‹ Emmerich, cours de morale mis en actionChapitre 8 sur 25 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

LE yOTJLGË.

Au milieu de Fautomne , Marie ouvrit un soir un coffre auquel l'on n'avait pa» touché depuis le départ du " bourg : elle en tira un habit de drap vert , bordé d'une tresàe en or; un chapeau de castor^ quelques chemises de toile fine y des bas de soie \ enfin un équipage complet de gentilhomme de campagne^ restes de leur prospérité passée, Emmerich était habitué à un costume plus simple et plus commode , au premier moment il se trouva trèsgêné dans ses riches rêtemens ; il

COtîKS 0É AOlCALfi. I03r

regrettai! son large surtout de laine grise , ses guêtres ^ son bon«« net de coton. « Ah I dit -il à » Marie ^ ce n'est pas l'habit qui » fait rhomme^ \e me sen^ plus » digne de ce titre , plus vraiment n homme sous ma veste de labou--' » reurj qu'il me tarde de la.reï> prendre ^ et de me retrouver «ici!»

Prends ' courage , lui dit - elle , -quelques semaines seront bientôt passées.

A nrinmt il embrassa son epouseï et son petit Emmerich y et s'ache- ;mma à pied jusqu'il une petite ville , environ à dix milles d'Hel** lerzen ^ ou il se mit dans une diligence , qui le conduisit heureusement à Berlin. Là vivait le meilleur ami qu'il eût dans cette contrée^ M. Bornwald^ riche et honnête

)04 SMMÊKICII,

négocialit; il lui avait confié imf tomme de miUe florins; ainsi il pou- Tait commencer par lui son épreuve.

Il entra chez lui avec émotion , et fut reçu avec toute la cordialité et l'amitié qu^on lui témoignait autre-^ fois.

Soyez le bien venu , cher bailli , lui dit l'honnête négociant; combien votre silence m'a inquiétéj vos fonds ont augmenté^ et Dieu soit béni^ je suis en état de vous les rendre avec tous les intérêts accumulés* La guerre m'avait fait un peu de tort; mais tout est réparé^ et mon commerce va très-bien; je ne vous demande que huit jours pour faire rentrer votre argent , et vaus le trouverez tout prêt.

Non-seulement huit jours-, cher fiornwald , mais huit ans et plus si vous voulez me le garder; je ne

.COURS DÉ MaHiÀLE. l65

tous le demande pas à présent ^ mais je vous prie de vous charger encore de ces cent ducats^ qui ne m'appartiennent pas; ils sont k un pupille que Dieu m'a envoyé , et vous jugez combien il m'importe de les placer sûrement ; je ne puis mieux le»

confier qu'à vous ; je vous prie seulement d^arrangei* les choses de manière que dans tous fes temp9 on puisse retirer cette somme ^ en vous avertissant sa mois d'avance.

D'ailleurs, cher Bornwald, à Favenir vous serez m^on homme d'affaires ; c'est vous que Je charge de veiller aux petits intérêts que j'ai dans ce pays.

L'ami Bornvvald consentit à tout y et lui donna sa reconnaissance de$ sommes qu'il avait entre les mains.

PèreEiîimerich(ou plutôtM.le bailK Emmeridi; comme onl'i^pelaitaSors)

fut très*satisfait du commencement de son voyage j ses deux buts principaux étaient remplis; il avait retrouyé un ami probe et sincère , et

^ la fortune de son fils adoptif était bien placée.

Le bailli Emmerich s'achemina ensuite vers le château du comte ^ il y fut reçu avec autant de tendresse que chez Bornwal4; rien ^e fut plus touchant que la )oie de ce bon seigneur en voyant son fermier^

' haillL Celle d'Emmerich fut un peu troublée ^ en s'apercevant que la fortune du comte n'était pas en bien meilleur état qu'il ne l'avait laissée. Tous les paysans se ressentaient encore , ainsi que Icfur seigneur^ des désastres de la guerre* Emmerich put voir la vérité de cette remfirque ^ que ces deux classes de la spçiété^ les seignçurs et

les paysans , oïit lieaucoup plus de peine à relever leur fortune après pne guerre , que les classes miw toyennes ; les marchands et les bourgeois des villes en souffrent moins^ et se retrouvent bientôt dans le même état qu'auparavant ^ tandis que les paysans et leurs seigneurs éprouvent <pieIquefois des pertes irréparables (i). Les récoltes pillées^ les campagnes ravagées y les maisons incendiées ^ sont pi*e$que les moindres des maux que la guerre entraine «près elle. Les villages se dépeuplent , soit par les réquisitions^ soit par les émigrations. A la paix , les sol* da^ qui n'ont pas été tués ou faits

