FRANÇAISE. PROFONDES DIFFÉRENCES AVEC NOTRE NOUVEL EMPIRE ET NOS
CONCEPTIONS MODERNES SUR LA VIE COLONIALE. La SOCIÉTÉ CRÉOLE.
® ® ® ® Une PROMENADE AU Baraciiois.
Des l’aiTivée à Saint-Denis, ouest saisi par une impression étrange. Sur le (piai (le la gare, un gendarme colonial ■ — an port d’armes et en une tenue qui ne dilîère de celle de France (pie }iar le casque et le pantalon de coutil blanc — semble saluer votre arrivée. Puis c’est une jdace, ombragée de manguiers, on quelques vieilles calèches démodées et deux on trois omnibus [Hôtel de France, Hôtel de rOrient)^ attendent et se disputent les voyageurs.
Pas de foule bip-arrée ni de babel de lanpues étranpères comme à Port-Louis, la ville des Indiens.
(Quelques groupes de créoles en jaquette et en chapeaux de feutre, deux on trois costumes blancs, des femmes en toilette de ville, des noirs avec leurs vestes et pantalons de toile fdeue achèvent de composer avec cet ensemble tran- (jnille — la petite gare, les grands arbres, les vieilles guimbardes — un tableau familier et ipii impose l’obsession do qiiebpie arriérée atUo de pia^vince de France, de cette France (pii est à 6.628 milles maiâns et à 24 jours do mer. Et cette impression est étrange, non seulement parce que dans ce cadre, qui évoque un coin lointain de la Patrie, on voit tant de Ausages do couleur et d’arbres aux frondaisons inconnues, mais surtout parce que depuis que nous sommes redevenus une grande ])uissance coloniale nous associons nos possessions d’outre-nier aAUC des images tout à fait dilférentes.
Nous n’avons pas en effet, comme les Anglais avec le Canada, le Cap et l’Australie, de ces colonies do peuplement, à climat tempéré, où se sont formées do grandes sociétés anglo-saxonnes tellement imprégnées des mœurs et des institutions de la mère-patrie (pi’il ne s’agit pins, à proprement parler, do colonies, mais de nouvelles Angleterres en attendant le jour où elles deviendront, peut-être, de nouvelles xVmériques.
Dans ces trente dernières années, renonvean do notre expansion coloidale, noire iiidnence s’est surtout, an contraire, étendue sur des pays tropicaux et iiiterlropicanx, jdongés encore dans la Ijai'harie des premiers âges (c’était le cas de nos con- (juétes africaines), on frap}tés d’nne décliéancc éconoini([ue et sociale sons la ])esée d’nne civilisation épvnsée et immobile dans ses ruines (c’était le cas de nos con- (piêtes indo-cbinoises).
Les colouies nonvelles sontcpiebpie chose de très difTérent de la Métropole. Les indigènes y retiennent leur langue et leui-s moîiirs, tempérées seulement par la restriction do leurs excès barbares. L’élément français (pu s’y juxtapose, |(onr les besoins de radminislration, du commerce on do l’exjjloitatioii, crée bien nne note spéciale (pu évcxjue la France, mais c’est celle d’une France hors de chez elle, d’nne France coloniale, préoccupée non plus de transporler ses babitndes, un coin du vieux pays, sous des climats nouveaux, mais de s’adapter aux conditions dilférentes du mi lien.
La promenade en lilanzane à Taniatave sous le grand cas(pie et l’ombrelle dans les mes saljlonneuses où, entre les cases indigènes, surgissent les constructions démontables surélevées du sol (|ui servent d’Iiabitations aux Kuropéeus et aux fenêtres (les(pielles se manifeste parfois, dans un glissement furtif, la jH’éseuce de la maîtresse du logis (pii, le plus souvent, elle, n’est pas venue de France; tout cela ne surprend guère, car avant de saisir la réalité sur le vif c’est bien ainsi (]ue nous avons été habitués à nous re})résenter un des aspects ext('‘rieurs do la vie colouiahv
Nos ])ères avaient des contnmes difféi'eutes et ils ne s’étaient point formé, pour leurs établissements dOntre-mer, des préceptes d’iiygiène et surtout des règles sur riiabitation et le costume dilféreuts de ceux de la ^Métropole.
Pariont où leur trace remonte assez haut et où leur iulluenee s’est maiutenne par tradition on retrouve dans les ma?nrs locales et l’aspect des choses r('mpreinte directe de la France et de la France d’antrefois.
Nos vieilles colouies sont 1830. Elles ont gardé la pbvsionomie de celte é])0([no (pii maixpie l’apogée de leur prospérité.
Une vieille estampe, trouvée à Saint-Denis, représente la [ilace du Gouvernement, avec son hôtel à façade Louis XV. Deux beaux messieurs, sanglés dans leurs (■edingotes à taille, se saluent cérémonieusement en inclinant jus(pi’à tei're leurs grands chapeaux de soie à ailes de pigeon. Les modes ont changé et |»ourtant c’(‘st encore sons cet asjiect ipi’il convient le mieux de se représenter B(nirbon pour eu avoir une idée exacte par opposition an style colonial avec lecpud nos nouvelles et plus importantes possessions nous ont familiai'isé.
La marche du lemps semble s’(Hre rabmtie à la Réunion, comme on juuit le constater dans certaines vieilles villes d(^ province (pii nous consm’veiit l’illusion d’un passé ipii semble encore vivant, bimi que son épo([ue soit abolie.
- IGO -
Malgré le clioiiiin de fer, des diligences sillonnent encore les routes et relient, nolainment, Sainl-Deiiis à Salazie. Peu de consirnclions neuves se sont ajontées à celles qui furent édifiées par la Conqiagnie des Indes, par La Bourdonnais snrlont et durant la première moitié de ce siècle, an moment de la pleine activité de la colonie. Et l’on sent ipi’nne animation plus grande, une vie plus large et plus aisée devait autrefois animer ce cadre qui ne s’adapte plus au présent.
Les façades des monnments pnlilics, les squares, les fontaines portent les marques d’une vétusté jiréeoce.
