‹ Emmerich, cours de morale mis en actionChapitre 9 sur 25 · LE PHILOSOPHE · texte numérisé non relu

LE PHILOSOPHE

Afin de ae pas trop prolonger U temps qu'il serait séparé de Marie ; Emmerich profita de son séjour chez le comte pour faire quelques excursions au village de QlehnitZ; «t refvoir ses anciens voisins. Il fo* reçu de tous avec amitié au premier ^moment; mais, comme il Pavait prévu, quelques vijiages s'alongêreni, lorsqu'il parla de l'argent qu'on lui àe^ Vait. Ces infortunés avaient tort; Hmmerich , fidèle à ^on système , ^'exigea rien de personne, reçut ce ^que $es débiteurs riches lui offrirent;

n'accepta rien des pauvres y et leur donna même encore quelques sc-^ cours j cependant , lorsqu'il était à son aise^ il avait obligé de sa bourse un si grand nombre de personnes > que^ sans ehagriner qui que ce soit^ ci même en faisai^t asses^ de bien ^

^ il rapporta de ses différentes tour^ neesàGlebnitz^ environ mille écus, qu'il 'fit passer à son ami Bornwald, et il revint chez îe comte avec la^ douce pensée de n'avoir fait couler aucune larme ^ d^ ne s'être attiré' aucune malédiction.

I Pendant sa petite absence , son noble ami s'était fort enilayé , €t n'avait cessé de cliercher les moyens de rapprocher de lui un* liomnae dont la société lui conve-*' nait si bien. Mon cher Emmerich, iui dit-il le soir même ^ vous n'ave£.

pas ouUié^ sans doute^ combien

iLous eûmes de regret de nous %é^ parer l'un- de l'autre^ il falut céder aux circonstances <:. à présent ^Ues sont plus riantes 9 nous nous sommes retrouvés»^ il ne faut plus nous se* parer; écnvez à. votre femme de Tenir vous joindre ^ et restez ici tous d^ux ayec moi sur le pied de mes ami».

£mmeriçli n'avait pas besoin ^ réflexion pour refuser ,ne^ .une pro>positio^ qui répugnsut autant à ses idées d'indépendance^ à ses plans pour l'avenir , aux goûts y aux ha* bitudes , au caractère de Marie^ à l'éduçatipn qu'il comptait donner à son pupille ; enfîn^ à l'arran^ment de tou^e sa Tie > présente et future.

U aimait sincèrement le ,comt.e ; mais il connaissait trop jle inonda pour ne pas savoir que l'aini subal^- *^»e d!un grand; seigneur.;, yiyap);

COURS DE VORÀIiE. IM

chez lui^ à sa table y passe . toujours

pour un flatteur , un complaisant ,

un parasite ; et rien ne répugnait

plus au sage Enimerich. Le comte;

ne lui faisait pas sentir ^ il est vrai ^

la différence de leur rang ; mais il

ne dépendait pas de lui de l'anéantir,

de la faire oublier -aux autres ^ et

de l'oublier lui'-même. £n virant

continuellement ensemble ^ on se

découvre mutuellement mille petits.

défauts dont on ne se doutait pas :

on n'est pas toujours du même avis ;

céder à celui du comte ^ sans être

convaincu 9 serait bassesse; y résister^

passerait pour insolence ; et le petit

Emmerich sur quel pied serait -il

élevé dans ce château ? Rebuté des

uns à cause de sa iXaissance ; gâté

peut-être des autres y s'il était beau

et gentil. Ah ! ce ù'étaitpas ce que.

son parrain voulait pour lui. U était I. 6

122 EMMEAICB^

do^c décidé au refus le plus positif; mais touché jusqu'aucfond de l'acie de l'amitié dû comte , il ne vpulait pas Ip blesser.

Non , mon cliver comte ^ mon digne et respectable aiAi y. puisque vous me permettez te titre ^ lui dit^il ayec sensibilité ^ non, JQ x^e puis accepter ce que vous, m'offrez si généreusement ;. je ne vous le cache pas, j'ai pris une telle habitude du travail y il est tellement nécessaire à ma santé et à celle, de ma femme ^ que nous mourrions bientôt tous les deux si nous en étionis privés. La Tie oisive et douce que nous passerions près de vous, ne peut plus nous convenir. Vous me direz peutêtre que dans une ^habitation aussi grande que la votre , on peut toujours tçouver à s'occuper; mais nous n'avons^ ni moi, ni Marie, les talens

ÇOUKS DE mOKk-Lt. ia3

d'intendant et de gouTernante de cMteau^ nous nous acquitterions mal de cet eni|doi ; et le seul titre de vos amis^ si tous sunpontiez. assez le préjugé pour nous le donner y nous laisserait dans une oisiveté insupportable. N'en parlons plus^ mon cher comte j comme votre fermier^ je pourrais encore être votre ami y mais vôtre ami seulement , je ne puis Fêtre que par le coeur ^ et dans l'éloignement.

