CHAPITRE IX
DEDIE AU HËRO^.
A quoi sert de dire au lecteur que ^ère Ëmmerich yit en passant son ami Bornwald^ lui laissa la somme qu'il avait reçue du comte , pour la joindre à ses autres capitaux^ et qu!il s'arrangea pour correspondre avec lui et toucher ses intérêts j
Qu'il fut reçu de Marie avec une extrême tendresse j que le petit Emmerich était tellement grandi , que partout ailleurs son parrain ne l'aurait pas reconnu f .
Que pendant trois jours au moins il eut assez à faire à répondre aux
COURS ut TiffORALE. l4l
questions de sa femme, -questions qui niaient pas le moindre rapport à celles de madame Régina Schwégérus^ au. retour de son lùari; *
Qu'après s'être un peu reposé, après avoir visité ses bons voisins , et surtout le pasteur Jacobsen , il reprit son train de vie accoutumé^ et en mangeant son modeste dîner , il ne regrettait point la bonne table de son ami le comte : •
Que rhabit vert , un peu moins neuf, fut épousseté avec soin, et remis dans la malle , d'où il ne sortira pas de sitôt.
Mes lecteurs savaient tout cela d'avance y dils ont dû s'apercevoir que j'aime mieux parlei* des sentimens et des opinions de mes interlocuteurs, que de leurs actions; les caractères une fois connus, on peut aisément supposer les actions qtii en
l4^ BMMERICH^
sont la suite y tant qu'il n'y a aucun changement dans les circonstances; et, s'il en arrive^ nous aurons soin d'en faire part. , ■ ' '
Cependant le petit Emmerich croissait , ainsi que l'attachement de sa mère adoptive ; elle devint bientpt audsi tendre^ et aussi Êiible q[u'une véritable mère. Père Emmericli aimait au^si l'enfant à sa inanière , qui différait un peu de celle de sa femme , et qui produisait quelquefois, non pas des disputes, il n'y en avait jamais dans ce ménage, non pas même des altercations; mais des entretiens où chacun défendait, aussi ' bien qu'il le pouvait , son opinion.
Par exemple, dès que l'enfant eut passé six mois , père Emmerich déclara qu'il était temps de s'occuper de son éducation : il avait là-^dessus un système qu'il soutenait avec la
COURS DE MORALE. l43
chaleur qu'A mettait à tout j Féducation <1W enfant ^ disait-il ^ doit commencer au mom^ent où il a de la connaissance ^ et peut distinguer les objets ; il croyait qiue la plupart des mauvaises habitudes^ des défauts^ et même defil yices , ont leur source dans la première année de la vie y et dans la négligence qu'on apporte à les corriger; il disait qu'ai4rdessous de deux ans ^ une petite dose de yerge appliquée de temps en temps ^ était un remède salutaire.
Ce système n'e^t plus à la mode depuis qu'on élève des Ëmiles;. ce n'est pas non plus celui des bonnes ,^ des nourrices , et de la sensible Marie, à qui les larmes venaient aux yeux dès que son mari parlait seulement de fouetter le petit Emmerich, Lorsqu'il donnait des signes d'impa* tience, de colère, ou d'opiniâtreté ,
i44 EMHERICH^
Marie assurait alors que les ciis l'enfant étaient causés par quelque douleurs accidentelles; m.a.is pèreh merich répondait qu'en, obseryavec soin un enfant de cinq ou si\ mois y il est très-facile de distinguer les cris de douleur de ceux de mutinerie, d'opiniâtreté ou d'exigence; à cet âge un enfant sait déjà ordonner en maître despotique à sa mère et à sa bonne, de s^occuper de lui et de ses petites fantaisies, et elles obéissent en esclaves soumises; elles payent cher dans la suite cette obéissance. Lorsqu'elles veulent l'exiger à leur tour au bout de quelques années , elles trouvent une résistence dont elles ont tort de se plaindre , puisqu'elles en sont la cause, par leur aveugle complaisance dans les premiers temps de la vie de leurs enfans.
L'opiniâtreté est, après Fégoïsme, le défaut qui se développe le premier dbez les enfaiïs , et dont les suites sont les plus fatales ^ si l'on ne prend pas soin de l'extirper dès sa naissance. Chez les hommes, l'opi-* niatreté unie à la force , produit la tyrannie , l'injustice , ia violence ; et , chei les femmes > unie h. la faiblesse^ elle. est peut-être encore ^lus dangereuse ; elle les entraine dans une mauvaise route, qu'elles ne veulent plus qiiitter. Que de fusj.lieurs oh éviterait, «r on détruisait j ou si du moins on combattait- ce défaut dès qu'il vient a paraître ! Mais les instituteurs 3 et même la plupart dés pères , croient se dégrader en s'oecupant d'un enfant lle six mois* Et les institutrices , en existe -t- il ?
