‹ En 1792: le premier amour de Lord Saint-AlbansChapitre 5 sur 9 · HÉLÈNE DE BEAUREVOIR · texte numérisé non relu

HÉLÈNE DE BEAUREVOIR

Le vendredi 20 juillet 4792, à deux heures du matin, le courrier de Paris à Boulogne-sur-Mer n'était pas encore arrivé — quoique ce fut l'heure réglementaire — à Samer, gros bourg de 1,650 habitants, situé dans Fancienne province de Picardie, à 52 lieues de Paris, à deux postes (quatre lieues) de Boulogne.

En plein jour, ce retard eût pu causer quelque émotion. L'événement du 20 juin dernier, la facilité avec laquelle la populace des faubourgs parisiens avait pu envahir les Tuileries, l'annonce, qui courait, d'une prochaine et plus violente tentative pour renverser définitivement la monarchie, avaient porté l'inquiétude dans beaucoup d'esprits. Ce retard eût donc aisément changé l'inquiétude en agitation à cette époque où l'exaltation était devenue l'état normal de la France presque entière.

Mais la bourgade paraissait dormir. L'aube, s'annon-

çait à peine par une teinte grise qui montait paresseusement à l'orient. Tout était obscur, sauf en un coin, à Textrémité occidentale de la grande place du bourg,, où trois ombres s'agitaient devant deux petites lanternes placées au pied de la muraille d'une grande maison.

Cette grande maison, c'était Tauberge de La Ville de Versailles, en face de laquelle le courrier s'arrêtait ordinairement. Deux de ces ombres représentaient les palefreniers qui avaient posé leur lanterne à terre et maudissaient, en baillant, l'incident qui leur enlevait une heure de sommeil.

La troisième ombre appartenait à un \oyageur, arrivé la veille à Samer et qui attendait, en jurant furieusement, la venue de celte voiture où il comptait trouver place pour Boulogne.

Un quatrième personnage, venant de l'intérieur de l'auberge, parut sur le seuil où il se tint silencieusement, portant à la main une grosse lanterne. C'était Walléri, aubergiste et garde-sergent du bourg. Le voyageur se tourna vivement vers lui.

— Et vous ne pouvez même pas me garantir une place dans cette maudite voiture qui me fait, depuis près d'une heure, faire le pied de grue? dit-il d'une voix irritée.

Walleri secoua négativement la tête.

— Eh bien ! que le diable emporte Voltaire, si je n'y monte pas, de gré ou de force 1

L'aubergiste haussa ses larges épaules avec un flegme qui acheva d'exaspérer le voyageur.* Il se rapprocha du seuil.

— Avez-vous entendu parler d'une feuille qui a pour

titre VOrateur du Peuple et d'un homme qui la rédige et qu'on nomme Fréron ?

— Non, répondit sèchement l'aubergiste.

— Ah ! voilà qui rabat les fumées de l'orgueil. Soit, on n'est pas un grand homme dans le bourg de Samer. On se contentera de l'être à Paris et dans le reste de l'univers. En tous cas, regardez-moi et voyez si je parais homme à faire une vaine fanfaronnade.

Walleri leva sa grosse lanterne qui éclaira une tête expressive, des traits énergiques, une face large, aux pommettes saillantes, au menton carré, des yeux faciles à enflammer jusqu'à la fureur féroce, mais dont l'expression habituelle était très-fine et douce jusqu'à la caresse.

C'était bien ce Fréron qui était devenu célèbre, depuis que nous l'avons présenté, très-sommairement, à nos lecteurs, et en qui les âpres préoccupations de l'ambition n'avaient pas diminué la fatuité. Il éprouvait toujours, à l'âge de vingt-cinq ans où il arrivait, une joie naïve à montrer son visage, qui eût paru, en effet, assez caractérisé à tout homme qui n'eût pas connu la grande figure de son illustre père. Il en représentait tous les traits, mais amollis, presque vulgarisés.

La lèvre énergique du vieux Fréron s'était desserrée et efféminée ; le grand nez aquilin avait perdu la correction des lignes; le menton n'avait plus l'implacable obstination ; et l'œil qui conservait peut-être plus de la physionomie paternelle, ayait pourtant voilé de mollesse le pénétrant rayonnement de la prunelle du grand critique.

— Prenez patience, dit gravement le paysan. Écoutez le roulement. Voilà la malle qui monte à un fameux trot.

Elle arriva bientôt en face de l'auberge. Lés palefreniers sautèrent à la bride des chevaux fumants qu'ils dételèrent, tandis que de la Poste, située à l'autre extrémité de la place, on amenait Tattelage destiné à les remplacer.

Walleri éleva la lanterne et en diriga les rayons vers la voiture pour voir s'il n'en sortait pas quelque client. Le courrier réveilla un homme qui ronflait bruyamment à ses côtés.

— Monsieur le voyageur, cria-t-il. ,

. — Citoyen voyageur, s'il te plait, animal ! dit celui-ci en se réveillant brusquement.

— Citoyen voyageur, reprit humblement le courrier, nous voici arrivés au bourg de Samer, où vous désirez vous arrêter.

— C'est bien, citoyen courrier, conclut le voyageur de sa voix sonore et harmonieuse. Tache de distinguer dorénavant un patriote d'un chien d'aristocrate.

Il tira avec une tranquillité affectée une paire de pistolets de la poche de la voiture, et boucla soigneusement autour de sa ceinture un grand sabre de cavalerie. Malgré cet attirail militaire, il était habillé en civil, fort singuUèrement du reste. Son costume était, en effet, un mélange d'élégance et de grossièreté, comme d'un homme que les instincts naturels poussent au luxe, et qui croit devoir sacrifier à la démocratie régnante. Ses bas de soie à larges raies tricolores et ses souliers à fines boucles d'argent juraient avec ses culottes de gros drap roux; de même qu'une cravate de mousseline, tombant en guise de rabat sur le gilet, paraissait follement coquette à côté de l'habit à pans écourtés qui était l'acheminement vers la carmagnole.

Il enfonça sur son front un chapeau rond, orné d'une cocarde tricolore, et tout autour duquel on voyait tracés à la craie les restes de cette inscription fort à la mode de Paris : Pétion ou la mort,

— Le courrier qui va sur Paris, venant de Calais, passe ici dans le courant de la journée, n'est-ce pas, citoyen courrier ? dit-il en sautant lestement hors de la voiture.

— Oui, citoyen voyageur, à une heure de Taprèsmidi.

— C'est bon. A ton arrivée à Calais, retiens une place pour moi.

Il s'avança vers l'auberge. En même temps, Fréron, qui était rentré dans la maison pour y prendre une valise, en sortit brusquement et se précipita vers la voiture. Il heurta, dans l'obscurité, le nouveau venu, qui poussa un juron :

— Cochon couronné! hurla-t-il, voilà un provincial qui a trop de deux oreilles I

En entendant cette voix, Fréron tressaillit. Puis il éclata en un rire amer et il reprit d'une voix railleuse :

— Que le diable emporte la carcasse d*Arouet ! Voilà un parisien qui aurait besoin d'une fameuse poche pour y mettre cette langue-là !

Le nouvel arrivé fit à son tour un geste de surprise. Il saisit Fréron par le poignet et l'emmena à quelques pas plus loin, hors de l'ombre des maisons, dans la partie de la place où l'aube blanchissante laissait tomber quelques vagues lueurs.

— Courrier, mon ami, cria-t-il, ne bouge pas avant dix minutes, si tu ne veux pas recevoir un peu de plomb dans la caboche.

— Et on crie contre les anciens aristocrates ! C'est ce gueux-là qui nous a fait perdre près d'une heure, en me forçant de l'attendre dans chaque ville, Walleri, hé, dit le courrier à voix basse à l'aubergiste.

Mais celui-ci fit un signe de tête au courrier et, posant sa lanterne sur le seuil, il s'éloigna en rasant les murailles et en se tenant dans l'ombre. Il s'arrêta devant un petit hôtel, situé sur la place, à trois maisons de distance de l'auberge; et voyant les deux personnages s'arrêter, eux aussi, en face de cet hôtel, il poussa le montant d'une fenêtre du rez-de-chaussée. La fenêtre céda. Walleri sauta, sans bruit, dans une pièce tout obscure.

— C'est Walleri, dit-il à mi-voix. Êtes-vous là, monsieur le chevalier de Beaurevoir?

— Oui, répondit une voix sourde à côté de lui.

— Chut. Je viens vous dire qu'il n'y a plus moyen de prendre la malle pour aller à Boulogne au devant de M"® de Bosèle. Voyez-vous ces deux hommes-là! Deux républicains, j'en suis sur ! Mais écoutez. On entend quelques mots de leur bavardage.

— Fréron ! s'était écrié l'homme au grand sabre, je l'avais cru reconnaître à la voix.

— Lui-même, Tallien, mon compère, répondit l'autre en conservant son ton amer et railleur. C'est aussi à la voix que je t'ai reconnu, car, le diable emporte ce vieux singe d'Arouet, tu as réussi à t'encanailler, Jean-Lambert Tallien. Je me demande ce que tu as fait de la distinction de ton langage habituel.

— Je veux rappeler que je suis fils du maître d'hôtel d'un ci-devant marquis, répondit Tallien en raillant à son tour, comme toi tu veux faire oublier que tu es le filleul d'un roi.

— Pas mal. Mais que m'importe si tu courtises le faubourg Saint- Antoine, après avoir courtisé le marquis de Bercy, Alexandre de Lameth et le directeur du Moniteur. Tu n'es plus secrétaire, tu n'es plus prote, tu es jacobin. Peut-on savoir ce que tu viens faire ici?

— Sans doute. Ce que je viens faire ici? Je viens surveiller les menées de la Cour.

— Vraiment! les menées de la Cour dans ce bourg perdu, à cinquante lieues des Tuileries ?

— Justement. Tu sais bien que le chevalier de Beaurevoir, dont le père est un des meneurs du parti aristocrate et qui est, lui-même, le chef de la fédération royaliste du nord de la France, doit débarquer celte nuit d'Angleterre à Calais et passer ici ce matin, dans une voiture qui contient, paraît-il, des sommes immenses, des armes, peutrêtre, et des papiers importants.

— Oui, je sais cela. Je sais aussi que celui qui a donné ces renseignements au Comité secret de la Démocratie est le plus sûr des espions patriotes, celui qu'on connaît uniquement sous le nom de YEnnemi, celui que personne n'a jamais vu, mais qui n'a jamais trompé, car il a un rang à la Cour et il sait tout ce qui s'y passe. Eh bien?

— Eh bien, je pourrai bien mieux surveiller le maudit Beaurevoir et diriger tout ici que dans une grande ville comme Boulogne.

— Diriger quoi ? dit vivement Fréron. Tu n'oublies pas qu'après un gros débat, il a été décidé qu'il y avait intérêt à laisser Beaurevoir en sécurité pour quelque temps et qu'il fallait ne pas arrêter cette voiture.

— Eh 1 je le sais bien I riposta Tallien d'un ton maussade. Cela empêche-t-il de se renseigner sur les menées

des royalistes ? Mais toi, que viens-tu faire dans ces parages ?

— Je viens surveiller les menées de Philippe d'Orléans.

— Comment 1 ici ?

— Eh ! oui, j'attendais hier au passage un Anglais, un de nos frères d'Angleterre, dit-il en ricanant; mais de ces frères qui sont surtout amis d'Orléans, lord Saint- Albans, dont tu as souvent entendu prononcer le nona. Il n'est pas arrivé. Je pousse jusqu'à Boulogne pour savoir d'où vient le retard.

— Et tu es bien sûr que ce lord Saint-AIbans doit passer par ici?

— Parbleu ! s'écria^t-il en élevant la voix. C'est toujours YEnnemi qui a donné le renseignement.

Dans la pièce obscure, le chevalier de Beaurevoir, qui écoutait de son mieux, saisit brusquement le bras de Walleri.

— Je donnerais ma vie, dit-il, pour savoir qui est cet espion si bien renseigné sur ce qui se passe à la Cour. Mon père a des soupçons et mon frère, l'abbé de Saint- Sauve, nous a écrit d'Angleterre que son ami Cornélius O'Toole croit être sur la trace.

^ Oh 1 oh ! dit Fréron, en montrant la maison où le chevalier venait de heurter un meuble, il me semble que j'entends du bruit, là, dans cette direction. Hé! oui, c'est bien la maison qu'on m'a indiquée comme celle d'un aristocrate, un nommé M. de Montolieu, commandant la milice du bourg.

Us se rapprochèrent de l'hôtel de^Montolieu. La croisée avait été repoussée sans bruit.

«- Nous nous sommes trompés; mais, reprit Tallien, qu'est-ce que tu dois faire de ton lord anglais?

— Hum { c'est délicat. Nou^ sommes encore un peu les alliés de ce scélérat d'Orléans, que nous avons berné et dont nous n'avons pas encore tiré tout ce qu'il peut donner. Voici ce qui est convenu avec YEnnemi : Si la voiture de lord Saint-Albans contient, en elfef, quelque chose qui vaille la peine d'être saisi, il y aura, quand la voiture passera dans un endroit, aux environs d'Abbeville, où nos amis sont rassemblés, un mouchoir à la portière. Alors on verra à traiter mylord et son équijpage révolutionnairement.

Us firent quelques pas en s'éloignant. Walleri ouvrit de nouveau la fenêtre :

— Nous n'avons pas entendu grand chose, dit-il, mais assez combien heureusement vous avez été inspiré en revenant d* Angleterre deux jours plus tôt, ainsi que M"* Hélène de Beaurevoir.

— Oui, et il nV a pas moyen d*aller au-devant de Louise de Rosèle, qui débarque cette nuit à Boulogne; Je ne ferais que la compromettre. Je laisse M^^* de Beaurevoir, la chère Hélène, ici, sous la garde de M. de Montolieu et la tienne. Moi, il faut que je parte dans une heure, et que je passe la journée à parcourir tout le pays. Hélène sait qu'elle doit partir, quoi qu'il arrive, aujourd'hui même pour Paris ; oui, quoi qu'il arrive. Heureusement, aucun des coquins d'ici ne connaît notre parenté avec Louise de Rosèle. Je rejoindrai en chemin, auprès d'Abbeville, la chaise que celle-ci amène d'Angleterre.

— Bien, monsieur le chevalier, soyez en paix. Je sais tout ce que cette voiture contient de précieux. C'est le saliit de Sa Majesté, et peut-être de la pauvre France*

Il sauta légèrement sur la place et regagi\a sans bruit la porte de son auberge. Le courrier claquait mollement du fouet, pour témoigner prudemment de son impatience.-

Les deux démocrates étaient revenus près des chevaux. Fréron, gui était muet et réfléchi depuis un Instant, monta sur le marchepied de la voiture. Puis il fit un saut en arrière et saisissant, à son tour, Tallien par le poignet :

— Tallien, dit-il à mi-voix, tu me caches quelque chose, et quelque chose de nuisible à la Révolution. Tu as une passe avec le sceau du club des Jacobins?

— Comme tu en as une avec le sceau du club des CordeUers, Fréron.

— Et contre-signée Robespierre, Tallien?

— Comme la tienne est conlre-signée Danton, Fréron.

— Robespierre, vois-tu, c'est un endormeur. Il s'est niché dans la Constitution comme le rat dans le fromage. Il rêve de devenir le pédagogue et le régent d'un prince constitutionnel ei il veut tout arrêter à l'endroit où il se trouve bien. Je te dis que c'est un plat ambitieux.

— Tu le confonds avec Danton, Fréron. C'est lui qui, habitué au tumulte, n'ayant rien à gagner et tout à perdre à l'apaisement et à un ordre régulier de gouvernement, n'ayant plus rien à voler à Phihppe-Égalité, qui est ruiné, ni à la Cour qu'il a trop souvent trompée, c'est lui qui veut le tapage pour montrer la force de ses poumons, et qui trouble Teau pour y pêcher de nouveaux poissons.

Fréron laissa échapper un éclat de rire.

Il sauta dans la voiture, se promettant de revenir dans la matinée pour surveiller Tallien. La malle partit.

Tous deux avaient raison. La politique de Robespierre — politique fort bien dissimulée du reste — avait pour but de garder la monarchie dans cet état de faiblesse qui en faisait l'esclave de la démocratie. La politique de Danton voulait, au contraire, donner à la Cour quelque hardiesse qui Tencourageât à la lutte et la poussât à tenter quelque mouvement contre-révolutionnaire.

Tallien, reprenant ses allures de tranche-montagne, entra dans l'auberge à la suite de Walleri. Ils s'arrêtèrent dans une grande cuisine obscure. L'aubergiste posa sur les carreaux rouges recouvrant le sol sa lanterne, qui répandit autour d'elle une petite lumière brumeuse.

— Décidément, murmura Tallien en reniflant, ça sent toujours les choux. Cest étonnant comme ce légume me persécute depuis que je me suis mis à aimer la patrie. Citoyen, continua-t-il d'une voix emphatique, je suppose que tu es un bon citoyen?* Dis oui, ou je te passe mon sabre au travers du corps.

— Je dis que je suis un vieux soWat du régiment de Picardie, et que vous ne me passerez pas votre sabre au travers du corps.

— Ah I fit Tallien en s'avançant vers la lanterne qu'il prit et qu'il leva à la hauteur du visage de l'aubergiste.

Celui-ci se tenait les bras croisés, et son regard calme se fixait sur la figure de Tallien, figure agréable et sans vigueur, dont l'ovale un peu rétréci faisait ressortir la largeur du front.

98 Deux commis voyageurs i)Eâ (^raKds cîilbs

Le nez fort long, qui commençait en bec d'aigle et finissait en pied de marmite, décelait ainsi tout le caractère du personnage, de ce Tallien sans grandeur qui fit une grande chose ; de cet homme sans génie qui sauva la France ; de cet être sans fierté qui rendit la fierté à la jeunesse parisienne, et dont Tesprit souple et prompt aux assimilations lançait des éclairs qui semblaient présager la foudre et qui servaient simplement d'annonce à une farce des Folies-Dramatiques.

La bouche sensuelle, grossière, mais largement ouverte et fort mobile, était bien celle qui convenait à cette nature plate et vulgaire, admirablement douée pour la comédie et la rhétorique, plus corrompue que foncièrement méchante, et aussi capable d'un élan vigoureux qu'impropre à la persévérance*

— Tu es un brave, dit*il en reposant la lanterne sur les carreaux. Donne-moi un renseignement. Le président du club des patriotes du pays se nomme Yasseur, . n'est-ce pas? Où demeure-t-il? .

Walleri s'avança sur le seuil, suivi de Tallien. L*aube claire s'était illuminée de rayons jaunes qui rendaient les objets distincts autour de la longue place, calme et encore déserte.

— Voyez-vous cette rue là-bas, au bout de la place, dans la direction du soleil levant. A gauche de la rue, c'est la Poste-aux-Chevaux,- à droite c'est l'église. En dessous de l'église, vous voyez une petite maison. C'est celle de Vasseur, pansu Yasseur, comme on dit, mauvais cordonnier et bon patriote.

— Cet aubergiste me platt, cria Tallien qui s'élcdgna en riant; quelque chose me dit qu'il ne mourra que de mamain.

DEUX œMMIS VOYAGEURS DES GBANDS CLUBS 99

Walleri avait fermé son auberge et s'était rendu chez M. de Montolieu.

Tallien, arrivé en face de la maison indiquée, frappa rudement à la porte. Une tête salement embeguinée parut à une petite fenêtre et une voix féminine se mit aux injures champêtres. Dne tête mâle, ornée d'un bonnet de coton bleu, parut derrière les coiffes, et après avoir échangé quelques mots avec Tallien, reparut à la porte qui s'ouvrit.

Le jacobin entra et se trouva en face d'un gros homme en chemise courte.

— Tu es le citoyen Vasseur qu'on surnomme le Pansu et le Patriote. J'espère, dit sincèrement Tallien, que tu mérites autant l'un de ces surnoms que l'autre I Tu connais çà?

— Ha, merdiu ! c'est le sceau de la Société des Amis de la Constitution.

— Appelle-nous le club des Jacobins. La Constituj;ion est une vieille loque que tu peux ajouter, si tu veux, au bout de ta chemise qui a été faite économiquement. Connais-tu ça?

— La signature de Robespierre, s'écria Vasseur avec émoi.

— T Maintenant, lis.