Ëlibien! s'écria le comte, puisqu'il en est ainsi , soyez encore mon fermier, et toujours mon ami: le bail de ma grande ferme de Glebnitz finit au mois de mars, je vais le passer à votre nom; vous savez ce qu'elle peut rapporter , et qu'un fermier entendu peut fort bien y faire ses afFaiiCs.

Sans doute Ëmmericb le savait , il était convaincu .qtie dans une

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ferme qui rapportait huit à ' neuf mille florins par année , il serait bientôt aussi riche qu'il l'avait été; mais les richesses 'xi^ le tentaient plus , il leur préférait ■ mille fois le repos, la tranquillité et Tindépendance , et 41 était sûr que Marie pensait comme lui. Il ne fut donc pas plus tenté <l'a(ccepter cette offre que Tatitre ; tuais elle était encore plus difficile à Refuser 5 cependant il avait un motif de ^efus à alléguer, qui l'aurait seul décidé. Monseigneur, dit-il alors avec assez de fermeté,je me souviens trop bien du chagrin ' que j'éprouvai lorsque mon ,

lorsqu'on me chassa d'une ferme que J'avais lavant la vôtre, pour faire i^ même chagrin à ' votre fermier actuel. Quoi donc î il aurait eu cette ferme dans les mauvaises années où la guerre avait tout. abîmé, et je la

C0T7KS^ DE MOftlLE. loS

lai ôterais au moment oà il peut tout réparer. Non, M. le comte, cette action là n^est ni dans mes princif^es ,^m dans les vôtres.

-^ Lb comte. Singulier homme l èh bien, je lève cette objection ; j'ai une autre ferme , plus lucrative et plus éloignée, et je la donne en échange au fS^mier de Glehnitz. Je veux ' absolument avoir mon ami dans xtion' voisinage. A; présent^ qu'avez-vous à dire ? '

— £m. Que je ne «suis plus çn^état de faire une si forte entreprise ; quand je pris cette ferme , j'avais mon patrimoine pour les avances , et pour payer l'entrée : à : présent , M. le comte ,, je n'ai pas «de quoi en payer lé quart, et je né puis pas même vous fournir une caution.

— * Le comte , en rianL Eh bien , moi je vous en fournirai une^ c'est

moi f mon clier Emmericb ^ qui serai "votre caution j ^e plus ^ je tous laisse le maître des conditions du bail; TOUS me donnerez ce que t#jlis jugerez pouvoir me donner , je m'en rapporte à vous; tous les ttoh ans le bail sent renouvdié ou cbangé^ suivant l'état où 1* ferme se trouvera; je serai de moitié dans toutes les pertes de grêle y de guerre y de maladie de bétail ; enfin ^ mon cber , pourvu que vous soyez là près de inoi y je serai oontent dé tout. .

Plus le comte augmentait les avantages de la ferme , moins £mjQierich se souciait d'y entrer ; il voyait trop bien qu'avec des conditions^ 9ussi désa van tagejQLses^ pour le comte ^ il rentrait dans la dépendance presque autant que s'il'feût babitéle château; reprendre la ferme sur le même pied où il l'avait eue^

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c'était courir les mêmes risques , la chose même était impossible puisqu'il ii^ayait pas les fonds nécessaires : accepter ce que le comte lui offrait^ c'était manquer à la délicatesse , abu-* ser d'im moment de ferveur d'amiti^ dont son protecteur pourrait ensuite se repentir. Emmericb aimait le comte ^ parce qu'il en élait aime^ parce qu^il le croyait bon et sensible ; mais il ne le coïmaissait encore que comme un maître^ il était possible que dans une relation tout à fait « contraire y il ne fût plus le même.