Les maisons particulières elles-mêmes, pour la plupart en Lois et si coquettes avec leur forme de cliàlets, leurs spacieuses vérandas ouvertes sur un bassin où mnrmnre le jet d’eau sons la fraîcheur des palmiers, ont cependant perdu leur élégance d’autrefois, compromise par la déchéance des clôtures et de tous ces raffinements qui marquent le luxe : peintures fraîches, massifs pimpants, allées Lien ratissées.
Mais ces tares disparaissent sous l’éclat rouge des lianes hougainville retoinhant sur les clôtures vermoulues où la peinture verte s’écaille. Et si les vérandas de ([uelqnes maisons sont négligées, leurs colonnades un peu effritées, on ne s’en aperçoit guère sous la profusion des llenrs, des orchidées et des fougères qui les décorent.
La famille créole s’harmonise avec ce cadre dont le temps a un peu dépoli la surface. Elle a renoncé au luxe imprévoyant engendré par une trop grande
Aes lianes bougainvillcs, ornenienl des inaisojis coloniales...
— IGl —
])i'Ospérité et l’iiahitude d’ètre servie par des esclaves; mais elle retient encore les qualités pins durables de raneicn temps.
Les enfants, très nombreux, conservent vis-à-vis de leurs parents les usages de déférence (jui étaient autrefois riionnenr de l’édneation française.
On voit peu les femmes et les jeunes biles de la société créole à moins d’étre admis dans l’intimilé des familles. Vouées à la vie intérieure, elles en prali- (jnent les agréments. Pres-
Une cran (la.
que toutes sont Ixmnes
musiciennes et ont de jolies voix dont on surprend parfois les gracieuses modulations qui s’env(»lent par-dessus les clôtures.
Jm soir, lors(ptc la brise a balayé b‘s va|)eurs accumulées autour des crêtes dominant la ville et que les astres brillent avec un éclat incomparable à travers la limpidité merveilleuse de l’atmosplière, on voit les rues de la ville haute, si tranquilles durant le jour, désertes même pendant les heur(‘s cliandes de la si(>ste, s’animer, et do gracieuses tliéories de jennes tilles, queb[nes-nncs, les plus jeunes, coilfées seulement de l épaisse natte de cheveux qui leur l'etondio sur le dos, descendre, en se tenant par la main, au « Baraebois ».
Im « Baraebois » de Saint-Denis c’csl la jetée de rancienne « marine ». — C’est là, avant la construction du port, ipie débar(piaient marchandises et gens à destination de la capitale, également soumis, ])araîl-il, au moyen primitif (jni consistait à éli'o bissé dans un tonneau.
Anjoiird’liui le Baraebois n’a ])lus cette destination pittores([ne mais il est resté la promenade favorite des habitants de Saint-Denis. — D’ailh'urs le Baracliois modenie est nue fort belle construction sur pilotis, en 1er, ollrant nn tablier de 8 mètres de largeur et s’avançant dans la mer sur une longneur de 80 niètres. Des Itancs gai'iiissent cet appontenient à di'oite et à gauche. Les parents s’y pressent tandis que leurs enfants, en troupes nombreuses, arpentent, le milieu.
UAGASCA15.
Le Barachois de Saint-Denis.
Des fichus légers eiicapucliornent les visages, les évenlails palpilent, avivant la fraîcheur de la hrise et le « parler créole », gracieux cpiaud il est murniuré par des voix fraîches, s’enlève dans le grand calme du soir comme nu gazouillis de rossignols.
Les derniers promeneurs sont tons remontés en ville et pour peu que l’on se soit attardé sur le Barachois désert à jouir seul de riucomparable spectacle de la mer phosplioresceiite , meltant un clapotis de feu contre les roches noires du basalte et portant la clarté jusque dans rinfini de l’horizon sous l’iucandescence reflétée de la lune, on est surpris au retour par des cris étranges qui partent de différents points de la ville endormie : « Il est sonné deux heures, » et puis le frôlement d’un noir qui court et encore ce cri et puis encore un noir : c est la ronde de nuit et nous voilà brusquement transportés en plein mo}^!! âcre.
Et range pays, tout imprégné de la vieille France! Certes, ta nature vierge et l’ànie de tes habitants venus d’Afrique conserveront toujours leurs aspects extérieurs et leurs <|ualités propres. Elles u’en ont pas moins subi l’empreinte du maître blanc, de ce maître qui par un phénomène colonial remarquable s’est fixé et a réussi à faire souche sous tou ciel tropical. Voilà pourquoi, Bourbon, malgré les dillérences de tes paysages, de ton climat, de tes habitants, tu évoques si puissamment la France !
Tu représentes un système de colonisation qui appartient au passé, iiii phénomène qui pouvait seulement se réaliser dans ces petites îles où la salubrité de
l’air marin vient tempérer l’arclenr des latitudes où elles sont dispersées ; Antilles, Honrlion, Maurice, etc.
C’est là que nos pères, dans leurs premières aventures coloniales, al)ordèrenl et, s’y plaisant, fixèrent la race.
Aujourd’hui c’est à la conquête des continents que rEuro|)e se rue et il se formera certes des agg'lomé rations de blancs au milieu des races jaunes ou noires cpii peuplent les nouvelles colonies.
Mais CCS blancs seront sans cesse renouvelés. Ils ne perdront jamais contact avec la Métropole et conserveront toujours l’ardent désir d’y rentrer au terme do leur carrière.
Et l’on no verra plus se former de ces sociétés créoles, vestiges vivants du passé, conservatrices d’un système colonial aboli et, malgré leur patriotisme, un peu méfiantes du Fi'ançais de France, de « l’Européen », comme on dit là-bas !
Un bal au gouvernement. — La vie mondaine m m
ET LES RAPPORTS SOCIAUX DES CRÉOLES. FaCHEUSE
INFLUENCE DE LA COQUETTERIE ET DE LA POLITIQUE. - — CRITIQUE DE LA CONSTITUTION DES VIEILLES COLONIES. — RÉFORMES POSSIBLES.