— « Ordre à tous les frères, amis, affiliés de la Société, d'obéir, au risque de la vie et de la fortune, aux ordres du porteur. Le salut de la patrie le requiert. » Je suis prêt, dit Vasseur, en se redressant orgueilleusement dans son vêtement insuffisant.

— Je soupçonne que la citoyenne ton épouse est sourde, sinon muette.

— Hum ! ni l'un ni l'autre.

— Ferme donc la porte de la chambre où reposent ses chastes appas. Je suppose que c'est là que tu déposes tes vieilles bottes. Phu! phu! C'est effrayant comme ce climat développe les odeurs. Ca sent terriblement le vieux cuir en Picardie. Allons, j'espère que ton haleine respire la haine de la tyrannie. Ne réponds rien. Nous n'avons pas le temps de nous réjouir. Il faut sauver la patrie. Il s'agit... Tu m'écoutes attentivement.

— Merdiu! si je vous écoute, dit Vasseur en mettant un vieux tablier.de femme pour se réchauffer. Je n'ose même pas me baisser pour chercher mes grègues.

— Il s'agit donc d'arrêter ici, tu entends, une voiture qui va passer dans quelques heures et qui contient le chevalier de Beaurevoir et une jeune fille, sa sœur, et peut-être un jeune homme, un abbé de Saint-Sauve, son frère. Tous scélérats, ces brigands de Beaurevoir, et les plus grands ennemis de la patrie, les plus grands amis du cochon couronné. Ils tiennent entre les mains les fils de la conspiration destinée à faire réussir, d'ici à un mois, la contre-révolution royaliste. Il faut que cette voiture soit pillée ici, et les voyageurs exterminés, tu entends.

— Ça, c'est impossible, répondit nettement Vasseur. Le pays n'est pas encore suffisamment régénéré. Il est encore abruti sous les préjugés et le fanatisme. Mais je puis arrêter la voilure.

— Voyons ça?

— Je puis créer une sorte d'émeute. Je vais faire courir le bruit que les Anglais débarquent et que les parents d'émigrés s'arment pour venir égorger les patriotes. Une fois ce bruit lancé, je jure d'arrêter la voiture jusqu'au soir, de façon à ce que, partant de nuit, vous

puissiez arranger, sur la route, dans un endroit plus avancé que les gens d'ici et pendant qu'il ne fait pas clair, le pillage qu'il vous faut.

— Tu es un homme fort. Robespierre saura ton nom. Et moi je te permets de me tutoyer. Ah! bon, allons bon! voilà une odeur de choux qui perce sous les vieilles bottes. Mais c'est une persécution. Qu'est-ce que j'ai fait à ce maudit légume. Adieu. Nous nous sommes bien entendus. Au revoir. Je t'accorde le droit de me tutoyer au fond de tes pensées. Que le diable emporte cet infernal végétal !

Il s'éloigna vivement. Quelques instants après, Vasseur, après avoir ajouté quelque chose à son costume étrangement succinct et notamment une des trente vieilles . paires de bottes confiées à ses soins négligents, sortit pour préparer le débarquement des Anglais.

PANORAMA, d'une BOURGADE EN 1798

Peu d'heures après cette conversation, le bourg s'était rempli de bruit. La place, tout à l'heure si calme, devint aussi animée qu'en un jour de foire, mais pleine d'une foule autrement violente. Le tambour battait, la cloche de l'église et la clochette de l'abbaye sonnaient le toscia d'alarme.

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Tout d'abord, au milieu de cette place, on n'apercevait qu'une masse confuse et bouillonnante, suivant des courants divers qui se déplaçaient brusquement en s'entrechoquant ; et l'on n'entendait qu'un murmure puissant et menaçant. Mais bientôt l'œil, l'oreille et l'esprit s'habituaient au tumulte, et au milieu de ce pandémonium l'on distinguait la multiplicité des bruits, on percevait la variété des impressions.

La plus fiévreuse impulsion était donnée par une troupe hurlante, composée de gens déguenillés, mais qui compensaient la modestie de leur accoutrement par un grand déploiement de tyrannie. La troupe portait un drapeau sur lequel était écrit : Société des amis de la Constitution; et commandée par les lieutenants de Pansu Vasseur, elle courait autour de la place, en enjoignant aux citoyens de hisser le drapeau tricolore,

La milice nationale se rassemblait lentement. Elle formait quatre compagnies de cinquante hommes chacune, dont quelques-uns seulement portaient l'habit d'uniforme, bleu, à revers blancs, parements et collet rouges, boutons jaunes chargés d'une couronne. Par contre, la plupart des officiers avaient conservé l'uniforme de l'ancienne milice royale du Boulonnois : épaulettes noires, collet rose, boutons blancs, revers et parements cramoisis. Cette troupe se portait autour de l'arbre de la Liberté planté à l'extrémité orientale de la place, en face de l'église.

Non loin de là, se tenaient une douzaine de jeunes paysans, en blouse et en sabots, armés de fusils rouilles et de sabres sans fourreaux. Cette petite bande était divisée en deux escouades fort différentes l'une de l'autre, La première comprenait quatre individus, graves et si-

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lencieux, debout à côté d'un drapeau sur lequel on lisait : Volontaires du Boulonnais. Les huit autres, qui portaient écrit sur une bannière : Fédérés du Pas-de- Calais, se remuaient, gesticulaient, et menaçaient leurs voisins. Us agitaient la grande querelle qui divisait alors une partie de la jeunesse française.

Les chefs de la démocratie parisienne qui sentaient que la partie suprême allait se jouer, déployaient la plus infatigable activité pour faire affluer à Paris la plus énergique portion des volontaires. L'ordre était donné aux 400 clubs, affiliés à la Société séant aux Jacobins, de trier ceux des jeunes gens que leurs opinions, leur inconduite ou leur misère pouvaient rendre absolument dociles aux injonctions du grand comité révolutionnaire. Sous prétexte de gagiier le camp de Soissons, ils devaient se diriger, par petites bandes, vers la capitale où l'on ne tarderait pas à les utiliser.

Pansu Vasseur avait, à force de promesses et d'eaude-vie, décidé la majeure partie des volontaires du canton à passer sous la bannière des fédérés et sous la conduite d'un drôle nommé Sanado, qui s'était nommé sergent de la bande. Trois autres, encouragés par leur compagnon Feramus, tenaient bon pour le projet primitif, qui était de gagner l'armée du Nord.

Tout au bout de la place, à l'extrémité occidentale, à peu près en face de l'auberge de Walleri, se tenaient six jeunes gens, portant l'épée, montés sur de vigoureux chevaux de chasse. Ils restaient aussi immobiles que le permettaient les courbettes de ces chevaux, et leurs regards vigilants ne quittaient pas la scène qui se développait devant eux.

Les femmes, les enfants, les vieillards, les curieux' de

toute classe, courent, se groupent, pérorant, discutant, criant aux fenêtres, sur le seuil des maisons, au milieu de la poussière des rues. L'écho des tambours, des cloches et des clameurs confuses est dominé par ce grand cri, coupé en mille pièces, retourné en cent façons différentes et orné de tous les commentaires possibles :

a Les Anglais ont débarqué; ils sont conduits par les émigrés, et ils arrivent sur Samer. »

Un ex-oralorien de Boulogne, Varnier, qui s'est jeté désespérément dans le mouvement révolutionnaire, raconte au milieu d'un groupe de gobe-mouches les nouvelles apportées par les gazettes de la semaine dernière.

— L'armée du Nord bat en retraite. L'Assemblée législative en a reçu la nouvelle officielle le 2 juillet. Trahison ! trahison ! C'est TAutrichienne qui a appelé les Autrichiens sur nous, comme son fainéant d'époux a mis ses frères à la tête des Prussiens qui passent le Rhin. Les aristocrates empoisonnent les vivres de nos armées.

— C'est ça, hurle le peuple. A bas les Anglais, à bas les aristocrates ! A mort 1 à mort !

— Bravo, dignes patriotes, peuple de braves ! criait Tallien, qui circulait de groupe en groupe pour entretenir le feu sacré.

— Qu'est-ce que vous dites de ça, vous? cria Vasseur au maire, Le Roy d'Ambreville, qui traversait la place pour se rendre à l'église, où la municipalité venait

j de se rassembler.

— Que voulez-vous dire ?

! Pansu montra le petit groupe de cavaliers :

— Ils attendent les Anglais, leurs alliés. Ne savezi vous pas que ce sont des émigrés ? Êtes-vous leur corn-

plice, citoyen maire? Si vous ne Têtes pas, venez et faites exécuter la loi sur les émigrés ! La mort !

Avant qu'il eût pu répondre, le maire se trouva entouré, tiraillé, entraîné en présence des cavaliers.

Ceux-ci, en voyant rouler ce flot de peuple, débouclèrent leurs fontes et portèrent la main à la garde de l'épée, en essayant si la lame jouait bien dans le fourreau.

Ce mouvement parut porter à la réflexion la partie la plus enthousiaste de la foule. Le maire, accompagné du seul Tallien, se trouva en face des jeunes gens, au milieu d'un hémicycle dont la populace formait les bords, assez éloignés.

— Vous êtes des aristocrates et des émigrés, dit Tallien de sa belle voix sonore.

— Tu me parais un homme ingénieux, malgré tes bas» tricolores, répondit un beau jeune homme à l'œil vif, qui paraissait être reconnu comme le chef de la petite bande.. Et comme tu as un beau sabre et des pistolets d'un port majestueux, je ne veux pas te dissimuler que nous sommes peut-être bien ce que tu dis là. Mais, disnous ton nom, jeune voyageur, afm que je le garde dans mon souvenir.

— Moi, je suis Tallien, rédacteur de VAmi des citoyens^ journal fraternel, et secrétaire intérimaire de la Société des Jacobins. Maintenant, si vous n'êtes pas des lâches, nommez-vous tous, comme je me suis nommé.

— Ah ! ah I s'écria le jeune cavalier en éclatant de rire, l'argument. est du dernier bon. Mais que pourraiton vous refuser, gazetier fraternel, mon bel ami l Moi, je suis Yulmer Le Roy de Lozembrune, et voici (sans que le rang où je les nomme puisse en quoi que ce soit por-

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ter atteinte à leur droit de préséance) Louis Le Vasseur de Thubeauville, Winock de Mandinier, Jean Le Tueur de Jacquant, Orner de Sanghehem, Joseph de Brédoult.

— Ta, ta, ta, ça sonne comme un couperet de guillotine. Et, comme ça, vous êtes de pauvres émigrés égarés ?

Il se fit un grand silence dans la foule, car de la réponse à cette question paraissait dépendre la perte ou le salut des jeunes gens.

— Égarés ! où prends-tu ces mots extraordinaires, jeune gazetier aux bas brillants ? Nous sommes tout simplement des émigrés, sans jépithète.

— Eh bien ! cria Tallien d'une voix de tonnerre, vous connaissez la loi. C'est la mort. Citoyen maire, je te requiers

* — La mort ! la mort ! hurlèrent Pansu Vasseur et ses frères, rassurés par le calme des gentilshommes.

Des murmures, toutefois, s'élevèrent de la fdùle qui était, en majorité, sympathique non pas aux opinions, mais à la personne des accusés. Lozembrune, toujours souriant, fit un signe de la main.

— Citoyen Tallien, puisque tu es l'ami du citoyen Robespierre, qui est, je crois, une espèce d'avocat, tu dois avoir quelque notion des lois. Or. cherche, là, un peu, dans ta mémoire, ce que dit la loi du 30 juin dernier. Voyons, veux-tu que je t'aide? Elle dit qu'il y a amnistie pour tout émigré qui sera rentré à cette date. Voici nos passe-ports. Je suppose, gazetier fraternel, que tu sais lire.' Lis, ils constatent que nous sommes rentrés en France le 29 juin.

— Cochon couronné ! s'écria Tallien avec colère. Lozembrune fit bondir son cheval vers lui. Tallien ne

PANORAMA D'UNE BOURGADE EN i'792 lO»^

recula pas et prit un pistolet à sa ceinture. Le cavalier modéra sa bête et s'approcha très-près.

— Tu n'es pas un lâche comme beaucoup des tiens, dit-il en se baissant. Tu retournes à Paris, j'y vais. Garde mon souvenir, comme je garde le tien... Nous nous reverrons,

— Ah! vous allez à Paris, dit Tallien en ricanant; eh bien, mes braves gentilshommes, tâchez de ne pas... rester en chemin.

En ce moment on vint chercher le maire et Tallien, que la municipalité attendait avec impatience, pour délibérer sur les dangers de l'invasion anglaise.

— Soit, dit le maire aux cavaliers, vous avez 1er droit d'être en France. Mais que faites-vous ici réunis en armes?

— Monsieur, répondit Vulmer avec son fin sourire, nous avons entendu sonner le toscin, on nous a affirmé que cette illustre bourgade était assiégée par les Anglais, nous sommes accourus; et nous vous supplions de nous pardonner si nous n'avons pas d'artillerie avec nous.

— Nous n'avons pas besoin de vous, messieurs, qui étiez, il n'y a pas encore un mois, parmi les ennemis de la France, répondit sèchement Le Roy d'Ambreville. Si dans dix minutes vous n'avez pas quitté cette place, je vous fais charger par les miliciens.

— Pauvres miliciens! qu'est-ce qu'ils vous ont fait! s'écria Vulmer.

Mais ses paroles furent couvertes par les applaudissements qui avaient accueilli les paroles du maire. Celui-ci s'éloigna suivi de Tallien.

Les gentilshommes s'étaient rapprochés les uns des

108 PANORAMA D'UNE BOURGADE EN l'792

autres et discutaient. Après quelques minutes d'entretien, ils décidèrent qu'il valait mieux se séparer.

— Mais, dit à voix contenue Orner de Sanghehem, M'^' Hélène de Beaurevoir a dû arriver d'Angleterre cette nuit, elle va passer par ici dans quelques heures, dans quelques minutes peut-être. N'est-ce pas honteux de l'abandonner ainsi au milieu de ces dr61es en effervescence?

— C'est vrai, dit Winnock deMandinier, d'autant plus qu'elle n'est pas seulement pour nous une femme charmante, une noble fille qui risque sa vie et sa liberté pour la cause que nous défendons, une héroïne qui déploie, pour le salut du roi et de la France, la plus rare énergie comme la plus ferme intelligence; c'est pour nous presqu'un chef, et nous sommes prêts à lui obéir comme nous avons juré de le faire à son frère.

— Puis, conclut Louis de Thubeauville à voix plus basse encore et après avoir de nouveau constaté qu'il n'y avait nul étranger dans le voisinage, vous savez que ce serait notre perte, la perte du roi, si Ton parvenait à saisir sur elle...

— Tout cela a été pesé par Beaurevoir, dit Lozembrune. Il adore sa sœur et il a pensé qu'elle courait moins de risques se trouvant seule. Notre escorte ne ferait qu'attirer l'attention sur elle. D'ailleurs nous en sommes arrivés là qu'il faut tout sacrifier pour la dernière partie que la monarchie française à encore à risquer : M"® de Beaurevoir s'est sacrifiée. Enfin notre chef a commandé et nous avons juré de lui obéir aveuglément.

— Allons I dit Mandinier. Le rendez-vous tient tou-. jours pour cette nuit aux environs d'Abbeville?

PANORAMA D'UNE BOUKGADE EN n92 109

— Oui. Vous n'avez oublié aucun des noms des hameaux où doivent être établis nos relais entre ici et Paris. A ce soir donc. Tirons chacun de notre côté. Messieurs, que Dieu vous garde!

Pendant ce temps, le Conseil-général de la commune avait délibéré et le crieur public, escorté par un tambour, publiait le manifeste municipal, dans toutes les rues du bourg.

Tallien, voyant les choses en bonne voie, avait décidé de ne pas attendre le passage du courrier de Calais. Il prit Vasseur à part et- lui confia qu'il avait besoin d'être le plus tôt possible à Abbeville « pour préparer la suite des choses et notamment une bonne réception au carrosse des Beaurevoir. » Il allait donc faire en poste les quinze lieues qui séparaient Samer de cette ville.

Il ne dissimulait pas' à Vasseur qu'il avait, lui Vasseur, ert ses mains les destinées de la patrie. Il pouvait compter sur un dévouement absolu de Robespierre Taîrié et sur la reconnaissance sans bornes de tout le club des Jacobins, s'il parvenait à arrêter jusqu'au soir la chaise de poste qui portait vers Abbeville, vers Paris, ces scélérats de Beaurevoir. S'il manquait ce coup-là, tout était perdu, les patriotes étaient vaincus, TAiitrichienne et les émigrés triomphaient, les amis de la liberté étaient pendus, et les présidents des clubs populaires seraient brûlés à petit feu.

• Après avoir ainsi remonté le moral de Vasseur et ravoir appelé son ami, il lui remit un assignat, un assignat de cent livres, pour entretenir le zèle des bons citoyens et il partit en reniflant.

^ Vasseur s'en alla dans les cabarets voisins de la Poste-aux-chevaux. 11 y installa les membres les plus

110 PANORAMA D^DNE BOURGADE EN ITÔâ

ardents du club populaire. U y appela Sanado et les autres fédérés. Mais il ne put séduire Feramus et les trois volontaires, qui, tirant leur déjeuner des poches de leurs chausses, vinrent s'asseoir sur un banc placé à la porte de Tauberge du Croissant.

Cette auberge —nous prions le lecteur de ne pas l'oublier .— était située entre la Poste-aux-chevaux et la " rue par où la route de Boulogne débouche sur la place.

Le commandant de la garde nationale, M. de Montolieu, en disposant ses quatre compagnies, avait eu soin d'envoyer sur la route de Boulogne celle de ces compagnies qui avait le mieux résisté aux influences révolutionnaires. Il accompagna jusqu'aux avant-postes le lieutenant Leleu, jeune fermier très-royaliste, qui devait y commander, et il le tira à part.

— Tu connais tous les membres de la famille Beaurevoir, Leleu ? Ton père a été pendant trente^six ans dans une ferme qu'ils possèdent en ce pays. Leur voiture doit passer bientôt par ici, tu la protégeras de ton mieux. Je ne puis t'en dire plus, car moi-même, tout commandant que je suis, je ne pourrais protéger ouvertement ma propre fille.

Et le vieil officier remonta vers la place^ lentement et la tête basse.

Le calme rentrait peu à peu dans là bourgade.

Le Conseil-général de la commune était allé voir si leâ émotions civiques n'avaient pas fait oublier aux ménagères Theure du diner, car il n'était pas très-loin de midi. Les miliciens, en attendant l'arrivée des armées ennemies, s'étalent rendus à leur besogne journalière. Les membres du club populaire n'avaient pas quitté les cabarets.

. Panorama d'une bour&ade en 1192 lil

Les sentinelles seules restaient aux quatre coins de cette place, tout à Theure si tumultueuse. Feramus, assis sur son banc de bois, sommeillait le front dans ses mains ; ses camarades s'étaient étendus le long des murs du Croissant et, le nez contre terre, dormaient sous les caresses brûlantes du soleil de juillet.

Sanado, qui avait été posé de guet par Pansu aux abords de la Poste, secouait les oreilles aux chants patriotiques qui sortaient des auberges voisines ; des chants arrosés de tant de cidre !

Tout à coup de grands cris qui s'élevèrent de la route de Boulogne réveillèrent les dormeurs, firent sortir les patriotes des cabarets, les miliciens de leur maison, et ramenèrent le tumulte.

Feramus s'était éveillé en sursaut. Il vit tout le bourg se précipiter vers cette route de Boulogne. Il était fort indifférent à cette fièvre et à cette curiosité grossière. Il était le fils d'un petit propriétaire champêtre. Il se sentait aussi éloigné des nobles que des sans-culottes. Il songeait uniquement à la gloire militaire. D allait donc se rendormir, quand il fut frappé par l'aspect d'un tout jeune homme qui sortait, accompagné par Walleri, de Thôtel de Montolieu. La démarche de ce jeune homme avait quelque chose de si leste, de si ferme et pourtant de si particulier que notre soldat, tout en ayant, par discrétion et timidité champêtre, l'air de ne pas regarder les deux personnages, ne les perdait pas de vue.

Walleri et son compagnon s'avancèrent vers l'auberge du Croissant, suivis par un vieillard à là figure austère et niaise, qui était vêtu comme un bourgeois de ville.

