LADY ELLEN EST DEVENUE MALADE
crable Beaurevoir pour un jour ou deux. Il faut qu'il. ne voie jamais celte poupée irlandaise. Quand tu m'as écrit que cette mylady Saint-Albans était la parente de mon ennemi et qu'elle le voulait voir, j'ai pris ce déguisement pour m'introduire dans cet hôtel Saint-Albans et étudier les gens. Eh bien ! sais-tu ce qui arrivera? Ce Beaurevoir, c'est un grand seigneur, un homme qu'on est fier d'avoir pour ami et de montrer pour parent. C'est un homme qui exerce sur tous ceux qui l'approchent une véritable séduction.
Là-dessus il se mit à trépigner si violemment et il lui échappa un tel rugissement que Cornélius dut nécessairement lever les yeux.
— Vous n'êtes pas souffrant, docteur Magrovius? dit-il de sa voix douce et mélodieuse.
Mais celui-ci ne l'entendait pas.
— Aujourd'hui ce Beaurevoir est vieux, continua-t-il. Mais il passe pour le plus noble, le plus courtois, le plus probe des hommes. C'est, comme toi, un disciple de ce stupide Rousseau. Mais il est resté gentilhomme, quand toi, von Cloots, tu es devenu démocrate et crapuleux. Ah! ah! Eh bien! sais-tu ce qui arrivera? Il va devenir le maître de celte maison, de cette fortune, lui et ses enfants, le maitre de cette jeune femme, et par elle le maitre de ce benêt de lord qui nous échappera, à toi, à la Révolution, à nos haines, à notre direction.
Il saisit brusquement le bras de Cloots.
— Savez-vous, baron, ce qu'il faut? Il faut que lady Ellen Saint-Albans meure.
Le petit Horace ne remua pas dans la main de Cornélius.
— Que ne l'avez-vous' aidée pendant les quelques
jours que vous avez passés à Thôtel Saint-Albans? dit tranquillement Cloots.
— Moi! je fusse devenu suspect! D'ailleurs ce petit dr61e de fanatique irlandais ne me quittait pas des yeux, et il connaît bien son métier de médecin.
— Alors, reprit plus froidement encore Anacharsis, lady Ellen vivra. Je vous entends bien. Je pourrais me
. fâcher de ce que vous voyez en moi un homme si aisément disposé à devenir votre esclave et un assassin. Je me contente de vous dire que mes principes philosophiques permettent regorgement et le massacre, mais non l'assassinat. On peut exterminer, en manière de conquérant, un million d'hommes, mais la vie de Tindividu reste sacrée.
Plattzoll fixa sur lui, par dessus ses lunettes, un regard sombre et railleur.
— Pourtant, baron Jean-Baptiste von Cloots-Schlestedt, lady Ellen Saint-Albans a été empoisonnée, il y a neuf mois, et elle Ta été par vous.
Le petit Horace trembla dans la main de Cornélius, mais si peu que nul ne s'en aperçut. Cloots était resté fort calme.
— Voilà de vos folies, Plattzoll. Entre nous cela n'a pas d'importance. Mais comme les calomnies les plus absurdes laissent toujours quelque chose, je vous prie de ne plus recommencer cette plaisanterie un peu grossière.
— Ecoutez-moi attentivement, Cloots. Je vais vous offrir la paix ou la guerre. Vous savez 'que je ne suis pas à dédaigner. 11 est toujours arrivé malheur à mes ennemis. Je suis né pour haïr, et j'ai perfectionné l'art de la vengeance. Vous connaissez aussi ma fortune, mes
LADY ELLEN EST DEVENUE BiALADE 39
amis, mon activité, mon intelligence. Vous savez enfin que la confiance dont Fimpératrice Marie-Thérèse d'Autriche a bien voulu récompenser quelques services habilement rendus, me donnera la position que je voudrai auprès de la reine de France Marie-Antoinette, sa fille. Vous savez tout cela, n'est-ce pas?
Cloots fit un signe de tête, accompagné d'un léger haussement d'épaules.
— Vous disiez tout à l'heure que je ne suis pas médecin, c'est vrai. Mais je suis un chimiste habile. Voulezvous que je vous dise quel poison vous avez donné à ladyEUen?
— Ce serait, en effet, pour moi, une révélation un peu plus authentique que celle des chrétiens, chef Plattzoll.
— Vous allez cesser de railler tout à l'heure. Ce poison, c'est de l'aqua-tofana. Or, ce poison étant la propriété exclusive...
— Taisez-vous, Plattzoll, s'écria Cloots en sortant brusquement et violemment de son apparente indifférence.
— Pourquoi donc? Je ne relève pas de la franc-maçonnerie, je ne lui ai rien juré. Je ne suis pas son esclave et je vais vous épouvanter, pauvre niais, qui avez rejeté tous les liens de la superstition religieuse pour vous enserrer dans des chaînes cent fois plus tyranniques, oui je vais vous épouvanter en vous disant que je ne crains pas votre franc-maçonnerie et que je la défie.
— A votre aise et à votre dam, baron, dit gravement Anacharsis.
— Je sais trop de choses sur elle, et ce que je sais peut venir trop aisément aux oreilles de la reine de
40 OU œRNELTCS APPKEND COMMENT
France pour que votre chef réel, qui est un habile personnage, ose toucher à moi. Je vous disais donc que dès rheure où j'ai vu que cette jeune femme avait reçu une dose d'aqua-tofana, j'avais deviné que la franc-maçonnerie avait eu un intérêt à la supprimer et qu'on vous en avait donné Tordre.
— Le prince d'Orléans, notre Grand-Mattre, est audessus de tels desseins.
— Laisse-là ton hypocrisie, répliqua PlattzoU, en reprenant un ton furieux. Ton prince n'est qu'une marionnette entre les mains de gens plus habiles, plus profonds et plus ambitieux encore que lui. Tu te crois de ces genslà; et je ne te méprise pas complètement parce que je sais que, en jouant l'anarchiste et le révolutionnaire, tu restes foncièrement dévoué à la patrie allemande. Comme moi, tu veux l'abaissement de ces Welches maudits et éternels ennemis de la Germanie. Mais outre cela, il me faut des tortures spéciales pour les Beaurevoir. Je puis m'entendre avec la franc-maçonnerie, comme avec toi. Vous êtes censés, vous autres, six cent mille esclaves que vous êtes du Grand-Orient de France, vous réunir pour un simple but d'amusement, de fraternité et de philanthropie. Mais votre grand grand-maître y voit plus loin ; au-dessus de lui quelques esprits plus perçants voient plus loin encore, et ils composent le Grand-Conseil de l'ordre. Tu aspires à y arriver et tu sais que le Grand- Conseil est dirigé, lui aussi, par deux individus dont l'un m'échappe, mais dont l'autre est le chevalier de Laclos.
Ânacharsis fit un geste qui ressemblait à de l'effroi.
— Maudit soit l'homme qui t'a renseigné, toi dont on connaît les relations intimes avec moi.
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On vint frapper à la porte pour indiquer que la voiture de Magrovius était prête.
— Ah! tu crains qu'on ne te décerne quelques gouttes de Teau maçonnique, cria celui-ci. C'est affaire à toi. Veux-tu supprimer cette jeune femme? Je me charge de prouver à Laclos, ton Dieu, que c'est bien Tintérêt de la Révolution qui conseille d'enlever une compagne pieuse, douce et intelligente à un homme sur la position, la fortune elles idées duquel vous comptez pour propager...
— Je vous répète, baron PlattzoU, dit Anacharsis en l'interrompant d'une voix émue, tandis que son visage rouge pâlissait légèrement, qu'il n'y a plus de société si là vie individuelle n'est pas respectée.
— Misérable et lâche hypocrite, cria PlattzoU qui arracha ses lunettes dans un moment de rage. Tu n^oses pas redoubler la dose parce que tes maîtres l'ont défendu et tu mets cela sur les principes. Tu te souviendras de moi. Je te quitte; voici l'heure de partir. Tu te repentiras cruellement d'avoir voulu enrayer la marche de ma vengeance.
Il s'éloigna en courant comme un fou furieux. Cornélius sauta sur les lunettes et courut après lui.
— Docteur Magrovius, dit-il de sa voix douce et égale, je sais bien que le soleil n'est plus assez fort pour fatiguer votre vue, mais vous avez laissé tomber cela.
— Ah ! oui, murmura PlattzoU, en faisant une grimace qui simulait un sourire et fermait ses yeux, c'est ce bon Cloots qui me met en colère en prétendant discuter médecine avec moi. '
Il s'éloigna brusquement comme un homme pressé. Il s'avança vers une chaise de poste qui stationnait àla porte
42 OU CORNELroS APPREND COMMENT ETC.
de l'hôtel, sous la garde de Jérémiah. Cornélius s'approcha vivement de celui-ci.
— Il faut, lui dit-il à voix basse, qu'en ouvrant la portière vous vous arrangiez pour accrocher et jeter à bas la perruque de ce moabile.
— Perpétuel martyre, se dit Jérémiah en levant les bras au ciel, quelle volée je vais recevoir! Soyez béni, Dieu bienfaisant 1
Il poussa un peu brusquement le chapeau de l'irascible Allemand et il baissa la tête en faisant le gros dos. Au bout d*un instant, étonné de ne rien recevoir, il releva le front. Plattzoll avait bien eu sa perruque à peu près enlevée, mais il l'avait remise vivement d'un geste distrait.
Toute son attention était prise parla vue d'une chaise de poste quittant la ville et se dirigeant vers Londres. Sir John et l'abbé de Saint-Sauve caracolaient aux portières. L'Allemand serra les poings en grommelant, et Cornélius admira quelle puissante expression de haine sortait de ses prunelles.
— Déguisez-vous désormais tant qu'il vous plaira, seigneur baron, pensa-t-il, vous serez bien habile si je ne vous reconnais pas sous tous les masques. Mais il ne faut pas que j'oublie mon cousin Beaurevoir, que ce scélérat a tant dïntérêt à retenir à Rochester.
Il rentra à l'auberge pour ordonner qu'on lui sellât et qu'on amenât devant la porte le plus vite des chevaux de lord Saint-Albans.