Quelle est la mère , la gouvernante , ou la bonne ; ^i pourra prendre
X46 EMMEn^ICST^
sur elle d'a\igmenter ua woiQ9:ent les jpleura d'u;^ enfaix^ par une légère çorrectian ^ au lieu de les faire cesser ^ en faisant à l'instaiU mêm^e ce que ses pleurs àejmjmdenpl JSfin , repondait Marie ^ iu>U; j^ l'ayoue, ce ne sera pas vxoif je jxe me résoudrai jamais à ichatier u^ enfai^t qui n'a ^oint de raison , qui ne sait pas ce fjfli est juste pif. injuste ^ ni jpp^rqaoi ^n Je cîtâtie.
-T- Em. Les premières fois peut- 4tre il ne le coiQiprendra pas j mai$, ^uand il furja été fouetté cinq ou dif. fpis pour la même c^ose ^ sois 3Ûre qu'U saut]^ ^o]rt biien joindre fie$ deux idées ^ et nç plus £s^ire ce qui est Jtpujp^rs s\fîn d^ni^g dpuleur; Hnstinct s^pï le cpnduir^ lA,. Qusii^t /aux notions du juste et de l'injuste , ffi que tu dis est très-yrai; m^is c'est préci^éiv^nt là-4e$^us ^^. ip fcpdjs
COVJiS DE MORALE. l^J
mon système. Dîs*moi^ Marie ^ saiMu bien positivement toi-même ce qui est juste ou injuste ; as-tu là*de$sus des idées bien claires ^biez^positires; es-tu sûre de ne jamais te tromper?
Marie bésitait à répondre.
Point de réponse à présent^ Marie ^ ^e te donne du temps pour y réftécbir, un an si tu Teux; et lie «sois pas humiliée de ma question^ je là ferais à tous les hommes, même aux juges et aux avocats 9 dont le métier est de le savoir ; et tous , s'ils met-* taient la main sur la comcience , seraient aussi embarrassés'que toi ame répondra ^ ^tant la ligue qui sefpare le juste de l'injuste eslMifficUe à saisir. Si . donc tu veuift attendre pour corriger ton entant , qu'il soit bien convaincu que le châtiment est juste , tu vois que tu attendras îongr
temps; : : ' ;
l48 EMMERIcrf,
-*. Marie, Mais au moins faut-il attendre qu'il ait de la raison , et qu'il comprenne pourquoi on I« punit , qu^nd même il le croirait injuste..
: — Emmër. Eh , pourquoi faut-il attendre ? Tu dis que ton enfant n'a point «de raison encore , et iqu'elle se développera -; cela ^st vrai , et vient encore à l'appui de mon sysr* têine. Puisqua^tout crcHt et se développe, les défauts, les vices, les mauvaises habitudes," ont donc aussi leur* croissance et leur développemenft , qui nuit souvent même à celui de la raison j pourquoi donc attendi:*e qu'ils aybnt fait dés progrès , et qu'il faille user de force pour les détruire. Je supposé même que l'enfaM emploie à cela sa raison nais-^ sani;le , et si faible encore; n^est-ce pas au moins du temps perdu, et
COUKS DE MOKALS. ï4g
he vaut-il pas mieux qu'il remploie à acquérir des connaissances* et des Tertus , qu'à se corriger des défauts que la raison plus forte de son pèi'e et de sa mère auraient pu .si aisér ménl détruire dans leur germé.
— Màr. Tout ce qui te plaira ; ne sais-je pas d'avance que tu me prouveras tout ce que tu voudras me prouver} je ne puis pas te répondre ; mais je sens là (dit-eUe en touchant son cœur) qu'il est cruel et barbai'e de faire souffrip uii petit être aussi faible^ et que je n'en aurai pas- le courage.
— Em. Il faudrait encore dé6nir ce qu'on entend par cruauté; moi ^ je Bâe trouve au contraire compatissant / lorsque y par quelques cbâtimens ^ à six ^ huit ou dix mois ; j'épargne à mon enfant , dans la suite de sa vie ^ les peines ^ les
.25o SM1IEÀICH>
désagremens , les maladies ^ les md(heursde toute espèce^quisontla suite nécessaire des défauts qu^on néglige de corriger. Dis-moi , Marie y est-ce •que jamais la douleur ne t'a tenu lieu de raison ? Marie ne répondit point ^ eUe^ se prk la tête ^ et ^ après un moment de silence y elle sortit de la cliambre en jetant un regard plein de tendresse sur «on époux.
Envmerich rit : c'était la H^anière de sa femme , quand eUe. était con- Taincue ^ et qu'elle ne voulait pas ea convenir- Marie était bonne ^ douce , elle aimait la vérité^ elle honorait la rai^ son, elle eédait vc^ontiers à la persuasion /quoiqu'elle ne Toulut pas toujours convenir qu'elle fàt persuadée^ elle comprenait si facilement^ qu'il suffisait quelquefois d'un mot pour lui indiquer ce qu'il y avait à fair« ^
^oîqu'elle ne le fit ps» totijoui^s^r Enfin , qtrdiqité Marie fât bieli gûi"^ ^e son £Ê^Eurt entendait mieux qu'elle la scieâeé àe l'éducatiou , elle n'en isi^ait pm inôins à^sd guise ^ et sûu*-^ Tent elkf gâtait eu une- miiiute y par wae i^xD^ajssion i&al énieiiéue ^ Tod^ Trage qui avait coûté plusieurs mois de peine à ^è;. Emmerich.
