes nos sciences. Il arrachait la poésie, le droit, la philosophie, la morale à l'empire jusque-là incontesté des dog'mes, et substituait ainsi, à la g'uerre que les dieux se faisaient entre eux, la g•uer^e de l'homme contre Dieu.
Afin de ressaisir leur pouvoir ébranlé, les religions voulurent s'unir plus étroitement aux peuples, soit à l'aide d'institutions théocratiques, soit en distribuant leurs divins enseignements dans l'endroit le plus secret de leurs temples, sous le voile d'initiations mystérieuses. Elles ne réussirent, par là, qu'à rendre leur infériorité plus manifeste, puisqu'elles donnaient à leurs dogmes un caractère de plus en plus étroit, national et voilé, au moment même où la science, au contraire, proclamant le caractère universel de la Vérité, offrait aux esprits une patrie céleste, un empire éternel.
11 semblait donc que le sentiment religieux, déjà singulièrement amoin-
dri chez la plupart des peuples, fût destiné à périr, lorsqu'un événement, dont le caractère providentiel, de quelque manière qu'on l'explique, est attesté par les conditions de sa naissance non moins que par la grandeur et rimprévu de ses résultats, vint tout à coup lui rendre son empire et nous assigner, comme terme de notre destinée, le Salut, c'est-à-dire la réalisation en nous d'un être parfait, par l'amour de Dieu et des hommes. Dès lors le ciel fut ouvert, non plus aux favoris de la fortune ou de la science, mais à tous les cœurs affamés de justice et d'amour.
Par là, les deux états de l'âme que nous avons appelés la raison et la foi, l'esprit critique et l'esprit dogmatique.
se trouvèrent définitivement constitués, dans leurs principes irréductibles et absolus, en opposition l'un à l'autre.
L'esprit critique, qui s'était d'abord manifesté en opposant une croyance à une autre, puis en comparant les croyances entre elles, puis enfin en s'efforçant de les ramener, sous le nom de gnose, aux purs concepts de l'entendement, finit par s'établir solidement sur le terrain de la science, qu'il occupe toujours avec éclat et dont il recule ou défend sans cesse les frontières. L'esprit dogmatique, de son côté, n'a cessé, depuis dix-huit siècles, d'allumer en nous l'enthousiasme et la foi, afin de disputer à la science ses conquêtes. Suscitant des saints, des
héros, des martyrs, parfois même des bourreaux, il s'est fait, en toute occasion, le point de ralliement des consciences, le g'uide et le soutien des
peuples.
Ces deux esprits tendent naturellement au même but, qui est la recherche du souverain Bien, et ils le font consister Tun et l'autre dans la possession de la Vérité ou de Dieu. Il en résulte, entre eux, un état de rivalité qui les porte à vouloir s'exterminer V un l'autre, mais qui rend aussi leurs prog'rès solidaires, en sorte que, par une loi providentielle, semblable à celle qui préside à l'équilibre des sexes, la prédominance de l'un provoque nécessairement la renaissEHice de l'autre.
Tout homme, en effet, aspire à la perfection de son être, et il ne peut y atteindre que de deux manières : soit en suivant les traditions de ses pères, qui ont prouvé, par la sainteté de leur vie, la sûreté de leur méthode ; soit en se frayant une route nouvelle, à la lumière de sa raison. C'est dans le choix que nous pouvons toujours faire entre ces deux méthodes que réside notre liberté. Or, le propre des esprits vig*oureux,. indépendants, étant de rechercher les voies que ne suit point la foule et d'y entraîner la société après eux, il arrive que celle-ci, par une sorte de mouvement de systole et de diastole qui fait sa respiration, sa vie, passe alternativement de l'esprrt
critique à l'esprit dogrnatique et réciproquement. De là vient que chez tout peuple qui n'a pas perdu son équilibre ou son ressort, ces deux esprits, loin de s'exclure, s'eng*endrent nécessairement l'un l'autre. La foi qui repousse les découvertes de la science, devient superstitieuse ou servile et ne mérite plus le nom de foi. La science qui rejette systématiquement tous les dog'mes, ig'nore les g*rands problèmes de la vie et ne mérite plus le nom de science.