In y a bal au Gouvernement. Des lanteimes du Japon, des vraies, énormes, avec des images éclatantes de [toissous et d’oiseaux sur des fonds rouges, oranges et blancs égayent de leurs girandoles les masses somlires du jardin, se rellètent dans le liassin et composent, avec des palmes, la décoration de l’Iiôtel.
Des domestiques noirs, aux vêtements blancs flottants, ceiuturonués et eutui'baunés de rouge, reçoivent les invités et les dirigent vers les salles de réception du premier étage. Un orchestre d’hommes de couleur est massé au fond d’une des galeries de la longue véranda. Par les grandes portes ouvertes la musique pénètre dans les salles de danse où les coiqiles valsent, en dépit de la clialenr.
L’occasion paraît excellente pour saisiiy eu contraste avec l’intimité du Baraebois, un autre aspect de la vie de la société boiirbounaise.
Phalènes quand elles se promènent le soir dans leurs robes tranquilles et
sous le ficliu disci'ct, voici certes quelques jeunes filles qui montrent qu’elles peuvent au besoin rivaliser avec les plus radieux pa[)illons. Elles soutienuent avec honneur la vieille réputation de la lieauté créole, ces femmes aux formes impeccables et dont la g’ràce langoureuse est avivée peUr l’éclat des yeux et la pourpre des lèvres, qui s’écartent pour sourire, sur l’émail éblouissant des dents. Mais, entendu de plus près, le « parler » créole détonne un peu chez ces belles créatures en toilette de bal et si le « Voulez-vous danser li? », par lequel elles accueillent gi-acieusement une présentation est gentil, bien des petites particularités de langage et d’accent le sont beauconp moins.
Mais si les jmux sont charmés par quelques types, et l’esprit amusé de certaines naïvetés, on est bientôt surpris de voir combien peu de monde circule en réalité dans ces grands salons à l’ameul)lement à la fois solennel, sommaire et un peu fatigué.
Une première explication se présente naturellement, c’est le dernier bal officiel de la saison. 11 fait déjà très cbaud. Nous sommes au mois d’octobre, le commencement de l’été. Aux antipodes, le jour de l’an coïncide avec la canicule.
Mais d’autres causes que la chaleur ont retenu chez eux bon nombre de Bourl)onnais. Ce sont la coquetterie pour les femmes, la politique pour les hommes et, Irrochant sur le tout, la grande question du sang, moins aiguë cependant à la Réunion qu’aux Antilles.
De leur luxe d’autrefois les femmes de Bourbon ont conservé le désir de paraître et })réfèreiit renoncer à un plaisir, voire môme à un devoir d’hospitalité, plutôt que d’y déroger.
Reçoivent-elles? Il faut que leur talde soit admirablement servie bien que la famille se contente d’un ordinaire de « kari » et de « brèdes » et dût ce faste inutile faire une saignée trop lourde aux ressources ménagères.
Sont-elles invitées à sortir? Elles n’acceptent qu’à la condition de pouvoir arborer une toilette neuve.
Les femmes que l’on voit au dernier bal du gouvernement sont celles qui n’ont pu assister aux précédents et les élégantes dont la beauté, jusqu’à la fin de la saison, s’ingénie à s’encadrer de nouveaux autours.
Mais ce sont surtout les deux questions de race et de politique qui font sentir leur iiilliieuce sur la coinjiosition de toute réunion de société à Bourbon.
Les lilancs purs, qui en relations d’affaires ou d’administration vivent en bonne intelligence avec ceux de leurs compatriotes dont le derme est peu ou prou pigmenté de noir africain, leur opposent au coniraire dans les relations mondaines une liari'ièrc infranchissable.
Or il y a, dans l’aduiinistration, beaucoup de fonctionnaires de couleur. Ils
sont invités aux réceptions ofliciolles et cette proiniscnité constitue, pour l’aristocratie l)lanche de l’île, iin motif (ral)Stenlion.
Mais c’est surtout la politi([nc (pn divise à Boni-hon.
Elle fractionne la société en coteries. C’est elle surtout ([ni ag'gravo les rivalités existant d(ijà par suite de eonsidéralions économiques et d’influences morales entre l’élément européen, l’élément créole [(roprement dit et l’élément de couleur.
Cet état de choses, pi'éjudicialde à la vie mondaine et aussi malhenreuseinent à des intérêts plus graves, tient en grande [»artie à ce <[ne la Réunion n’est [»as dotée d’une organisation [(olilirpie et administrative en harmonie avec sa silnalion, ses mœurs et ses besoins.
Deux considérations principales devraient servir à déterminer la forme des constitutions des colonies : la première tirée de la nature de leur [)opulation, et la seconde — accessoire — de leur éloignement de la ^Métropole.
Ij’éloignenient devrait avoir pour consé([nenee d’enti-aîner la décentralisation du gouvernement des coh.niies. Quant à la population, elle aurait pour inllnence, suivant sa nature, de faire remettre le [(onvoir aux représentants des habitants on à ceux de la Métro[)ole.
Quand la population coloniale, qu’elle soit- introduite on indigène, [tnre on métissée, ne renferme pas un élément dominant d’origine européenne, c’est une erreur de lui appliquer les prérogatives et les institutions de la Méiropole.
C’est cette erreur qui a été commise ])ar l’introduction, en 1870, du suffrage universel dans le régime constiintionnel de nos vieilles colonies an point de vue du recrutement des mendjres des Conseils généraux et des Conseils nuinici[)anx. Créés pour être les collaborateurs de l’Administration, ces corps se sont trouvés transformés en assemblées indépendantes, exclusivement animées de tendances locales et, [)ar conséquent, fré(piemment portées à entrer en conllit avec les gouverneurs ([ni l'eprésentent l’autorité et les intérêts de la Métropole.
Or, la j)art à faire au sulfrage universel, dans une colonie comme la Réunion, serait encore bien assez large le jour où une certaine pro[)ortion des sièges des assemblées locales, au lieu de la totalité, serait réservée à ses représentants.
En ce ([ni concerne le Conseil général notamment, entr(‘ b'S membres nominés j»ar le sulfrage nnivei'sel et ceux (pii en feraient [)arlie à raison de leurs fonctions administratives on en vertu d’nm? nomination du Ministre, on [unirrait admettre les délégués élus des Comices agricoles et des Cbambres de commerce. Cela donnerait aux questions économi(pies la préjtoudérance ([u’elles (b'vraieut avoir, eu matièr(‘
d’administration coloniale surtout, puisque la Métropole se réserve les questions politiques.