Le jeune homme était, malgré la saison, enveloppé

il2 PAKQRAMA. D'UNE BOURGADE £N 1*792

dans une de ces longues et amples redingotes dont nous venions d'emprunter la mode à l'Angleterre. Ce vêtement ne laissait apercevoir qu'un pied d'une finesse rare et cachait presque entièrement, sous une manchette de dentelle, une main mignonne qui s'appuyait sur une canne à bec de corbin. La figure, elle aussi, était presque cachée par une perruque à boucles tombantes et par un chapeau rond.

Mais rien ne voilait les yeux, et ils étaient admirables de couleur et d'expression. Ils étaient de ce bleu trèspur et très-uni des belles matinées d'été, de ce bleu qui devient graduellement plus foncé à mesure que la journée s'avance et que le soleil monte. Ainsi cette prunelle, si large qu'elle laissait à peine apercevoir le blanc nacré au milieu duquel elle nageait, semblait-elle s'élar- ^r encore et se taire presque noire quand une puissante émotion agitait l'âme. Ces yeux devenaient alors aussi irrésistibles par leur puissance qu'ils parurent au jeune volontaire irrésistibles par leur langueur quand ils s'arrêtèrent sur lui avec une gravité presque suave.

Les trois personnages étaient, en effet, arrivés devant la porte de l'auberge du Croissant, et les regards du jeune homme s'étaient fixés sur Feramus. Puis il se tourna vers Walleri, et, avec un signe de tête d'une fierté à la fois simple et souveraine, il dit :

— Monsieur est honnête homme, Walleri ; il ne me trahira pas. Il ne dira pas que je suis entré ici.

La voix était harmonieuse comme une voix féminine et ferme comme un commandement de capitaine.

Le jeune homme entra, suivi de Walleri, dans l'hôtel. Feramus s'était levé et restait rouge, muet, la gorge «errée. Le vieux petit bourgeois à la figure solennelle et

PANORAMA D'UNE BOURGADE EN n92 113

niaise s'avançait mélancoliquement. Le volontaire lui toucha le bras.

— C'est une femme, n'est-ce pas? demanda-t-il d'une voix étranglée. Je donnerais ma vie pour....

— Monsieur, dit le vieillard d'une voix chevrotante et après s'être incliné avec une politesse exquise, j'ai donné plus que ma vie, j'ai donné mon honneur.

— Votre honneur I répéta Feramus avec une sorte d'effroi.

— Oui, monsieur, mon honneur, si vous me permettez de le dire. Cet habit, — et il touchait avec une grimace de dégoût un habit carré de fm drap marron, — cet habit me déshonore. Un habit de petit bourgeois, un habit de marchand retiré du négoce, un habit d'homme de plume, monsieur! Et j'ai le droit, oui, le droit de porter une livrée, monsieur. Je vous jure que jusqu'à ce jour néfaste je n'ai jamais revêtu ces vêtements de croquant. Oui, monsieur, j'ai le droit de porter d'or et de gueules, couleurs de Beaurevoir ; des culottes d'or, jaunes, je veux dire, avec la veste de même et un habit de gueules, c'est-à-dire rouge. Oui, monsieur, les couleurs de Mais je n'ai nommé personne, n'est-il pas

vrai, monsieur? Ah! les temps deviennent cruels pour tout ce qui sort du commun , et il faut se déguiser en des costumes vulgaires. Quand je pense que mon père, monsieur, portait une hallebarde •

— Monsieur Joseph, cria de la maison la voix de Walleri.

Le vieillard s'inclina profondément devant le jeune soldat, entra dans le corridor de l'hôtel. Il rejoignit le jeune homme et Walleri dans une grande pièce dont la porte s'ouvrait sur ce corridor.

114 PANORAMA D'UNE BOURGADE EN n92

— Voilà, disait Walleri à mi-voix à son jeune compagnon, ce qu'on peut vous offrir de mieux. Cette auberge-ci, qui est tenue par ma sœur, est pleine de monde, il est vrai, et cette salle sent le moisi ; mais on ne l'ouvre guère que les jours de foire ; et elle est au rez-de-chaussée, elle donne sur la place ; la fenêtre n'est pas haute, vous pourrez voir tout ce qui va se passer dehors. Puis je ne pouvais vous garder chez moi sans danger; vous n'étiez plus en sûreté chez M. de Montolieu. D'ailleurs, il nous fallait être tout à côté de la Poste-aux-chevaux.

— Mais s'il vient du monde, et qu'on veuille entrer ici, Walleri?

— Nous ne pouvons pas l'empêcher, sous peine d'exciter les soupçons. Mais voilà ce que je vais faire. Je fermerai la porte à double tour en laissant la clef dans la serrure. Aussitôt que vous y entendrez toucher, vous vous jetterez dans la cachette.

Il ouvrit une large armoire en chêne, à moulures et à corniche, qui était scellée dans la muraille à côté de la fenêtre.

— Vous voyez, c'est une armoire vide. Vous entrerez là, vous retirerez la porte sur vous. On entend assez bien de là-dedans et on voit par les fentes. D'ailleurs, quand le moment sera venu, je jetterai une pierre dans les vitres.

— C'est bien, mon bon Walleri. Quant à vous, Joseph, endossez cette blouse bleue que Walleri porte sur le bras et mettez ce bonnet de coton bleu.

— Seigneur ! Seigneur ! murmura le vieillard, c'est le faîte du déshonneur ! Ce n'était donc pas assez de descendre jusqu'à paraître un bourgeois, il faut que je. m'habille en marchand de pourceaux !

— Crois-tu donc, mon bon Joseph, dit tristement l'étranger en montrant sa longue redingote, que ce soit là le costume que je dusse porter 1

— Oh! misérable égoïste que je suis! s'écria le vieillard en saisissant la blouse. Dites un mot et je salis mes cheveux blancs : Je me précipite sur la place de ce bourg en manches de chemise. Et penser, Walleri, dit le bonhomme en passant les manches du vêtement champêtre, qu'en ce moment je devrais être dé gueules sur fond d'or! Vous avez connu mon père

— Tirez davantage le bonnet de coton sur vos yeux.

— Maintenant, vous allez' tous deux, dit le jeune homme, sur la place, à côté de la Poste. Nous surveillons un homme qui doit revenir d'Angleterre aujourd'hui, par Samer. Je vous l'ai dépeint, Walleri. Aussitôt qu'il descendra de voiture, vous Walleri, vous direz en vous penchant sur son épaule : ^ VEnnemi, Toi, Joseph, tu diras à voix basse, de l'autre côté : — Baron Plattzoll. Et observez attentivement ses gestes. S'il fait un mouvement, vous frapperez à la fenêtre. S'il demeure comme un homme pour qui ces mots n'ont aucune signification, vous viendrez frapper à cette porte. Nous chercherons un autre moyen d'éclaircir les soupçons de mon père. Mais auparavant, allez donc voir ce qui occasionne tout ce bruit sur la route de Boulogne,

Ce qui occasionnait tout ce bruit, c'était un carrosse de louage, qui arrivait sur la Place, entouré d'une centaine d'énergumènes montrant le poing à la voiture et hurlant sur tous les tons :

— Ce sont des émissaires des Anglais, des Anglais eux-mêmes !

Et tandis que les hommes bienveillants demandaient

116 PANORAMA D'UNE BOURGADE EN n92

qu'eu assommât sur place les voyageurs, les autres insistaient pour qu'on les brûlât vifs.

Toutefois la foule céda, sans trop de résistance, aux efforts de MM. Le Roy d'Ambreville, de Montolieu et de quelques autres notables, qui s'efforçaient d'arriver au premier rang.

Un jeune homme descendit d'abord, un grand jeune homme dont un frac— vêtement peu connu encore de la population samérienne — serrait les larges épaules et la taille fine. Un chapeau rond était placé sur des cheveux blonds, sans poudre. H ombrageait une physionomie qui frappait tout d'abord par Texpression d'un flegme morne et que relevait de temps en temps un regard ardent, presque égaré, sortant de larges prunelles bleues.

A peine descendu, il se retourna vivement vers la portière sans s'inquiéter des murmures menaçants de la foule. Il tira de la voiture une caisse assez ample. Il offrit le poignet à un vieillard qui sortit lentement et en poussant les plus attendrissants soupirs.

Il était difficile de prendre une notion précise de ce dernier personnage, dont toute la face était envahie par une de ces immenses perruques, chères aux médecins, et qu'on nommait à trois marteaux ou à trois circonstances. Les poils en étaient défrisés, si bien qu'ils couvraient presque tout le visage. Une ample lévite enveloppait le corps, fort grand, mais qui était courbé par l'âge. One paire de lunettes fort larges voilaient les yeux ; un chapeau rond, très-enfoncé, couvrait le front et exhibait la plus majestueuse des cocardes tricolores.

Il fit quelques pas et regarda autour de lui avec sérénité. Ou eût dit qu'il cherchait à se reconnaître dans un pays qu'il n'avait jamais vu, mais qu'on lui avait dépeint

soigneusement. Ses yeux s'arrêtèrent un instant sur la Poste et rhôtel du Croissant,

Il se retourna vers M. d'Ambreville, qui Tinterrogeait. Il fit un signe de tête et dit quelques mots en allemand au jeune homme, qui répondit en un français très-pur :

— Monsieur, mon père me charge de vous dire qu'il ne comprend pas votre langue, bien qu'il soit Français de naissance, comme ce papier va en faire foi.

Il présenta en même temps un passeport en règle, dans lequel le roi recommandait à ses fidèles sujets de prendre un soin tout particulier du sieur Fritz Wilhelm, sujet français, né à Strasbourg, négociant, accompagné d'un serviteur, et se rendant en Angleterre pour achat d'armes propres à la défense de la patrie.

Cette dernière phrase produisit un certain effet. Mais comme le bon peuple depuis trois ans avait été quelque peu berné par les grandes phrases, il garda ses soupçons. M. d'Ambreville, qui avait cette qualité, — à laquelle les administrateurs arrivent si vite en temps révolutionnaire, — de se tenir en communication constante avec la majorité, de sentir toujours le pouls de la foule, M. d'Ambreville reprit :

— Pourquoi ne pas continuer votre route jusqu'à Paris? Il n'y a pas d* armes à acheter ici. Nos armes, nous les gardons pour nous défendre contre tous les tyrans, dit le maire en se tournant vers ses administrés.

Ceux-ci lui répondirent par un murmure flatteur.

— Nous le faisons par économie, dit le jeune homme. Mon père doit rencontrer ici des amis qui le prendront dans leur chaise de poste. Moi , on m'a recommandé pour ma santé le climat du nord de la France , et nous

avons entendu vanter l'air salubre et la situation ravissante de cette cité.

C'était prendre les gens de Samer par leur faible. Le cercle se desserra un peu, puis s'allongea décidément et se changea en deux lignes parallèles, au milieu desquelles les deux voyageurs s'avancèrent vers le Croissant,

— Baron Platizolly dit-on à la droite du vieillard.

— V Ennemi, dit-on à sa gauche.

Le bonhomme n'avait pas bronché. Seulement 11 dit en allemand à son fils qui marchait devant lui :

— Retourne-toi brusquement. Que vois-tu à mes côtés?

— Deux paysans.

— Des paysans ! murmura le père avec quelque agitation. Les Beaurevoir se sont embarqués un jour plus tôt que nous ne l'avions pensé. Ils sont déjà passés.

Arrivé sur le seuil de l'auberge, le vieillard se retourna ; il fit un salut dont la courtoisie parut une raillerie méritée et qui acheva de mettre le peuple en fuite. D'ailleurs la nom, c'est-à-dire Y Angélus de midi, était sonnée, et dans toute maison bien réglée la none ne sonnait pas sans que la soupe ne fumât sur la table.

La place se vida encore une fois. Mais Pansu avait doublé le nombre de ses émissaires et le Club populaire était en permanence moins légalement, mais plus effectivement que le Conseil-général de la commune.

ou LE BARON DE PLATTZOLL, ETC. 119

OU LE BARON DE PLATTZOLL EXPLIQUE LES CAUSES DE SON AMOUH POtJR LA RÉVOLUTION

Le vieillard et son fils, entrés dans Tauberge, avaient si bien parlementé, ils avaient si bien fait valoir le besoin que le vieillard avait d'une chambre tranquille pour se reposer, d'une chambre donnant sur la place pour voir arriver les amis attendus, qu'on avait été forcé de les introduire dans la salle dont nous avons parlé, et où le jeune étranger était caché.

Le vieux voyageur demanda quelque rafraîchissement, et requit qu'on le laissât reposer tranquillement dans un fauteuil en paille qu'il voyait là. Mais à peine la porte fut-elle fermée qu'on vint y frapper à grand bruit. Le fils se précipita, ouvrit et se trouva en face de Walleri.

— Je viens de la part du maire, dit celui-ci, vous assurer que VOUS pouvez être tranquilles.

Il venait tout simplement indiquer, comme il avait été convenu, que l'étranger n'avait fait aucun geste en entendant prononcer le nom de Plattzoll.

— C'est bien, répliqua brusquement le jeune homme. Il referma la porte à double tour et dit au vieillard :

— Cet homme-là, c'est un des deux paysans que j'ai vus tout à l'heure auprès de vous, mon père.

— Oui, les Beaurevoir ont passé par ici. Nous avons perdu cette manche de la partie engagée entre moi et

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eux. Et moi qui avais compté que ce voyage-ci serait la mort pour quelques-uns d'entre eux, les maudits!

Il se leva brusquement et fit le tour de la pièce en frappant la muraille pour voir si elle n'indiquait pas quelque fausse porte. Il se pencha dans la cheminée, fit résonner les parois de l'armoire.

— Oui, un bon son demi-creux d'une armoire à demipleine de linge.

Il regarda à travers la croisée et constata qu'il était impossible à une voiture d'arriver à la Poste sans être aperçue par lui. Il se retira ensuite jusqu'au fond delà pièce, enleva vivement ses lunettes et sa perruque; et se' redressant, il laissa voir le grand et vigoureux personnage que nous avons déjà présenté sous les noms de baron de Plattzoll et de Magrovius.

Il était toujours fort reconnaissable à sa haute et puissante taille, à son front proéminent, à ses arcades sourcilières développées, à ses pommettes très-saillantes, à son nez court. Mais Tâge etTusage des passions avaient exagéré tout ce qui indiquait sur cette face une nature dissimulée, envieuse, d'ailleurs énergique, obstinée et perspicace. Ses petits yeux enfoncés, ses tempes sèches s'étaient creusés davantage, les lèvres droites et serrées de sa grande bouche s'étaient amincies encore, les angles de son menton carré, plat et osseux, s'étaient accusés. Tout indiquait une volonté de fer et une habileté diplomatique des plus raffinées mise au service des instincts les plus haineux et les plus implacables.

— Toute cette défroque me gêne et me rend malade, dit-il en secouant ses cheveux blonds grisonnants. Ah ! que je voudrais combattre ces misérables Français debout^ la face découverte, comme nous aimons à le faire.

nous autres francs Allemands ! Écoutez-moi, Max. Je vous ai élevé pour épouser mes haines et pour suivre mon but. J'ai fait de vous un homme prudent avant l'âge. Vous avez dix-huit ans et vous pouvez agir comme un homme de cinquante. Écoutez-moi bien. Car les fils sont assez tendus pour que, si Ton s'embrouille, tout soit perdu.

Le jeune homme s'était incliné avec ce mélange de tristesse et de fermeté qui était si remarquable en lui. Son père ne lui avait montré, dès l'âge le plus tendre, qu'un but, la vengeance, qu'une joie, la haine, qu'une activité, l'envie. On avait ainsi violemment, çt comme à plaisir, dépralé ses instincts nobles et aimants. On lui affirmait que toute noblesse, toute tendresse n'étaient qu'hypocrisie ou ridicule préjugé. Onavaitessayé sur son âme le même travail que les lutteurs antiques faisaient subir à leur corps. On l'avait armé pour la guerre. Il était devenu une arme. 11 savait qu'il devait vivre surtout pour porter deux blessures mortelles et pour voir un immense massacre.

Peut-être luttait-il encore contre l'impulsion qu'on lui donnait depuis tant d'années , et sa face mélancolique semblait indiquer que ses instincts se débattaient parfois encore contre leur esclavage. Mais sa volonté était conquise et sa prunelle aux lueurs scintillantes dénotait la conviction fervente du fanatisme. Toutefois la tendresse n'avait pas suivi la volonté. C'était l'intelligence, non le cœur, qui unissait Max et Plattzoll. Us étaient deux conspirateurs bien plus qu'un père et un fils. Jamais Max n'avait ressenti le moindre amour pour ce père, qui ne lui en avait jamais demandé.

Outre Max, Plattzoll avait encore un enfant; une fille

qu'il adorait avec une passion fariease, comme toutes les passions de cet homm3. Et Max s'était bien souvent demandé pourquoi, quand il se montrait ainsi capable de tendresse et qu'il aimait tant Gretchen, il n'aimait pas le frère de celle-ci.

— Vous le savez, dit PlattzoU en allemand, je poursuis ces Beaurevoir d'une haine implacable et plus raffinée que vous ne le supposez encore. — Et une fauve lueur sortit des yeux durs du Prussien pour se fixer sur Max. — Quant à la France et aux Français, je leshaîs d'une haine patriotique, et puissante comme la colère divine. Moi, au nom de mon pays, de mes forces et de ma propre fureur, j'ai déclaré la guerre à un homme de jcette nation et à toute cette nation, et l'homme mourra désespéré et déshonoré, et cette nation disparaîtra dans la honte et l'ignominie. Moi, faible, je le veux et cela sera.

C'est en entendant ces puissantes et haineuses paroles que l'œil morne de Max s'animait.

— Je sais tout cela, mon père. Je sais que vous avez besoin de la Révolution pour arriver à cette ruine et à ce déshonneur de la France, et que vous avez fait vivre et développé la Révolution. C'est vous qui avez dirigé l'ambition du duc d'Orléans, qui lui avez donné des renseignements précieux que votre position à la cour de France vous mettait à même d'acquérir. Vous en donnâtes d'aussi importants aux révolutionnaires de toute nuance. Ainsi habilement vous avez dévoilé et fait avorter tous les plans de la Cour, désorganisé la défense des royalistes, paralysé leurs attaques. Vous avez, le 6 octobre, ouvert les portes du palais de Versailles et conduit les insurgés dans la chambre de la Reine ; vous

avez dévoilé la trahison de Mirabeau, vous l'avez fait périr; vous avez fait avorter l'affaire de Varennes; vous avez préparé Témeute du 20 juin dernier. Ah I je sais tout cela.

— Oui, partout où la royauté était trahie par cette puissance mystérieuse que les imbéciles appellent la main de la Providence, c'était la main de PlattzoU qui agissait. Et je me réjouissais, car à la tête des zélés royalistes se trouvait Thomme que je hais, le Beaurevoir maudit. Comme c'étaient ses plans que je faisais avorter de préférence, je me réjouissais de le voir soupçonné par son roi, par sa reine, de le voir se tordre sous ces soupçons. A la longue pourtant, le marquis de Beaurevoir et son enragé ami le baron de Batz sont entrés en défiance. Ils veulent me cacher les dessous de la partie suprême qui s'engage en ce moment, et ils se demandent si ce n'est pas moi qui suis l'insaisissable espion que les démocrates vénèrent sous le nom de VEnnemi.

— Voulez-vous me permettre de vous demander, mon père, comment il se fait que le baron de PlattzoU ne fut jamais suspect à la police de la Cour ?

— C'est que j'avais été chaudement recommandé à Marie-Antoinette par l'impératrice sa mère, qui avait oublié que je ne suis pas Autrichien. D'ailleurs comme je me moque, au fond, de Philippe d'Orléans et des démocrates et que je cherche seulement à entretenir le trouble et la guerre civile en France, j'ai pris soin de dévoiler aussi aux royalistes bien des secrets des révolutionnaires et donné des preuves apparentes du dévouement le plus actif.

Il resta un instant muet et réfléchi.

— Je savais, reprit-il, que le chevalier de Beaurevoir,

avec son frère et sa sœur, étaient allés en Angleterre, pour préparer avec Pitt, qui commence à s'effrayer, je ne sais quel mouvement royaliste. J'en ai fait avertir Philippe d'Orléans et les Jacobins. J'avais donné le signa- , lement de ces voyageurs, j avais indiqué qu'jls étaient porteurs d'argent et de papiers importants. J'avais demandé qu'on les arrêtât à leur débarquement à Boulogne, ou qu'on leur fit un mauvais parti, soit, ici, soit à tout autre point de la route. Leur arrivée hâtive a dérangé ce plan, sans compter qu'avec les ambitions diverses des dix chefs différents de la démocratie, on ne sait jamais si un plan indiqué sera bien suivi.