Quand, cet ordre donné; le D*" O'Toole revint dans la rue, devant la porte de l'auberge des Armes du floî, la scène avait changé et s'était animée :
Le cheval que Cornélius venait de faire seller arrivait, en piaffant entre les mains d'un laquais qui le tenait par la bride. PlattzoU avait le pied sur le bas de la portière ouverte de sa chaise de poste dont le cocher, en longues bottes, s'impatientait et excitait les chevaux de la mèche de son fouet. PlattzoU adressait un geste de menace à Cloots qui s'éloignait en secouant la tête, et le voyageur sautait dans la chaise en blasphémant avec rage.
Jérémiah criait, à plusieurs reprises, d'une voix solennelle :
— La livrée et l'équipage de Sa Seigneurie the Earl Saint' Albans.
Un courrier qui traversait la rue, se dirigeant vers Londres d'un trot nonchalant, s'arrêtait en entendant prononcer ces mots et s'approchait de Jérémiah dont la trogne vénérable lui inspirait évidemment une confiance sans bornes :
— Votre Honneur serait-il le comte de'Saint-Albans? demanda-t-il respectueusement.
— Vous pourriez aisément trouver des gens qui y touchent de moins près, jeune homme, répondit Jérémiah avec une hauteur sereine.
— Alors, vous avez peut-être ici près quelqu'un que Ton nomme le baron de Cloots?
— Décidément, répartit jérémiah avec la même gravité bienveillante, vous devez passer dans votre village pour un garçon d'une perspicacité extraordinaire.
Le pesant Écossais jouait le rôle de railleur d'une façon si incomparable et de manière à rappeler si bien l'âne qui s'essaye à jouer de là lyre, que c'était toujours pour Cornélius un spectacle à ne pas perdre. La figure nigaude du courrier complétait le tableau. C'était en effet, le plus niais des employés delà poste de Douvres, et, comme il avait à faire une commission très-délicate et très-compromettante, on l'avait demandé et choisi expressément pour son extrême sottise.
— Voilà de quoi il retourne. Vos Honneurs, dit-il en saluant Cornélius qui s^était approché.. M. Mariée, le maître de l'hôtel à Douvres, m'a fait venir. Il m'a dit : Tu vas aller à Londres àfrancétrier. Tu demanderas l'hôtel Saint-Albans, dans la rue d'Oxford, dans le bourg de Westminster. Là, tu demanderas si le baron de Cloots y est, — tu retiens bien ce nom là, — et tu diras qu'on lui répète, demain de grand matin, les quelques mots que je vais te dire. — Retiens surtout ces mots : Fréron^ 9 mars. Saint-Clément. Matin. Dès* lors, puisque c'est ici lord Saint-Albans et que le baron de Cloots est là, dites-lui ces mots. Je n'ai pas besoin d'aller jusqu'à Londres. Mais vous me jurez de lui dire ces mots-là?
— Je le jure, jeune homme. Votre confiance ne sera pas trompée.
Cornélius O'Toole avait terriblement pâli en entendant les mots prononcés par le courrier. Ces mots étaient bien vagues, mais ils jetaient une telle lumière sur la
CÔMMENt LORD SAiNT-ALBANS FÛT DÉTROUSSÉ 45
conversation qu'il venait d'entendre! Il se rappelait si clairement que c'était le lendemain du dernier voyage de ce même Fréron à Londres que s'était déclarée la première et brusque atteinte du mal dont EUen avait failli mourir ! El quel moyen de ne pas soupçonner Anacharsis Cloots, après les déclarations si nettes de PlattzoU!
Le courrier était retourné sui; ses pas. Cornélius se précipita vers Jérémiah, qui se dirigeait du côté de la maison.
— Jérémiah, dit-il d'une voix anxieuse, vous ne remplirez pas cette commission; je vous jure qu'elle est inhumaine.
L'Écossais se retourna brusquement et lui jeta un regard furieux.
— Voulez-vous me tenter d'impiété? N'ai- je pas juré ! N'est-il pas écrit dans le Deuléronome : « Tu ne lieras pas la bouche du bœuf. » Étes-vous chargé, par Baal- Zébub, le roi des Mouches, de me dégrader comme Berzellaï qui, ne pouvant retrouver sa généalogie, fut rejeté du Sacerdoce?
Cornélius savait fort bien qu'il n'y avait rien à répondre quand Berzellaï entrait en scène. L'Écossais, bon homme d'ailleurs et généralement docile aux suggestions du médecin, son sauveur, retrouvait alors tout son entêtement national, et il fut mort plutôt que de céder. Jérémiah avait continué son chemin en grommelant; il allait porter à Cloots le message de Fréron.
Cornélius était resté perplexe jusqu'à l'angoisse.
D'une part il sentait le besoin d'aller jusqu'à Rochester pour activer l'arrivée à Londres du marquis de Beaurevoir et de sa fille. D'un autre côté, il redoutait de lais-
ser Ellen exposée au danger terrible qui lui paraissait indiqué par la commission du courrier. 11 voulait être à Londres pour veiller sur sa cousine.
Il courut de nouveau vers Jérémiah, qui sortait de riîôtel, après avoir parlé à Cloots.
— 11 faut que vous me rendiez un grand service, ami Jérémiah. Vous allez monter sur ce cheval-là, tout sellé, et courir à franc étrier jusqu'à Rochester.
Mais l'Écossais n'avait pas repris sa bonne humeur.
— Mes jambes ne doivent rien à la vieille prostituée romaine, dont le manteau est porté par des cardinaux vêtus de pourpre, répondit-il d'un ton rogue. Vous n'avez sauvé ni mes cuisses ni mon âme; je ne monterai pas ce cheval pour le mener à Rochester.
Pendant ce temps, Cloots, ayant perdu son flegme habituel, sortait à son tour de l'hôtel, et demandait vivement s'il y avait longtemps que le docteur Magrovius était parti.
Apprenant qu'il ne devait pas encore être loin, il sauta d'un bond sur le cheval sellé et il se précipita à la poursuite de la chaise de poste.
— C'est clair, pensait Cornélius en se prenant le front dans les mains, comme pour empêcher l'angoisse de son âme d'envahir le cerveau. Oui, c'est clair. Le misérable veut faire la paix avec Plattzoll. 11 lui va dire que dès demain il pourra recommencer sa tentative d'empoisonnement contre la chère, ah ! trop chère et trop malheureuse Ellen !
Il resta un instant perdu au milieu du tumulte de:ses idées.,
— Allons, il n'y a plus à hésiter. Avant tout, il faut
éclairer toutes les démarches de ce scélérat de Cloots, et faire surtout bonne garde autour de la chère lady.
Il fit un signe à Tun des deux laquais armés qui se tenaient impassibles et raides, montés sur leurs grands chevaux, derrière le coupé attelé. Le laquais s^approcha, avec les apparences du plus grand respect, et se baissa.
— Kevin, lui dit à voix basse Cornélius, c'est pour le service de la Terre des Chants et pour l'honneur des Vengeurs d'Erin; il faut que cette nuit, à quelque heure que nous arrivions à Londres, tu ailles chercher Pad lassommeur, et le boxeur Kiilmallock. Qu'ils soient tous deux, avant le jour, dans la rue d'ïork, cachés en face de l'hôtel Saint-Albans. Ils me suivront de loin, partout où j'irai, et ils ouvriront l'œil à mes gestes. Toi, tu seras dès Taube dans le petit parloir du rez-de-chaussée de rhôtel, qui donne sur la rue.
Le soir était venu, l'on partit. Jérémiah et le jockey prirent les devants, à cheval.
Le coupé s'ébranla, après que Lionel et Cornélius, qui monta près de mylord, eurent visité soigneusement les amorces de leurs pistolets, et la voiture s'élança au grand trot dans la direction de Londres.
Elle dépassa, sans encombre, les endroits dangereux. Après Deptford et Greenwich, l'attention des deux voyageurs se détendit complètement.
La nuit très-calme,. la route presque solitaire, à cette heure avancée, l'obscurité, qui s'était faite profonde, la continuité des mêmes objets, des maisons muettes, des arbres noirs, dépouillés et tordus, que les grandes lanternes du coupé piquaient en passant d'un rayon tôt disparu, tout répandait autour de nos deux amis une atmosphère de sérénité. Lionel s'enfonçait plus avant dans
cette voie de Tespérance, que pendant tant de mois il avait abandonnée.
11 n'avait jamais, jusqu'en ces derniers temps, apprécié la puissance de son amour, et il n'en avait mesuré rénergie qu a la folie de son désespoir. Il avait aimé Ellen tout aisément, tout simplement, comme on respire, comme on regarde, comme on sourit! Dès l'heure où il l'avait vue, il n'avait pu songer à autre chose qu'à elle. Du jour où il l'avait pu connaître parfaitement, il lui avait semblé qu'il n'avait plus rien à faire en ce monde qu'à être son ami, son mari, à chercher ce qu'il y avait de meilleur en soi, de plus beau, de plus doux, au dehors, pour le lui donner. Il s'était anéanti en elle, n'ayant plus d'autre spectacle pour ses yeux qu'EUen, d'autre occupation pour son imagination qu'Ellen, d'autre songe d'avenir qu'Ellen, d'autre mobile d'agir et de penser qu'Ellen, toujours Ellen. et seulement Ellen. Il ne l'avait comparée à rien : elle existait seule ; il n'avait pas songé qu'elle pût lui être enlevée, puisqu'elle était tout son^ souffle, toute son âme, tout le ressort de son être.
Il l'aimait ain3i avec une folie tranquille, avec une extravagance posée et une fureur sereine. C'était une passion effrayante d'intensité et qui avait, tant elle était harmonieuse et absorbée, les allures aisées des actes les plus usuQls de la vie ordinaire.
Il avait eu une nature ardente avec une éducation réfrigérante, mais qui n'avait refroidi que la croûte de son cœur tout en concentrant, en accroissant, à l'intérieur, la flamme chassée des extrémités.
En enlevant à son. esprit d'enfant toute idole, tout objet de respect et de culte, en dépouillant les abords de
son âme, essentiellement dévouée et généreuse, de toute image où il pût appuyer sa foi, à qui il put adresser un acte de naïf amour et de riante espérance, on avait fait ^ de son être ce que les grandes neiges font de la terre Scandinave. Elles paraissent y tuer toute Végétation, tant elles^ont hautes et tant elles restent longtemps sur le sol. Mais quand le soleil de mai les fait fondre, en une journée ce sol se couvre d'un lapis d'herbes et de mille fleurs. Le sein de la mère féconde était froid, mais la chaleur et l'ardeur couraient sous cet épiderme momentanément inerte, et couraient d'autant plus puissantes qu'elles s'étaient ramassées sur elles-mêmes et concentrées dans la longue attente du printemps.