Une assemblée ainsi composée faciliterait grandement la tâche de l’administration et il n’Y aurait alors que des avantages à lui accorder les attril)utions les pins larges.
Les vieilles colonies réclament souvent leur autonomie. Exercée sous cette forme, la Métropole aussi Ijien qu’elles y trouveraient leur profit.
La population de couleur. — Les petits blancs. — La question de la main-d’œuvre. — L’immigration indienne. —
® ® Les résultats a l’ile Maurice. — Comparaison avec
LA Réunion. — Une solution. ® ®
NE des choses qui frappent le pins à Saint-Denis, c’est le nombre et l’indolence des solides gaillards assis sur le seuil des magasins, les uns sommeillant, la tète contre une pierre, leurs paillassons tirés sur les yeux, les autres fumant, jasant, riant de leurs dents blanches, tout à la joyeuse insouciance de leur farniente.
(Mie font là ces iiommes et comment vivent-ils? Ils attendent qu’un appel, un coup de silllet - - parti d’une boutique, d’un magasin, d’une maison particulière —
vienne les arracher à leur béatitude pour faire une course, clouer une caisse, porter un colis. Ils gagnent à ces travaux parfois violents, mais intermittents et peu prolongés, les quelques sous nécessaires à leur subsistance et ils s’en contentent.
Les noirs de la Réunion, et il faut voir là assurément une conséquence sentimentale de l’esclavage auquel ils ont été si longtemps astreints, poussent l’amour de l’indépendauce jusqu’à ses plus extrêmes limites.
Le souvenir ({ui leur rend le travail de la terre pour le compte d’autrui réjui- ”uaut s’allie à leur teiupéraïueut iiaturelleuieut paresseux pour les incliner vers nue existence peut-être aléatoire dans ses moyens, mais sans coulraiute. Tout conspire d’ailleurs à Bourbon pour faire retoudjer ces races al'ricaiues, arrachées autrefois au continent ou à la grande île voisine, Madagascar, pour venir culliver, au comple de la Compagnie des Indes et plus tard des concessionnaires, le sol vierge et inhabité des Mascareignes, dans les halntudes auxquelles l’esclavage a pu faire violence pendant des siècles, sans en modüier profondément le fond.
Sans grandes aspirai ions intellectuelles, ignoi'ant les rallinements de la vie matérielle, bornant son idéal à la seule satisfaction des besoins naturels dont la doncenr du climat et la lai'gesse de la nature simplilient la poursuite jus(pi’à la snp- })ression pres(pie totale do l’effort, le Noir de la Réuiii()n, devenu ciloyen français, a prolité de la liberté })onr organiser sa vie suivant les instincts impérissal)les de sa race et il no se inonlre nvdleinent soucieux d’amélioi-er son sort, à rexeni- ])le des Européens, par le travail, bien nioins encore de s’y astreindre pour le l)énéfice de ceux-ci.
A ces gens (pie faut-il d’ailleurs pour vivre? Bien peu de chose. La nature pourvoit à la [)lns grande partie de leurs besoins. La terre leur fournil le manioc, le maïs, la banane; la forêt, « dans les liants », la chasse, le miel otles fruits sauvages ; la mer et les rivières, des ]ioissons.
Un [irofesseur au lycée de Saint-Denis, M. T. llery, nous a laissé une fable créole (gii peint avec une jolie et une lialnle naïveté ce ciïté de la vie de Bourbon. Pour le lecteur qui saura la lire elle offrira, mieux qu’aucune description, un tableau sincère de la vie et des mœurs des noirs à la Bénnion.
Donrlioii eiii lion payés quand même,
Oui, l’est 1)011 comm’ batate en crème.
Ça qu’ plis pauv’ n’a pas pèr la faim,
Li n’en a liengal’ dans n’son main;
La fraid l'est pour li badinaze Qui sacoué li pour faire l’ouvraze.
(piand qu’ moi dit qu’ llourlion l’est vanté, Guètt’ si n’a pas la vérité ’f Bon Dié mêm’ donn’ bon vivr’ bien saine Sans (pi’ n’en a besoin prend la peine ;
Nourritir’ là, nous criol’ nous connais
Dire ein ]>é si pour nous n’a pas envoyé expi’ès. Ein’ fois qu’ moi n’aura nomni’ bici({ue N’a pas besoin qu’ein quéquein y siplicjue, Bicique çà cadeau di bon Dié I^oiir nous souque, empare et çarrié.
<Tmml nouveir lun’ la cacièt’ son liguire Ça pitit poisson là rentr’ dans (;aque emboucire. Bicique y monte!... C,)uand )(u’ nouvell' la fané,
Tout H criol’ z'aut’ y dépêe’ branné ;
Çaquein y d'send ensemb’ son vouve;
Çaquein y prend tout ça qui trouve;
Li nigress’ apport’ z'aut’ zipon Pour fait barraz’ pitit poisson.
Quand qu’ l'arriv’ la Rivièr, c’est là qu' n'en a tapaze,
C’est là qu’ çaquein bouill’ dans n’ l’ouvraze,
Qu’ z’aut’ y sipit’ pour bien placer,
Et pour z’aut’ rigoT bien tracer.
Ci zour là n’a point camarade,
Li poings y roule, n’en acroçade;
Et bataiir y’ gomente entre çaq’ travailler Si li rhum y ferment’ dans n’ la têt’ li pécèj'.
Car tout li zens qui fait rigole Dans n’ bertell’ n’en a son p'tit fiole,
« Allons toué, sort’ d’ici, çà la plaç là pour moi !
« Pour toué... N’avait li cien... Moi n’donn’i’ait pas li roi. » « Est-ce que n’en a la plaç gardée »
« Ti crois donc qui louait à l’année? »
« Si toi fair’ l’embarras, toi va gagnei' li z’ain, »
« Çautf pas trop mon la tête, et fil’ dret ton cimin. »
Li z’aut’ cotés n’en a sipit’ pareille.