— Et c'est alors pour surveiller ces Beaurevoir que vous fûtes, vous aussi en Angleterre, à Tinsu de la Cour?

— Non, j'y allais dans l'intérêt des Jacobins, car vraiment je voyais bien que, si je ne les aidais énergiquement, la Cour avait toute chance de triompher dans le combat qui va s'engager ; et le triomphe du roi Louis XVI, c'est la France restaurée, purifiée et plus puissante que jamais. C'est surtout le triomphe des Beaurevoir. J'ai donc dû m'aboucher avec le parti révolutionnaire de Londres.

— Et cette valise renferme, n'est-ce pas? les notes, lettres, renseignements, promesses, les plans arrêtés, enfin, les résultats écrits de votre voyage?

— Oui. Mais je crains bien d'avoir été découvert par ce fin renard d'abbé de SainI -Sauve, qui doublé de son ami, le docteur Cornélius O'Toole, semble avoir pris la mission de sur\^eiller les républicains anglais. Vous voyez bien qu'il faut que ces Beaurevoir soient exterminés.

-r- Il faut pourtant prévoir le cas, reprit-il, après un

moment de silence, où ils donneraient à la police de la Cour la preuve de mes relations avec les Jacobins. Eh bîeit, alors, je brûle mes vaisseaux. Je livre ces papiers à rAutrichienne et je prouve ainsi que j'ai passé la mer dans rintérêt de la cause monarchique et pour éclairer le parti royaliste sur les menées des Jacobins anglais. .

— J'ai compris, monsieur. Vous m'avez dit, en outre, que je dois rester ici avec cette valise, prêt ài vous porter les papiers à droite ou à gauche, selon les circonstances.

— C'est cela, d'ailleurs les heures de votre séjour ici ne seront pas perdues. LesBeaurevoiront beaucoup d'adhérents dans ce pays. Surveillez-les. Surtout, n'ojibliez pas que, quoi qu'il arrive, je ne romprai jamais absolument avec les démocrates. Je me suis même arrangé de façon à leur rendre aujourd'hui un grand service. Vous savez que je dois rencontrer ici un représentant de laristocratie anglaise, lord Saint-Albans, un de ceux qui se sont si niaisement enthousiasmés pour Philippe d'Orléans et sa monarchie révolutionnaire. Il apporte à ce dernier les moyens d'arriver plus vite au .trône de France. J'ai livré cet Anglais, lui et sa bourse, qui est plusieurs fois millionnaire, aux Jacobins.

En ce moment, un bruit sourd, comme d'une lourde voiture lancée au trot de plusieurs chevaux, se fit entendre. Les deux Allemands, s'avancèrent vers la fenêtre.

— Nous sommes sauvés, s'écria Plattzoll. C'est le fameux carrosse à secret des Beaurevoir. Ils n'étaient donc pas encore passés! Max,.courez sur la place. Revenez me dire qui vous avez vu dans cette voiture. Répandez dans la foule le bruit que c'est un carrosse d'émigrés.

Max ouvrit la porte et s'éloigna.

126 OU LE BABON DE PLATTZOLL

Le grand bruit continuait de se faire entendre près de Tauberge, en face de la Poste, où le carrosse s'était arrêté.

Quelques instants après, on frappa d'une façon particulière à la porte de la salle. PlattzoU ouvrit. Max reparut.

— C'est une belle jeune flUe qui est dans le carrosse, dit-il.

— Par le diable du Hartz! c'est la plus redoutable de. nos ennemies, c'est la Gère fille de Beaurevoir. Elle est prise I s'écria le Prussien en français.

— Vous vous trompez, baron de Plattzoll, dit une voix vibrante.

Le jeune homme que Walleri avait caché dans l'armoire arrivait en bondissant devant Plattzoll, sans que celui-ci pût comprendre d'où il sortait.

Malgré son merveilleux sang-froid, il resta un instant confondu. L'étranger en profita pour s'avancer vers la porte qui était restée entre-bâillée. D aperçut par l'ouverture le regard fixe du jeune volontaire, Feramus. Plattzoll était déjà remis.

— Mademoiselle de Beaurevoir, s'écria-t-il , vous allez mourir.

Il tira un pistolet de dessous sa lévite.

— Jeune homme, à moi! s'écria Hélène à Féramus. Mais Max avait refermé la porte.

Puis, par un geste inconscient, il avait mis la main devant la bouche du pistolet.

— Misérable, hurla son père au comble de la fureur,vas-tu donc t'opposer à ma vengeance ?

Il leva sa main libre comme s'il voulait le souffleter. Max rougit; son œil brilla d'un feu si sombre que Platt-

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zoU s'arrêta. Il se contenta de le repousser en lui frappant le front du pistolet.

— Si vous avancez, disait Hélène de sa voix vibrante et calme — quoique son beau visage eût pâli légèrement — je vous fais écharper par ce peuple imbécile en criant que vous êtes le secrétaire de la reine.

Feramus frappait la porte à coups redoublés de la crosse de son fusil.

— Ils viendront trop tard. Je vous tuerai sur le coup. Il leva l'arme lentement, comme par un raffinement

de vengeance.

— Mon pauvre père 1 murmura Hélène.

Et elle releva fièrement le front, tandis que ses lèvres mignonnes murmuraient une dernière prière.

Max s'avança encore.

— Alors tous les deux, en famille, hurla le Prussien, sans avoir conscience de ce qu'il disait et en armant de la main gauche un second pistolet.

Un pavé lancé du dehors fit voler la croisée en éclats. Walleri et Feramus apparurent sur l'appui de la fenêtre, le premier sauta dans la pièce, en entendant Hélène crier :

— A moi, Walleri.

Dn rire amer crispa la face blême de PlattzoU.

— Ces brutes m'échapperont encore cette fois, pensat-il. Heureusement nous avons parlé allemand et elle ne sait que le français. Tout n'est pas perdu. Partez, mademoiselle, puisqu'il le faut, dit-il. Vous savez désormais que vous avez en moi un ennemi mortel, que vous vous êtes créé par les calomnies que vos parents ont répandues sur mon compte. Toutefois, gardez le silence sur moi, aujourd'hui, toute cette journée-ci, vous m'enten-

dez, ou bien j'annonce à ce peuple imbécile que cette voiture renferme bien des choses précieuses.

— Soit, dit gravement Hélène. Il y a trêve entre nous jusqu'à Paris. Là, vous aurez à répondre de vos voyages.

— Trêve jusqu'à Paris î répliqua le Prussien en ricanant. Je vais faire mes efforts pour que vous y arriviez sans encombre, tant je suis fort de mon innocence.

Hélène, suivie de Walleri, mit le pied sur la fenêtre, de là sur le banc, et elle se trouva au milieu de la foule qui entourait la voilure avec un tel bruit, que rincident de Tauberge avait passé inaperçu.

— Nous sommes encore une fois vaincus, dit Plattzoll, en reprenant son déguisement; par votre faute. Vous avez oublié...

— Je n'oublie rien. Vous m'avez dit que le marquis de Beaurevoir avait insulté et déshonoré ma mère. Je la vengerai. Mais si vous m'aviez souffleté, je ne sais ce que j'eusse fait. Je me serais tué.

— C'est bon à savoir, pensa PlattzoU en haussant les épaules. Mais quelle est donc l'idée qui vous a poussé à protéger cette jeune louve?

— Je ne sais ! un instinct plus fort que moi I Puis, c'est une femme !

— Vous n'êtes pas aussi avancé que je le croyais, dit PlattzoU avec un de ces ricanements amers qui exaspéraient comme une insulte. — Il faut qu'il goûte du sang, grommela-t-il. — Regardez donc ce qui se passe autour de cette voiture, reprit-il froidement, là sur la Place.

LOUISE DE ROSÈLE 129

LOUISE DE ROSELE.

La voiture était arrivée sans accident devant là Poste. Sanado, qui sommeillait sur une borne, entr'ouvrit rœil, et il se préparait à le refermer, n'ayant rien, vu qui ressemblât aux personnages signalés, lorsque le postillon l'interpella :

— Donne-moi donc un coup de main, Sanado, les pauvres bêtes soufflent comme si elles avaient traîné le diable. Je réponds qu'il n'y a pas deux voitures lourdes comme celle-là, et que celle-là est déjà venue dans le pays.

-^ Tiens, tiens, tiens ! Il me semble en effet que je connais ce carrosse d'aristocrate !

Un laquais de petite taille, à la figure jaune, à l'œil noir et pétillant de ruse, descendit du siège de derrière, et après avoir, à la portière, échangé quelques mots avec une jeune femme qui était dans la voiture, il s'appfocha de Sanado et lui demanda poliment l'adresse de M. de Montolieu.

Sanado indiqua d'un geste maussade l'hôtel du commandant de la garde nationale.

— Bum! marmotta le fédéré, \x)ilà une voyageuse qui est en relation avec les aristocrates du pays ! El cette voiture que je l'ai vue, bien sur, avec des aristocrates

iàO LOUISE DE ROSËLE

d'autrefois qui sont, sans doute, des émigrés, aujourd'hui.

Il poussa un cri d appel. Au bout d'un instant, Pansu j les fédérés, les principaux membres du club populaire sortirent des cabarets. Beaucoup de flâneurs accoururent, puis tout le bourg. Sanado échangea quelques paroles à voix basse avec Vasseur.

Celui-ci avait l'habitude de diriger la foule à son gré. Mais si grossier qu'il fut d'ailleurs, il avait cette intelligence des instincts de la multitude qui explique, pendant la Révolution, la fortune de beaucoup d'ineptes démagogues, petits et grands. Il savait que s'il se trompait sur la présente voiture, son crédit et son autorité seraient diminués ; et la foule ne lui obéirait plus quand le moment viendrait de retenir les vrais Beaurevoir.

Ceux-ci avaient quelque bien dans le Boulonnois. Hs avaient parfois traversé le bourg, se rendant dans les gentilhommières du voisinage. Yasseur croyait, un peu légèrement, qu'il les reconnaîtrait. Il s'approcha de la portière dont la glace était ouverte.

— Citoyenne voyageuse, dit-il rudement, si j'étais un ci-devant,ie te prierais, avec beaucoup de salamalecs de relever ton voile, et tu le retirerais jusqu'au chignon pour montrer que tu es jolie. Eh bien, je suis un honnête citoyen, cordonnier vertueux et président du club patriotique, au nom de la patrie, je te somme de lever ça.

La jeune femme tourna vers lui ses regards, mais ne répondit paSi

— Voilà ce que c'est que la politesse avec ces maudits aristocrates 1

— Eh bien I continua-t-il en montrant le poing à la Voyageuse, je me suis mis à tes pieds, tu n'obéis pas I

LOUISE DE ROSÉLÈ 131

Maintenant, je te somme. Car maintenant le peuple se relève , ce n'est plus aux pieds des aristocrates qu'il parle, c'est à leur tête.

— Je m'en aperçois, dit la jeune femme d'une voix moqueuse, et en portant son mouchoir au nez.

— Ah ! tu trouves que je ne sens pas le musc ! C'est le devoir d'un bon sans-culotte...

Un éclat de rire que la voyageuse ne put retenir plus longtemps exaspéra plus encore Vasseur, qui se mit à donner des coups de pied dans la portière.

— Qu'y a-t-il donc ? demanda M. de Montolieu qui accourut. Depuis quand démolit-on les voitures sur les grands chemins du roi ?

— Au diable le roi et les aristocrates I cria Vasseur. Mêlez-vous de vos affaires. Vous n'êtes rien ici tant que la Commune ne vous a pas requis. Moi, je suis tout. Comme président du club, je représente le peuple çn révolution, c'est-à-dire tous les drcîits* Allez-vous en au diable, je vous...

— Misérable, cria à son tour le vieil officier en touchant la garde de son épée.

— Au nom de la loi et de la commuiie en permanence^ que se passe-t-il donc ? cria le maire, qui arrivait suivi du mattre de poste , le plus respecté des membres du Conseil-général de la Commune.

Cent réponses furent lancées. La jeune femme, que tout ce tapage n'avait point paru troubler, s'était approchée dô la portière et elle tournait de tous côtés son visage voiléj comme «i elle cherchait quelqu'un au milieu de la foule. M. d'Ambreville s'approcha, et avec un salut qui sentait soagentUhomme :

-^ Madame, dit-^il, les circonstances nous obligent à.

Ià2 LOUISE DE ROSÉLE

\ous prier de vouloir bien lever votre voile et de nous donner votre passeport.

La jeune femme obéit et montra le plus attrayant visage, la plus spirituelle physionomie qu'on pût voir : une figure rondelette, brune avec des yeux très-noirs, brillants, d'une malice jeune et joyeuse, un de ces fins nez à la Roxelane que M. de Yoisenon chantait comme le nez typique de la femme française; une bouche un peu grande aux lèvres fermes, fines, très-rouges, encadrant les dents les plus éclatantes. Il sortait de cet ensemble un je ne sais quoi de charmant, de hardi, de dignement fier, et de modestement pimpant qui provoqua immédi£^tement la sympathie de tous les citoyens tièdes du bourg.

Mais les patriotes purs surent résister aux attraits de la beauté, et ils crièrent avec ensemble :

— Le passeport! le passeport!

La jeune femme jeta un regard gaiement railleur sur ces austères citoyens, et sortant de la voiture une petite main à demi-cachée dans la dentelle de son étroite manche, elle présenta un papier plié au maire.

Le maire lut : a Mademoiselle Louise de Rosèle, âgée de vingt-deux ans... »

— D'où vient-elle ? demanda une voix.

— Pardienne ! on voit bien à son habit qu'elle vient d'Angleterre, s'écria Vasseur.

. Cela était vrai, et les vêtements de M"* de Rosèle avaient une physionomie insulaire légèrement adoucie par un effort du goût français. Elle portait un scball à fond blanc, bordé d'un dessin de feuilles vertes et de fleurs rouges. Or lé schall commençait seulement à se porter en France, et encore en grand négligé. Le cha-

LOUISE DE ROSÈLE lâS

peau de paille à forme très-haute, se sentait aussi de son origine exotique. Un ruban bleu de ciel formait cocarde autour de cette forme, et se croisant sur le chapeau, venait se nouer sous le cou. Autour du front, un pli-rond de gaze cachait les cheveux qui tombaient derrière la nuque en boucles épaisses et longues. Un fourreau de mousseline, au bas tuyauté, s'étalait sur une jupe ou transparent rose ; et la jeune fille tenait à la main un éventail d'un jaune ardent.

— Eh bien, dit un des citoyens tièdes, si Ton revient d'Angleterre, c'est une preuve qu'on n'y va pas; et émigrer, c'est sortir de France et non pas y entrer.

Que répondre à cela? Les sans-culottes étaient vaincus, bien que cette diablesse de voiture tînt toujours au cœur de Sanado.

— Partez, mademoiselle, dit le maire à voix basse et en jetant un regard expressif. Partez vite.

— Je ne suis pas pressée, répondit la jeune femme de sa voix métallique et vibrante qui paraissait toujours lancer une raillerie.

Ses regards parcouraient avidement la foule. Us s'arrêtèrent un instant sur la figure ridée d'un personnage en bonnet de coton, qui souriait à la voiture comme à une connaissance très-chère, et qui envoyait cent gestes dans la direction de la jeune fille.

— Pauvre Joseph ! murmura celle-ci, en se rejetant dans le fond de la voiture. Si je ne me cache, il est assez niais pour me crier : a Attendez un instant, M^^® L(Juise ; M"® de Beaurevoir va venir.

Les gestes de Joseph avaient été aperçus par d'autres encore.

*— ! Ya donc faire parler ce vieux en bonnet de coton.

134 LOUISE DE ROSÉLE

U parait en connaissance avec cette étrangère, ditVâsseur à Sanado.

Toutefois la foule commençaitlà se dissiper, à la suite du maire qui s'éloignait, après avoir insisté de nouveau pour qu'on partit immédiatement.

Tout à coup une voix puissante , la voix de Max, s'écria :

— Attention, bons Français l On vous trompe I C'est la voiture du marquis de Beaurevoir.

Une clameur étourdissante se leva.

--- Je la reconnais, cria Sanado en saisissant Joseph par le bras.

— Nous la reconnaissons, hurlèrent vingt voix.

Et la foule entoura de nouveau le carrosse, tandis que Max rentrait à l'auberge. Le tumulte s'accrut, et l'on commençait à se gourmer, car les yeux pétillants de M^^® de Rosèle avaient convaincu quelques Jeunes gens de sa parfaite innocence.

Elle paraissait toujours chercher, — et cette fois avec un commencement d'inquiétude, — quelqu'un dans la foule. Un sourire détendit bientôt son visage et rendit à sa physionomie mutine son expression délibérée. "Walleri fendait la presse, suivi de son compagnon, avec lequel Louise échangea un signe, et qui, s'approchant du carrosse, monta- lestement sur le siège de derrière. Crispinet', — le laquais à l'œil rusé, qui était descendu tout à l'heure, et qui s'en revenait de l'hôtel de MontoUeu, — voyant sa place prise, s'éloigna.

Hélène, — c'était bien elle q^ii venait de monter sur le siège, — ramena son chapeau rond sur son front, pour se garantir des rayons du soleil; puis, s'enveloppant dans sa longue houppelande de voyage ^ elle

LOUISE DE ROSÈLE . 135

s'étendit dans la posture indifférente d'une domestique de bonne maison.

— Maintenant, monsieur, dit Louise en tournant vers le maître de poste ses beaux yeux brillants, faites, s'il vous platt, que nous puissions partir,

— Il est trop tard, dit poliment celui-ci, montrant la^ foule ; trop tard ou trop tôt. Attendons un peu.

Et se baissant vers un de ses postillons :

— Cours chercher le lieutenant Leleu avec sa compagnie. Au grand trot. Tu diras qu'on a voulu maltraiter le commandant.

Louise continuait de promener son regard intelligent sur cette tourbe qui commençait à s'exaspérer. La jeune fille était comme le pilote au gouvernail pendant la tempête. .Elle cherchait à profiter de toute occasion de salut.

— Oui, il y a une conspiration, criait Vasseur. Voilà ce vieux qui n'est pas connu dans le pays. C'est donc un espion.

Joseph haussa les épaules. Celte accusation ne pouvait pas évidemment blesser un homme comme lui.

— Oui, hurlait Sanado, je suis prêt à jurer que c'est une conspiration, car celui qui est maintenant assis sur

e siège n'est pas le même que celui qui y était qu^md le carrosse est arrivé. Exterminons tout. C'est un nid d'aristocrates.

Le personnage assis sur le derrière de la voiture se retourna, et il laissa tomber sur la troupe hurlante un regard si doux, si fier, si expressif, que Feramus se sentit remuer jusqu'au fond de l'âme. Il éprouva un moment d'angoisse profonde. Il était sincèrement patriote et noblement amoureux de la Liberté ; il était convaincu

laô LOUISE DE ROSÈLE

que les personnages accusés étaient bien les acteurs d'un complot royaliste. Pourtant, il ne put résister.

Il bondit sur Tessieu de la voiture, et étendant son fusil :

— Ah ! je voudrais bien , s'écria-t-il d'un accent animé, n'avoir devant moi que des étrangers, séides du despotisme, et que les Français fussent tous frères. Mais au moins personne ne dira que je suis un aristocrate. Et, je le déclare, ce jeune homme est... mon ami.

Il se tourna vers Hélène dont le visage resta froid et impassible.

. — Et le premier, reprit Feramus avec colère, qui l'insultera, aura affaire à moi.

Il agita son fusil d'un air menaçant.

Walleri et quelques-uns de ses amis s'étaient jetés au milieu de la tourbe. Louise ouvrit précipitamment la portière, et se tenant sur le marchepied, dans une pose' hardie, elle agita son mouchoir.

— Qu'elle parle! qu'elle parle! affirma la portion bienveillante ou indifférente de la foule. '

— Oui, oui, qu'elle parle ! répétèrent les spectateurs qui n'avaient pas résisté à ces yeux brillants.

— Monsieur, dit la jeune femme de sa voix si étrangement nette et moqueuse, seriez-vous assez bon pour me dire ce que vous trouvez d'étrange à ce qu'un domestique échange des signes avec sa maîtresse. Ce brave homme est mon valet de chambre. N'est-il pas d'âge assez respectable pour que la médisance n'ait rien à dire?