(f) On n/a aisarë «fue les seigneurs et le»

.f»jfaB6 sazont » an comuMoctaidiit de la gnerr*

de sept ansy se rcJsentaiejitjeBcore de* maux qne

leur ayait fait la guerre de txeat* aos* Quelle

]ef on poux les tois T '

I08 EMMERICK,

prisonniei^s ^ reviennexit , les rnift esiropiés , les autres ayant perdu le goût et l'babitude du travail de la terre ^ et tous corrompus plus on moins^ Ils ne peuvent plus payer à leur seigneur les droits et les rede*vances. Celui-ci > forcé cependant de tenir un état conforme à sou

' rang , emprunte à un intérêt expr-.

bitan; le mal s'accroît au lieu de diminuer^ et il faut un siècle dé

^ paix pour qu'il soit réparé.

Après les premiers instans donnés au plaisir de se retrouver^ le comte lit des reproches à son bailli' d'avoir été si long-temps sans donnée de ses nouvelles. J'ai pensé à vous toua les jours^ lui dit*il^ et je craignais que ce silence ne fût de mauvais augure. Mais enfin^ mon cherËmme^ ricb^iïomment vont vos affaires ?

— £m . J'ai eu bien de la peine aa

dOXTRS DS MORALE. Iô{)

eômmencement j mais y à force de travail ^ je me suis fait im sort que je trouve heureux.

— Le COMTE. Tant mieux , mou àmi; vous êtes donc dans Taisanee?

— ' Em. Oui, pour moi, parce que* je ne désire rien ; peut - être trouveriez-voùs que je suis pauvre , tout est affaire de comparaison ; je n^ai plm sur ma table du poisson, dttgîbier^ des pâtisseries ^rarement même de la viande y mais j'ai des chouic ^ des navetsr, des carottes , d'excellentes pommes de terre ^ du pain saTcmreux de seigle et de froment; tout cela est d'autant meilleur que fitous l'avons cultivé nous-mêmes.

Vous voyez donc que sur cet article là j'aurais tort de me plaindre. Dieu né doit à rkomme qufe de l'eau et des racines ^ et combien d'autre^ choses n'ai -je |>a$ encore ! lïoxxi

I[0 E'MMERICK,

avons deux vaches qui labourent notre ctamp^etnpus donnent encore le lait du déjeûner et du goûter.

— Le COMTÉ. Que «TOUS êtes heureux^ mon cher bailli y d'avoir pu voua^ accoi^tumer aux privations ; je n'ose pas vous dire combien celle de quelques laquais inutiles^ de l'un de mes équipages de chasse ^ et de quelques autres niaiserie^ de ce genre m'ont eoûté \ j'ai voulu faire aussi des réformes à ma uble , mais si je n'y vois pas l^s mets accoutumés^ je n'ai point d'appétit.

— Em. C'est tQut.siraple , Monsei* Çneur, vous avez unç trop longue . habitude de votre état; pour moi , iik et petit-fîls de paysan ^ aisés it est vrai , mais enfin paysans ^ )'ai prW de bonne heure le goût de l'agri* culture j je ne travaillais pas moir* même parce quç je n'en avais pa»

besoin ^mais je faisais trayailler sous mes yeux ^ et sopvent cela n'allait pas aussi bien. Je trouve que depuis que je travaille moi-même , je suis bien plus indépendant , et c'est aussi ma recette pour cet appétit qui vou»

manqua ^.qu^i excellent goût je trouve au plat de haricots aprêtés par ma chère Marie , et que je mange à côté d'elle.

— Le COMTE. Je conçois cela , mon cher bailli^ mais je répète encore que vous êtes hexireux d'avoir pu vous faire à cette vie; moi je ne le pourrais pas^ je ne le saurais pas quand même j'y serais forcé. Je ne sais rien , mon cher bailli^ on ne m'a rien appris- qu'à- lire , à' écrire, et à courre )e ,eerf. Je ne pourrais pas me tireir d'a|&ire si le malheur me mettait comme vov^ ; dans la classe inférieure de la société.