Tant et tant qui çass’ li z’oreille.
Pendant tout çà mic-mac ça qu’on a l’ambition,
Plonz’ dans di l’eau zisqu’au menton,
A çaque instant y r’tir’ son vouve.
Souvent à moitié pleine y trouve ;
Y souq’ l)iciq’ qui bouille autant épais,
Qu’ la sabl’ quand qui couvr’ les galets.
Y remplit tout son sacs, son paniers à la ronde,
Li tellement pleins qu’tout y débonde.
A c’ t’ hèr, fil’ rondement nos zens sis Saint-Dinis,
Avlà Tmoment qu’ nous va faire nouf profils.
Et çàquin à la course, y galope sis la route Et n’arrête ein minite rien qu’ pour prend son la goutte. Arrivés Saint-Dinis Tensive y ronIT trois coups.
Bici(iue ! à vlà biciq ! ! ! prend vite ! la bol six sous.
Çaquin y timb’ dissis, ça quin y vé son bole.
Autour de çaqu’ vendeur ein tas d’aç’teurs y colle.
N’a pas li temps dir : ouaye! Biçiqu’ la partazé.
Et li z’épauT pêcer Test bien vit’ soulazé;
Car tout’ di moud’ St-Dinis y vé goûté çà manzaille,
Li zens riç pour biciq’ troque ein zour z’aut’ volaille,
Et li puvr’ qui n’a point l’embarras troq’ li plats.
L’est content qu’ pour six sous, li pé faire ein Imn r’ pas. àlerci donc mon bon Dié, merci la nourritire.
Qu’nous donne’ dans Mascarin pour tout’ vont’ criatire. Caq’fois qu l)icique y monte’, nous doit l)éniràvous,
Pisque vont’ Pro^'idençe sonzc à nourrir à nous.
O liant au 'ogeineiit une simple paillette, construite par les liabitants euxmêmes, avec (les matériaux empruntés à la végétation environnante, suflîra le pins souvent aux lies(.)ins (rnnc famille.
Après cela, que reste-t-il à demander au travail pour être heureux? De quoi acheter uu ou deux vêtements de toile par an, du riz, de la morue salée et du rhum. Pour une famille de quatre f»u cinq persouues quelques centaines de francs, trois ou quatre, suiïiront amplement à procurer tout cela.
... T.es raillottcs, en palmier artistement tressé...
Point n’est l)CSoin, pour les g'aguer, de s’astreindre tà un engag-ement chez un planteur, do se plier aux exig-ences d’un travail régulier.
A Saint-Df'uis, milh' jtetils méti(U's fouiaiissent aux l)ous noii‘s le léger appoint qui leur est nécessaire pour vivre et il en va de même à Saint-Pierre et dans ([uelques autres centres.
Puis il y a le port avec son mouvement de marchandises qui procure aux flâneurs qui rencomljreut l’occasion de gagner une petite piécette et par-dessus le marché le « coup de sec » si cher aux ca éoles. Et dans cet ordi'O d’idées il n’y a pas que le port. Pour les popidations qui avoisinent les « mai-ines » il y a une source l'cgulière de petits gains dans les visites des paquel)ots do la Gojnpagnio Ilavraisc l^éninsnlaire.
]^/nflii, à coté do ces infimes mais multiples ressources (et je ne parle pas «h's noii's ([ui gagnent leur vie comme maçons, menuisicn's, charpenliers, car ils sont, quand ils le venleiit, d’excellents ouvriei's) il y eu a une, la principale, (pii s’olfre
MAD.^OASCAR.
toujours quand le besoin presse, c’est de se louer à la journée, à la semaine ou au mois chez un planteur. Ces eugagemeuts ont lieu généralement pendant la coupe des cannes, à l’épo(pie où le personnel permanent d’une exploitation sucrière a besoin d’être doublé et ce travail, payé ù la tâche, et qui s’étend sur une période de cent jours environ, suffit largement à assurer les moyens d’existence, pour une année entière, d’une partie assez importante do la population de l’île.
A coté de ces noirs, dont la conception de la vie, de ses plaisirs et de ses besoins est si différente de la nôtre — je parle des pins foncés et de ceux qui n’ont rien fait pour s’élever — on trouve à la Réunion une autre catégorie d’habitants que l’on peut s’étonner davantage devoir se conformer à des mœurs aussi primitives, ce senties « }>etits blancs ».
Sons CO nom on désigne une certaine catégorie de la population créole, ayant conservé intacte sa pureté de race, mais qui, peu à peu, dans sa manière de vivre, a glissé jusqu’au niveau de ces noirs dont nous venons de chercher à montrer les goûts et le genre d’existence. Ces « petits blancs » sont pour la plupart des descendants des colons les plus reculés. Ce sont eux qui ont subi le plus longtemps r influence du milieu, du climat, et qui ont été le plus exposés aux perturbations économiques qui ont agité nos vieilles colonies, soit à l’époque d’un changement radical des cultures, comme lorsque la canne à sucre, au début de ce siècle, est venue violemment détrôner la culture des épices et du café, ou encore, événement pins grave au point de vne de la stabilité des fortunes, au moment de la snppression de l’esclavage.
Sous ces influences diverses, des blancs, déchus de leur rôle de colons, c’est-àdire de producteurs de richesse, ont accepté la vie facile que le climat et la nature de Bourlton rendent si douce aux petits et aux humbles.
A la Plaine des Cafres, à la Plaine des Palmistes, et sur tant d’autres points où la formation volcanique et si tourmentée delà Réunion a créé des plateaux et des vallées à des altitudes où l’air est plus vif, les nuits toujours fraîches et la température moins élevée le jour de plusieurs degrés que sur le littoral, on trouve de ces })etils blancs ayant conservé tonte la vigueur de leurs souches primitives, Ijretonnes ou normandes. Dans l’asile presque inviolé de leur solitude ils mènent une vie élégiaque, trouvant, eux aussi, dans les dons de la nature, de quoi satisfaire à la plupart de leurs besoins et cultivant, pour pourvoir au reste, les légumes, pommes lie terre, artichauts, salades, haricots, etc., consommés par les balntants des villes et du littoral et exportés, en quantités importantes, à Maurice et à Mail agascar.