— Sans doute, sans doute, cria la foule, qui, comme toujours, n'était frappée que de la dernière idée du discours.

LOUISE DE ROSÈLE 137

— Eh bien! relâçhez-le. Vous allez avoir le plaisir de le voir monter sur ce siège et si vous voulez venir à Paris, vous pourrez le voir dans Texercice de ses fonctions.

Un puissant murmure .d'approbation se fit entendre. Mais Pansu, désespéré à l'idée d'être déshonoré dans l'esprit de Tallien, de Robespierre et des grands chefs de la démocratie, s'attacha désespérément au vieillard.

— Frères, bons patriotes de Samer, vous laisserezvous toujours duper par ces aristocrates à la langue de serpent? Je veux bien lâcher ce vieil imbécile. Mais il est certain que c'est la voiture de Beaurevoir.

— Ça, c'est vrai, crièrent les sans -culottes champêtres. Mais l'écho était fort amoindri, et la jeune femme éclata de rire.

— Admettez que ce soit vrai, dit-elle. Mais admettez aussi que, en achetant cette voiture, je n'avais pas à m^informer du nom du précédent propriétaire. Depuis quand, je vous en prie,, demande-t-on son passeport à une voiture? Parce qu'une chaise a appartenu à un émigré, est^elle entachée d'incivisme, et suspendue à la lanterne comme partisan de Pittet de Cobourg?

Cette fois, un éclat de rire formidable fit retentir les échos de la place. La cause allait être gagnée, lorsqu'un enfant, se faufilant au milieu des groupes, vint dire tout bas à Vasseur :

— On m'envoie vous annoncer que la compagnie de Leleu remonte pour vous prendre.

' — Ah ! bien, ça nous sauve ! et se penchant à l'oreille de Sanado, Vasseur ajouta*: 4

— Va annoncer à Grabat, l'aîné, qui commande sa compagnie au haut du Pont-à-Loques, que cps aristo-

138 LOUISE DE ROSÈLE

crates de la compagnie Leleu veulent exterminer les patriotes.

En ce moment une troupe d'une trentaine d'hommes déboucha sur la place.

— En avant, marche 1 mes gens 1 cria le fermier Leleu. Ne laissons pas maltraiter le brave commandant Montolieu par cette canaille de Vasseur.

La troupe s'avança en rompant la foule à droite et à gauche.

— Allons, dit Walleri à Joseph, montez vite.

Le vénérable valet monta à côte de M^^' de Beaurevoir.

— Ah ! mademoiselle, dit-il tout bas avec une expression touchante, que je suis fler de vous voir sous ma protection et combien ce siège est honoré ! Mais si j'avais la hallebarde que mon père. . .

De grands cris annoncèrent une péripétie nouvelle.

— Monsieur, dit Louise de Rosèle en se penchant vers le maître de poste , dites à vos palefreniers qu'il y a un louis pour eux si nous partons avant l'arrivée de cette nouvelle troupe de milice.

Elle montrait la troupe de Grabat , qui accourait au pas de charge.

Cette compagnie de Grabat se recrutait parmi les manouvriers, les faiseurs de briques et de chaux, des plus misérables coins de la bourgade , et elle était notée comme très-révolutionnaire, tandis que la troupe de Leleu , comprenant les agriculteurs des hameaux voisins, se montrait franchement royaliste.

Il y avait eu déjà des rixes entre les deux bandes. La compagnie du Pont-à-Loques accourut donc volontiers au secours de Pansu. Walleri constata avec angoisse

LOUISE DE ROSÈLE 139

qtf elle était deux fois plus nombreuse que la troupe rivale.

M. de Montolieu n'avait pas quitté la place.

Les chevaux sortaient de la poste. Kusîeurs palefreniers se précipitèrent pour atteler. Encore quelques minutes, et la voiture parlait.

— Attention! Grabat, hurla Vasseur d'une voix désolée; les ennemis de la patrie vont rejoindre les tyrans coalisés.

— Capitaine! si vous bougez, s'écria M. de Montolieu, je vous passe mon épée. . .

Trois ou quatre clubistes saisirent le commandant par les épaules.

— En joue ! commanda Grabat. Tirez sur la voiture, criblez-la, si elle bouge.

Une grande clameur s'éleva, composée des gémissements des femmes et des imprécations des curieux. Un moment de grande angoisse suivit cette clameur. Joseph se plaça devant W^^ de Beaurevoir, qui était restée immobile.

On entendit la voix du commandant lancer un juron énergique et crier à la petite troupe de Leleu :

— A moi! gardes. Tombons sur ces drôles.

Quelques hommes s'avancèrent et échangèrent des

coups de crosse. On eût pu voir à la fenêtre de l'auberge du Croissant Max ajuster un pistolet dans la direction d'Hélène; puis, malgré les exhortations du vieillard qui grimaçait derrière lui un sourire de satisfaction haineuse, il laissa retomber le bras et refusa de tirer.

Les chevaux, arrachés aux mains des palefreniers, commencèrent à se cabrer. Une masse confuse de gens luttaient autour de la voiture. Féramus, debout sur Tes-

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sieu , menaçait de son fusil tous ceux qui approchaient du siège. Louise était descendue bravement, après avoir refermé soigneusement la portière, et elle suppliait les postillons d'atteler. Walleri et quelques autres essayaient de la protéger contre les ruades des chevaux et les gourmades dès compagnons de Sanado.

Tout à coup le son du tambour se fit entendre, battant une marche pressée. On vit un immense drapeau s'approcher et s'agiter sur la tête des combattants. Le maire arrivait, accompagnant Tétendard des jours de péril, suivi des membres du Conseil-général de la commune et du reste de la milice.

M. d'Ambreville, le maire, avait du bon sang dans les veines. Il était plus prudent que couard. H s'avança bravement au milieu de la mêlée. Les tambours battirent un ban. Le porte-drapeau agita Tétendard qui jeta des ondées d'ombre sur cette masse. Une sorte de silence s'établit, les gourmades cessèrent, les éclopés se redressèrent, les abattus se ramassèrent :

« Au nom de la loi, considérant que l'Assemblée « législative a décrété que la Patrie est en danger et « que, dès lors, toute l'autorité est remise" à la Com- « mune, moi, maire de Samer, je déclare traître, rebelle « et hors la loi, tout citoyen qui continuerait cette lutte a fratricide. »

Un long roulement se fit entendre de nouveau. Quand il cessa, les antagonistes étaient sensiblement éloignés les uns des autres.

— Capitaine Grabat, demanda le maire, que faitesvous ici, quand votre poste est au coin de l'Abbaye?

— Monsieur le maire, répondit Grabat aîné, qui ergotait volontiers , le même décret qui vous a confié les

LOUISE DE ROSÈLE 141

pouvoirs extraordinaires; a déclaré que tous les citoyens ou étrangers devraient porter la cocarde tricolore.

C'était vrai. Mais personne, même Vasseur, n'y avait songé jusque-là.

— En voyant ces voyageurs sans cocarde, j'ai dû penser qu'ils étaient suspects.

— Soit, répliqua le maire avec impatience. Mais j'ai constaté moi-même que les papiers de cette dame étaient en règle. .

— Depuis lors, dit Vasseur, il s'est passé des choses qui ont excité les soupçons du peuple. L'aristocratie s'agite. Les Beaurevoir sont à la tête de la contre-révolution. Eh bien ! nous croyons que ces gens-là sont des aides des Beaurevoir et du despotisme, à preuve que cette voiture est à eux. Je suis sûr que M. Bellangé , receveur du château de Tingry, pourrait en témoigner. Prenez garde, monsieur Le Roy d'Ambreville, qu'on ne vous accuse de préférer la noblesse à la patrie.

Cette insinuation avait toujours la vertu de faire tomber instantanément la fermeté du maire. Aussi Vasseur dit-il, du coin des lèvres, à Sanado :

— Tu vas voir qu'il va choir dans le piège que je lui tends.

— Eh bien, dit en effet M. d'Ambreville, qu'on aille chercher M. Bellangé, et qu'il juge.

Il était sûr que M. Bellangé, très-royaliste, ne dirait rien qui pût nuire à M"® de Rosèle. Vasseur, de son côté, savait que ce personnage était parti pour toute la journée. Il voulait seulement gagner du temps, pour obéir 4 Tallien dont l'embuscade ne serait prête qu'à la nuit close.

On ne tarda pas, en effet, à annoncer que M. Bellangé était absent.

Go.ogle

U3 LOUISE DE ROSÈLE

— Eh bien , nous attendrons son retour, s'écria Vasseur, en faisant signe à ses comparses qui applaudirent à grand bruit,

— Mais faut-il donc, dit Louise, parce qu'il platl à des fous de se mettre des billevesées en tête, qu'une femme soit retenue prisonnière, après avoir pris toutes les précautions prescrites par la loi? C'est à ne pas y croire. Ainsi, pour peu que ce monsieur soit plusieurs jours absent, me voici enchaînée ici! Et vous vous*dites des gens civilisés.

— Ça, c'est sage, riposta gravement Vasseur. Il ne faut pas donner aux esclaves de la tyrannie la joie de dire que là France manque aux lois de l'hospitalité. Je veux reconnaître les privilèges de la beauté qui implore le civisme. Eh bien, si à cinq heures sonnantes, M. Bellangé n'est pas de retour, la voyageuse profitera du doute qui enveloppe les humains d'un voile protecteur. Elle partira à* cette heure-là.

Un tonnerre d'applaudissements salua cette éloquence fleurie. M. d'Ambreville secoua la tête aux nouvelles supplications de Louise. La foule ne tarda pas à s'écouler. Il ne resta dans le voisinage de la voiture que les sentinelles posées par le maire et par Vasseur.

Louise ouvrit le verre qui donnait sur le derrière du carrosse. Elle demanda tout bas à Hélène si elle croyait pouvoir venir dans l'intérieur. Celle-ci secoua la tête.

— Mais ton pauvre cou blanc va être brûlé par le soleil [

— J'aime mieux qu'il soit brûlé que coupé, dit Hélène en se baissant. Crois-tu que je veuille songer à être belle, continua-t-elle avec ce sourire mélancolique qui succédait d'une façon si touchante à l'expression

LOUISE DE ROSÈLE 143

vaillante de son regard. Je ne suis pliis une jeune fille, je suis un soldat. ^Je veille sur mon père et sur mes frères qui veillent sur le roi ! Comme je t'embrasserai, chère folle cousine, quand la nuit sera venue et que nous approcherons d'Abbeville ! Là nous serons sauvées. Nos amis y sont nombreux.

Les lèvres de Louise se fermèrent comme en un baiser; et elle se rejeta dans un coin de la voiture.

Plus de deux heures s'écoulèrent. Le carrosse de Calais à Paris passa sans encombre, aussi le courrier de Boulogne à Paris, aussi plusieurs chaises de poste, dont on surveilla à peine les voyageurs.

Le soleil, toujours brûlant, descendait légèrement vers l'occident enflammé. Trois heures avaient sonné au timbre aigu du coucou de la maison Vasseur, qui semblait surveiller le carrosse cloué sur le sol par la volonté du seigneur Pansu. Un galop pressé de deux chevaux se fit entendre sur la terre battue de la place.

Un personnage, courant à franc étrier et escorté, selon les prescriptions légales, d*un postillon monté, qui lui servait de guide, s'arrêta devant la poste, sauta à bas de son cheval fumant, dont il jeta la bride au postillon. Son regard s'arrêta sur le carrosse.

— C'est bien ça, dit-il. Ce scélérat de Tallien m'a attrapé I II a monté la tête à ces paysans^ et il prépare son coup pour la nuit, quelque part sur la route.AUons, toi , cria-t-il en cinglant un coup de fouet à travers le visage de Sanado, qui veillait sur la voiture, toi, avec la figure d'ignoble mouche, til vas aller dire qu'on attelle inimédiatement cette voiture4à 1

Sanado, blasphémant et pleurant, appela à Taide le bon peuple, qui sortit en foule de ses demeures» pour la

144 LOUISE DE ROSÈLE

cinq ou sixième fois de ce jour solennel. Mais le voyageur redoubla le coup de fouet en eriant :

— Veux-tu obéir, misérable! Allons, faites-moi atteler ça et prestement, ou gare à vous. Obéissez, je suis Fréron, l'orateur du peuple, secrétaire des Cordeliers.

— Cette voiture est arrêtée au nom de la loi. Parlezen au maire.

— Et où demeure-t-il, ce maire-là?

— Je vais vous conduire, dit humblement Sanado qui voulait se faire pardonner par un tel personnage les coups qu'il en avait reçus.

— Tu es un pur, toi , dit Fréron avec un sourire de mépris. Mais il faut que je boive. J'ai la fièvre. Ma tête va éclater ! •

Il entra à l'auberge du Croissant.

— Allons, à boire ! As-tu du vin ? Non. Toujours du cidre, hein? Fichu pays ! Allons, donne de Teau-de-vie. L'ennui, le soleil, la course, la colère, la patrie et l'eaude-vie I J'aurai une attaque avant ce soir 1 Vite, à ce maire I

Il s'en alla en oubliant de payer. Sanado le conduisit en s'essuyant les yeux, et avec force saints.

— Je n'ai pas le temps d'être poli. Vous allez me faire partir cette voiture-là devant la Poste, dit Fréron à M. d'Ambreville. Je suis TOrateur du Peuple.

— Vous n'avez pas le temps d'être poli; moi, je n'ai pas le temps de vous répondre. Adressez-vous à Vasseur, président du club.

Il s'éloigna en grommelant, tandis que Fréron se tordait en un rire hystérique.

— Allons, pur sans-culotte, mène-moi chez ce Vasseur. Je mettrais le feu à ce village, si vous ne me

LOmSE DE ROSÉLE 145

paraissiez pas tous plus bétes les uns que les autres. Vasseur était au cabaret. On le fit venir.

— C'est toi, bon sans-culotte, qui te permets d'arrêter les voitures sur les places publiques ?

— Moi-même. De quoi te mêles-tu ?

— Ah ! voilà le plus grotesque de tous, dit Fréron, en éclatant de son rire âpre et cynique et en jetant sur le président du club son regard fauve. Tu connais quelque chose qu'on nomme le club des Cordeliers, hein ?

— Sans doute, j'ai même reçu...

— Tais-toi, imbécile. Tu as entendu parler peutêtre d'un nommé Fréron ?

— Oui, oui, j'ai même lu...

— Tais-toi, drôle. Tu as peut-être aussi entendu parler d'un nommé Danton ?

— Le grand Danton ! J'ai vu sa signature dans un ordre secret...

— Tais-toi, tais-toi, bélître, double brute, tête à soufflets, gredin, vile charogne !

Et il écumait.

— Je suis Fréron, gredin; secrétaire des Cordeliers, tête d'animal ; l'ami de Danton, porc immonde ! Par ta sottise, chien galeux, tu as dérangé ses plans grandioses ! Tu m'as fait jouer sous jambes par ce vil laquais de Tallien. Je ne sais ce qui me retient de sauter sur ta panse ignoble et de danser dessus comme sur un tremplin ! Et dire que l'avenir de gens comme nous est parfois dans les mains de ces ânes bâtés ! Allons ! à boire,à boire de l'eau-de-vie ! Non, de l'eau. Mon front va éclater. Je suis fou d'orgueil, d'orgueil furieux et blessé, blessé par une vermine comme Tallien, par un pourceau

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comme toi. Danton batta par un misérable bavard, comme celte Chandelle d'Arras !

Pansu, épouvanté, se taisait. Fréron éclata de nouveau en un rire convulsif. Il essuya .violemment son front, qui laissa littéralement tomber une pluie de sueur. Puis il reprit d'une voix toujours haletante quoiqu'un peu plus calme.

— Il faut que je bavarde. Si je ne m'évapore, je deviens fou. Tu crois que je le suis, hein, triste animal! Ecoute-moi et profite. Tallien ne fa pas complètemeat trompé. La première pensée du Comité avait bien été d'arrêter et d'exterminer les Beaurevoir pendant le trajet. Mais ravis vraiment énergique et profond de Danton prévalut. Il faut en finir. Nous sommes las d'attendre la bataille et la victoire. J'étais envoyé pour veiller à ce qu'on ne fit rien à ces Beaurevoir. Je ne les ai pas vus débarquer. Je m'en inquiétais. Les rapports de mes espions me signalèrent ce carrosse comme ne renfermant pas de Beaurevoir, mais comme semblable à la voiture attendue. Quelques mots de Tallien me revinrent en mémoire. J'accours ici» Mais que t'importe? Va faire atteler lestement.

Yasseur se précipita dans la direction de la poste. Fréron, qui le suivit, s'approcha de la voiture.

— Madame, dit-il avec un salut d'homme de bonne compagnie, on va, par mon ordre, vous laisser partir^ et je regretterai, jusqu'à la fin de mes jours, qu'une aussi charmante femme ait été exposée à un tel ennui 1

Louise fixa sur la physionomie fine du personnage son riant et perçant regard.

-^ Monsieur, grand merci. J'accepte vos regrets éter«

Googk

Louise de roséle 141

nels. Mais je suis prête à vous tenir quitte d'une année de remords pour chaque minute que vous me ferez gagner.

Fréron s'éloigna en souriant pour injurier de nouveau le Pansu. Hélène était descendue d'un air indifférent. Elle alla se placer à la portière opposée à celle où se trouvait le Cordelier, et elle dit trois mots à Louise :

— L'Orateur du Peuple I

Fréron se rapprocha, et s'adressant de nouveau à Louise avec un sourire gracieux :

— Madame ou mademoiselle ?

— J'ai présenté mon passeport à tous les estafiersqui me l'ont demandé* Vraiment j'en suis lasse, répliqua Louise d'un ton si différent de la réponse précédente^ que Fréron s'en trouva blessé.

— Je n'ai nul besoin de passeport pour savoir que je parle à W^ de Beaurevoir.

— C'est la folie du jour, dit Louise en éclatant de rire. Tous ces gens que vous voyez là, béant à ma voiture, m'en ont voulu persuader. Le maire, les miliciens, les marchands de cuir et les clubistes m'ont chanté cette chanson dans toutes les formes de leur patois* Vous y mettez un peu de français !

— Je n'ai pas le temps de railler. Je vous dis que cela est, cria Fréron à très-haute voix, il faut que cela soit.

— Monsieur, vous vous croyez au club ou dans quelque autre méchant lieu. Adressez- vous à ces palefreniers.

Elle fit un geste pour relever le panneau. Fréron mit la main à la portière.

— Voire salut m'est indifférent, dit-il; — et sa prunelle s'allumait de ces fauves lueurs qui remplaçaient si

148 Louise de roséle

vite la flnesse^de son regard. — Mais il faut que je vous sauve. Pour cela, il faut que je vous accompagne, que je voyage cette nuit, là, à côté de vous, et cela sous peine de mort, entendez-vous ? ou de pis encore.

Louise fixa dans la prunelle furieuse du démocrate son regard ferme et qui ne riait plus.

— Ce qui serait pis que la mort pour une femme comme moi, ce serait justement d'avoir à mes côtés un homme comme vous. Votre insolence vous décèle. Vous êtes un démocrate. Vous sentez la boue et le sang. Allez, conclut Louise en relevant le panneau, il n'y a nul danger que je ne préfère au voisinage de vos pareils. Dieu me protégera.

— Ah ! si je pouvais t'abandonner, coquine , à sa protection ! Et dire qu'il faut que je protège, malgré moi, cette femnie qui m'injurie ! Ah ! Robespierre , je te revaudrai ça.

Il éclata en ce rire convulsif qui tenait de la rage, de la folie et de ce fond de scepticisme si singulièrement placé à côté d'impulsions plus nobles et plus généreuses. Il s'arrêta brusquement et bondit vers la Poste :

— Allons, qu'on me selle un cheval! Que je suive cette voiture-là à franc-étrier. Pourvu que ma tête n'éclate pas en route ! murmura-t-il.

Avant qu'on eût pu lui obéir, un jockey, portant la cocarde tricolore placée sur sa casquette noire, accourut au grand trot :

— Trois postillons et huit chevaux, cria-t-il en mauvais français, pour les voitures de mylord comte Saint- Albans, pair d'Angleterre.