— Em. Je vous arrête ici , Mon^ seigneur, je suis il est vrai dans la classe la ^hi^paui^re et la plus oc-»

cupée; mais je suis loin de me croire dans Isiplus basse, bien au contraire^ je crois même avoir monté d'un cran depuis que je ne suis plus le fermier d'une grande terre qui n'était pas àf taoi, et que je cultive mLoi-même mon petit domaine. Si l'on classait les hommes diaprés leur utilité, le laboureur serait peut-être au premier j^ang ; otez d'un état léfs paysans et les laboureurs , de quoi vivrotat \ei seigneurs, les magistrats, les conquérans , les rois ? Tous les rouages d'une montre , le plus grand coioam^s le plus petit ,. s'arrêtent quand le ressort est cassé. Mais je vais plus' loin encore, et je vous soutiendrai que cet état ( qui peut-être est h vraie destination de l'homme)*, est

COUKS DJÊ MÔKALII?. I fS

celtii qui rend le plus indépendrmt ^ et qui par conséquent est le moins «ervile ; un laboureur lie dépend que de lui seul et de son travail, il est sûr d'être demain ce qu'il est aujourd'hui ; tant qu'il se conduit bien et qu'il obéit aux lois , il ne dépend de personne de lui ôter son état; et combien de ministres ont été disgraciés par nn seul caprice de leur maître , sans même qu'il y ait eu de leur faute^

Vous avez raison , répondit le comte en rougissant y bien raison f et il détourna la conversation. Sans le savoir, Emmerich avait touché la corde sensible. Le père du comte qui était premier ministre , avaitété disgracié , parce qu'en jouant à l'hombre avec la maîtresse du prince', il avait gagné un sans -prendre en première main , lorsqu'elle en avart un

en arrière avec six matadors : il avait depuis lors toujours Teeu dans ses ^ terres; et son fils était pénétré des réflexions d'Emmerich.

il lui demanda alors pour , parler d'autre chbsç ^ dans quelle province il s'était fixé ^ et cette question amena une autre dissertation sur le sort des paysans dans les différentes provinces. Dans la terre du comte ils étaient tout à fait 'sous le régime de la féodalité^ et presque serf^; le seigneur pouvait di^o^er d'eux pour de^ corvéïes de tottte espèce j la plupart des maisons lui appartenaient^ et il avait une quantité de droits honorifiques , qui , sous un maître moins bon que le comte actuel , pouvaient leur être fort onéreux. Au contraire , dans le pays quEmmerich habitait , le paysan n'était obligé qu'à payer quelques

COURS DE MOHALE^. !l5

légères redevances^ à donner la dîme dé sa récolte au ministre ^ et à ôter , son chapeau au seigneur quand il le rencontrait. En temps de guerre ^ ils devaient sans doute aider à dé-»

fendre leur patrie et leur propriété; TBiahy dans ce cas là même , Ëmmerich^ comme étranger ^ «n aurait été * dispensé.

Ainsi j mon cher bailli ^ lui dit le comte avec affection^ je voi^ que vous avez pris le bon parti ^ et que , grâce à votre philosophie ^ vous êtea parfaitement heureux»

Emmerich soupira. Ah f M. le comte y lui dit-il , le bonheur parfait n'est pas sur cette terre, et cette philosophie dont vous tne parlez^ a été cruellement mise en défaut, lorsque le ciel m'a enlevé mes cinq ènfans. Mais je suis homme , sujet aux malheurs de l'humanité*, et

Ïf6 %MMEIlICll^

persuadé que Dieu ne veut rîefl que pQur notre plus grand bien ; ainâ j^e me suis souûiis à sa volonté^ mais ïton pas sans peine. Il m'a conservé tna femtne , ma chère et bonne Marié ^ que j^aimcf comme la meil^ leure des amies , et qui se ti'ouve heureuse et bien parlent où elle est avec moi. J'ai encore un petit pupille j qui est pou^ inoi un objet d'intérêt. Je vais apprendre à ma femme la bonne nouvelle que mon ami Bornv^ald ( de Berlin ) , nous fera passer toutes les années quarante florins ; avec ce petit revenu assuré et mon travail journalier, il ne doit rien me manquer, et c'est i&a faute ^ si je ne me trouve pas heureux.

Le comte conjura Emmerich de passer quelques jours avec lui^ et il y consentit; malgré 'la distance de

COURS iXE HORAIiE. ÏXJ

leur rang dans la société , ils étaient:

rapprochés par le coôur et par une estime et une amitié mutuelles. Em*^ merich a souvent 4it ^ ^^ femme que le séjour, qu'il fit chez ce digne ami y fut le temps le plus heureui:

ie son voyage^

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