Lorsque renfaûtcfemandait à Marie quelque chose qu'elle ne croyait pas deroirlui accorder^ elle le refusait d'abord avec assez de fermeté j l'en* faut pleurait^ elle le laissait pleurer j courent alors elle punissait l'enfant^ non parce qu'il l'avait mérité , mais parce qu'il avait eicité sa cblére , et c'est une faute qu'un bon institU'»
teur doit toujotu^s évitée; f enfant redoublait ses cris^ alors Venait la faiblesse^ la compassion^ et le mou'vement de regret d'jme belle ame ^
î52 EMIfEAICfi^
de Vêtre laisse aller : à '^ la €olère.
il Allons, tai&-toi^ calme-toi, mon » pauvre petit j si' tu te tais, je te > donnerai ce que . tu teux ; ta ^l'auras, te di^je^adais ne pleure 7> plu^, tais--toi, avant que toH père 7> vienne, il te mettrait sûrement D en prison . »
Cette niéthode a indubitablement Teffet d'inspirer à l'enfant une crainte déplacée de son père , et en mêmie^ temps peu de con$^idératk)h pour sa mère ; il s'accoutume à voir Fun conune un maître injuste et sévère , et à se rendre maître de l'autre par ses cris. Telle est cependant la méthode suivie par 'la plupart des
aères.
Marie en avait agi ainsi avec ses
propres enfans , et elle aurait sans
doute fait de même avec le petit
^ Emmerich ^ qu'elle aimait tout
COURS DE MO&ALE. i53
autant ; mais père Emmericli était moins occupé hors de .chez lui^ que lorsqu'il était bailli; il ne perdait pas long-temps d:e -vue son petit filleul f et j comme il connaissait sa femme mieux québeaucoup de maris ne con»
naissent la leur ^ il veillait avec soin à ce que sa tendresse ou sa faiblesse ne nuisissent pas trop àFéducation de son filsadoptif. Père £mmericb s'était attaché surtout à cette partie ^ il ayait fait là dessus des observations justes et profondes , et j'en tiens une de lui que je veux communiquer aux jnkvei qui liront cet ouvrage.
« Les sens^ disait- il ^ ne se déve- I) loppent point au^oment de la naisr> » sance , ils ne se développent pas D même tous ensemble^ mais les uns » apcès les autres ; le premier qui }> se développe > est la;iFue; ensuite 1) l'ouiejchfsz quelques enfans^ le I. 7..
t54 EHMERICH^ i
» sens du toucher les précède; iis i » paraissent éprouyer du bien-être )) à l'approche d'une douce cha- i >> leur; ils souffrent lorsque quelque ?
n chose les blesse : le sens du goât n est pour l'ordinaire plus tardif; i VI on donne à- des enfans de cinq \ n javL six semaines , du sirop amer >» de chicorée j qu'ils aralént comme » leur lait. Le sens de l'odorat est .
» le dernier à paraître^ ayant six i> mois y et quelquefois plus tsurd , il 9> n'en est pa$ question; mais du )) moment qu'un en£s(int a pu dis* j) tinguer une odeur ^ il ne tarde » pas à donner aussi quelques signes i»« d'intelligence et de liaison; c'est >i aloi^ qu'il sourit Traiment de yi plaisir , qu'il témoigne déjà de 9) l'attachement; aux personnes^. qm n le soignent^ et c'est alors que son M éducation doit c^ommencer ; c'est
COUKS DE MORALE. t5S
>) alors qu'un instituteur habile doit
» tâclier de découvrir te germe nais-^
» sant des défauts qui tiennent à la n**
» ture humaine^ et cherchera à les
n étou£Per ; les plis qu'on laisse
i> ^prendre à l'étoffe , ne s'effacent
» jamais entièrement^ et c'est au
» moment où tant d'idées nouTelles
n entrent dans eetteame neuve ^ qu'il
i> faut tâcher , au moins ^ qu'elle^
» soient justes et vraies. »
Quel dommage , ajoutait père Em^-' merich^ qney dans le moment de là vie le plus intéressant ^ l'éducation des trois quarts des enfans soif abandonnée à des bonnes qui n'ont rien d'humain que la figure , qui ne savent rien sior la nature de l'homme y sinon qu'il doit manger et dormir^ et puis marcher et parler^ et qui croient avoir parfaitement rempli leur devoir , lorsque l'enfwt
yS6 BxiiERicH;
se tient sur ses àem pieùs, et balbille des mots qui n'ont aucun sens.
• C'est, en vain qu'on exhorterait les pères à se charger de surveiller ce moment; il faut être juste ^ la plupart li'en ont pas le temps. Ainsi y c'est à Tous^ tendres et sages mères, que je m'adresse y croyez -en l'expérience de père Emmerich; et, quoi qu'il en coûte à votre cœur ^ quand votre enfant sentira' avec l'air du plaisir la rose, ou le bouquet de violette qui paré vojtre sein , ne tardez pas à employer quelquefois avec ménagement la recette du/?ère jSmmerich.