Cornélius s'était tu aussi, car la passion candidement effrontée de son compagnon avait réchauffé son propre cœur. Le pauvre et honnête garçon s'efforçait bien de ne plus voir dans lady Saint-Albans qu'une cliente intéressante à soigner et à sauver. Mais parfois l'aimante imagination se révoltait, elle ressuscitait une scène du temps passé et déchirait le sombre rideau du temps présent. Oui, c'était bien là la scène à jamais effacée du livre de la Destinée : la vallée de l'Avonmore étalait toujours ses grâces naïves ; les lierres s'y pendaient toujours, enchaînant l'un à l'autre les trembles et les chênes ; et les aubépines y saupoudraient toujours les sçntiers verts de leurs fleurettes roses; mais jamais, ah ! jamais plus la gentille vallée ne reverrait Ellen au bras de Cornélius.
Tout à coup chacun d'eux tressaillit, croyant avoir entendu un coup de feu en avant, à la distance où devaient se trouver Jérémiah et le jockey. Ils écoutèrent. On n'entendit plus rien. Mais bientôt la voiture s'arrêta.
Us ouvrirent les panneaux et ils purent percevoir le
50 COMMia^T LORD SAINT- ALBANS FUT DÉTROUSSÉ
bruit de deux chevaux qui galopaient, en s'en venant vers le coupé, excités qu'ils paraissaient être par une voix très-forte et un peu enrouée pourtant, qui prodiguait des encouragements entrecoupés par les jurons les plus pittoresques. Des exclamations pieuses, d'où le souvenir de Berzellaï n'était pas absent, et des gémissements d'enfant se distinguèrent au milieu du bruit, à mesure qu'il se rapprochait.
Quelques instants auparavant, Jérémiah, qui, en compagnie du jockey, précédait la voiture de plusieurs centaines de pas, s'était senti saisi d'un enthousiasme extrême et il s'était mis à chanter, sur un vieil air du Covenant et avec des rimes insensées, ses propres vertus. Il fut interrompu par un cri perçant poussé par Tenfaut ei par un coup de pistolet.
Un corps, qui paraissait horrible de grandeur, de laideur et de noirceur, bondit de derrière l'un des arbres de la route,' et, avec une habileté de clown, il sauta sur la croupe du cheval monté par le jockey. Il prit l'enfant dans un bras, le serra contre sa poitrine, en guise de bouclier, et poussant le cheval près de la monture de Jérémiah, il présenta- à celui-ci la gueule d'un pistolet, en disant d'une voix furieuse :
— Scélérat, Anglais maudit, conduis-moi vers ton maître, — car je suppose que tu es le courrier de cette voiture qui vient, — ou la vie de ce petit serpent britannique me vengera du tort que son pays m'a fait. Tourne bride, te dis-je, ou je te traite comme un voleur de grand chemin que tu es, que vous êtes tous.
Jérémiah se dit qu'il avait affaire à un fou, et considérant que l'enfant ne goûterait probablement pas toute la grâce du martyre, il tourna son cheval du côté de la
\oUure. L'inconnu le suivit, tantôt maudissant la scélératesse des Anglais, tantôt encourageant débonnairement Tenfant qui criait, tantôt menaçant du pistolet et avec des clameurs furieuses Jérémiah, qui faisait le plus étrange mélange de Daniel dans la fosse aux lions, des Hébreux dans la fournaise, jde Berzellaï, et de Chamos, idole des Moabites, à laquelle Tinconnu devait ressembler.
Quand ils arrivèrent tous trois en face de la portière ouverte; la lumière des lanternes tomba sur le visage de ce pseudo-Chamos, et montra la longue figure maigre, les. petits yeux et le nez immense de notre aimable connaissance le chevalier de Saint-Hurugues.
— Voyageurs qui voyagez dans cette voiture, cria-t-il d'une voix aussi solennelle que Tenrouement le lui permettait, je sais que je suis fort aventuré. Mais dites à ces deux escogriffes de laisser en paix leurs canardières, car ils me tueront sans doute, mais pas avant que je n'aie écrasé ce serpentin comme une vessie pleine de suif et brûlé le peu de cervelle qui reste à ce braillard.
— Tenez-vous en paix, enfants, dit Lionel que la figure du personnage intéressait, et vous, parlez. Nous ne sommes pas, nous autres Anglais, ennemis d'une bonne plaisanterie.
— Je ne plaisante pas, repartit gravement Saint-Hurugues, quand je suis vêtu comme un gueux. Je réserve mes plaisanteries pour faire honneur à la fortune. Je suis un gentilhomme voyageur, habitué à me conformer aux mœurs des contrées où je promène le don d'observation que la Providence m'a départi avec une générosité sans exemple. Jeune serpenteau, ne bougez pas, si vous ne voulez que je vous écrase comme une vermine. Donc je
suis attendu à Londres par une fortune considérable, et je m'y rendais par un chemin boueux et monotone, comme il convient à un gentilhomme déguenillé, mais guidé par ce soleil de l'espérance qui liiit toujours dans les cœurs magnanimes. La fortune adverse m'avait laissé un simple louis d'or, que je destinais à faire figure dans la capitale de cet empire, et à rehausser l'éclat naturel de ma bonne mine, afin de paraître avec tous mes avantages dans les illustres endroits où je suis attendu. Laquais de droite, il me semble que je vois remuer l'ombre de votre canardière. Tenez-la, je vous prie, avec autant de rectitude que si elle était destinée à soutenir la voûte céleste, ou j'envoie une balle dans le gosier de ce chanteur de psaumes.
— Enfin, que vouJez-vous? demanda en souriant Lionel.
— J'ai eu l'honneur de vous dire que je me suis fait une loi immuable de suivre les us et coutumes des pays que je hante. Or, une bande de truands m'a surpris de telle sorte que je n'ai plus cet unique louis d'or qui m'était nécessaire pour me procurer une frisure décente. La conclusion est simple : il est de bon ton, en ce pays-ci, de détrousser les passants, détroussons.
— Alors vous venez nous demander la bourse ou la vie? dit gaiement Cornélius en mettant la figure à la portière.
— Je me disais aussi qu'il y avait quelque chose dans ce coin obscur et je m'en inquiétais, rie sachant pas trop si ce quelque chose n'était point porteur d'engins guerriers. Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer. Vous interprétez avec quelque rigueur mon procédé. Je ne vous demande point votre vie, qui m'est absolument inutile.
COMMENT LORD SÂlNT-ALBANS FUT DÉTROUSSÉ • 53 .
Chanteur de psaumes l vous gesticulez d'^ne façon désordonnée. J'ai rhonneur de vous demander, messieurs, avec tous les égards que mérite une voiture si bien attelée, de daigner me rendre le louis qu'on m'a soustrait, et comme les louis sont*rares en ce pays et que j'aime à me conformer aux mœurs dés lieux, je demande une guinée, bien qu'elle vaille quelques sols de plus que le louis de France. Ce sera pour payer la poudre que j'ai dû dépenser pour engager cet homme pieux à s'arrêter court.
— Ma foi, vous avez vraiment des arguments irrésistibles, dit Lionel en lui tendant sa bourse.
Le chevalier, dont l'œil sans cesse en mouvement surveillait les gestes de tous les personnages présents, autant que l'obscurité le permettait, secoua plus vivement la tête.
— Monsieur, dit-il gravement, je vole, je ne mendie pas, non pas que la mendicité me paraisse contraire à la dignité humaine, et dans l'Espagne, où les mendiants sont d'honnêtes gentilshommes amoureux de la divine paresse, je n'ai pas résisté à l'usage national de tendre la main; j'y mettais parfois une espingole, quand les mœurs de la province m'y obligeaient. Aujourd'hui, on m'a volé un louis, je réclame un louis, avec un petit intérêt." Seulement, ces tristes insulaires, dénués de tout esprit chevaleresque, se sont mis dix pour me dépouiller. Moi, pour l'honneur de la noblesse française, et pour, montrer la différence qu'il y a d'un mangeur de roastbeef à un buveur de vin, je me suis mis seul pour vous dépouiller, à dix que vous êtes.
— Donnez sa guinée à ce chevalier français, dit gravement Lionel à Jérémiah !
54 t COMMENT FRÉRON CHOISIT LE CHEVALIER
Saint-Hurugues reçut la pièce d'or d'un geste gracieux et aisé. Quand il Teut empochée, il fit un bond en arrière, et tandis que la voiture reprenait son élan, on entendit une voix, qui sortait des ténèbres, toujours grave et toujours enrouée, et qui criait : '
— Que Dieu vous le rende, bons voyageurs !
gomment fréron choisit le chevalier pour être l'ambassadeur du grand-orient,
ET gomment le GHEVALIER EN PUT RÉGOMPENSÉ.
Le clair soleil a remplacé Taurore. Il lance sur Tunivers entier ces frais rayons qui annoncent que le printemps va naître, mais il n'a pu encore pénétrer à travers le dais de vapeur épaisse qui forme autour de Londres un ciel factice.
Seulement, au milieu du voile plombé qui enveloppe la ville, on aperçoit un point moins sombre et presque blanchâtre. Il indique aux poètes, aux rêveurs, aux ivrognes et aux voleurs que l'astre radieux a encore une fois vaincu la nuit; les autres Anglais, et particulièrement ceux qui aiment le linge propre, sont avertis de la venue du jour par le retour de cette petite pluie noire qui ressemble à de Tencre passée au pulvérisateur.
Il est bientôt sept heures. Dans la plus grande partie
de Londres, on dirait d'une ville morte. C'est le moment où les quartiers aristocratiques dorment profondément. Là, le bruit a cessé brusquement à deux heures de la nuit pour ne reprendre qu'à dix heures du matin. Les watchmen ont disparu, leurs guérites, qui ouvrent leur gueule noire tous les cent pas sur le trottoir, sont vides ; on ne voit plus errer leurs petites lanternes, on n'entend plus le bruit de leur crécelle d'appel, ni leurs voix glapissantes criant à chaque instant, d'un ton lugubre, l'heure qu'il est et le temps qu'il fait. Les petites lampes à trois branches qui sont suspendues au milieu d'un globe de verre et qui éclairent les trottoirs, sont éteintes.