Il ne pouTait reconnaître ces obli-* gâtions que par sa société ; mais étaitr-il sûr qu'elle plairait toujours au comte , et que la ferme ne souf^ frirait pas des fréquentes visites au bhâteaù? Et lui-même il allait donc se priver de la société journalière de son savant ami Jacobseu; qui lui

Ij8 EMIIE&ICH,

convenait à tous égards^ qui était son égal^ avec qui il pouvait penser, parler ^ disputer même sur tous les sujets^dont ilétaitsûr de n'être jamais séparé que par les événemens ordinaires de la vie : au lieu que dans le fait tout le I séparait du comte, excepté la volonté actuelle de celui* ci^ volonté qui pouvait changer d'un moment à l'autre. Il comparait cette vie simple y occupée , indépendante dont il nç devait compte à personne .lët qui le rendait si heureux , avec celle d'un riche fermier, avec toute sa responsabilité : ah ! pensait* il, combien je préfère le petit champqui m'appartietit ^ et ^e je laboure moi' même avec ities deux vaches, a la terre, immense qui ne m'appartient pas, et que je ferais labourer par des valets qu'il me faudrait sur^ veiller.

COVKS DE MCJ^RALB. lag

Non, mon cher comte, dit - il .

tout à con|) y non , laissons les choses comme elles' sont , cela vaut mieux et pour l'un et pour l'autre j conservez-moi votre amitié , quel que soit mon sort , elle est nécessaire à mon bonheur, aussi nécessaire que mon état de pàjsan* dans, lekjuel }e tcux rester. '^ ' '

Nous '-savons positivement que dans tout le cours de sa vie , il ne s'est pas repenti un instant de cette résolution. Lorsqu'il eut passé quinze fours avec le comte y it ôé trouvas!

fatigué des longs dîners à <trais services, de Fétïquette et du cérémonial des ^ens de la maison, ou de ceux qui s'y rendaient chaque jour, et surtout de 'son oisiveté y qu'il eut une véritahl^ impaftience de re^ trouver i0es bons^ et simples voisins, son excellente ^femfae, sfm plat de

ï30 EMMERIC»,

choux ou de pontmes de terre et

àes occupations ; mais lorsqu'il parla

de partir , le comte le supplia s[i ios*

t^mment de lui donner encore tme

•emaine^ qu'il mç put s'y refuser;

4lle fut employée de la part du comte

à renouyeller ses propositions , à

|>resset Emmerich d'accepter Tune

6u l'autre^ et de la part d'Emmench

à donner de son refus les raisons qu'i ^

pouvait alléguer sans blesser le comte.

' Qu'est-ce que vous feriez de moi>

lui dit-il un jpur, tous de^ez vous

apercevoir que l'habitude de vivre

avec leS' simples enfans de la nature,

m'a complettement oté ce que vous

appelez savoir vivre et politesse^

choses absolument nécessaires dans

le monde ; non^^seulessent je ne sais

plus spbC Mrvir des expressions dV

sage p maià je iie les comprends pltti*

Je vous jure que lorsque je suis

COtRS DE MOJIAIÈ* ï3l

revenu ici ^ )'ai eu toutes les peines possibles à ne pas rire des courbettes qu'il m'a faHu faire et recevoir^ et de cette phrase générale , monsieur le bailli , ayez donc la bonté de vous asseoir ; prenez la peine de vous placer là, etc. etc. En vérité j'étais tenté de leur dire qu'il nV avait Wni bonté, ni peine. Dans mon village y mon ober comte , on s'assied lorsqu'on est fatigué d'être debout, sans attendre qu'on vous lé demiande comme une grâce. Il en est ainsi de hien d'autres usages reçus dans le monde poli , auquel je suis devenu si étranger qu'ils me paraissent presque ridicules^ — Le comte. Mais mon eher bailli, vousm'étonnez, comment un homme aussi excellent que vous , et qui sait si bien obliger, tout le monde, trouve-t-il quelque chose de ridi* cule, ou d'ennuyeux à ces expressions»

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polies qui marquent de la bienveillance. Je n'ose voii* avouer que je trouve là de l'exagération.

— - Em. Et pourquoi n'osez-vous pas le dire si vous le pensez. Vous voyez que la politesse conduit facilement à la fausseté^ et c'est pour celaqiie Je ne Faime pas. Combien de fois dans le monde on reçoit avec les expressions de plaisir et d'estime^ V quelqu'un qu*on voudrait voir bien loin^ et qu'on n'aimè ni n'estime.