Entre ces esprits fanatiques, plus superstitieux que croyants, qui mettent leur foi à détruire la raison, et ces libres-penseurs, plutôt sectaires que savants,'^qui se font un dog'me de n'en
admettre aucun, et qui, multipliant à plaisir les contradictions, ne craig'nent pas d'affirmer, au nom du prog'rès, que la raison n'aura jamais plus de puissance qu'elle n'en a maintenant, nous n'avons pas à nous prononcer. Mais nous pouvons voir que le propre des vérités dog^matiques est de s'adresser à l'âme tout entière, sans permettre le contrôle ni par conséquent l'exercice de nos facultés; tandis que l'esprit scientifique, prenant une route opposée, soumet toutes nos connaissances à un dénombrement si exact et si minutieux, qu'il n'en laisse aucune s'introduire en nous qu'à la lumière de Tévidence. Il suit de là que toute relig'ion, depuis le fétichisme le plus
grossier jusqu'au mysticisme le plus subtil, quelle que soit la nature de ses dog'mes et par cela seul qu'elle en a ou qu elle impose à notre foi des solutions toutes faites, arrête non-seulement la diverg*ence, mais aussi Tépanouissement de nos facultés, pour concentrer toutes leurs forces sur un seul point, en un seul foyer; tandis que la science fait précisément l'inverse.
Or, il est évident que des croyances, qui s adressent à l'âme tout entière, ne sauraient être détruites par Tune quelconque de nos facultés. Par conséquent, si l'on veut bien remarquer que, pour nous mettre en rapport avec les choses passag'èxes de ce monde, notre âme, •soumise^ aux conditions de la durée.
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devra toujours se diviser en entendement, volonté, amour; et que, pour conquérir les vérités éternelles dont elle a soif, elle devra toujours rétablir l'accord de ses facultés ou refaire son unité, on sera bien forcé de conclure que l'esprit critique et l'esprit dogmatique, ou, en d'autres termes, que la raison et la foi sont aussi nécessaires l'une que l'autre à notre entier et com^ plet développement. Toujours notre âme souffrira du déchirement intérieur, auquel elle doit, il est vrai, Tapparition de ses facultés et le pouvoir de rechercher la vérité, mais qui ne lui permet aussi de la saisir que par frag*ments; et, pour ce motif, elle demandera toujours à la foi, elle trouvera
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toujours dans le dog*me les vérités g'énérales et sûres, qui existent, qu il ne dépend pas d'elle d'anéantir, et dont elle a besoin pour refaire son unité.
L'histoire nous montre, en effet, que si un petit nombre d'individus peuvent vivre et même prospérer sans relig'ion, à Tombre de la vertu des autres, les peuples ne perdent leurs croyances qu'en perdant aussi leur raison, pour tomber bientôt dans les plus folles superstitions.
On peut donc affirmer qu'il y aura toujours des dog'mes, c'est-à-dire des croyances supérieures, qui devront faire l'objet de notre foi pour devenir celui de notre entendement. Et, de fait, s'il est %yrai que toutes les relig'ions se
développent et se transforment, ainsi que nous le voyons des Védas à Brahma et à Bouddha, ou de Moïse à Jésus- Christ et de Jésus-Christ jusqu'à nous, elles ne le font jamais, cependant, en abandonnant leurs dogmes, mais, au contraire, en en substituant de nouveaux aux anciens dans lesquels ils étaient implicitement contenus. Et s'il arrive que, par suite de ce développement des dog*mes ou de ce prog'rès des âmes, certaines vérités, primitivement dog*matiques, deviennent scientifiques ou démontrables, comme la croyance à l'existence de Dieu ou à l'immortalité de l'âme, il ne s'ensuit nullement que ces vérités soient rendues par là accessibles à toutes sortes d'esprits ou qu'elles
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aient perdu entièrement leur caractère dogmatique, attendu qu'elles exigent encore de notre part une culture préalable, c'est-à-dire un état moral et mental qui nous permette de les recevoir et qui témoigne ainsi de l'accord au moins accidentel de nos facultés.
La raison et la foi sont donc deux formes historiques de l'âme, deux manières d'être, qui s'impliquent, qui s'opposent, et qu'il est puéril de vouloir substituer ou même subordonner l'une à l'autre. L'une est lumière, l'autre est chaleur, leur accord est la vie. Car, si la science brise, chaque jour, le faisceau de nos facultés, en ne cultivant que notre entendement; il faut que, chaque jour aussi, la croyance
vienne refaire ce faisceau, en appliquant notre âme à la contemplation de vérités qui la forcent à rétablir son unité.
Tel est l'office de la Religion. C'est parce qu'elle relie d'abord le faisceau de nos facultés qu'elle nous relie tous ensemble à la société et à Dieu. Or, par la même raison que la sôience, en nous communiquant la vérité, donne à chacun de nous la même manière de voir ou le même Savoir, ainsi la religion, qui nous inspire les mêmes croyances et les mêmes désirs, nous procure aussi la même manière d'être ou le même Être. Toute âme religieuse, et chacun de nous en a fait cent fois l'expérience, sort du temps pour entrer
dans réternilé. c'est-à-dire dans un mode d'existence où le temps n'a plus sur elle aucune action. Nos actes ne sont vraiment relig'ieux, c'est-à-dire salutaires, au sens théolog-ique du mot, qu'à cette condition, puisque ce sont ces actes qui. souvent répétés et devenant pour notre âme une habitude, un état, transforment peu à peu sa nature ou son Être.