On entend bien quelque bruit dans le voisinage du fleuve. Les matelots, les charretiers, les portefaix ont recommencé les querelles et la besogne. Mais tout dort à l'ouest de Westminster. La rue d'Oxford est toute sombre et absolument muette.
La petite porte de l'hôtel Saint-Albans s'ouvre. Un homme de moyenne taille, vêtu d'une longue redingote à grand collet et porteur d'une grosse canne,- sort d'un pas tranquille. Il regarde autour de lui, mais sans préoccupation et sans méfiance. Il est évident qu'il ne se cache pas. Il montre tout ouvertement la finaude face prussienne du baron de Cloots, et il disparait lentement dans la brume en remontant vers le Strand.
Une fenêtre du rez-de-chaussée s'ouvre aussitôt, presque sans bruit, un corps très-leste bondit. A peine a-t-il touché le sol de la rue qu'il se retourne vivement.
— Kevin, mon garçon, donne-moi mon pistolet. Jéréœiah, approchez, que je vous dise un mot à l'oreille.
Le personnage qui venait de sauter et qui n'était autre que Cornélius, avança ses lèvres dans Tembrasure de
la fenêtre ouverte, il rencontra Toreille d'une tête qui se baissait.
— Jérémiah, dit-il d'une voix expressive quoique contenue, vous avez hier, par votre mauvaise grâce et votre ingratitude, prouvé votre complicité avec ces deux athées allemands. Milady court, par la faute de votre entêtement, un grand danger. Je ne sais à quelle heure je reviendrai. Cela dépendra de mille choses. Peut-être ne pourrai-je être de retour avant l'heure du raout de ce soir, peut-être serai -je revenu dans deux heures. Mais retenez bien ceci : S'il arrive quelque chose à Milady avant mon retour, si vous ne veillez pas, si vous ne faites pas veiller sur elle avec un soin de toutes les minutes et une intelligence perspicace, je vous jure que je vous accuse devant le Grand-bailli et le conseil des Francs-bourgeois du bourg de Westminster.
— Mais m'accuser de quoi ? demanda Jérémiah d'une voie émue.
— D'avoir voulu empoisonner, d'être le complice de ceux qui veulent empoisonner lady Saint-Albans.- Je sais que vous avez grosse besogne pour préparer la fête de ce soir. Mais tant pis pour vous. Tâchez d'avoir cent bras et cent yeux.
Il s'éloigna brusquement, en laissant Jérémiah dans la consternation.
Il tourna sur la droite afin de rejoindre Charing Cross et le Strand par un chemin plus court que celui que paraissait avoir pris Cloots.
Il avait à peine fait quelques pas dans la rue d'York que l'on vit sortir d'une première, puis d'une seconde guérite de watchman, deux gaillards paraissant plus fournis de muscles que couverts des dons de la fortune.
Ils emboîtèrent, sans paraître se connaître, le pas de Cornélius, qui ne se retourna même pas. Il était sûr d'être suivi par Killraaliock, le boxeur, et par Pad, Tassommeur, tous deux membres très-dévoués de Tune des plus farouches de ces sociétés secrètes où les Irlandais asservis ont, de tout temps, aimé à chercher les consolations de la vengeance. »
Cornélius arriva dans la rue de Saint^Clément, à l'auberge de Charing Cross and Ângel avant que la diligence de Douvres n'eût encore paru. Il fouilla d'un regard vif les recoins de la grande cour où les chevaux, les voitures, les postillons, les portefaix, les voyageurs foisonnaient. 11 avait devancé Cloots.
Il gagna dans cette cour le coin où les voitures de la route de Kent descendaient leurs voyageurs. Pad et Killmallock se mêlèrent aux commissionnaires qui attendaient, et ils se promenèrent en attachant leurs regards sur Cornélius, dont les gestes devaient les renseigner.
Le chevalier de Saint-Hurugues, boueux, déloqueté, mais toujours majestueux dans sa pose, était assis sur le bord d'un vieil essieu brisé. Il tenait d'une main son immense rapière, serrée contre ses genoux osseux, et de Tautre il portait à sa bouche, avec tous les signes de la gourmandise satisfaite, le reste de son dernier biscuit de mer. Parfois, il quittait la poignée de Tépée pour relever d'un geste bienveillant un des rebords de son chapeau brisé qui lui retombait sur les lèvres, et le vaillant homme profitait d'une ouverture dont la décrépitude avait gratifié le bas de la calotte de cet antique couvrechef pour promener son petit œil gris sur son entourage.
Il tressaillit quelque peu en voyant arriver Cornélius
et il laissa retomber le rebord de son chapeau. L'ingénieux chevalier utilisait ainsi les misères du temps pour s'offrir à peu de frais un masque d'un grand modèle.
Cornélius le reconnut fort bien. H s'approcha de lui et le saluant courtoisement :
— Votre Honneur, dit-il, ne me pardonnerait pas de passer à o6té de lui sans le reconnaître. Il est difficile, quand une fois on a eu l'honneur de le rencontrer, d'oublier l'extrême galanterie dont tous ses procédés sont empreints.
Le chevalier se leva, et saluant avec une dignité pleine de réserve :
— Votre Seigneurie me comble, dit-il. 11 me semble bien, en effet, que sa voix vraiment mélodieuse a déjà frappé mes oreilles. Mais, si Votre Excellence daigne me permettre cette familiarité, je me hasarderai à lui confier que je ne suis jamais, avant midi, en possession de ma mémoire: Je consacre généralement mes matinées à la rêverie et au culte des muses, remettant jusqu'après un repas moins sobre les exercices de la mémoire, que je reconnais toutefois avoir fort ornée.
Il fit un nouveau salut digne et froid et se rassit majestueusement sur son essieu brisé.
Cloots arrivait. Il ne fit pas le moindre geste d'étonnement ou de dépit en apercevant Cornélius.
— Quelle bonne fortune de vous rencontrer ici, docteur O'Toole? dit-il tranquillement.
— Ah I répondit avec sa naïveté habituelle Cornélius, il m'a fallu quelque effort pour me lever de grand matin, après les fatigues d'hier. Mais j'attends de jour en jour, vous le savez, le docteur Vicq-d'Azyr.
— C'est comme moi. Il m'a fallu une volonté surhu-
maine pour quitter les couvertures. Mais mon ami Magrovius m'avait promis de me remettre quelques papiers en langue hébraïque, que je connais un peu, vous savez. Ne les ayant pas sous Ja main, il m'a assuré qu'il les rechercherait en chaise de poste, dans son portefeuille, et qu'à Rochester ou à tout autre endroit où la chaise croiserait la diligence, il prierait quelque voyageur de bonne mine de me les remettre à son arrivée ici, où je l'attends. Mais voilà un grand bruit de fouet et de grelots. Par la barbe folâtre du Père éternel, c'est la diligence de Douvres.
Chacun s'approcha.
Cloots ne put retenir un geste en voyant descendre de la voiture un jeune homme dont la tournure élégante, bien qu'un peu alourdie par une longue redingote à l'anglaise, tranchait pourtant sur la rondeur un peu rustique de ses compagnons de voyage.
— Voilà Fréron, se dit Cornélius en avançant brusquement vers lui, j'en suis sûr. Monsieur, dit- il en français, il me semble que vous n'êtes pas du même pays que vos compagnons de voyage, et s'il m'est permis d'en juger à l'aisance de votre tournure, vous êtes du pays de la politesse et des belles manières. Je puis le dire, conlinua-t-il avec son fiii sourire, je suis Irlandais.
Fréron s'inclina courtoisement, et regarda son interlocuteur pour lui demander où il voulait en venir.
— J'attends, continua Cornélius, un illustre Français que je ne connais pas; c'est un savant déjà célèbre. Quoique, à la jeunesse de toute votre personne, il soit difficile de croire que vous ayez donné de longues veilles à l'étude, pourtant votre nation est si merveilleusement douée, et vos regards pétillent d'une si vive intelligence,
que je me permettrai de vous demander si je n'ai pas rhonneur de parler au savant docteur Vicq-d'Azyr?
Cette fois, la physionomie de Fréron s'éclaira complètement :
— Je ne suis point savant, point docteur, point Vicq, point d'Azyr, répondit-il gaiement. On ne saurait plus mal tomber.
Cloots et Saint-Hurugues s'étaient approchés.
— Ah! monsieur, continua-t-il en s'adressantavecun sourire à ce dernier, je n'ai pas oublié la commission dont vous m'avez fait l'honneur de me charger et qui était de garder votre malle avec un soin parfait et de vous rapporter. Diable ! continua-t-il en regardant le piteux accoutrement du voyageur, je crois que vous serez, en effet, heureux de changer de linge. Mais, ne pourriez-vous pas me guider pour mettre la main sur un allemand qu'on m'a dit que je trouverais dans la cour de cette auberge. H se nomme, attendez.... Cloots. J'ai une commission pour lui.
Cloots s'inclina solennellement.
— C'est moi, monsieur. La commission dont vous parlez, c'est bien une commission confiée à votre obligeance par le docteur Magrovius ?
— Oui, quelque nom comme cela. Mais vous me voyez au désespoir. Vous êtes évidemment pressé d'avoir en main les papiers de ce docteur, demanda Frérou d'une voix incisive destinée à mettre en éveil l'esprit de son interlocuteur.
— Mais..., répondit Anacharsis en hésitant et en le regardant d'un œil interrogateur
— Ah ! monsieur, riposta Fréron en fronçant presque
imperceptiblement le sourcil, que la politesse ne vous empêche pas de répondre affirmativement.
— Dès lors, monsieur, puisque vous le permettez....
— C'est que justement, je suis d'autant plus confus que je comprends votre impatience. Or, j'ai mis ces papiers parmi les miens, et je me trouve dans l'impossibilité de vous les remettre séance tenante, tout autant que de vous les porter aujourd'hui. Mais voici un galant homme qui voudra bien, j'en suis convaincu, me remercier en vous les portant.
— Je porterais à monsieur, pour vous plaire, les oreilles du Grand-Turc dans une boite enrichie de diamants, répondit le chevalier avec un geste austère. A quelle heure et en quel lieu M. de Cloots, hé 1 veut-il me donner rendez-vous?
— Dans deux heures d'ici, à l'hôtel de Saint-Albans.
