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LE TONUS DANS LES ÉMOTIONS QUALIFIÉES

Avant d'étudier le tonus dans chacune des émotions qualifiées, rappelons la distinction préliminaire de DUMAS entre excitation et dépression, l’excitation se traduisant par un « passage du moins au plus », richesse et rapidité des opérations mentales, et dans le domaine physique accélération cardiaque et respiratoire, hypersécrétions, augmentation des manifestations motrices et du tonus musculaire; la dépression produit « un passage du plus au moins », les phénomènes inverses d’inhibition et d'arrêt prédominent au contraire. La mimique et l’attitude du sujet extériorisent les oscillations du tonus; dans l’hypotonus, selon DUMAS, il y a effacement des joues, chute de la

mâchoire inférieure, élargissement de la fente palpébrale en cas de paralysie de l’orbiculaire ou diminution s’il y a paralysie des releveurs, chute de la tête en avant, incurvation du dos, chute des bras, difficulté à maintenir la station debout et à se mouvoir, sensation de lourdeur et sentiment de dépression. Au moment de l’hypertonus, au contraire, les joues sont arrondies, la mâchoire inférieure remonte, les yeux brillent par compression de l’orbiculaire, la tête est relevée, le dos redressé, l’individu éprouve un sentiment de bien-être, de légèreté et de force.

La séparation simple entre émotions sthéniques et asthéniques est ancienne, les premières seraient caractérisées uniquement par des phénomènes d’excitation, les secondes par des phénomènes dépressifs ; FÉRÉ reconnaît cette discrimination; la joie et la colère, émotions sthéniques s’accompagnent, dit-il, d’une tension générale des muscles, les émotions asthéniques, la déception, par exemple, d’un relâchement musculaire. WUNDT admet une classification identique.

LANGE a étudié les émotions en insistant d’une part sur les modifications vaso-motrices, d’autre part sur la variation d’intensité de l’innervation des muscles lisses, striés, vaso-moteurs; cette variation suffirait à différencier les effets physiologiques de chaque émation, la colère serait une exagération des réactions de la joie. DARWIN divise également les émotions en excitantes et déprimantes; DUMAS a souligné combien cette distinction schématique s’écarte de la réalité des faits et, d’ailleurs, les auteurs qui l’ont précédé ont apporté des correctifs à leur conception : « suivant leur intensité qui est beaucoup plus en rapport avec la constitution du sujet qu'avec la qualité et la quantité de l’excitant, les émotions peuvent déterminer des effets inverses » dit FÉRÉ; WUNDT remarque que, si les modifications positives ou négatives de l’innervation sont particulièrement fortes et se font sentir sur une grande étendue il n’est plus possible de percevoir la qualité de l'émotion.

DARWIN a noté aussi qu'il existe pour une même émotion des manifestations, tantôt de dépression, tantôt d’excitation. Mais DumMaAs a affirmé avec précision l’existence pour chaque émotion de deux formes, l’une active, l’autre passive qu’il a

étudiées isolément; suivant les individus et les moments, l’une de ces formes peut se produire. Il semble bien, en effet, que des phénomènes physiologiquement opposés puissent résulter d’une même émotion. C’est pourquoi nous nous conformerons au plan descriptif suivi par DUMAS et nous examinerons pour chaque émotion quelles sont les variations toniques dans la forme active et dans la forme passive.

La peur

« Tantôt, la peur nous met des ailes aux talons, tantôt elle nous cloue les pieds et les entrave ». C’est ainsi que MONTAIGNE exprime déjà les effets variables de la peur sur le système moteur et le tonus musculaire; le premier cas semble correspondre à la peur active, le second à la peur passive; envisageons d’abord celle-ci.

Dans la peur passive l’immobilité de l'individu effrayé est concrétisée dans le langage courant : « figé ou raidi de peur » et « pétrifié par la peur » (que l’anglais traduit littéralement par scared stiff et petrified with fear).

Ces termes semblent déjà indiquer un état de raideur et d'hypertonie. D'autre part, il faut rappeler le réfiexe d’immobilisation de quelques insectes, qui est dûe à une hypertonie (RABAUD). Enfin, c’est le plus souvent la peur qui provoque les accès d’hypertonie affective décrits par LEVIN, accidents assez proches de la physiologie normale dans les cas typiques où n'existe pas d'atteinte organique. En comparant ces faits avec ce qui se produit dans la peur passive, on est amené à se demander si le sujet figé par la peur n’est pas hypertonique. Or, la plupart des descriptions indiquent formellement au contraire une paralysie par hypotonie : « poussée à l'extrême, la peur provoque une véritable paralysie des membres inférieurs », « on est atterré » … Batty TUKE cite un soldat qui tomba, les jambes inertes en entendant une sentence de mort (FÉRÉ). Rappelons brièvement les observations de peurs intenses réunies par Dumas et qui se rapprochent de la précédente, par les circons-

Eee : à A

tances mêmes : une observation d'OGLE, rapportée par DaR- WIN, concerne un meurtrier, porté à tort à l'hôpital parce qu’on avait cru qu'il s'était empoisonné. Examiné, le lendemain, « il était d’une pâleur extrême, dans une prostration si grande qu’il avait peine à mettre ses vêtements, la peau transpirait, les paupières étaient baissées et la tête si fortement penchée qu'il était impossible de jeter un regard sur les yeux, la mâchoire inférieure pendait. Aucun muscle de la face n’était contracté, les cheveux probablement pas hérissés ». Mosso qui souligne qu’ « un des effets les plus terribles de la peur, c’est la paralysie des muscles de la vie de relation qui ne permet ni de fuir, ni de se défendre » observa lui-même chez des brigands calabrais condamnés à être fusillés que « la bouche restait grande ouverte, l’un d’eux tomba comme une masse, semblable à un chiffon mouillé, pâle et tremblant, on eut dit que les muscles étaient en gélatine molle et flottante ».