Le christianisme réalise plus et mieux qu'aucune autre religion cette union des âmes entre elles et à Dieu, parce qu'en substituant la loi d'amour à la loi de crainte, qui seule avait rég'né jusqu'à lui, aussi bien dans le mosaïsme que dans le bouddhisme, il nous a révélé l'existence de notre liberté; et
en faisant de cette vérité, déjà entrevue par la science, un dogme, il a fait que nous sommes devenus notre propre but à nous-mêmes, ou que nous n'avons plus été une chose. Il a transformé l'homme et la société; rendu possible l'accord de la nature et de la grâce ou de la raison et de la foi; accompli l'ancienne loi, ou, comme le dit plus énergiquement le langage hiératique, qui est ici absolument vrai, il a racheté les hommes de la servitude du péché. Et cette Rédemption n'a cessé, depuis lors, de grandir, de s'étendre, à tel point que le dogme de la fraternité semble, aujourd'hui, devoir faire oublier tous les autres, sans lesquels, cependant, ainsi qu'on le peut voir à certaines aber-
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rations de la science, il s'éteindrait bientôt lui-même dans la conscience des peuples.
Sous la loi du christianisme, qui exig'e une adhésion sincère, éclairée, et qui n'a rien de commun avec Tespèce de mytholog'ie superstitieuse dont les clerg'és ig'norants bercent quelquefois les peuples, chacun de nos actes doit donc avoir Dieu ou Thumanité pour objet. Toute vérité est en même temps charité, et réciproquement. Nul n'est savant s'il n'est aimant, et celui-là blasphème qui se dit chrétien en maudissant ses frères. Il en résulte que la vérité relig'ieuse n'est pas seulement révélée-; elle est surtout expérimentale, puisqu'elle a pour contrôle la con-
science des peuples, qui ne s'en éloig'nent jamais sans raison. L'histoire est l'atelier où se fait Tépreuve de nos croyances, où s'accumulent, pour l'enseig'nement des peuples, les dépôts successifs de notre activité, les stratifications de notre foi.
Si l'Ég'lise, qui est l'assemblée des fidèles, a le devoir et le droit de définir ses dog'mes, elle n'a pas celui de les imposer par la ruse ou la force, puisque le chrétien doit mourir et non faire mourir pour sa foi. Le jour où, chassant le peuple du sanctuaire, rÉg*lise a levé ou souffert qu'on levât pour elle le g'iaive de la persécution, elle a laissé l'erreur pénétrer dans son sein. Infidèle à son mandat, elle a brisé
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l'unité de la famille humaine. Il ne suffît plus, aujourd'hui, qu'elle nous propose org-ueilleusement, comme le pharisien, de prier pour les dissidents, il faut qu'elle coure au-devant d'eux afin de réparer ses torts, et qu'elle ramène sur ses épaules la brebis ég*arée.
Le christianisme n'a vraiment qu'un dogme : celui de la Trinité, dont l'ébauche se retrouve dans les religions antérieures, parce que nous ne pouvons rien concevoir sans le ramener aux lois de notre entendement, mais auquel il a donné une réalité historique qui défie, depuis dix-huit siècles, les efforts de l'incrédulité. Et, par conséquent, sans être également chrétiennes, mais
procurant également le salut de leurs membres, toutes les Églises qui confessent ce dogme doivent communier l'une à l'autre. L'intercommunion des Églises prouve seule leur catholicité.
C'est un scandale, source d'impiété, de voir des chrétiens se traiter, entre eux, comme ne le feraient pas des païens. Ils prêchent l'amour en" semant la haine. Ils ignorent ou ils oublient que TertuUien, l'un des plus savants apologistes de la religion, passerait aujourd'hui pour un matérialiste.