— Tiens ! dit vivement le chevalier, voilà un endroit dont je ne suis pas fâché de connaître les êtres et le propriétaire.
— Ah ! dit non moins vivement Cornélius, et sous quel nom faudra- t-il annoncer votre visite au comte de Saint-xVlbans ?
Le chevalier se redressa avec un redoublement de majesté.
— Je me présenterai moi-même à Sa Seigneurie quand l'heure marquée par le destin aura sonné.
Pendant ce temps, Fréron disait tout bas et très-vite à Cloots :
— Vous avez compris qu'amené à paraître un étranger pour vous, je ne puis aller à cet hôtel où tant de personnes m'ont vu, l'an passé, en votre compagnie. Suivez très-exactement et comprenez intelligemment les ordres
et les mots que ce loyal imbécile vous portera. Sous peine de mort, vous entendez. C'est la volonté personnelle du chef du Grand conseil.
11 s'éloigna précédé du chevalier, après avoir salué Cornélius. Celui-ci se retourna légèrement, montra d'un signe du menton les deux personnages à Pad et à son compagnon ; et, prenant familièrement le bras de Cloots, il quitta en sa compagnie la cour de l'auberge.
Fréron avait mené Saint-Hurugues dans une pièce retirée de la maison.
— Voici votre malle, monsieur, dit-il. 11 ne m'a pas été difficile de deviner, sous votre accoutrement un peu délabré, un fort honnête homme.
— Monsieur, répondit l'autre avec une révérence, vous êtes généreux pour mon accoutrement, qui est sordide, mais vous me rendez exactement justice, et j'ai été touché de la délicatesse généreuse qui vous a poussé à me demander service quand il m'était difficile de vous témoigner autrement ma gratitude.
— Je pousserai donc cette générosité jusqu'à la dernière limite. Je me permettrai de vous demander votre parole de gentilhomme que vous remplirez la commission que je m'enhardis à vous demander, avec une ingénuité, avec une fidélité, avec une minutie et une ponctualité parfaites.
— Monsieur, laissez-moi — et veuillez ne m'en pas croire un homme dévoré de la passion de la défiance ou de l'ingratitude — vous poser une question. Y a-t-il dans cette commission quelque chose qui intéresse l'honneur de la noblesse française, à laquelle je suis d'autant plus attaché que mes chausses sont plus humbles?
— En aucune façon, monsieur, il s'agit d'affaires qui regardent l'Angleterre.
— Il suffit, il suffit, monsieur. Dès l'heure que la question des principes est hors de contestation, parlez, monsieur^ parlez, je n'ai nul de ces importuns préjugés des âmes sédentaires. Je suis un voyageur, doué du don d'observation, et je n'ignore pas que, selon l'usage des contrées diverses, il est de bon goût, ici de soulager les passants de leur bourse, là de leur couper la^orge. Il suffit qu'on le fasse de façon à démontrer qu'on n'est pas un vilain.
— Il s'agit tout simplement de remettre cette lettre cachetée au baron de Cloots, à lui seul, sans témoins ; de lui demander une réponse après lui avoir dit : — retenez ces mots, ils sont d'une importance de premier ordre — V ennemi écossais est grillé. Vous n'oublierez pas : l'ennemi écossais est grillé.
— L'ennemi écossais est grillé 1 Fort bien.
— Le baron passera dans une pièce voisine, pour écrire une réponse. Vous lui direz qu'il doit vous la remettre. S'il hésite, vous ajouterez : sous peine de mort. Vous porterez cette réponse à cette adresse, que je vous donne par écrit. Là vous demanderez le chevalier de Morande. L'individu qui se présentera vous dira : « Je suis le Gazetier-cuirassé. » Vous lui remettrez ladite réponse en ajoutant : « Maison des francs-maçons, » et vous conclurez : « Sous peine de mort. »
Saint-Hurugues attendit un instant, dans l'espérance que son interlocuteur l'engagerait à déjeuner. Puis il salua en poussant un soupir*.
Il sortit de l'hôtel, suivi à quelque dislance par Pad l'assommeur. Quant à Killmallock, il tira une petite pipe
noire de sa poche, et il s'assit sur une borne, en face de la porte de la maison.
Pad se changea bientôt en cicérone obligeant, et il conduisit sans trop de détours l-ingénieux chevalier jusqu'à la porte de Thôtel Saint- Albans, où le Français entra après avoir salué avec une dignité protectrice son guide déguenillé.
Celui-ci s'assit sur le banc de pierre qui longeait le mur de l'hôtel. Kevin ne tarda pas à sortir, et tout en remettant une demi-couronne à son compatriote :
— Pour l'honneur des Vengeurs d'Erin, dit-il tout bas, assomme ; fouille ; apporte.
Le chevalier avait été introduit dans un pavillon séparé de l'hôtel, et qui servait de demeure au baron de Cloots. Celui-ci avait, nous l'avons dit, sur Lionel une influence quasi complète, et il pouvait se considérer comme le directeur des biens tout autant que de l'âme de lord Saint-Albans.
Le chevalier s'avançait la tête haute, à la fois l'œil curieux et la lèvre dédaigneuse, précédé par un grand escogriffe de Poméranien, à la prunelle sauvage et aux épaules formidables q^ui était le valet de chambre de Cloots. Il introduisit Saiiit-Hurugues dans une grande pièce où Cloots attendait, avec une irritation nerveuse, mal dissimulée sous le flegme germanique, la missive dont il devinait bien les terribles injonctions.
— Vous avez bien tardé, dit-il, avec cette insolence germanique que sa lourde grossièreté rend la plus difficile à supporter de toutes les insolences.
La figure du chevalier s'allongea visiblement et les grandes ailes de son immense nez s'agitèrent. U répondit
COMME AMBASSABËtJR DU 6RAND-0ÂIENT 65
d'une voix que Tindignation contenue enrouait de plus en plus :
— Je suis un amt)assadeur, et c'est une manière de gens à qui il est interdit de songer aux choses frivoles et aimables. J'avoue, monsieur, (et je vous supplie de daigner me faire Thonneur de vous le rappeler demain), j'avoue que je n'ai jamais vu un homme auquel j'ai eu plus envie de donner des coups de pied qu'à Votre Excellence. C'en est assez. Chassez-moi ce Huron-là, conclut-il en montrant d'un geste impérieux et théâtral le Poméranien. Sous peine de mort, ajouta-t-il gravement.
Cloots avait fait un signe, le domestique s'était éloigné.
— L'ennemi écossais est grillé, dit le chevalier.
— Bien!
Et le Prussien tendit tranquillement la main, dans laquelle Saint-Hurugues posa une grosse enveloppe scellée et sans adresse.
— Je proteste de nouveau, solennellement, que s'il y a là quelque chose d*attentatoire à l'honneur de la noblesse française et tout particulièrement à la gloire nobiliaire de la vlguerie de Tarascon, où j'ai des parents, je couperai le nez et les oreilles au...
— Monsieur, dit Cloots avec impatience, ce sont des fanfaronnades, attendu que si votre qualité d'ambassadeur, comme vous dites, vous empêche de me donner un coup d'épée, elle m'empêche tout' autant de vous jeter à la porte.
— Cette réflexion est frappante, et elle n*est pas d'un sot; et en attendant que demain nous causions sans protocoles, elle me donne tant d'estime pour vous qUe j'aurai l'honneur de vous demander à déjeuner.
— Je ne déjeune jamais céans, répliqua rudement Cloots et j'ai Thonneur de vous saluer.
— Ce n'est pas cet honneur que j'attends, riposta Saint-Hurugues, dont la voix tournait à la basse profonde, mais la réponse à cette lettre.
— Eh! parbleu! je la remettrai bien moi-même.
— Non pas, s'il vous plaît. Sous peine de mort. Et Saint-Hurugues fit une belle révérence.
— Ah ! murmura Cloots, se défient-ils déjà de moi, ces pourceaux de Français? Mais je vais être extrêmement long, reprit-il à haute voix.
— Je m'étendrai dans ce fauteuil peu rembourré et je prendrai patience en songeant à la drôle de figure que fera votre face plate quand je lui aurai enlevé la moitié du nez. Oui, oui, je sais bien que ce n'est pas de bon goût. Mais vous me déplaisez tellement que je ne saurais m'empêcher de faire monter Votre Ourserie, — je veux dire Votre Seigneurie, — à l'échelle.
Cloots se précipita dans une chambre voisine dont il ferma la porte sur lui avec fureur.
Le chevalier baissa son immense corps jusqu'à la serrure, au trou de laquelle il colla son œil. Il vit Cloots ouvrir un secrétaire, en tirer quelques papiers découpés, dont il appliqua l'un sur la lettre qu'il venait de recevoir. Puis il ne vit plus que le dos d'Anacharsis. Il reprit sa place dans son fauteuil ; il serra d'un nouveau cran son ceinturon et il s'endormit lourdement, après avoir dessiné avec sa longue main maigre des passes fort lestes, destinées, sans doute, à embrocher le baron prussien.
Celui-ci avait appliqué un des papiers déAoupés sur la lettre qu'il venait de recevoir. Il parut avoir quelque
peine à déchiffrer le contenu assez bref pourtant du document :
« Nous attachons un grand prix au sort de Toiseau que vous avez mis dans noire cage. Nous comptons sur lui absolument pour répéter en Angleterre l'écho des chants que Ton chante ici. Nous supposions que la compagne qu'il avait prise lui donnerait plus de goût pour cette sorte de musique. Il en va tout autrement. Il faut que cette compagne disparaisse. D'après nos ordres, vous avez commencé l'œuvre. Il faut que demain la compagne n'existe plus et que l'oiseau, désespéré, exaspéré, se mette à redire les plus sombres de nos chants de guerre. Il ne faut pas que la pitié pour une linotte arrête le char de l'Humanité. »
Après cette lecture, Cloots réfléchit un instant. Il alla chercher un dictionnaire, écrivit lentement et longtemps dans les blancs laissés par une grille, laquelle découpait d'une 'façon particulière la surface du papier placé endessous.
Il rentra dans la pièce voisine. Saint-Hurugues y ronflait avec fureur. En se sentant toucher, il bondit, tira son épée et la porta à la gorge de Cloots.
— Veuillez porter exactement cette lettre, dit froidement le bacon.