Héduisez à leur juste valeur cbaque expression polie, et vous verrez qu'il y en a peu qui ne contienne au moins un mensonge. Vous dites à quelqu'un qui entre chez vous, charmé , monsieur, d'avoir l'honneur de vous voir, et dans le vrai vous n'êtes ni charmé y ni honoré de sa visite. Combien souvent on accixeille, on flatte une perso^^e, sur, qui l'on

GOUas DB MORALE. x33

tombq dès qu'elle est sortie, et dopt on dit tout le mai qu'on sait, et qu'on ne sait pas; vous me direz qu'on n'attache aucune valeur à ces expressions d'usage ; tant pis > si l'on s'accoutume à n'en point mettre aux mots d'estime y d'honneur y auxesjcpres^ sions d amitié y sur quoi peut -on compter , comment démêler le sentiment vrai, du sentiment de con* vention et d'usage ? Au village nous nous disoQS en face nos torts réci* proques , et lorsque notre voisin ne nous en reproche aucun, vous pouvez être sûr au moins qu'il ne vous en trouve pas, et compter «sur la sincérité de la bienveillance qu'il vous témoigne ; lorsqu'il aime , lorsqu'il estime, il s^t aussi être poli à sa manière, - et. c'est .alors la politesse du cœur. Il me semble qu'il y a la même différen.ce eçtre

auriez encore été siiL ans sans m'en donner, je n'y aurais pas touché.; j'accepte d'être encore votre débiteur pour les arrérages, mais cependant je les payerai une fois.

— Em. a mes héritiers $î vous le ^voulez, mais je vous .conjure de les garder jusqu'à ma mort.

— Le comte. J'aime à espérer qu'avant ce temps là nous, nous réuxiirons, mon cher Ëmmerich, peutêtre réfléchirez - vous encore sur la

.ferme de Glehijiitz. Je voudrais être prince , je vous ferais mon premier ministre au lieu de mon fermier* mais perut74t*'^ ,avec votre philosophie n'accepteriez-vous .pas mieux.

Je m^ sépPi'e d.6 -VOUS ,avec regret, mon ami , ,^ous êtes le seul homme qui m'ait {jswai$ dit la védté^ qud trç^Q;;,vpu? serii^pouru^sauveraml -r^in^.G^ bien aaaez <pevou5

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soyez comte pour .>qu'on ne vous la dise pas^ et tous portez la peine de ce titre; qui sait «i moi- même ^ vivant tous les jours avec vous et sous votre protection, je ne dévierais pas enfin de mes principes ,■ tantôt la crainte de vous faire de . la peine , quelquefois celle de perdre quelque chose de votre amitié et de trouver le comte à la place de mon ami. Croyez qu'il est aussi difficile aux gi^ands d'entendre la vérité qu'aux petits d'oser la dire; dans ce moment un léger nuage sur votre front me prouve que je suis peutêtre trop vrai. Du moins voyez aussi la vérité de mon attachement , cker comte , excellent homme ^ oui je vous chéris autant que si vous étiez mon égal ; mon cœur se serre douloureusemen^-^en ¥Ous disant adieu ^ et cette larme

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Le comte lais^nt de côté dans ce moment d'attendrisêement et son titre et les convenances^ le comte seulement homme sensible et yéritable ami , se jeta en pleurant ^ dans les bras d'Emmerich ^ le serra contre son cœur^ où sa véritable noblesse était bien mieux écrite que sur ses vieux parchemins. Emme'rich lui rendit son embrassement^ kurs larmes se mêlèrent ainsi ^e leurs assurances mutuelles d'une éternelle amitié.

Ah ! père Emmerich , pourquoi âviez-voùs dans ce' moment votre habit de drap Vert avec la petite tresse en or? Tout modeste qu'il était ^ il restait une espèce de doute sur votre état. Si au lieu de cet habit vous aviez eu votre longue veste de bure grise, et vos '^êtres de toile , ce marnent aurait été l'un des

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plus intéressans de ce livre, celui que j'aurais voulu graver au frontispice :

un comte serrant contre les cordons et les étoiles qui décorent sa poitrine, up simple paysan dans son costume àe laboureur; le laboureur embrassant |t son tour le comte. — Ah ! père Emmericb, votre babit a gâté ce moment : un comte est toujours comte , même en robe de chambre ; mais tm paysan en babit galonné , n'est plus un paysan.

Ils convinrent d'entretenir désor^ mais une correspondance par le moyen du ministre Jacobsen , et ils se séparent les yeux humides et le cœur sen'é.

l4o Z^H^^lOM,

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