L'observation plus récente de GUALINO porta sur des condamnés à mort durant la nuit qui précédait leur exécution, il constata, dit DUMAS que « l'élément le plus caractéristique de leur physiologie, par sa constance, sa persistance et son intensité était une parésie et plus souvent une paralysie subite des membres inférieurs qui se produisait à l’annonce de la mort prochaine. Ils s’abattaient sur le sol, les genoux pliés.. et plus tard, ils devaient être non pas soutenus, mais réellement portés pour les conduire au lieu de l’exécution, non pas pour les empêcher de fuir, mais pour éviter qu’ils ne roulassent à terre ».

En somme, dans aucune des observations précédentes le sujet immobile de terreur n’est. hypertonique, mais il est au contraire hypotonique et incapable de se soutenir. Il n’en est pas toujours de même, et l’observation de DARWIN que DUMAS considère comme un exemple de peur active, montre au contraire un individu raidi convulsivement par la peur; là il y a bien hypertonie, sans augmentation semble-t-il des réactions motrices. Nous la rapporterons un peu plus bas. WALLON explique par la suppression des fonctions cérébelleuses et du contrôle l'abolition de la marche et de la station debout : « les jambes molles se dérobent, il y a chute et parfois perte totale de conscience, c’est l’ictus émotif ». A cette forme, WALLON

| oppose le raptus émotif que caractérisent des réactions sensorio-motrices automatiques avec absence de la conscience : la peur active répond à ces phénomènes.

Dans la peur active prédominent les manifestations motrices et convulsives exagérées, manifestations désordonnées et non organisées en vue d’un but défini, car elles n’aboutissent pas forcément à la fuite du sujet et à sa mise hors de danger; l'assimilation de cette agitation motrice avec l'instinct de fuite est combattue par DUMAS, car on ne peut confondre ce trouble des fonctions organiques avec une réaction instinctive. L'individu terrifié peut s’agiter sans chercher à fuir comme dans le cas de la malade observée par DUMAS, une alcoolique hallucinée, « qui poussait des cris de terreur, dont les bras s’agitaient, se levaient, se tendaient devant elle, les mains se serraient ou battaient l'air » elle restait néanmoins sur son lit, sans faire aucune tentative de fuite. DUMAS en rapproche l’observation rapportée par DARWIN, d’ « un meurtrier conduit au supplice, … les traits de son visage étaient accentués et farouches. les membfes tordus d'angoisse, les mains serrées conculsivement, le visage inondé de sueur, le sourcil courbé et froncé... »; dans ce cas, le sujet, bien qu’immobile et ne gesticulant pas, est hypertonique. L’attitude figée d’un sujet effrayé peut donc répondre soit à une paralysie avec hypotonie, soit à une hypertonie.

Dumas estime que les deux formes de peur peuvent s’associer, tantôt simultanément, certaines fonctions étant ralenties ou complètement inhibées (fonctions motrices, par exemple), tandis que d’autres sont exaltées (fonctions cardiaques et respiratoires), tantôt successivement. Il est exact qu’en ce qui concerne les manifestations motrices et toniques deux phases peuvent se produire l’une après l’autre : une première phase de paralysie précédant une phase d’hyperfonctionnement musculaire; un certain nombre d'observations de guerre sont comparables à celle-ci que donne M. BROUSSEAU dans sa thèse « l’adjudant F... pris dans un bombardement près de Verdun, ressentit un tremblement intense, avec sensation de pesanteur, presque de paralysie des membres inférieurs, il avait la plus grand peine à avancer. Quand la rafale se fit plus violente, et

plus proche, F... fut pris d’une terreur extrême; il n’a plus le souvenir exact de ce qui c’est passé alors, il sait cependant qu’il à fui éperdument devant lui sans se rendre compte de la faute qu’il commettait, il lui était impossible de résister ».

La tristesse

La forme passive est celle qui a le plus frappé les observateurs; le sentiment de faiblesse et de découragement psychique a ses correspondants physiques dans l'attitude abandonnée et accablée du sujet. LANGE a donné de Ia tristesse une description qui est celle de la tristesse passive, il insiste particulièrement sur les phénomènes moteurs et toniques : « le trait caractéristique de la physiologie et, par suite de la physionomie de la tristesse est peut-être l’action paralysante qu’elle exerce sur les muscles volontaires. Dans la tristesse, on fait avec peine un effort, des mouvements qu’on exécutait autrefois avec facilité... c'est un sentiment de fatigue et, comme il arrive dans toute fatigue, les mouvements lents, paresseux et faibles dénotent la répugnance à la lutte et sont par là même, bornés au minimum... Aussi l’homme triste est-il reconnaissable à son aspect extérieur, il va lentement, il chancelle, il se traîne les bras ballants... volontiers, il reste inerte, affaissé et muet. ». Il note également la chute de la tête, l’inclinaison du corps, le fléchissement des genoux.

Rappelons que, d'autre part, la force dynamométrique est diminuée dans la tristesse, ainsi que l’indiquent les mesures pratiquées par DUMAS chez des mélancoliques en période dépressive. En outre, l’ampleur des mouvements dans tous les sens est moins grande que normalement.

La tristesse active, tout en correspondant au même sentiment, en traduit une nuance différente, la révolte, mais toujours mêlée au sentiment d’impuissance. Les deux formes sont, le plus souvent concomitantes, et, selon DUMAS, sur le fond de tristesse passive apparaissent passagèrement et brièvement les manifestations de la tristesse active, larmes, gémissements,

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