— Au revoir! au revoir! Je vous jure que vous avez moitié plus d'oreille qu'il ne convient à un galant homme. L'on vous les rognera, conclut-il avec une révérence.
Il sortit de l'hôtel sans remarquer Pad, qui avait changé de haillons, barbouillé son visage, et qui se mit à le suivre après avoir distiibué quelques coups aux cockneys qui stationnaient devant la maison.
Le bruit que Thôtel Saint-Albans, fermé depuis si longtemps, allait ouvrir ses portes, agitait, depuis huit jours tout le voisinage de la rue d'Oxford. Mais le beau monde de Londres s'en inquiétait plus encore. C'était presque tout le sujet de la conversation des beaux de Piccadilly, des luncheurs de Bond Street et des promeneurs de Hyde-Park.
L'agitation devint plus grande encore quand on apprit que c'était lady Saint-Albans, toute seule, qui faisait les invitations, et que ces invitations étaient extrêmement restreintes. Enfin cette agitation se changea en une vraie fièvre quand on sut quelle unique sorte de personnes était convoquée.
Lady Ellen paraissait avoir voulu rassembler uniquement ceux des membres de «la haute aristocratie qui s'étaient montrés, ou dont les femmes s'étaient montrées le plus furieusement hostiles à elle. On avait donc omis tout ce qui pouvait être plus ou moins sympathique à la jeune femme et à Lionel, pour appeler les chefs les plus ardents du parti tory, les directrices les plus zélées du mouvement antipapiste, les plus orgueilleuses làdies et les beautés les plus insolentes : lord Grosvenor et son fils mylord Belgrave, le comte Cambden et lord Bayam, le marquis Graham, lord Frédéric Campbell, lord Cha-
tam, la duchesse de Rutlànd, lady Salisbury, lady Chatam et une yingtaine d'autres, sans plus.
C'était rélite du bigotisme protestant, la fleur de la morgue britannique.
Tous acceptèrent. Lord Lionel, si détesté qu'il fût pour sa froide impiété et son ardeur républicaine, et lady Ellen, si dédaignée qu'elle pût être comme papiste, irlandaise et naguère institutrice, avaient tous deux gardé la très-haute position sociale de la famille Saint- Âlbans. D'aillenrs, la curiosité n'eût pas permis de manquer à ce rendez-vous, et beaucoup des plus vaines parmi celles qui avaient fait à Eilen une moue dédaigneuse, lui eussent volontiers baisé les mains pour obtenir une invitation à une soirée qui amionçait devoir être si excentrique.
A dix heures du soir, ce 9 mars 1788, une foule immense de bourgeois curieux, de gentilshommes plus curieux encore, de mob bruyants, de porte-chaises fainéants, d'enfants criards et de graves voleurs, remplissait la rue d'York.
L'hôtel Saint-Albans n'était pas plus éclairé qu'en temps ordinaire. Seulement une nuée de valets en grande et brillante livrée, où la harpe du roi O'Toole se mêlait aux lions de Saint-Albans, se précipitait au-devant des invités. Cette troupe, notre Jérémiah en tête, les escortait, torches en main, à travers les immenses salles de l'hôtel.
Là aussi, tout étajt à peu près obscur. Puis on sortait de ces grandes pièces lugubres, grossièrement ornées, à la mode anglaise, de meubles lourds et d'argenterie massive; de ces corridors, de ces salles à manger, sans tentures, peints à la détrempe ; de ces chambres tapissées fièrement de petits papiers à fleurs; de ces hall où
10 LA SOIRÉE BE L'HOTEL SAINT-iVLBANS
s'étalait pour tout luxe une collection de sabres, de pistolets, de trophées d'armes ou de chasse ; de ces salons sans pendules, sans vases, sans candélabres, sans consoles, sans bronzes, sans glaces, où les chambranles mêmes des cheminées sont en bois, et où les graves portraits de famille alternent avec quelques gravures d'Hogarth mal encadrées ; on sortait donc de ces milieux froids, sombres, vulgaires, laids et grossiers, pour arriver aux appartements particuliers de Mylady.
C'était un éblouissement et un effet de féerie. Là tout éclatait de lumières blanches. Il se dégageait, du sein d'une atmosphère doucement chaude, d'un ensemble tout harmonieux, tout élégant, tout artistique, une impression gracieuse et presque vivante. On eût pu croire qu'un de ces génies domestiques qui servent de gardiens aux palais magiques, sortait de chaque coin pour saluer les arrivants et leur dire, de cette voix mélodieuse et que l'âme seule entend : « Vous venez de quitter le luxe barbare de la vieille Angleterre, vous entrez dans l'empire de la fée Gracieuse. »
Le salon où se tenait Ellen avait été meublé avec ce goût très-coquet et follement recherché qui distinguait les courtisans du règne de Louis XV. Il semblait qu'on eût voulu chercher ce qu'il y eut jamais de plus fin et de plus caractérisé en élégance, pour mieux humilier la riche et lourde simplicité des grands seigneurs anglais.
La pièce était tendue efi damas dq, soie, couleur rose et argent, dont les tons et les ramages se reproduisaient avec mille variations sur les bergères, les chaises longues, les duchesses, les sophas, sur tous les sièges que la mollesse du siècle avait inventés et qui remplaçaient les 'maigres tabourets, les chaises étriquées et les fauteuils
LA SOIRÉE DE L'flOTEL SAINT-ALBANS • ^1
roides comme des instruments de torture. Au plafond, peint de couleurs claires, et à côté des dessus-de-portes représentant des bergerades, en face des tableaux dont tous les personnages rappelaient l'élégance de Watteau ou la mignardise de Boucher, pendaient des girandoles envoyant, dans tous les recoins et sur chaque détail de Tameublement, des rayons de lumière pure et des arômes de parfums subtils. Des vernisL de Martin, des cabinets de la Chine, des consoles, des coins de jaspe, chargés des porcelaines les plus riches, des écrans en découpures, jetaient dans les glaces mille profils qui s'y mariaient aux reflets des meubles dorés et aux contours des bronzes et des instruments de musique. Des bougies placées derrière des voiles roses et verts corrigeaient ce qu'il pouvait y avoir de trop éclatant et de trop uniforme dans la lumière des girandoles.
Dans un grand fauteuil était assise, presque couchée Ellen, aussi simplement vêtue que Tameublement de son salon était recherché et pourtant plus élégante que toutes les somptuosités qui l'entouraient. Elle semblait noyée dans un flo't d'étoffes blanches et aériennes. Son corps, mignon et amaigri, était enveloppé de gaze, de dentelles et de cette nouvelle chose qu'on appelait tulle. Des. diamants, semés çà et là faisaient partir mille rayons du fond de cette blancheur virginale. Ils semblaient entourer ses fins poignets et la peau satinée du cou, d'un cercle de douces flammes, qui venaient baiser et animer son gentil visage plus blanc que ces dentelles. Ses grands yeux bleus, doux et fiers, pétillaient d'une joie qu'ils n'avaient pas montrée depuis longtemps. Pauvre Ellen! Ses cheveux blonds de la couleur de l'or pâle, naturellement frisés, se dressaient en boucles légères et minces,
comme s'ils eussent voulu couronner son front d'un diadème composé de ces fils charmants que le soleil fait miroiter dans les blés mûrs, au temps d'été.
11 est bientôt onze heures. Tous les invités étaient arrivés. Lionel et Cloots se tenaient debout aux côtés du fauteuil de lady EUen, qui se leva un peu péniblement, car elle avait déjà fait une douzaine de révérences.
— Je demande pardon à Votre Grâce, milady duchesse de Rutland, et à vous, myladies, de vous avoir dérangées pour venir dans une maison qui est encore un peu maison de malade. Mais j'attends ce soir quelques-uns de mes parents de France, auxquels je voudrais procurer l'honneur de vous être présentés.
La duchesse s'inclina avec une politesse froide et dédaigneuse.
— Quelques gueux qui seront heureux de devenir nos cuisiniers, murmura-t-elle à l'oreille de lady Chatam.
La conversation continua, terne et ennuyée. On attendait. Cornélius O'Toole entra, venant de l'extérieur. Il était trop petit personnage pour qu'on fit grande attention à lui.
— Voilà mes parents d'Angleterre, murmura encore lady Rutland.
— C'est le plus propre, puisque c'est le seul qu'on montre, répondit à demi-voix lady Chatam.
Cornélius était très-rouge et son cœur battait fort. 11 avait bien en sa possession la missive confiée par Cloots au chevalier. Padl'assommeur avait rempli consciencieusement sa besogne. 11 aVait apporté le paquet à Kevin, qui l'avait remis à Cornélius. Mais cette missive, O'Toole n'avait pu la lire. Elle était écrite en caractères étrangers, hébraïques, à ce qu'il supposait. 11 avait tellement
LA SOIRÉE DE L'HOTEL SADs'TALBANS IfS
fait qu'il avait, dans le courant de la soirée, mis la main sur un hébraïsant. Celui-ci lui avait bien assuré que c'étaient sans doute les lettres de l'alphabet hébreu, mais qu'elles ne répondaient à rien et que les mots n'avaient aucun sens. Cornélius avait donc là sous la main la vie ou la mort d'Ellen, et il ne pouvait agir!
Il avait la fièvre et son regard s'attachait sur le visage impassible d'Anacharsis, comme s'il eût voulu lui demander le secret d'où dépendait le salut de la chère lady .
De plus, il avait'envoyé la nuit précédente un domestique jusqu'à Rochester pour hâter l'arrivée du marquis' de Beaurevoir. 11 n'en avait nulle nouvelle. Il en avait envoyé un autre à l'ambassade française. Celui-ci n'avait pu pénétrer jusqu'à l'abbé de Saint-Sauve, qui était absent, assurait-on.
La conversation languit de plus en plus. On attendait évidemment avec un redoublement d'impatience. Une rougeur fébrile monta aux joues d'Ellen, et ses grands yeux se tournèrent tristement vers Lionel qui la couvrait d'un regard d'adoration.
Jérémiah s'avança bientôt majestueusement. Il avait toutefois l'air extrêmement comique de quelqu'un qui traîne après soi un piège à loups et qui n'a pas le droit, sous peine de mort, de faire la moindre grimace.
— Il y a là un... quelqu'un, Mylady, qui assure être attendu et qui se dit le parent de Votre Seigneurie. II sa nomme le chevalier de Saint-Hurugues. Je n'ose me permettre...