— Il faut attendre un instant, dit le maître-palefrenier-

LOUISE DE ROSÈLE 149

Nous n'avons pas les chevaux. Il va en rentrer de la poste de Boulogne et de ceUe de Cormont.

— Lord Saint- Albans ! s'était dit Fréron, en entendant lesj[)aroles du jockey. Mais c'est le correspondanl anglais du duc d'Orléans, c'est l'ambassadeur de la Révolution anglaise auprès de ce vil scélérat; c'est l'ami du baronnet extravagant qui a un nom de comédie : Goblet de Doublebière, et qui, moyennant certaines conditions non moins extravagantes que son nom, se fait le banquier de la démocratie française ! Tiens , qu'est-ce que nous veut donc l'arrivée de ce lord Saint-Albans?

Il réfléchit un instant.

— Eh! parbleu, c'est Anacharsis Cloots qui nous l'envoie ; il s'est engagé à le retirer des griffes d'Orléans et à diriger ses millions vers notre bourse. Oui, je me le rappelle, son arrivée a été signalée , et il a été décidé que, pour le plus sûr, on commencerait par piller le magot que ce mylord apporte à Philippe. Et «'il se défend, tant pis pour lui. Oui, c'est bien cela. Allons, camarade, cria-t-il au postillon , tenez-moi mon cheval prêt. Fais que ce soit le meilleur cheval de l'écurie, dit-il à Pansu Yasseur. Il faut que j'attende ce lord qui va arriver, et pourtant que je rattrape, avant qu'elle arrive à Abbeville, cette voiture qui va partir.

ou LïONEL RETROUVE EI^I^EN QUI ÉTAIT MORTE.

Une grande berline, aussi élégante qu'était massif le carrosse qu'on achevait d'atteler, entra sur la Place, au grand bruit de trois postillons montés et agitant leurs fouets comme pour un roi.

La berline vint s'arrêter à côté du carrosse, dans le coin duquel M"* de Rosèle se jeta précipitamment en abaissant soigneusement son voile épais, après un coup d'œil jeté dans Tintérieur de la nouvelle voiture.

Deux grands laquais se tenaient roides sur le siège de devant. Un cabriolet à soufflet, qui suivait, renfermait les deux valets de chambre, deux personnages flegmatiques et dédaigneux, dans lesquels, les lecteurs voudront peut-être bien reconnaître , malgré son air sombre, Jérémiah Mae Flanchford, et, malgré sa face luisante, Killmalloch, le boxeur.

Tim, le jockey, s'était approché, la toque à la main, de la portière et avait annoncé d'une voix humble qu'il fallait attendre quelque temps les huit chevaux nécessaires à la voilure de mylord, et les trois autres chevaux pour le cabriolet et le jockey. Mylord ne répondit pas. Kevin et Pad, qui étaient les deux grands laquais, descendirent et vinrent ouvrir.

Gaogle

ou LIONEL lŒTROim: ELLEN QUI ÉTAIT MORTE 151

Lionel sortit d*un mouvement lent et automatique où Ton sentait à la fois la roideur habituelle du corps et raffaissement de Tàme. Celui qui ne Teut pas vu, depuis les quatre ans qui viennent de s'écouler, eût eu peine, d'ailleurs, à le reconnaître au premier coup d'œil.

Il paraissait, en maigrissant, être devenu plus haut encore. L'ovale de sa belle iigure s'était allongé, ses joues s'étaient creusées, sa peau blanche semblait diaphane. Un cercle, non pas noir, mais d'un bleu nacré, qui s'était fondu dans la blancheur de la peau , entourait les paupières et donnait à son long regard une profon* deur étrange. C'était bien le regard vague de l'âme affligée qui regarde distraitement les choses de ce monde, tandis que son attention est tout entière attirée dans les champs de l'idéal que parcourent les rêves, les souvenirs de l'amour perdu.

Mais ce regard était plus âpre que touchant : Lionel avait perdu toute espérance; il était resté dans le désespoir sans pouvoir même parvenir à ce commencement* de consolation, à cette douleur mitigée, qui est la mélancolie. Ellen était pour lui un pur cadavre, un lambaau de chair pourrie, dont rien n'existait plus que le poignant regret de ne plus la voir dans sa chaleur aimante et sa fraîche beauté. *

Parfois, la raison essayait de lutter contre les préjugés matérialistes qu'on lui avait inculqués. Lionel cherchait à sortir de cet hébétement, et il entrevoyait qu'il n'eût pas autant rêvé, autant aimé, autant regretté, si Ellen n'avait été que ce petit tas de pourriture.

Sa bonne et ardente âme, née pour tous les enthousiasmes de la foi et du dévouement, se remettait à aimer les choses auxquelles ses maîtres impies lui avaient

permis de croire encore. Sous Taiguillon des nobles-idées de la fraternité, de la liberté, il se reprenait à vouloir vivre.

Alors sa pensée cessait, pour un instant, cet effroyable effort imposé par le matérialisme, cet effort d'une pensée qui se sent appelée en haut sur les traces d'une âme morte, et qui reste obstinément en bas. Cette sombre lutte prenait quelques instants de trêve. On voyait donc Lionel revenir à la vie. Un rayon aigu, d'abord fixe, puis pénétrant, puis largement lumineux, remplaçait, dans la prunelle, cette âpre fièvre ou cette atonie désolée. On comprenait qu'il reprenait possession de lui-même et de l'humanité.

Il n'en était pas là, en ce moment. Il ne trouvait même plus de distraction dans cette guerre qu'il avait voulu faire à la société de l'Ancien Régime. Il tenait toujours à ses haines, à sa vengeance, parce qu'il avait juré à Ellen mourante de poursuivre l'ennemi qui la tuait. — •Et (fet ennemi, c'était pour lui l'aristocratie. — Il venait en France pour prendre part à un mouvement qui devait être terrible : le commencement»du bouleversement final. Mais cela même ne l'intéressait plus. Il jouait automatiqyaement son rôle de vengeur.

En descendant de voiture, il promena autour de lui un regard vague ; il fit quelques pas et voyant devant lui un groupe de curieux, il se détourna, comme il se serait détoiirné d'une muraille. Il se dirigea distraitement vers l'espace plus vide où se trouvait le carrosse.

Tout à coup on entendit un cri, un cri de Lionel qui n'avait jamais crié, un cri déchirant. Un corps vigoureux, le corps de sir John Dooblebeer, bondit hors de la berline, ouvrit brutalement la foule et se précipita. Lio-

ou LIONEL RETROirV^E ELLEN QUI ÉTAIT MORTE 153

nel pleurait, lui qui n'avait pas pleuré en apprenant la mort d'EUen. C'était le renversement de toute vraisemblance.

— Oh ! John, dit-il en anglais d'une voix haletante, voyez !

Et il montrait Hélène de Beaurevoir.

— Je vois, Lionel, répondit celui-ci d'un ton impassible et d'une voix profonde.

— Ces yeux, ce teint, cette physionomie, ne les reconnaissez-vous pas?

— Dieu damne Jérémiah ! répondit l'autre avec le même flegme, je les reconnais.

— Ellenl Ellen! murmurait Lionel.

. — Dieu damne les yeux de Jérémiah ! Je n'ai jamais vu une telle ressemblance. Bien. Nous ne pouvons pas supposer que lady Saint-Mbans soit ressusoitée avec un chapeau rond. Nous allons enlever ce garçon, nous rhabillerons en fille et nous lui apprendrons la harpe. — Master Killmallock! cria-t-il d'une voix retentissante.

— Votre Honneur! répondit ce seigneur valet de chambre, qui n'avait pas quitté sa pose dédaigneuse dans le cabriolet. Faut-il apporter l'habit bleu de Votre Honneur?

-=- Non, apportez les pistolets. Nous allons tuer quelques Français et conquérir ce village de mangeurs de grenouilles.

Mais Lionel l'avait repoussé et s'était approché d'Hélène.

— N'apportez pas les pistolets, Master Killmallock. Nous ne conquérons plus.

— Jeune homme, monsieur, qui que vous soyez, avait

dit Lionel en français, écoutez-moi. Je vous en supplie, ayez pitié de moi. Je suis fou, n'est-ce pas? Vous ressemblez tant à quelqu'un que j'aimais, à une femme, ma femme qui est morte sans que je puisse mourir! Je la revois pour la première fois depuis quatre ans.

Hélène fixa sur lui son regard étrange, à la fois languissant et ferme, doux et fier. Sans répondre elle s'éloigna, faisant le tour de la voiture pour monter du côté opposé. Uaustère Joseph, se précipita au-devant de lord Saint-Albans.

— Monsieur, dit-il, que voulez- vous? Vous paraissez un gentilhomme; je suis fait pour vous comprendre : Je suis, continua-t-il avec hauteur, valet de chambre.

— Ce vieux coquin me plaît. Dieu damne sa perruque! Il est plus spirituel que Jérémiah, qui a Tair d'un criraiminel. Nous l'enlèverons aussi. Nous le peindrons en noir et qu'en pensez-vous, Killmallock? nous le ferons passer pour Washington !

Mais Lionel avait entraîné sir John. Un rire étouffé était sorti du carrosse, en entendant les éclats de voix de l'Anglais. Louise s'était cachée plus soigneusement et avait baissé le devant de son chapeau. Elle avait tiré d'une poche de son fourreau un petit portefeuille sur une page duquel elle avait écrit quelques mots au crayon.

La voiture était presque attelée. Fréron s'approcha de Sanado.

— Recommande au postillon, au nom de la liberté, de mener cette voiture très-lentement. On ferait bien de s'arrêter quelque temps à chaque relai. Il faut qu'elle n'arrive pas avant moi dans les environs d'Abbeville. Tu entends ^ Sous peine d'encourir la colère des patriotes.

ta voiture des Beaurevoir partit enfin, emmenant,

ou LIONEL RETROUVE ELLEN QUI ÉTAIT MORTE 155

outre Hélène, Louise et Joseph, Crispinet, le petit laquais, qui la rejoignit à la sortie du bourg.

Fréron se rapprocha du cercle qui entourait les deux Anglais avec des intentions railleuses, où la curiosité dominait;* et il faut avouer que les deux personnages, par leur contraste même, étaient faits pour attirer l'attention.

Lionel, grand et mince, élégant dans toute sa personne, portait un deuil austère. Mais, par une attention touchante, et par un hommage délicat rendu à la mémoire de celle qui avait été pour lui le type de toute grâce, il avait adopté les jSjracieuses recherches de la mode française, et il portait l'ancien et élégant costume de deuil : bas, culottes, veste, habit de soie noire, avec Tépée, qui devenait rare parmi les jeunes gens à la mode, après avoir été obligatoire même pour les garçons coiffeurs endimanchés. La poignée d'argent non ciselé et bruni, les boucles, aussi d'argent bruni et sans ornement, les manchettes et le jabot en dentelles de Bayeux, exagéraient sans doute, mais avec une grave coquetterie, le noir obligé. Les cheveux simplement relevés, sans frisure, légèrement poudrés, étaient retenus par derrière dans une de ces petites queues plates qu'on nommait crapauds et qui avaient été la coiffure favorite des gardesfrançaises.

Sir John, lui, offrait, nous le répétons, le plus parfait contraste avec son compagnon de voyage.

Lord Lionel appartenait à la grande aristocratie, et sir John à la petite noblesse.

Il était le type parfait du gentilhomme anglais, si bien étudié dans les romans de Fielding. Seulement, les qualités et les défauts de cette caste, sa hardiesse et sa

rudesse, sa bonté et sa lenteur d'esprit, sa droiture et sa lourdeur, si parfaitement conservés aussi longtemps que la petite noblesse restait dans la vie provinciale, s'exaspéraient quand elle se trouvait mise en présence des devoirs factices créés par la haute société, et tournaient forcément à V excentricité.

Sir John était ainsi devenu le plus excentrique des Anglais, mais s'il représentait parfaitement les bizarreries de la race anglo-saxonne, il n'eu avait pas les lourdes et grossières apparences. Ses pieds étaient longs et larges, mais non plats, ses mains vigoureuses, mais dessinées. Les muscles de ses bras étaient formidables, ses épaules puissantes, sa tête ronde, ses cheveux d'un blond ardent; mais sa haute taille était bien prise; son nez avait, dans sa rondeur, des lignes classiques, et ses yeux, d'un bleu clair, dénotaient une franchise plus hardie que brutale, avec un mélange de tendresse et de naïveté.

Son costume, à coup sûr, n'était pas banal. De fortes bottes de voyage, à retroussis roses, laissaient apercevoir, au-dessous du genou , des bas de soie blancs, sur lesquels venaient se boucler des culottes de soie jaunes ; un frac de fin casimir noir, à collet jauue, laissait passer, au poignet, des manchettes de superbe dentelle blanche de môme espèce que celles qui formaient son jabot.

Mais ce qui attirait l'œil et la risée, c'était son gilet, un gilet fantastique qui rappelait les vestes où, dix ans environ auparavant, les petits-maîtres portaient dessinés des scènes de tragédie, des pastorales, des combats maritimes, des expositions d'agriculture. Ce gilet , qui excitait l'admiration et la moquerie des bourgeois de

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Samer, était de ce vert tendre qu'on nommait alors vert anglais. Il portait, sur chaque plastron, au milieu d'un cartouche blanc, des drapeaux tricolores entrelacés avec cette devise courant tout autour : numa pompilius- sauvera l'humanité.

Ce gilet avait frappé Fréron, qui, évidemment, y attachait grande importance.

Sir John était devenu brun de colère en entendant les huées qui s'échappaient du cercle des spectateurs. Il s'avança vers Tun d'eux, qui riait de meilleur coeur que ses voisins, et lui allongea un coup de poing formidable. Celui-ci, qui était leste, fit un saut de côté et disparut en lançant un coup de pied à l'Anglais. Sir John, exaspéré, tourna autour du cercle ses prunelles furieuses. Elles se fixèrent sur Féramus qui jetait un regard irrité sur ces Anglais qui avaient osé apostropher Hélène, Tobjet de son culte.

Le baronnet s'avança vivement vers lui, en lui montrant le poing.

Féramus n'eut pas le temps de répondre. Le maire s'approchait, escorté par la maréchaussée.

— La paix, dit-il! Messieurs, vos passeports, que vous eussiez dû déjà porter à la municipalité.

— Ah! lord Lionel Jermyn Saint- Albans, continua-l-il en se rapprochant de Lionel et en lui parlant à voix basse : Vous m'êtes annoncé, mylord, et particulièrement recommandé par le chevalier de Laclos, secrétaire intime de S. A. S. Louis-Philippe-Joseph d'Orléans, l'espoir du parti constitutionnel. Le chevalier m'écrit que les libéraux anglais vous ont confié un trésor que vous apportez à Son Altesse.

Lionsl poussa un soupir, comme un homme qu'un devoir pénible force à quitter de chères pensées.

— L'argent n'est fécond qu'entre les mains d'un homme et au service d'un principe, répondit-il froidement. J'ignore ce que je sème. Je sais où je veux aller. Je n'ai pas encore trouvé l'étoile qui doit me guider.

Il s'inclina tristement et rentra dans la berline. Le maire s'adressa à sir John.

— Masler Killmallock, laissez les gilets et les pistolets et apportez le passeport, cria le baronnet, en tournant d'un air curieux et satisfait autour des gendarmes impassibles.

— « Sir John Godly Dooblebeer, baronnet anglais, » autrement dit le citoyen Numa Pompilius, républicain » universel de l'Humanité, » lut le magistrat. Pourquoi celte double dénomination.

— C'était très-simple, et je ne comprenne pas le sottise des maires de cette pays. Mais très-beaux gendarmes, que j'approuve totalement; très-beaux. Je demande un culotte d'eux et paire de bottes pour mettre dans mon cabinet de toilette. Très-simple, je disais. En effet, j'étais baronnet en Angleterre, parce que le baronnet très-bon pour l'Angleterre. J'étais républicain pour les autres pays , parce que les autres pays trèsmauvais sans le répubhque. Très-simple, je dis.

— C'est ça , cria Walleri , ces gens-là veulent mettre le feu à la maison du voisin pour voir si ça flambe.

Sir John bondit, les poings tendus vers l'aubergiste qui recula en tendant un petit carré de papier.

— Dieu damne celte village! cria sir John, je ne trouverai pas un homme pour recevoir un coup de poing.

Il saisit le papier, y jeta un regard. Ce fut comme s'il

ou LIONEL RETROUVE ELLEN QUI ÉTAIT MORTE 159

eût reçu un coup formidable. Il resta un instant hébété; puis, poussant des gémissements, il se donna du poing dans Testomac. Il baisa et relut la petite feuille, arrachée par Louise à son carnet, et qui portait ces mots :

« Sir John, mon cher fiancé, votre excentricité retarde » encore notre mariage de trois mois. »

— Très-juste, murmura-t-il. Dieu damne Texcentricité ! J'ai oublié la politesse française.

Sir John s'avança vers le maire avec une révérence comique, et il lui serra violemment la main, en disant:

— Bonne jor, monsieur, comment portez-vous, celte soir?

— Il est fou, murmura la foule.

— Mais c'est impossible. Non, s'écriait Fréron ! il n'est pas possible que ce soit un pareil fou qui soit chargé...

Il saisit brusquement le bras de *sir John.

— C'est un hasard, n'est-ce pas? ou un pari. Vous avez volé ce gilet. Ce n'est pas à un pareil Polichinelle . . .

— Polichinelle! murmura John avec une imperturbable au&térilé. Celui-ci va payer pour tous.

Il allongea enfin le coup de poing qu'il n'avait pas encore pu placer. Fréron tomba comme une masse.

De grands cris s'élevèrent. Il y eut un moment de tumulte. Mais le maire. prit le parti des Anglais, et comme le gros du public ne connaissait pas Fréron qui, en fait, avait été agressif et insolent, le trouble s'apaisa. On ramassa le Cordelier, légèrement évanoui.

— Max, disait Plattzoll, qui, de la fenêtre de l'auberge suivait la scène, n'oubliez pas qu'il faut que, dans l'intérêt de ma sécurité, tous ces Beaurevoir soient exterminés avant d'arriver à Paris. Quant aux Anglais, j'ai, pour le

moment, rintention de les protéger. Mais, continua le Prussien avec un ricanement amer, vous ne m'avez pas demandé de nouvelles de votre sœur, de ma fille Gretchen?

Un rayon doux passa dans ses yeux sinistres, et sa voix âpre prit des intonations d'une tendresse extrême quand il prononça ce nom.

— Vous m'avez toujours brusqué, mon père, chaque fois que je vous parlais d'elle. .

— Cette fois, il faut que je vous en parle : M"° de Plattzoll a été fort goûtée de la reine qui l'a attachée à son service particulier, sous la direction de M""® de Tourzel. De sorte que si jamais vous me manquiez à mon domicile ou rue Grange-Batelière, où vous savez, vous auriez de mes nouvelles par la chère Gretchen , dans les Petits Appartements de la Reine, c'est-à-dire dan-s la partie des Tuileries qui tourne vers le quai, vers le pavillon de Flore.

— Et, demanda Max d'un air pensif, la bonté de la reine pour Gretchen ne vous a pas fait hésiter à continuer de chercher la ruine de la famille royale.

— Triple niais I ditPlattzoU en reprenant toute l'âpreté de sa voix! Mais j'ai poussé Gretchen auprès de Marie- Antoinette, uniquement pour que, dans sa candeur charmante, elle nous fut une espionne parfaite. Mais c'est assez; tâchez de n'oublier rien et d'être aussi actif qu'intelligent, sinon je vous soufflette publiquement.

Il sortit et s'avança, sans remarquer la sombre physionomie de Max, vers la Poste où la berline était prête à partir. Il avait repris avec son costume toute son attitude de vieillard décrépit.

Il s'approcha lourdement d'une des portières et pré-

ou LIONEL RETROUVE ELLEN QUI ÉTAIT MORTE 161

senta un papier à Lionel qui y lut, en fronçant les sourcils: « Je prie ceux qui veulent m'ôtre agréable de rendre au porteur de ce pli les services qu'il réclamera.

« L. p. J. D'ORLÉANS. »

— Que voulez-vous, monsieur? demanda sèchement Lionel.

Le vieillard. fit signe qu'il ne comprenait pas, mais qu'il désirait monter en voiture.

— Soit, montez, dit le lord après un instant d'hésitation.

— Dieu damne sa misérable perruque ! Elle conviendrait bien à la physionomie lugubre de Jérémiah ! murmura sir John. Ah! j'oubliais, reprit-il tout brusquement.