On m’a cité le cas d’une famille de ces « petits blancs » fort nombreuse et d’un type siqjerlie, paraît-il, retournée complètement à la vie primitive. La seule concession qu’elle accorde aux préjugés de la civilisation, c’est de posséder pour toute
garde-robe un costume masculin et un costume leminin que les garçons et les iilles endossent à tour de rôle pour aller vendre leurs légumes à Saint-Pierre.
Entre ces deux extrêmes — les noirs et les petits blancs — on trouve une population très variée au point de vue etlini(pie, très vaiiée également au point de vue de ses fonctions sociales et de son rôle économicpie. Elle comprend les Ijlancs, les métis, les immigrants africains et asiatiques. C’est vraiment à cette partie de la population que se rattache l’importance de Bourljon en tant que société et (pte colonie.
(Juant aux gens dont nous venons de parler, on peut dire ([u’ils sont beureiix, car la vie leur est douce. Mais envisagés comme société d’afjord et ejisuitc au point de vue colonial et des avantages (pie la Métropole est en droit légitime d’attendre
de ses possessions d’outre-mer, il n’est pas exagéré d’afUnner qu’ils eonstiliient un facteur d’une valeur économi([uc et sociale alisolument insigniliante.
Les petits blancs, les noirs (pent-on leur faire un reproche?) vivent leur vie sans se préocciq)er d’autre chose, et de ci‘s tendances il est résulté à la Réunion, bien que la population S()it normalement suflisante pour satislaire à tous les licsoins, une crise aiguë de main-d’omvre au point de vue (b's exploitations ayant un caractère proprement colonial, c’est-à-dire ayant l’expoiiation p(»ur olqet. Or dans un ])ays riche naturellement et dont le climat merveilleux donne au sol une générosité inépuisable, il ne suflit pas de demander à la terre de quoi pourvoir aux liesoins des habitants qu’elle porte, il faut encore en tirer les produits nécessaires à d’autres ])arties moins favorisées du globe. C’est là la princi|»ale raison d’étre de la colonisation et une main-d’œuvre appliquée à produire ce trop plein de ressources est le facteur essentiel de la prospérité des colonies.
Dans des colonies d’exploitation comme la Réunion, inbaliitées à l’origine de leur occupation européenne, la traite et l’esclavage ont longtemps pourvu à cette nécessité première. Comme ut y satisfaire anjourd’bid que les po[uilations introduites sous ce régime se détournent avec horrenr d’un tra-
vail contraire à leurs instincts naturels et entaché à leurs yeux d’une origine infamante?
lai J-épouse paraît bien simple. Reci-uter an dehors des travailleui-s anx(]uels il ne répugnei-a ])as de travailler la terre pour le compte d’un planteur, sous un engagement de un, deux, on trois ;uis.
M iiis ces travailleurs oii les prendre? On ne })eut songer à inti-oduire à la Réunion, pas plus (pie ]>orieur d eau indien.
dans nos auli'cs coluiiios do plaiilalioiis, des ouvriers agricoles de la Métropole. Le cliüial et une foule d’autres eoiisiiléralioiis s’y opposent. 11 faut donc (pie ces ti'availlcnrs recrutés au dehors soient d’origine cxotiipic.
S’il n’y avait pas d’antécédents ;i la (piestioii, le rccrntenient intercolonial sei'ait nue des premières solutions ijui s’olîrirait à l’esprit. La lléunioii mampio de Lras pour les exploitations coloniales parce (pi’niie grande partie de sa population dédaigne ces travaux, (^u’à cela ne tienne, dira-t-on, il faut en demander à Madagascar et an Tonkiii.
Mais les laits sont là ipii répondent. Madagascar, avec ses trois millions d’hahitants seulement, doit se ju'éoccnper, autant ipie la Réunion, de renforcer par l’iinmigration rinsiilfisauee de la po}mlation locale au point de vue de la main-d’œuvre. ( hiaiit au Toukiu, il possède, il est vrai, nue population cpi’on a évaluée, avec exagération pent-étre, à (piiiize millions. Mtus cette population est tonte concentrée dans le Delta. Les liants plateaux, ravagés autrefois par les pirates chinois, sont prcscpie désm-ts et le programme de eolonisatioii de notre possession indo-ehinoise consiste précisément à canaliser vers ees territoires le trop plein de la population du Delta.
hin réalité il u’y a ([u’une seule solntion jiossihle. C’est celle (jiii a été mise en pratiipic (h's la siijijiression de la traite : rimmigralion réglementée de iravaillenrs recrutés dans cet immense et inépnisahle réservoir de main-d’œuvre jiour pays tropicaux, l’Inde anglaise.
Cette sonree a été longtemps eommnne aux vieilles colonies d’exploitation, aussi liieii frampdsi's et liollaudaises (pi’anglaises et elle a fonrni en ahondance aux Antilles, aux Guyanes, à la Rénniou et à iUani'iee les liras nomhrenx exigés par leur pi'incipale industrie, la enlturc de la eanne et la falirieation du suei'C.
hdle s’est fermée }iour nos colonies }iar la dénonciation de la convention francoanglaise du L’'' juillet 18G1 ipii réglementait l’immigration indienne pratiipiée d’aillenrs eu fait par les jilautenrs de la Réunion depuis 1848.
Celte déiioneiation eu ce ipii concerne la Réunion (les Antilles ont conservé jusipi’en 1888 le liéuériee de rimmigration indienue) remonte à 1879.
Depuis cette époipie — tant par suite des décès ipie des rapatriements — le nombre des iinmigraiils liiudous a été constamment en diminuant et c’est à peine s’il snlisiste à l’heure aetuelle à la Réunion 10.000 Indiens en comprenant à côté des vieux immigrants les Indiens créoles, e’est-à-dire ceux (pii sont nés dans la colonie et rpii y fout souche.
Ce S(.mt pourtant ees 10.000 Indiens, auxipiels il convient d’ajouter .5 ou 6.000 immigrants cafres, malgaches, etc., ipii forment aujourd’hui encore le tond du personnel agricole permanent des grandes plantations bourbonnaises.