Entre les trois grandes communions chrétiennes, qui se partagent le monde, il n'y a donc pas de sérieuses divergences de dogmes. Il n'y a que des conflits de préséance^ soigneusement
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entretenus par des hiérarchies ambitieuses et jalouses ; en sorte que ce sont les ég'lises qui empêchent la constitution de rÉglise. Il suit de là que r unité relig*ieuse, à la réalisation de laquelle nous devons travailler de toutes les puissances de notre âme, parce qu'étant le g^ag'e de la concorde et de la paix entre les hommes, elle favorisera la diffusion de la vérité et de la charité sur la terre, se doit chercher, non dans l'unité pharisaïqued'un homme, mais dans l'union des âmes, non dans la subordination, mais dans la fédération des Ég'lises, qui devront se réconcilier tôt ou tard, pour transformer le panthéisme aryen des peuples (le l'Orient, lorsque ceux-ci seront en
contact avec l'Europe. Et, par conséquent, le royaume de Dieu, qui est en nous, selon l'Ecriture, et dont chaque jour, cependant, nous demandons l'avénement, sera le Règ*ne de ce Paraclet, qui doit nous ^nseig'ner toutes choses, qui docebit omnia; c'est-à-dire Tavénement de cet Esprit tout à la fois de beauté, de lumière et d'amour, qui nous est promis pour accomplir la troisième Alliance, achever l'œuvre du Père et du Fils, et, surajoutant, aux règ*nes de la Nature et de la Grâce, celui de l'Esprit, transfig"urer nos âmes par l'effusion de ses dons.
Car l'amour est une grande lumière, et tout accroissement de l'amour est un accroissement de lumière. Si nous
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étions vraiment bons, consumés du besoin d'ag'îr et de faire le bien pour venir en aide à nos semblables, nous comprendrions le mystère de la création. A travers les voiles épais du lang'ag'e, qui nous laissent entrevoir les choses du temps, mais qui nous cachent celles de Téternîté, nous verrions comment Dieu, éternellement libre, est éternellement nécessité à créer par la seule bonté de sa nature. Et quiconque, en parcourant les rues sombres de nos cités, n'est pas ému pour les malheureux jusqu'à souffrir leurs douleurs et pleurer leurs larmes, ne comprendra jamais l'Incarnation, mystère d'amour qui s'illuminerait à nos reg'ards, si, nouveaux Christ, nous
aimions nos frères au point d'offrir avec joie notre vie pour apporter ne fût-ce qu'une minute de soulag*ement à ces immenses infortunes, que Je christianisme doctrinaire de notre temps ne sait plus soulag-er, mais qui s'atténueront, un jour, sous les efforts éclairés, compatissants de la civilisation, lorsque nos âmes, élevées à l'école de la véritable philosophie, seront tout à la fois science, amour et beauté.
C'est alors que nous aurons, individuellement et socialement, atteint le terme de notre destinée, ayant fait fleurir et fructifier tout notre Être, achevé notre âme, dont la nature ne nous donne, ici-bas, que l'ébauche.
Car nous ne vivons pas seulement
pour savoir. La science, non plus que le beau ou le bien, ne saurait être son but à elle-même ; et, bien loin qu elle soit notre fin dernière ou le terme de notre activité, c'est nous, au contraire, qui sommes le véritable objet de ses efforts, puisque c'est elle qui crée nos facultés, qui façonne notre âme, en sorte que la perfection de notre Savoir est de concourir à la perfection de notre Être.
Or, de même que la beauté ou la réalité de Tunivers réside dans l'ensemble concertant des Etres, ainsi Tachèvement de la philosophie est de coordonner si bien toutes nos connaissances qu'elles forment une histoire idéale de la Nature, laquelle, introduis
sant en nous l'harmonie qui est hors de nous, fait que nous pensons toujours de même relativement aux mêmes choses ou que nous ne connaissons plus les contradictions, les doutes qui nous déchirent aujourd'hui.
Et je dis que cet état se pourra toujours rencontrer, parce qu'étant les artisans de nos facultés, il dépend de nous de les façonner de telle manière qu'elles ne se contredisent jamais.
Ayant ainsi réalisé leur accord, par la science, dans l'amour, nous aurons conquis cette immortalité consciente et personnelle, que l'Ég-lise appelle le Salut, et qui mérite seule (Je faire l'objet de notre activité volontaire,
puisqu'elle peut seule, aussi, donner • 20.
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un but à la société, un sens à la vie, et nous rendre parfaits comme notre Père céleste est parfait.
Il me semble que je n'ai été qu'un enfant jouant sur le bord de la mer et trouvant, tantôt un caillou plus poli»
tantôt un coquillage plus joli que les autres, tandis que le vaste océan de la Vérité s'étendait inexploré devant moi.
Nbwton.
Seig-neur, voilà ma vie, ag'réez-la.
Depuis rinstant où vous m'en avez rendu responsable, j'ai voulu vous la consacrer tout entière. Et, pour ne m'attarder, ni aux séductions de la terre, qui éloig-nent de la vérité, ni aux enivrements de la pensée, qui détournent de la charité, j'ai fait trois parts de mes jours : Tune pour les
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