Et, sautant lestement hors de la voiture, il courut à côté du cabriolet et dit à Jérémiah :

— Il faut que vous ayez commis un crime, Jérémiah, pour être devenu si lugubre. J'ai parié cent guinées avec le docteur O'Toole, que vous ne mourrez pas sans Tavouer. Est-ce le jour? Non.

Il regagna vitement la berline, tandis que Jérémiah, quoique habitué à cette plaisanterie, ne pouvait s'empêcher de pâlir. Les chevaux partirent au grand trot.

Quelque temps après, Fréron revenu à lui, sauta brusquement sur ses pieds. Il promena un regard hébété autour de lui.

— Mes amis, dit-il à Vasseur, àSanado et aux volontaires qui l'entouraient, j'ai été un peu brusque tantôt. Il le faut attribuer à mon zèle pour la patrie. Je suppose que les plus braves d'entre vous vont venir à Paris,

quoique la fête commémorative de la Fédération du 14 juillet soit passée. N'y manquez pas, car lés événements approchent où tous ceux qui aiment la liberté auront une belle besogne. Venez voir Fréron, rue Chabanais. Maintenant, vite un cheval, et qu'il ait de bonnes • jambes, si Ton veut que Fréron sauve la patrie.

La berline avait descendu au grand trot la colline au sommet de laquelle Samer est perché. Elle monta plus lentement le mont de Tingry, qui sépare le haut du bas Boulonnois.

Jusque-là tout s'était passé en observation réciproque, ouverte de la part des Anglais, sournoise de la part du vieillard.

Celui-ci s'était assis sur la banquette du devant, où il était seul et où, sous le prétexte des rayons du soleil déclinant, mais encore brûlant, il s'était placé de façon à cacher ses traits à ses compagnons.

— Dieu damne ses infernales besicles! grommela bientôt sir John. Il me semble bien que j'ai vu quelque

chose de cette figure-là quelque part. Demandez-lui ce qu'il veut, Lionel.

Celui-ci secoua le front, comme il lui arrivait chaque fois qu'il était rappelé à la réalité, et il se tourna vers le vieillard :

— Monsieur , dit-il en anglais , mais avec un ton de politesse tellement froide qu'elle semblait ironique, veuillez permettre un peu de curiosité à un gentilhomme qui paraît destiné à l'honneur de voyager avec vous pendant quelque temps.

Le vieillard fit, avec un geste des plus convaincants, signe qu'il ne comprenait pas l'anglais.

-- Vous m'avez fait l'honneur de m'indiquer que vous ignorez également la langue française.

Le vieillard renouvela le signe, en ajoutant immédiatement en allemand :

— Je suis un Français d'Alsace. J'habite Mulhouse. Je ne connais que l'allemand. Si l'un de vous. ..

— Je connais cette langue, dit sèchement Lionel. Permettez-moi de désirer savoir à^qui j'ai l'honneur de parler.

— Les renseignements que M. le chevalier de Laclos m'a communiqués sur Vos Seigneuries doivent me donner confiance, dit le vieillard avec un air d'inquiétude parfaitement joué.

— Le vieux coquin va mentir! cria John en anglais. Je vais le jeter par la fenêtre.

Mais cette expérience sembla prouver que le vieillard ignorait réellement l'anglais. Il ne bougea pas.

— Et comment vous trouvez-vous seulsur cette route? reprit Lionel en allemand.

— Les conseils de M. de Laclos doivent me donner confiance, murmura-t-il encore. Eh bien, je me nomme Fritz Wilhelm. Je suis homme d'affaires, depuis longtemps en relations avec M. le chevalier de Laclos. Je reviens d'Angleterre, où j'ai vendu des diamant* pour le duc d'Orléans. J'ai les traites sur moi. Je sais que vous aussi, messieurs, vous apportez à Son Altesse de l'argent dont il a tant besoin en ce moment.

Lionel leva les épaules, d'un mouvement dubitatif.

— Mais on n'en a jamais trop. Comme je craignais de voyager seul, la nuit, soit en poste, soit en voiture publique, je me suis permis d'user de ce sauf-conduit du prince en faveur d'un pauvre vieillard qui, même armé, n'offrirait pas grande résistance , en ce temps où les fédérés, les volontaires, les royalistes sont en marche sur Paris.

Le récit que le vieillard venait de faire était vraisemblable. Lionel était convaincu. John éprouvait toujours la plus vive répulsion pour* ce personnage à la tournure hypocrite et rampante. Mais l'important était de bien constater qu'il ignorait l'anglais, afin de n'être pas condamné au mutisme.

— Je vous assure, Lionel, que ce misérable coquin ment comme un tavernier. J'ai vu des pistolets sur lui. C'est l'émissaire d'une bande de brigands. Je vais lui briser sa cervelle de scélérat.

L'homme ne bougeait pas.

— Allons, reprit John, j'estime que l'épreuve est complète. La créature sent le fripon. Mais elle ne sait pas l'anglais.

Plattzoll eut grand'peine à réprimer un soupir de

AÛSERIE EN BERLÎNE 166

soulagement. Au fond de son implacable pensée il promit à sir John de lui faire cruellement expier le quart d'heure d'angoisse que lui PlattzoU venait de passer.

— Notfô pouvons parler à cœur ouvert , Lionel. Les paroles de ce vieux singe me portent à croire que vous êtes complètement engagé avec ce renard de Philippe d'Orléans.

— Je rie suis engagé envers qui que ce soit qu'avec Ellen, mon ami. Ce que je veux, ce à quoi je veux employer ma vie jusqu'à ce que le néant béni me saisisse, ce qui m'empêche seul de mettre en cet instant , sous cette roue, ma tête hantée par un désespoir irrémédiable, vous le savez, John. Vous savez la promesse que j'ai faite à celle qui était tout, qui était ma volonté comme mon cœur, et mon espérance comme mon désir.

Il pressa son front dans ses mains, comme s'il craignait de voir ses pensées courir follement à la suite de cette ombre.

— Puis, je voulais obéir à cet instinct qui in'a poussé dès me's premières heures de raison et qui a été cultivé en moi par mon noble maître, le baron de Cloots, cet instinct qui me porte à maudire tout joug, tout préjugé, tout fanatisme. Je veux élever l'homme, par le respect de soi-même, au-dessus de toute religion. Je veux élever ceux qui sont bas, abaisser ceux qui sont haut.

— Eh bien. Lion , pourquoi n'avoir pas été immédiatement aux plus énergiques révolutionnaires, aux républicains ?

— Ils n'existaient pas encore, quand je fis à Ellen le serment que ne me.laissa jamais oublier mon généreux ami, Cloots, le serment de poursuivre à outrance cet ennemi qui l'avait tuée, c'est-à-dire cette aristocraliç

insolente et bigote. Il n'y a pas moyen de comprendre autrement ses dernières paroles, n'est-ce pas, John?

— Pas moyen, Lionny. Vous savez bien à la suite de quelle scène elle est morte tout brusquement.

— Les républicains français n'existaient donc pas, les démocrates n'existaient gjuère quand je me mis à la tête des novateurs anglais, et que je commençai publiquement la lutte contre les préjugés féodaux. Philippe d'Orléans représentait la Révolution. Puis, nous autres Anglais, nous avons une faiblesse naturelle pour le gouvernement constitutionnel. Je me mis donc en relations avec le prince d'Orléans. Mais je ne suis pas engagé avec lui.

— Moi, je vais plus loin, Lion. Vive la République! J'avais épousé la querelle de mylady Sainl-Albans contre cette stupide et fanatique noblesse qui l'avait repoussée, insultée et tuée. Mais bientôt je trouvais que la République était bien plus curieuse, plus drùle que tout autre gouvernement. J'étais furieux à cause de lady Ellen, et ennuyé. J'avais des peines de cœur. Oui, j'étais désolé parce que ma fiancée d'aujourd'hui ne pouvait pas alors me regarder sans rire. En fait, comme je disais, je m'en* nuyais à mourir, quand je pensai à la République.

— Alors, comme un bon garçon et un généreux compagnon que vous êtes, vous vous êtes livré, corps et âme, vous vous êtes engagé avec les chefs de la démocratie française?

— A cette condition, Lionny, que quand je porterais ce gilet, je serais respecté comme un souverain. Eh bien, depuis lors tout me sourit. Je suis devenu de plus en plus amoureux; j'ai perdu mon oncle, le doyen; j'ai gagné le gantelet d'honneur contre Killmallock, le boxeur \

(OAÙSEKIE £N fiSRLINE 167

ïillmallock a consenti, pour mille livres par an, à être mon valet de chambre et à surveiller Jérémiah, qui a la figure d'un homme coupable d'un crime mystérieux, tiurrah! Et savez-vous ce que je viens faire ici, Lionel? —•Je vous écoute de mou mieux, mon cher garçon. Mais vous savez...

— Oui , je sais que la chère image ne vous permet pas de prêter une longue attention. Eh bien^ je viens apporter à Danton, un ami que je ne connais pas, tout Targent trouvé tlans les coffres de mon oncle le doyen* On dit que les choses s'échauffent. Si je puis tuer quelques Français en compagnie de mes autres amis que je ne connais pas, Robespierre et Marat, qui sont en train d'aiguiser leur sabre pour la bataille, oh I bien, je m'amuserai.

— Je ne vous blâme pas, cher, répondit gravement. Lionel. Je sais bien que les nobles et vaillants hommes que vous venez de me nommer et dont Cloots m'a souvent entretenu, je sais que les Danton , les Robespierre, les Marat sont supérieurs à ces plats courtisans, à ces gentilshommes hébétés et corrompus, à tous ces misérables roquets qui constituent la noblesse française, à ce clergé français sans ombre de conviction, à ces femmes françaises sans dignité, sans tendresse sincère, sans vertu.

— Je proteste au nom de l'une d'elles, s'écria John avec énergie.

— Si vous voulez, John. Mais je sais que la Révolution est destinée à exterminer tout ce monde, à mettre en haut la vertu populaire, en place du mercantilisme bourgeois , de l'avilissement sacerdotal et de la bassesse nobiliaire. Cloots m'a habitué à penser qu'il faut verser

168 CAUSERIE EN BERLÎNÊ

des torreats de sang corrompu pour effacer les derniers vestiges de la féodalité. Mais au moment d'ouvrir cette veine qui doit faire couler le sang de tant de vieillards,

d'enfants, de femmes jeunes et belles comme elle, —

si je puis, sans blasphémer, comparer à elle aucune femme française, — j'ai hésité.

— Dieu damne le criminel Jérémiah I je crois bien que c'est à lui que ressemble le sale coquin que nous avons devant nous, Lionny, et dont j'ai certainement vu la face quelque part.

— Je veux voir si le prince d'Orléans est vraiment un profond politique, comme on dit, conclut Lionel qui écoutait ses pensées plus que les extravagantes fantaisies de son compagnon. Mais s'il n'est pas vraiment un homme d'État, alors nous nous ferons les banquiers et les soldats du noble Marat, le défenseur du peuple ; du vaillant Robespierre, le bouclier de l'égalité; du vertueux Danton, le père de la liberté. Maintenant, ami, je suis las. Mon cerveau s'irrite d'être si longtemps distrait de son idole. Laissez*moi rentrer dans mes pensées.

Il s'enfonça dans un coin, en fixant son triste et vague regard sur l'horizon rougissant.

MYSAGE Î)U SOÎR ET SCÈNES DE NUIT

Le soleil déclinait rapidement. Il jetait de longues ombres obliques sur la route montueuse que suivaient les voyageurs ; et à travers les portières ouvertes, le sol caressé par les premières gouttelettes de rosée envoyait des senteurs plus fraîches. Le soir, en diminuant réclat de la terre et du ciel, attirait moins les pensées humaines au dehors et semblait permettre au cœur de rhomme de rentrer plus aisément dans les profondeurs de ses souvenirs.

Lionel sentit peu à peu s'apaiser le tumulte des préoccupations politiques dans son cerveau. Son œil redevint tout vague et il suivit comme à travers un voile la lutte sereine que la nuit prépare contre le jour faiblissant. Les feuilles poudreuses se relèvent lentement, l'herbe flétrie perd ces miroitements que le soleil du midi donnait aux mille angles de la poussière dont elles sont couvertes; ettandis que l'oiseau bondissant de dessous la branche où il s'était tapi, redouble ses chants, le grillon lance les dernières notes de ces grincements enragés qui sont son hymne à la flamme. Dans le fond des vallées tout devient terne, tous les aspects gri^ saillent; mille bruits joyeux annoncent dans les plaines et dans les fermes la fin 'du travail et l'approche du repos.

Mais Lionel regardait en haut. Avec une préoccupation

lîO PAYSAGE bu SOIR ET SCÈNES DE NÙtf

personnelle dont il n'avait pas pleine conscience, il observait la grande bataille que le soleil livrait, au-dessus de Thorizon occidental, aux ombres encore légères. Son imagination lisait dans les péripéties de cette lutte l'histoire et les pronostics de sa vie.

Une nuée plus épaisse était sortie du fond des flots qui formaient la ceinture de cet horizon. Elle vint résolument se placer devant la face du soleil.

Lionel sentit son cœur battre plus fort. Ah 1 c'était une folie. Et pourtant oui , oui , le combat entre ce nuage, cet envoyé des Ténèbres, et le roi de la Lumière, c'était son histoire qui allait s'écrire dans l'azur. Le nuage tenait bon. Il devenait plus noir.

Lionel éprouva un moment d'angoisse.

L'astre cherchait à débarrasser ses flèches d'or, comme empêtrées dans les voiles de la nuit.

Enfin, cent pointes flamboyantes sortirent tout autour de la masse sombre et répandirent la lumière dans l'azur. Mais la nue s'assombrissait encore. On eùl cru que c'était elle qui avait remplacé la face resplendissante de Phébus-Apollon et que de son sein noir sortaient ces rayons de flamme.

La gorge de Lionel se serrait, a C'est moi qui suis le nuage et je porte la lumière. Eh bien, parle, mon égoïsme, parle, ma vie, et défends-toi. Qu'importe donc, après tout, que le sort des autres soit lumineux, si ma vie à moi est destinée à la nuit complète? »

L'astre luttait toujours. Bientôt sa flamme rongea les noirs contours de son ennemi qu'elle enserra dans une ceinture de couleur violette, qui passa bientôt au pourpre et présenta ui> large liséré d'ocre étincelant. Mais le nuage sembla gonfler son corps noir, il brisa comme par

PAYSAGE DU SOIR ET SCÈNES DE NUIT Hl

un effort violent le cercle d'or, il éteignit, du même coup, cette ceinture d'ambre brûlant qui rétreignait.

La poitrine de Lionel battait à grand bruit. — Lui, — le soleiVle feu, la flamme, — allait-il donc être vaincu par le's ombras de ce monde.

Un soupir lui échappa. Le combat recommençait.

Le roi Phébus, rejeté des flancs de son ennemi, avait attaqué le nuage au cœur. Il Tavait percé au centre et Ta vail brisé en deux. La nue était affaiblie, pâlissante, en morceaux; mais c'était elle, actuellement, qui formait la ceinture de l'astre. Au centre, encadrée parles lambeaux d'une immense dentelle noire, la face du soleil resplendissait et répandait à l'entour une lumière à la fois chaude et vaporeuse. On eût dit la gneule d'un four merveilleux où le Seigneur avait mis flamber tous les ors de son paradis , qui brûlaient avec des reflets de pourpre, avec des glacis nacrés., avec des miroitements fulgurants ; et Touverture magique s'étendait à des profondeurs infinies ; elle semblait vouloir s'ouvrir, pour dévoiler, au milieu de lueurs divines, les secrets de l'autre monde.

— D triomphe, ah! il triomphe, l'astre de ma vie! s'écria Lionel transporté.

Sir John, réveillé en sursaut, lança, à tout hasard, un coup de poing qui atteignit PlattzoU à la joue. Celui-ci fit une horrible grimace. Sa main s'agita comme si elle cherchait la crosse des pistolets. Il reprit bientôt son attitude endormie, en jêvant à des tortures qui eussent réjoui ses ancêtres, les Francs-Juges de la Terre-Rouge.

Le baronnet ouvrit plus grand ses yeux qu'il fixa sur Lionel. De grosses larmes coulaient silencieusement sur les joues de celui-ci.

John bondit. On arrivait à Nempont. n tira presque violemment son ami de la berline, demanda deux chevaux de selle, et hissant Lionel sur Tun d'eux, enfourchant Tautre, il partit à franc étrier, après aveir cinglé la béte de mylord et damné le misérable nez de Jérémiah, lequelJérémiah poussa un profond sou][^ir.

PlattzoU, se voyant seul, avait détiré ses membres, et jeté, comme indifféremment, un coup d'oeil autour de lui. Il était 1S0US le regard dés laquais, des postillons; et les deux valets de chambre suivaient à peu de distance.

Il fit résonner sous ses pieds et palpa toutes les parties de la berline qu'il put atteindre, sans. trop remuer.

— Oui, cettc'voiture est pleine de doubles fonds , et ces garnitures sont rembourrées d'or, de bank-notes, d'armes peut-être.

n s'arrêta tout brusquement dans sa recherche. Il entendait la voix de John qui, revenu sur ses pas, criait:

— Master Killmallock, surveillez ce coquin. Aussitôt qu'il fera signe de bouger, brûlez-lui la cervelle. Vous êtes un gaillard adroit, si vous lui crevez l'œil droit, il y aura dix guinées pour vous.

n repartit pour rejoindre mylord Saint-Albans. PlattzoU avait p&li.

— Oh ! le misérable ! A quelles sourdes angoisses ne me livre-t-il pas ! Ma vie à moi, à moi qui lutte contre la France entière et qui la vaincrai et la déshonorerai, ma vie abandonnée à la fantaisie d'un Anglais foui Ah! comme je me vengerai sur luil Non, pas sur lui, mais sur sa mère, sur sa sœur, sur sa femme, sur ses enfants. Ce sont les bonnes vengeances. Tu en sais quelque chose, Beaurevoir.

Ainsi rafraîchi par ces promesses de sa haine, il reprit son attitude sommeillante.

— Voyez-vous, mylord, dit sir John en rejoignant son ami, il n'y a qu'un remède' pour guérir l'amour, c'est une bonne course à cheval. Courage, mon cher, continua-t-il en se rapprochant encore et en mettant son cheval à une allure plus modérée. Les événements se préparent, eh bien! nous nous ferons casser la tête.

— Mon cher garçon, je ne puis même pas vouloir mourir, et c'est le plus dur de mon angoisse. Ici, du moins, je puis penser à elle. Dans le néant, plus rien.

— Bien, supprimons le néant, cher. Moi, je n'y tiens que parce que c'est àla mode parmi les révolutionnaires.

— Mais de plus, quelle raison auriez-vous de vous faire tuer, mon garçon?

— Ne sommes-nous pas de vieux camarades, cher? Je risquerais beaucoup pour vous donner un moment de distraction, mon vieux. Puis vous n'êtes pas le seul à avoir des douleurs de cœur, Lionel.

Il prononça ces paroles avec un accent si expressif qu'il pénétra même la cuirasse de stupéfiant désespoir dont était entouré le cœur de Lionel. Celui-ci se retourna avec un rayon de curiosité dans l'œil, rayon fugitif mais si rare en cette morne prunelle que le bon Johnny en sentit son âme toute remuée.

Le soleil était descendu derrière l'horizon . Il envoyait au sommet des collines lointaines quelques éclats de rouge lumière qui, avant de s'éteindre, jaunissaient l'extrémité des hauts* taillis de la forêt de Crécy, à la droifte de nos cavaliers. Partout ailleurs le crépuscule répan-. dait sa douce lueur bénie qui semble envoyée pour rafraî-

chir les âmes lassées, en même temps que les fronts fatigués. Le ciel, d'un bleu plus sombre, se chamarrait d'une myriade de petits points blanchâtres. Puis le soleil s'enfonça dans son alcôve de pourpre et ne laissa plus qu'un rayonnement gris au-dessus de l'horizon.