Mais, pour vivre sur ce fond, les grands planteurs sont obligés de restreindre
Iciii'S ex|Jnila(ioiis jiis([u’aii jour où ils dovroiit, si une solulioii ii’iiitonieut pas, les al)aii(l()imei' (oui à fait.
A Maurice, au coiilrairo, riiiiiiiipratiou iiidicime a réussi uou seuleiiieiit à iii- Irodiiire mais à lixer dans le [>ays une souche de [)0[)ulal iuii pcriuaueule (pii, à la diHércucc' des créoles d’oriyiue africaine, est adiuirahlemeul adaplée à l’exploilaliou du pays au poiiil de viii' colonial eu i'ouruissaut les liras nécessaires à la cullure des prodiiils (rex[i(ji'lal ioii.
Gi'àce à sa [)o[iulaliou et à sa maiu-d’œm re aJioiidaiile plus de 108.000 Indiens vivent sur les propriétés sucrières à Maurice et il \iy a pas une parcelle de lei're cultivahh' ipii ne soil- mise eu valeur. Les plaiilatioiis soûl porlées à leur maximum d(‘ l’cmdemeul pai' suite du iiomhre considéralde de Iravailleiirs cpii y sont al lâchés. Ou eu com[)le eu moyeime deux poiii' uii hectare de caiiiu' à sucre. Une plaulaliou de dOO hectares (‘m(doie de inm] à six ceiits eiiyap'és et la jirodiicliou tolalede l’ile s’élève à 150.000 tonnes de sucre.
A la lléunioii au contraire, par suite de la piùiurie d(‘ liras ou |ilulôl de l iiii- ]iossiliilil(' de remplac(‘r les immiyraiils par des (‘uyiioés iiidiyi'ues, heaucoiip de terres, autrefois cultivées eu cannes ou en café, soûl an joiird’liui loiiiliii'es eu friche. La production du siicri' (pii s’était élevée eu ISO I à pi('s de 02.000 loiiues, u’a pas al teint 32.000 loiiues eu 1808 (l).
Même jiour les superliei(‘S eu vahuir la proporlioii ih' liras est de moitié moins élevée (pi’à Maurice. Sur les jilaiilat ions liolirhounalsi’S, au lieu d’avoir deux travailleurs jiar hi'clare de ti'rre culti\ée, c’est à pi'iiii' si on eu compte un.
Une p(i[iulati(iii plus élevée et surtout composéi' d’éléimmis plus productifs voih'i ce ([iii assure à Maurice, eut re autres causes, nue supériorité écomimiipie sur sa voisine.
Celte constatai ion montre quelle importance aurait pour la Réunion la reprise de l’immigration indienne.
Et cependant les pourparlers engagés à ce sujet depuis 1803 avec le goiivernement anglo-indien n’ont pas encore abouti.
Nous retrouvons là une des conséquences des complications et des conflits engendrés par les vices de l’organisation constitutionnelle de nos vieilles colonies.
Le conseil général de la Réunion, où la majorité appartient actuellement aux planteurs, se rallierait bien volontiers aux conditions stipulées par l’Angleterre; }iar contre, la représentation de la colonie au Parlement est opposée à la reprise de l’immigration. Tout naturellement, eu présence de cette divergence de vues, l’adniinistration locale hésite à agir vigoureusement aiqirès du pouvoir central, pour faire aboutir une mesure ijui, d’ailleurs, ne saurait devenir définitive sans un vote du Parlement.
(Il La moyene de ces dernières années est d'environ 45.000 tonnes. La production de tS98, par suite d’un cyclone, a été exceptionnellement faitde.
11 y a lieu d’espérer puiirtant que les négociations engagées depuis 1893 et qui u’ont été eulravées jusqu’ici que par notre propre résistance, finiront par aboutir. C’est un précieux rayon d’espoir pour nos planteurs de la Réunion, qui n’attenteudcnt que des bras pour faire renaîire la prospérité dans cette belle colonie.
Caractère de la colonisation a Bourbon et en général,
AU POINT DE VUE ÉCONOMIQUE. Le GÉNIE COLONIAL DE LA FrANCE
EST UN GÉNIE AGRICOLE. AsPECTS DE LA PROPRIÉTÉ RURALE A
LA Réunion. — Centralisation de la propriété et des entreprises
AGRICOLES. m m
nous arrêtions ici nos observations les critiques l’emporteraient sur les louanges. Mais bien que Bourbon ne soit cultivable que sur un tiers seulement de sa superficie; que sa constitution ne soit nullement en liarmonie avec ses véritables besoins; que la main-d’œuvre y fasse défaut par suite du caractère de la population indigène et de la suspension de l’immigration indienne, notre colonie n’en renferme pas moins des choses très belles, très intéressantes, qui méritent notre attention et nos éloges.
Tournons-nous vers les cliamps. C’est là qu’on rencontre la véritable beauté, l’activité, les ressources et les cjualités trop méconnues de la Réunion.
Les critiques qu’on entend si souvent formuler, et que nous avons reproduites à notre tour mais en cliercliant à en indiquer la cause et le remède, doivent en elfet se dissiper devant le spectacle de l’œuvre admirable de colonisation entreprise et menée à bien, malgré tant de vicissitudes, par la France, dans le cadre radieux que lui constitue la nature bourbonnaise.
D’ailleurs, dans le domaine purement économique et de l’initiative privée, la colonisation française porte une marque qui lui est propre et où éclate sa supériorité sur d’autres méthodes, plus brillantes dans leurs résultats, mais peut-être plus éphémères.
Tandis, en elfet, que le génie colonial de l’Angleterre et de l’Allemagne se distingue par de prodigieuses aptitudes commerciales et l’activité des capitaux et que les prolits de la colonisaiion pour ces pays proviennent surtout des échanges, de l’exploitation des matières premières et des moyens de transport, etc., c’est la
Franco cjui a fourni aux pays d’outre-mor le type du colon agriculteur, celui qui, avec des ressources modestes, défriche et féconde la terre vierge pour ramener, par un labeur incessant, à un degré do perfectionnement dans la production qui n’cst surpassé nulle part ailleurs.