— Le chevalier de Saint-Hurugues. Ah! Dieu soit loué. Introduisez-le promptement. Comment osez-vous, Jérémiah !
Et le chevalier, notre chevalier entra. Il était admi-
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rable. Il portait fièrement son costume de cérémonie, costume qui avait été à la mode dans la viguerie de Tarascon, quelque vingt ans auparavant. Seulement l'habit, en petite étamine du Mans, était fort étriqué, la veste et les culottes en soie verte à ramages jaunes étaient éraillées ; des bas de soie noire, roux et reprisés, des boucles de cuivre sur des souliers à talons rouges, et un immense crapaud renfermant les cheveux fantastiquement poudrés par les propres mains du chevalier, complétaient rhabillement. 11 était soigneusement rasé, mais une déchirure qu'il avait à la joue gauche, un noir qui décorait le dessous de l'œil droit, une bosse au front et son nez zébré de rougeurs sanguinolentes, accompagnaient son costume de Cassandre d'une façon si bouffonne, et relevaient si bien en gaieté sa tournure, son profil, son nez surtout, déjà si risible, que la gravité anglaise n'y tint pas. Tout se borna d'ailleurs à un sourire, joyeux chez quelques-uns, et fort méchant chez la plupart des invités.
Il avait confié soigneusement ses pistolets à Jérémiah, qu'il vit clairement pour la première fois et qui lui arracha un geste de surprise ; puis le baron, puis Cornélius, enfin Lionel! tous les gens qu'il avait dévalisés sur le grand chemin I C'en était trop; il fit un pas en arrière comme pour se sauver. Mais notre chevalier ne péchait point par la timidité. Il se reprit, et il s'avança délibérément en soutenant son immense brette d'une main et en agitant, de Tautre, un petit tricorne dont les ailes tournoyaient d'une façon inusitée.
Il fit une révérence, que M. Vestris eût applaudie, avec trois pirouettes et un salut devant EUen, qui était de- Venue cramoisie^
— Ma cousine, dit-il, je suis chargé de représenter auprès de vous d'abord mon honoré père, le marquis de Saint-Hurugues, qui soutient en ce moment un siège dans sa maison-forte, contre les sergents de la viguerie de Tarascon, qui prétendent saisir son mobilier, et en second lieu mon frère aîné, le vicomte, pour le moment enfermé dans la Bastille, à telles causes qu'il n'est point besoin d'exposer devant les étrangers.
Il s'inclina, baisa avec une désinvolture de bon goût la main tremblante d'Ellen, et se tourna vers Lionel :
— Mon cous;n, je ne feindrai pas. de ne point vous reconnaître. Si j'avais su que j'avais affaire à un parent, cette nuit, quand je me permis de vous emprunter une guinée, le pistolet à la main, sur le grand chemin de Sa Majesté britannique, j'eusse, sans aucun doute, serré moins fort le col de votre valet.
Le sourire se changea en rire étouffé. Lionel, embarrassé, ne répondit pas. Le chevalier tourna vers l'assemblée son œil poché et son nez marbré. 11 fit une inclination digne et réservée, et avec un air de dédain bienveillant qu'Ovide eût pu prendre en parlant aux peuples de Scythie,
— Messieurs, dit-il, — carayant quelques vérités peu agréables à vous dire, je dois feindre d'ignorer qu'il y a ici des dames, — un homme, même moins bien doué que moi du côté de l'observation, devinerait aisément ce qui se passe en vos esprits. Vous vous dites que la noblesse n'a pas été instituée par Dieu pour voler sur les grands chemins. Je vous prie de croire, messieurs, que ce n'est pas ainsi qu'elle se conduit en France et notamment dians la viguerie de Tarascon, et je vous prie surtout de me faire Thonneur d*étre persuadés que
ce n'est pas ainsi que je me fusse conduit dans un pays civilisé.
Les assistants, si disposés qu'ils fussent à prendre l'affaire en raillerie et en mépris, ne purent retenir un geste. Lionel, que Textréme délicatesse de son amour pour Ellen retenait et qui craignait de lui faire quelque peine en paraissant improuver un de ses parents en face de ces orgueilleux patriciens, Lionel se taisait toujours.
— Laissez de côté, messieurs, l'amour-propre national et la vue de vos vêtements brillants qui vous portent à croire que l'Angleterre est sortie de la barbarie, reprit le chevalier, d'un ton compatissant et bienveillant.
— Monsieur, dit Ellen en interrompant le chevalier, nous ne voulons pas douler que vous ne soyez le flls du marquis de Saint-Hurugues, on nous avait pourtant dit...
— Que les Saint llurugues devaient être un peu plus couverts de diamants que je ne suis, et que c'étaient des manières de petits princes dans la viguerie de Tarascon. Cela était vrai, ma cousine, au temps où mon grand-père épousa Brigitte O'Toole, la première des trois filles de sir Daniel O'Toole, mon arrière-grand-père et votre arrière-grand-oncle, émigré d'Irlande avec Jacques II, en 1691, après la bataille Tle Limerick. Mais voici deux pièces dont je me suis muni, un extrait de notre arbre généalogique, et la lettre que vous avez daigné écrire au marquis de Saint-Hurugues pour l'engager à passer la soirée à l'hôtel Saint-Albans, le 9 mars 1788.
Il remit à Ellen les deux papiers, en lui baisant la main avec beaucoup de saints et de courbettes. Puis il se releva fièrement, et tandis que lady Saint-Albans parcourait tristement le manuscrit, il reprit son discours.
;— Messieurs, savez-vous d'où me vient cet honorable
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blessure qui'déflgure mon œil, que j'ai naturellement beau et perçant? Je me promenais dans cette capitale de l'Angleterre. Je vis la canaille qui huait et lapidait un homme uniquement parce qu'il était vêtu à la française, avec le chapeau sous le bras, en cheveux longs, avec un habit galonné et une épée. Je me portai donc à son secours, comme il convient à un honnête gentilhomme. Voici ma récompense.
Il montra son œil poché.
— Ce nez, reprit-il, dont on s'est plu parfois à admirer l'élégante structure, n'a pas reçu de la nature, je vous prie de le croire, ces couleurs variées qui le distinguent actuellement. Mais je rencontrai sur le trottoir une sorte de perruquier qui me voulut faire descendre dans le ruisseau sous le prétexte que le haut du pavé lui était dû. Je résistai, une nuée de coquins me tomba sur réchine et voici ce qui m'en resta. — Il toucha le bout de son nez. — - Est-ce là un peuple civilisé? Je me permets de le demander.
Il promena un regard de défi sur l'assemblée qui muette, austère et froide, attendait évidemment que quelque incident la poussât dans un sens ou dans un autre.
— Je fus relevé par un homme qui avait évidemment hanté des contrées moins sauvages.
« — Mais, monsieur, me dit-il, vous ignorez complètement les mœurs de ce pays! Vous êtes Français, monsieur, je le vois à la noble générosité de votre conduite; eh bien! gardez-vous de le paraître, jamais un enfant ou un homme ne résistera au bonheur de cracher sur vous. Et de tous ces gens que vous rencontrez, il n'y en a pas un sur mille qui ne soit convaincu que vous
autres Français voiis vivez uniquement de souris, de chats, de soupe maigre et de grenouilles. »
— Je remerciai ce sage et bienveillant Anglais, il me quitta et je m'aperçus qu'il m'avait enlevé ma dernière, je dois dire mon unique guinée. Est-ce cela un pays civilisé?
Il fit un geste de dégoût un peu vif, qui commença à faire monter la rougeur aux visages jusque-là les plus impassibles.
Après avoir promené un nouveau regard de défi sur l'assemblée, le chevalier acheva son discours.
— Si bien, que ne voulant pas me présenter chez ma noble et chère parente, chez la comtesse de Saint-Albans, sans une frisure décente, je fus obligé de me louer pendant quelques heures pour faire des commissions...
Cette fois, c'était trop fort; et il n'y avait plus de doute à avoir. Jusque-là ce personnage eût pu passer pour un excentrique, et sa gueuserie, bien présentée comme originale, eût eu un succès peut-être considérable. Il eût pu devenir pendant quelques semaines une sorte de lion, et attirer sur làdy EUen plus de faveur que de mépris. Grotesque, insolent, cynique, voleur même, tout cela pouvait passer. Mais domestique !
Lady Rutland se leva. Elle s'avança vers Ellen d'un air impérieux et froid qui serra le cœur de la jeune femme. Celle-ci redevint aussi pâle qu'elle était rouge tout à l'heure, et malgré sa fierté naturelle, elle ne put s'empêcher de jeter sur la duchesse un regard de douce supplication qui amena sur les lèvres de Sa Grâce un sourire implacable et haineux.
— Milady, dit celle-ci, avec une révérence très-cérémonieuse, je vous félicite des illustres alliances que
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VOUS avez sur le continent. Je suis persuadée, d'ailleurs, qu'il n'y a dans ce pays peu civilisé aucun portefaix qui puisse lutter de bonne grâce avec monsieur votre parent dans Tart de porter les paquets.
Chacune des dix dames présentes suivit, avec un compliment analogue, où la politesse des mots servait uniquement à mettre mieux en relief Tinsolence des pensées. Lionel, grave et froid, saluait chaque dame. Cornélius se tordait les mains avec rage. Un sourire d'aise se jouait sur les paupières clignotantes du baron Prussien.
Quand les dames eurent achevé leurs révérences, le chevalier bondit littéralement au-devant d'un des lords qui s'avançaient. Il s'arrêta brusquement, parut faire un effort sur lui-même et dit d'une voix dont le calme tranchait avec la vivacité bouffonne de ses gestes précédents :
— J'ai beaucoup voyagé, mylords. Je n'ai pas encore vu un pays où l'on insultât une femme sans que quelqu'un protestât. Le bon ton ne permet sans doute pas à mylord .Saint-Albans de prendre la parole. C'est moi qui parlerai. Et je dis, je dis que si l'un de vous, messieurs, ajoute un motà ceux qui viennent d'être prononcés, c'est au chevalier de Saint-Hurugues.qu'il aura affaire.
Quelques-uns des jeunes lords haussèrent les épaules. La colère reprit Saint-Hurugues.