Une eæploilaùon sucrière à Maurice.
Dans un ouvrage récent, M. André Siet»-
Iried s’étonnait qu’au Canada rex})loitation agricole soit demeurée pres(ju’exclusivement entre les mains des franco-canadiens, tandis que le merveilleux essor industriel et commercial de notre ancienne colonie était pres([ue entièrement dû à l’élément anglo-saxon (jui détient les Ijampies, les entreprises de transport, les fabri(|ues, etc., etc.
Plus près de nous, nous avons l’Algérie qui marque bien ce caractère prédominant de notre génie colonisateur, tourné presque exclusivement vers les entreprises agricoles, — ■ l’Algérie dont les vignobles merveilleux, les champs de blé et les bois d’olivier rivalisent comme méthode et comme résultats avec les cultures les plus riches de la Gironde, de la Beauce et de la Provence tandis que ses ressources industrielles, — les mines, les carrières de marljre, les pétroles — sont encore à peu près ignorées ou entre les mains d’entrepreneurs étrangers, comme les gisements de phosphates de Tébessa.
Dans l’océan Indien, c’est toujours la meme série de constatations qui s'impose. A File Maurice, sauf deux ou trois exceptions honorables, les grandes alïaires commerciales, la représentation des Compagnies de Navigation, la Commis-
sion, etc., sont absorbées par l’élément anglais (représenté surtout par des négociants écossais) et des Indiens.
Par contre, les grandes exploitations foncières sont restées l’apanage des vieilles familles mauritiennes.
Cependant, sous l’impulsion de l’esprit mercantile qui s’est introduit dans notre ancienne colonie avec la domination anglaise, la culture a perdu quelque chose du caractère sacré que lui imprime la tradition française et tend de plus en plus à s’industrialiser.
La monoculture règne en maîtresse à Maurice et sous l’empire de leurs préoccupations commerciales les planteurs ont oublié le beau respect, fait de sagesse, que le véritable cultivateur et le cultivateur français surtout, professe pour la terre, lui donnant, en échange de ses productions, les réparations et le repos nécessaires.
On cherche à remplacer ces précautions en alimentant les champs au moyen d’engrais chimiques dont il se fait un emploi prodigieux.
Mais malgré tout la terre s’épuise, et les planteurs de Maurice sont punis pour avoir méconnu le caractère de l’agriculture et voulu se transformer trop complètement en industriels, par les nombreuses maladies qui attaquent leurs cannes.
A Bourbon, où nos instincts colonisateurs ont pu se dérouler sans subir d’innuences extérieures, rien n’est plus intéressant que de suivre leur évolution économi(|ue au point de vue de la mise en valeur du sol.
Il faudrait des cha})itres pour décrire l’histoire du régime foncier, la formation de la propriété actuelle qui prend sa source dans les anciennes concessions données, suivant la configuration du pays depuis (( le battant des lames » (1), jusqu’au « sommet des premières montagnes » et pour marquer les différentes étapes de la culture; au début l’âge des céréales, riz, blé, etc.; dans le courant du dix-huitième siècle l’âge du café (introduit en 1717) et l’âge des épices (girofliers et muscadiers), importés en 1770 sur l’initiative du célèbre intendant Poivre et propagés un peu plus tard, grâce à la persévérance de Joseph Hubert; puis l’âge de la canne à sucre, triomphant dans la plus grande partie de ce siècle et qui, menacée à son tour aujourd’hui par la surproduction générale et la crise de main-d’œuvre paraît devoir céder le pas aux cultures riches , effectuées sur une petite échelle, telle que la vanille et les cultures vivrières, maïs, manioc, légumes, fruits, etc.
Cependant, bien que l’âge d’or de la canne à sucre soit passé, et malgré l’importance de plus en plus grande donnée à la vanille et aux vivres, la canne est toujours restée la culture principale à la Réunion, puisque toutes les autres y sont encore communément désignées sous le nom do cultures secondaires.
Mais les influences économiques qui ont profondément affecté, dans le courant
(l) Réserve faite des « pas ^géométriques ».
du siècle, l’indiistriG sucrière, dans scs moyens de prodiiclion d’abord, par sidlc des applications dn machinisme et pins lard dans son rajiporl, par suite de la concurrence cxléricnre, ont en leur contre-coup sur la physionomie rurale et la répartition dos terres à Itonrbon. Celles-ci présentent en effet des caractères essentiellement différents suivant (pi’on les envisage, en I8al, en 18G0 ou à présent, c’est-à-dire à l’aube de la culture en grand de la canne à sucre, au moment de son plein épanouissement et à l’éporpic de la crise.
En 1831, il existait 152sucreries dont 8G munies de juachincs àvapeur produisant 18i kil. de sucre. Bourbon était alors recouverte d’ « babitations » . — On
désigne ainsi la ferme et la maison de campagne où le planteur, entouré de ses esclaves et plus tard de scs engagés, groupés eux-mêmes dans un camp, vivait en cultivant scs produits, les transformant lui-même et les faisant ensuite porter au « quartier » où ils ôtaient vendus ou chargés à bord des navires venant faire la cueillette dans les « marines ».
A ce moment la propriété était très morcelée, l’aisance régnait à Boui bon et non seulement la campagne était animée par cette multiplicité de petites entreprises, mais encore certains quartiers devenaient de jolies petites villes, avec leurs avenues de coquettes villas de chaque coté de l’église blanche.
En 18G0les exportations de sucre atteignent leur maximum :G8.4GG.081 kil.
Mais la prospérité qui s’était développée pendant cette période, en donnant aux planteurs des goûts de luxe qui modifièi'ent j)rofondénieiit leur existence ]»atriarcalc d’autrefois, fut le point de départ des transformations futures auxquelles d’autres causes vinrent encore contribuer.
A l’époque où le sucre rapportait 50 francs les 50 kilos beaucoup de propriétés furent majorées de 50.000 à
500.000 sur lesquelles le Crédit Foncier Colonial, institué en 18G3, consentit des prêts s’élevant à 200.000 et même à