— J'ai l'apparence d'un gueux, n'est-ce pas. Mais je vous fais à tous de l'honn^sur en vous défiant. Gédéon de Saint-Hurugues montait aux murs deSaint-Jean-d'Acre, à côté du grand roi saint Louis, quand vos ancêtres étaient encore occupés à brasser de la petite bière dans le cemté de Northumberland.
— C'est assezi dit froidement le plus vieux des assistants. Mylord Saint-Albans, nous vous remercions de
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nous avoir donné la comédie. Mylords, nous pouvons nous retirer.
— Tous êtes venu ici pour notre malheur, monsieur !e chevalier, dit froidement Lionel à Saint-Hurugues. Je n'espère pas Thonneur de vous revoir.
Le chevalier suivit, la tête haute, les Anglais qui avaient déjà quitté le salon.
Lionel se retourna vers Ellen. Elle était étendue, pâle, les yeux clos, sans apparence de vie, sur son fauteuil. Il poussa un cri déchirant, se précipita sur elle, la couvrit de baisers et la souleva dans ses bras. Cornélius et Cloots s'avancèrent.
— Non, non, je la porterai seule. Je veux la porter dans son appartement, dit-il d'un air égaré.
— Au moins, dit Cloots à son Poméranien, — * car Jérémiah et plusieurs domestiques étaient accourus au cri de Lionel, — au moins porte ce fauteuil, afin que,, si Sa Seigneurie se sent fatiguée dans le» trajet, elle puisse y poser un instant son précieux fardeau.
Il fit au domestique un signe qui échappa à Cornélius, tout préoccupé de la malade.
Le coftége funèbre se mit en marche, précédé de quelques valets portant des lumières, et il s'engagea dans les corridors qui menaient à l'appartement particulier d'Ellen.
Cloots escortait Lionel. Cornélius, un peu en arrière, était suivi par le laquais prussien. Jérémiah marchait à quelque distance.
Tout à coup on entendit un grand cri. Lionel se retourna. Cornélius était étendu sur le sol, rendant le sang par le nez et les oreilles. Le fauteuil gisait à côté de lui, et le Poméranien oscillait en se retenant à la muraille.
Il avait glissé et laissé tomber le lourd meuble si malheureusement qu'il avait atteint à la tête le jeune Irlandais.
Lionel fit un signe. On emporta le pauvre Cornélius qui se débattit un instant, en poussant des exclamations et des malédictions. Mais, après quelque résistance, il s'évanouit.
Lionel arriva à la chambre à coucher d'Ellen qu'il posa sur un lit.
— Entrez, dit-il à Cloots, vous êtes mon meilleur, mon seul ami. Jérémiah, tenez-vous à la porte.
Il fit respirer des sels à la malade, qui ouvrit bientôt des yeux effarés.
— Ah ! Lionel, murmura-t-elle, Lionel, mon bien-aimé ! Elle se redressa brusquement.
— Tu me vengeras de Tennemi qui me tue. Jur.e-le ! Ahl mon Lionel, tu n'épouseras jamais une autre femme que moi. Ah! jure-le!
— Je le jure, et je te fais ces deux promesses sur ce qu'il y eut jamais de plus sacré parmi les hommes.
Ellen était retombée sur son lit.
Cloots. s'approcha en tenant un verre à la main.
— Prenez cela, Milady, dit-il d'une voix ferme et froide, c'est la potion que le docteur O'Toole a préparée et qui vous a fait tant de bien jusqu'ici.
. Ellen ne répondit pas. Puis elle se releva encore :
— Lionel, je veux que vous envoyiez chercher un prêtre, un prêtre catholique. Où est Cornélius? Il sait où il demeure. Kevin le sait aussi.
Et regardant le verre que lui tendait Cloots, elle- le repoussa doucement.
— Oui, je sais, vous êtes notre ami dévoué. Mais pas
de médecin, pas de drogues jusqu'à ce que le prêtre soit venu.
Cloots tressaillit légèrement. Il parut hésiter. Il alla reposer le verre plein sur un guéridon, dans le voisinage duquel il se tint, comme s'il eût voulu en défendre l'approche.
Lionel ordonna à Jérémiah d'aller chercher le prêtre. L'Écossais protesta qu'il aimerait mieux souffrir le martyre. Sur un geste impérieux du comte, il s'éloigna en maudissant la vieille prostituée des Sept-Collines.
Une demi-heure se passa. EUen restait les yeux fermés. Parfois un serrement de main montrait à Lionel qu'elle pensait à lui. Celui-ci, qui la voyait si pâle et presque inanimée, sentait son cœur battre à grand bruit, et il lui semblait que lui aussi allait rendre l'âme.
Un vieillard entra bientôt suivi par Jérémiah qui serrait les poings et lançait mille malédictions à mi-voix. Cloots se rendit dans la chambre voisine après avoir caché derrière quelques livres le verre plein. Lionel l'avait précédé. Il était étendu, haletant, sanglotant, sur un sopha. Bientôt on ne l'entendit plus. Cloots lui avait fait respirer un flacon qu'il portait sur lui.
— Mylord a perdu connaissance, dit Jérémiah à voix basse. Que faut-il faire?
— Portons-le, lui aussi, uii instant sur son lit. Ce n'est rien. Il vaut mieux qu'il se repose un instant.
— Oui, cela est pour le mieux, dit un nouveau personnage qui entrait sans bruit.
— Sir John Godley Dooblebeer !
^ Lui-même, à qui Kevin vient de raconter toute l'aventure. Mais je venais annoncer à lady Ellen que le marquis de Beaurevoir me suit, m'accompagne....
— Ah! sir John, chassez -moi tous ces maudits Français, ils nous ont fait assez de mal...
— Veuillez parler respectueusement deM^^^.de Rosèle, monsieur, s'écria vivement le baronnet. Mais vous avez raison. Je vais les congédier et je reviens tenir compagnie à mon pauvre Lionel.
U s'éloigna. Cloots et Jérémiah laissant Lionel toujours sans mouvement aux soins de Kevin, se dirigèrent vers l'appartement de mylady.
Le prêtre quittait la chambre de la malade. Ils y entrèrent sans bruit. Elle s'était soulevée sur un de ses bras.
— Et Lionel? demanda-t-elle. Ah! U faut que je le voie..
— Le cher lord, dit Cloots, n'a pu résister à son angoisse. Il s'est évanoui. Il repose dans son appartement.
Elle jeta un regard profond ^ur le baron.
— C'est égal, murmura-t-elle. Le prêtre ne m'absout qu'à la condition de ne pas conserver ces méchantes pensées. Je ne les garderai pas une minute encore. Jérémiah, apportez-moi de l'encre et du papier. Bien, soulevez-moi, mon vieil ami. Là, reprit-elle après avoir écrit, me voici l'âme en paix. Cachetez cela devant mes yeux. Bien. Maintenant approchez.
Elle lui mit dans la main la lettre qui venait d'être scellée.
— J'espère que demain je serai guérie. Mais quoiqu'il arrive, Jérémiah, jurez-moi que ces papiers, vous ne les remettrez à nul autre qu'à Mylord. Jurez-le.
— Je le jure. ,
— Bien, mon ami. Maintenant, baron, donnez-moi ce verre. Pourquoi Cornélius n'est-il pas là"? Mais cette drogue m'a toujours fait tant de bien !
Anacharsis Clools apporta vivement le verre.
Qu'y avait-il dans son regard qui étonna EUen? Recevait-elle quelqu'un de ces étranges et mystérieux avertissements que les chrétiens appellent la voix du bon ange et que les philosophes nomment l'instinct de la vie ! Elle hésita, regarda fixement Cloots de ses grands yeux effarés. Celui-ci était redevenu impassible.
— On m'a dit, un voyant d'Ecosse, que je serais reine, que je mourrais de mort violente, que mon ombre me survivrait et verrait supplicier mon assassin. C'est folie.
Elle but et elle retomba inanimée sur son lit. Une femme de chambre qui se tenait dans le coin le plus éloigné de la grande pièce s'approcha.
— Elle dort, dit-elle. Mylady n'a jamais voulu que moi seule pour la veiller. Je suffirai à la tâche. Demain Mylady sera guérie. Vous pouvez la laisser reposer. Il n'y a nul besoin de médecin. Je connais ce mal depuis neuf mois que je le soigne.
Les deux hommes s'éloignèrent.
— Savez-vous ce que c'est que ce papier que lady EUen vous a remis? C'est tout simplement quelque mystère jésuitique pour pousser lord Lionel à se convertir au papisme. "Vous connaissez l'influence deMilady sur lui. Et si elle venait à mourir, — car je n'augure pas bien de son état, — Mylord se croirait obligé à dépenser sa vie et sa fortune pour restaurer le pape et les jésuites sur le trône d'Angleterre.
— Je le pensais, murmura Jérémiah !
— Et qu'allez-vous faire? Prêterez- vous les mains, vous...
— Jamais. J'ai juré, continua-t-il en clignant de l'œil avec cette malice écossaise si renommée pour sa four-
berie dans les trois royaumes, que je ne remettrais pas cette lettre à d'autres qu'à Lionel. Eh bien ! je vous jure que je ne la remettrai ni à lui, ni à d'autres.
Dans la matinée du troisième jour qui suivit cette terrible nuit, lord Lionel et sir John Godley étaient debout à côté du lit où Cornélius était couché. La tête du jeune docteur était entourée de linges, il était pâle, et ses lèvres remuaient convulsivement. Lionel, lui, était livide, ses prunelles brillaient d'une flamme furieuse et tout son corps était agité d'un tremblement violent.
— Nous venons de l'enterrer, dit-il d'une voie rauque. Je n'ai bu, ni mangé, ni dormi depuis trois jours. Maintenant, je vais me soigner. Il faut vivre pour la venger, hé! John? L'aristocratie anglaise l'a tuée. Je déclare la guerre, implacable, mortelle, à Varistocratie de tous les pays.
— Je suis votre homme, Lionel, mon pauvre vieux camarade. J'adorais celle que..,
— Et le baron von Cloots? demanda Cornélius d'une voix basse. .
— Il n'a pu résister à sa douleur. Il est parti pour la France. Nous suivrez-vous, mon ami? Voulez-vous jurer avec nous d'employer tout ce que vous avez de force, d'intelligence, de passion, de colère à écraser cette aristocratie infâme qui a tué Ellen?
— Excusez-moi, Mylord. Il faut que j'apprenne l'hébreu... Je vous répondrai dans trois ans.