On approchait de Nouvion, la dernière poste avant Abbeville,

La route suivait un terrain montueux entre des bois, des champs cultivés et des prairies que la paix du soir enveloppait de sa sérénité. Le grillon assourdissait ses cris dans Therbe moins chaude; et l'oisillon, en se pelotonnant sous la feuille, ne faisait plus entendre que des notes languissantes. Les petites lueurs rouges s'allumaient derrière les fenêtres des fermes, espacées dans les champs. La vache mugissait dans les vallées vaporeuses; l'appel mélodieux, sonore et mélancolique du crapaud se mêlait aux vagues murmures qui sortaient des marais bruissants, et le moissonneur, après avoir laissé sa faulxdans le champ de foins à moitié coupés, s'en revenait joyeux comme s'il n'eût pas vécu au temps où tous les esprits actifs de la France prévoyaient la venue prochaine des grandes catastrophes.

Lionel sentit entrer dans son âme un peu de cette paix qui rayonnait des monts et de la plaine.

Ce regard d'Ellen qu'il avait vu vivant dans la prunelle du jeune étranger et qui l'avait poursuivi jusqu'ici comme une menace funèbre, ce regard, il s'animait, il souriait dans l'ombre des hautes futaies et il promettait que la bien-aimée ressusciterait un jour.

• — Parlez, Johnny, dit-il brusquement et pour échapper à ces folles visions, quelle est cette femme à laquelle vous faites allusion, et quand l'avez-vous connue?

— C'était dans une heure triste, mon pauvre Lion. Vous savez, ces Beaurevoir. . .

— Ne m'en parlez jamais, John. Je ne les aime guère. S'ils étaient venus, comme ils le devaient, au lieu de nous laisser en face de ce gueux que j'ai fait chasser. . .

— Ce ne fut pas leur faute, mylord. Il y a eu, dans tout cela une fatalité, quelque chose qui est resté inexplicable. Les Beaurevoir ont été arrêtés pendant vingtquatre heures par toutes sortes de moyens ridicules, et j'ai eu la certitude que Ton avait donné de l'argent pour cela. Du reste, tout a été très-singulier dans cette affaire: ce chevalier de Saint-Hurugues, qui était venu, chez vous, faire les plus sottes plaisanteries; eh bien! à quelque temps de là il reçoit un coup de poignard et il disparaît. Le baron de Cloots reçoit également un coup de poignard ; le hasard me fait mettre la main sur son' assassin, et le baron me force à le relâcher, en disant qu'il sait ce que c'est. Jérémiah, Dieu damne son œil sournois ! tombe en mélancolie ; et le docteur O'Toole apprend l'hébreu ; il passe sa vie à étudier les clefs diplomatiques et ne lève pas le pied sans avoir un flacon de contre-poison.

— Qu'importe ! dit tristement Lionel, si vous ne m'annoncez que nous avons rêvé et qu'Ellen n'est pas morte !

— Eh bien, reprit vivement John, je suis un sot de revenir sur tout cela. Je vous dirai seulement que ma fiancée est une Française et qu'elle a un nom qui embaume. Elle m'a ensorcelé avec les plus diaboliques yeux noirs, les plus damnables dents blanches, et le plus satanique éclat de rire sortant des plus infernales lèvres roses qu'on puisse imaginer. Elle me dirait:

ne PAYSAGE DU SOIR ET SCÈNES DE NUIT

V Sir John, vous allez ôter vos bottes à retroussis rosés, mettre une croix noire sur le bout de votre nez, vous irez comme cela à Rome demander au pape qu'il vous fasse cardinal, pour que je puisse vous épouser. »Ehbien, j'irais, je serais heureux d'y aller, puisque ce serait pour lui obéir. Je suis ensorcelé.

— Elle vous aime, n'est-ce pas? demanda Lionel, que cette naïveté d'amour intéressait malgré tout.

— Louise, — c'est son nom, un adorable nom, eh ! Lion ! — a commencé par me trouver ridicule et grossier, et sot, et absolument désagréable. Puis mon amour l'a touchée. Elle m'a bien voulu promettre qu'elle m'épouserait, quand... quand elle aurait le temps. Mais j'ai foi en elle, comme on avait jadis foi en Dieu. Seulement elle prétend que l'excentricité l'effraye pour son bonheur avenir, et que cela est d'un fou et non d'un gentilhomme, et qu'elle n'aura trouvé le temps de m'épouser que quand je serai très -poli et très-calme.

— Et où demeure-t-elle, où est-elle"^

— Voilà ce que j'ignore, Lionny. Je l'ai vue souvent en Angleterre. Qu'y venait-elle faire? J'ai été parfois jaloux. Dieu damne les abbés français ! Mais j'étais un sot. J'ai reçu d'elle, cette après-midi, un billet qui m'est tombé du ciel. Et ce billet me désole. Puis, j'ai lieu de croire, Lionel, que c'est une aristocrate déterminée. Je ne lui ai pas dit que, dans mon désespoir de n'être pas aimé, je m'étais fait révolutionnaire enragé. Parfois je veux mourir et me faire tuer, quand je pense à ce qui arrivera quand il faudra qu'elle sache ce que c'est que Numa Pompilius.

En ce moment, un cavalier qui s'en venait, suivant la route de Paris, les croisa et les regarda avec tant d'at-

PAYSAGE DU SOIR ET SCÈNES DE NUIT ITl

tentîon que sir John sentit le rouge lui monter aux oreilles. Il se retourna. Le cavalier s'était arrêté, paraissant réfléchir. Il revint sur ses pas, et tout délibérément, il s'adressa à Lionel :

— Je suppose que c'est à Sa Seigneurie mylord Saint- Albans que j'ai l'honneur de parler? dit-il en anglais. Je suis un courrier de mylord Gower, ambassadeur d'Angleterre, et un ancien palfrenier des écuries deSaint- Albans. Voici ce que je voudrais dire à Votre Seigneurie : Il est venu un grand chef des Jacobins aujourd'hui à Abbeville, où il y a des ateliers nationaux. Il les a enrégimentés, et il est venu avec eux et avec des fédérés de passage, tendre une embuscade entre Abbeville et Nouvion où vous arrivez. J'ai craint que cette embuscade ne fût contre Votre Seigneurie. Dieu sjiuve Votre Seineurie !

Le courrier reprit son chemin et disparut dans l'ombre. On arrivait à Nouvion. On y alluma les lanternes et Ton repartit après que sir John eût été dire à Jérémiah :

— Dieu damne vos yeux pleurnicheurs ! Voici le moment de réparer le crime que vous avez dû commettre. Nous allons être attaqués.

— Celui qui a dit : Tu ne retiendras point le bien d'autrui, a dit aussi : Tu ne tueras point. Et Berzellaï, qui accompagna David jusqu'au Jourdain, lui fournit des vivres et non point...

— Des pistolets. Master Killmallock , préparez les vôtres.

Mais Jérémiah, qui était devenu le plus couard des hommes, avait pris ses précautions pour qu'ils ne partissent pas.

Lionel' avait demandé au postillon s'il y avait long-

temps que le jockey était passé. On lui avait répondu qu'il y avait dix minutes à peu près, en même temps qu'un lourd carrosse.

— Très-bien. Timm est intelligent et fidèle, n saura nous avertir du danger quelques minutes d'avance.

On remonta dans la voiture, et la berline partit. Sir John tira des poches de la voiture une belle paire de pistolets, en renouvela soigneusement les amorces et les plaça méthodiquement en face de lui et à côté du vieillard. Lionel avait planté son épée contre la porrière.

PlattzoU, que ces préparatifs inquiétaient, demanda humblement ce qu'il y avait à faire.

— Il parait qu'on nous a dressé une embuscade près d'ici.

PlattzoU tressaillit. Il était brave, mais il trouvait absurde d'être enveloppé dans l'affaire de ces Anglais maudits. Puis cette embuscade n'était-elle pas le fait des royalistes ?

— Ainsi, continua Lionel, voici l'occasion de mettre au vent ces pistolets que vous serrez si précieusement.

— Hélas ! pauvre vieillard ! J'ai des armes pour effrayer lés méchants plus que pour leur faire du mal.

En gémissant, il se pelotonna et se courba jusqu'à ce qu'il fût parvenu à se coucher sur les pistolets de sir John. Là il commença le merveilleux travail d'enlever, quasi grain par grain, la poudre de l'amorce.

— Le misérable lâche 1 II me dégoûte comme une grenouille. Dieu damne les mangeurs de grenouilles! Attention, Lionel, voilà les bois qui se rapprochent. C'est un bon lieu pour les embuscades. Pad, Kevin, préparez vos mousquetons.

Mais Pad et Kevin, très-disposés à risquer leur vie

Paysage du soir et scènes de nuît llô

pour l'intérêt de Tlrlande et sur Tordre des Vengeurs d'Erin, avaient décidé de voir venir les choses avant de se mettre de«la partie. Ils étaient convaincus que les révolutionnaires français étaient des Vengeurs qui se révoltaient pour cesser de manger des grenouilles à tous les repas. Et ils comprenaient ce peu d'enthousiasme pour un mets aussi fade.

Sir John s'était trompé. La plaine s'ouvrit, la forêt de Crécy s'éloigna, et pendant un quart de lieue, la route longeait des hameaux qui ne permettaient pas une attaque.

— Mais, dit Lionel en reprenant la conversation sur les amours de sir John, mon bon Johnny, vous ne vous êtes pas demandé' comment vous était venu ce billet à Samer? Ah ! voilà sur notre droite un bois épais. — Postillon, arrêtez 1

L'ordre fut exécuté.

— Dites-moi, je vous prie, ce que c'est que ce massif d'arbres qui enveloppe la route, à quelle distance il se trouve d*Abbeville, et si une troupe d'hommes peut venir à peu près à couvert jusqu'ici?

Le postillon réfléchit un instant.

— Je le croirais bien. Abbe ville se trouve à deux lieues. En filant à travers les bois de Bonnance et de TofTet...

— Et sommes-nous loin de quelque habitation ?

— Il y a, à un quart de lieue, le village de Hautvilliers, en face du bois de la Halle. Après ça, le bois s'éloigne.

— Très-bien, mon garçon, continuez votre route au pas, je vous prie, je vous récompenserai. Johnny, mon vieux, si nous devons être attaqués, c'est ici. Mais vousr

n'avez pas répondu à ma question sur ce billet reçu à Samer, continua-t-il en prenant la poignée de son épée.

— Je ne me suis pas inquiété de la .façon dont il m' arrivait. Il était d'elle, et cela me suffisait. J'ai supposé qu'elle habitait Samer momentanément et parce que cela lui plaisait. N'est-ce pas une raison suffisante? D'ailleurs tout cela m'est égal. Je suis fait pour obéir au signe de sa diabolique prunelle d'ange. Elle m'eût dit dans ce mystérieux billet : Partez immédiatement pour Constantinople...

— Vous seriez parti?

— Immédiatement et sans prendre un gilet de rechange.

Un coup de pistolet, suivi d'une dizaine de coups de fusil et de clameurs furieuses, vint interrompre sir John et faire bondir PlattzoU. Au même instant, Kevin cria du siège de la berline :

— Je vois sur la droite une maison isolée qui flambe, comme si on venait d'y mettre le feu, et une dizaine de chevaux sans cavaliers qui s'enfuient.

Un coup de fusil retentit encore, mais cette fois aux portières de la voiture de lord Saint-Albans. Un des chevaux du timon, atteint par un projectile, partit d'un galop furieux, entraînant l'attelage, qui escalada une petite colline, en haut de laquelle unç nouvelle décharge atteignit les deux chevaux de devant, qui tombèrent. La voiture s'arrêta brusquement.

Nos voyageurs étaient arrivés à l'endroit d'où était partie la première fusillade. Us sautèrent à terre. PlattzoU avança sournoisement jusque sur le marchepied.

Tous trois cherchaient à se rendre compte de la situation, et, avant de faire un pas, ils essayaient de percer

à droite et à gauche les ténèbres d'où étaient partis les coups de fusil dirigés contre eux.

Jérémiah et Killmallok, armés de pistolets dont la poudre était mouillée, s'étaient rapprochés. Les deux laquais s'étaient couchés, le mousqueton à la main, sur le haut de la voiture comme sur le plateau d'une forteresse. Les postillons, sans se livrer à des plaintes inutiles, coupaient les traits des chevaux abattus et mettaient l'attelage en état de reprendre sa course.

A une trentaine de pas, en avant d'eux, sur la route, une masse grouillait, éclairée par des torches de résine aux rouges lueurs, par des brandons de paille, à l'éclat fugitif et clair, par des lanternes fumeuses, volées au village de Hautvilliers. Cette tourbe s'agitait avec des blasphèmes, des hurlements, des menaces moitié avides, moitié obscènes, autour d'une voiture dont les chevaux, encore attelés, étaient maintenus par quelques hommes.

Cette troupe de hurleurs comprenait une cinquantaine d'individus portant des pioches, des fourches, des masses de fer, des sabres, des armes à feu en petit nombre.

Un groupe nombreux entourait un jeune homme et une jeune femme, c'est-à-dire Hélène et Louise, assises sur le rebord gauche de la route et liées à un arbre. Louise, toujours voilée, et Hélène, les mains devant le front, baissaient la tête. A côté d'elles, Joseph et Timm, le jockey de lord Saint- Albans , étaient attachés dos à dos. Le vénérable valet avait défendu vaillamment sa maîtresse, et, tout en la couvant des yeux, il secouait son front qu'un filet de sang parcourait.

Entre ce groupe et la voiture, trois corps étaient étendus. L'un des assaillants avait été tué par Joseph et l'un

182 PAYSAGE DtJ SOIR ET SCÈNES BE NUIT

des postillons abatta par la décharge générale. Tous deux gisaient dans une mare de sang. Un troisième corps s'avançait en rampant et par un mouvement presque insensible. C'était celui de Crispinet qui avait fait adroitement le mort et qui cherchait à se rapprocher de sa maîtresse.

Les grandes ombres du bois de Cantâtre couvraient la dioite de la route. A la gauche se déroulait une large plaine que la nuit sereine inondait de la vague clarté de myriade d'étoiles , et au milieu de laquelle, à cent pas de la route, une maison isolée lançait par les fenêtres des jets de flammes et de fumée. C'était un de ces relais des royalistes dont PlattzoU avait dévoilé l'existence aax Jacobins. Quelques hommes de la troupe assaillante y entretenaient le feu et d'autres poursuivaient des che-* vaux qui galopaient en hennissant, autour de leur écurie enflammée.

Sur la route, les lueurs tantôt rouges, tantôt glauques^ tantôt vives, tant ji ternes, donnaient les plus étranges perspectives. Capricieuses et extravagantes , selon le hasard, le souffle d'air et la fantaisie des porteurs de torches, ici ces lueurs inondaient de lumière un mcrccan du tableau qui, la minute suivante, retombait dans l'obscurité profonde; là, lançant un jet de clarté, elles séparaient nettement de l'ensemble un trait cle visage, un personnage, un détail de scène. Plus loin elles entouraient toute la masse d'un éclat flamboyant oQ Tenveloppaient de lividité repoussante. Puis, sautillantes, bondissant, prenant toutes les nuances lugubres, découpant tous les gestes d'une façon incohérente, elles montraient tout par lambeaux, cachaient toutes les relations^ détruisaient tout ordre, toute mesure, tout

PAYSAGE Dtî SOm ET SCÈNES DE NUIT ISâ

ensemble. On eût dit une de ces histoires démoniaquei^ qu'invente le cauchemar.

— Cochon couronné ! avait crié une voix sonore à c6té de nos voyageurs, il parait qu'on a bien du mal à vous arrêter, vous autres. Par la vertu de la louve autrichienne, nous prendriez- vous pour des voleurs de grand chemin?

— On s'y tromperait. Qui êtes-vous donc? demanda froidement Lionel en portant son épée à la hauteur de la gorge de Taliien, qui sortait de l'ombre des arbres.

— Ah ! une aiguille d'aristocrate, dit celui-ci en faisant un bond en arrière et en armant son pistolet. Qui je suis? Taliien, jacobin. Je suis fier qu'on le sache. Et vous, beaux fils, parlez, si vou^ ne voulez pas que je remplace vos prunelles par des balles de pistolet.

— Taliien? dit sir John; l'ami de Robespierre, et membre inflouent du comité de la Société des Amis de la Constitoution?

— Lui-même, pour vous servir. . . une fusillade soignée. Maintenant à vous de fournir au jeu. Parlez, il n'est que temps. En joue, les camarades I

— Je souis Numa Pompilius, et mon ami est. . •

— Numa Pompilius 1 s'écria Taliien en bondissant en avant et en étreignant sir John I Permettez-moi de ser^ rer sur mon cœur un ami sincère de l'humanité et de la sainte Liberté. Je bénisFÊtre suprême d'avoir permis que je voie, sur la terre de la fraternité, le vrai et généreux soutien de la régénération universelle. Passez, passez. Et votre ami est-il aussi. . .

— Lord Lionel Saint-Albans.

-« Ah! diable I ah! tonnerre de diable I ah! mille mil^

184 PAYSAGE DU SOIR ET SCÈNES DE NUlt

lions de diables! Et c'est sa voiture qui est là derrière I Voilà une complication !

— Seriez-vous assez bonne, demanda sir John, de nous expliquer ce que signi&e cette attaque nocturne?

— Fort bien. Vous avez tout droit sur nous. Nous nous préparons au dernier combat; les royalistes se préparent aussi. Pendant que nous amenons à Paris 20,000 volontaires et fédérés qui doivent se rendre au camp de Soissons, et qui s'y rendront, en effet, après avoir visité les Tuileries, les royalistes et leurs chefs principaux, notamment le baron de Batz, pour le Midi, le marquis de Beaurevoir, pour le Nord, amassent aussi leurs recrues. Us font venir d'Angleterre des armes, de l'argent. Ils préparent le long des routes des lieux de rendez-vous , des relais de poste. Nous sommes avertis de tout cela par un espion fameux qui a ses entrées auprès de la Louve et du Cochon, et que nous connaissons sous le nom de VEnnemi, Il a quitté la solde de Philippe Orléans pour se mettre à la nôtre. Nous le payons richement, comme un grand coquin qu'il est. Mais il nous renseigne pour notre argent.

Plattzoll, pâle de fureur et d'angoisse, se penchait sur le marchepied, comme s'il eût voulu sauter à la gorge de l'insolent bavard. Il comprenait que ces déclarations empireraient singulièrement sa situation aux yeux de la Cour, puisqu'il était un des très-rares personnages qui connût cette organisation des royalistes. Il lui fallait donc d'abord faire exterminer ceux des Beaurevoir qui assistaient à cette scène, puis saisir, pour s'en faire valoir, et livrer à la police royaliste, ce que pouvait contenir la voiture de lord Sainl-Albans.

— Nous savions donc que, pour le Ponthieu, la sta-

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tion royaliste était ici. Vous voyez ce qu'il en reste, — il montrait la maison incendiée. — Nous savions aussi, par le coquin qui est à nos gages, par VEnnemi, que la voiture de Beaurevoir devait revenir d'Angleterre avec beaucoup de choses précieuses. Voilà la voiture. J'ai rassemblé de braves ouvriers des ateliers nationaux et les fédérés du pays, en marche sur Paris. Il a bien fallu leur promettre un peu de pillage et de jolies filles ! Phu ! phu I phu 1 II me semble qu'il me vieiit de cette ferme incendiée comme une odeur de choux 1 Ahl ah! la bonne plaisanterie! Imaginez-vous que ce fameux chevalier de Beaurevoir, ce foudre de guerre, nous l'avons recueilli tout doucement dans cette voiture, endormi sur l'épaule d'une jolie fille qu'il ramène d'Angleterre pour charmer les ennuis de la route, eh 1

— Qu'importe, monsieur: ne pourriez-vous pas éviter à cette jeune fille et à ses compagnons le sort affreux dont vos soldats les menacent?

— Citoyen lord, ne mêlons pas les choses, le pillage et les dohzelles avec les devoirs du patriotisme. Diables de choux! Il y a dans tout cela des intérêts de premier ordre. Ne vous en mêlez pas. Passez votre chemin.

Lord Lionel et sir John entraient dans le cercle lumineux. Joseph se connaissait en gens de bonne compagnis; la noble prestance de Lionel le frappa.

— Monsieur, cria-t-il, vous êtes sans doute gentilhomme. Vous ne laisserez pas insulter une femme et un vieux domestique fidèle. C'est le devoir de la noblesse de protéger ces deux classes.

— Milord, criait à son tour le jockey, prenez pitié de moi.

Lionel avait vivement rougi à l'appel du vieux valet,

dont la figure vénérable cl ensanglantée tranchait sur rensemble des grossières faces qui Tentouraient.

— Ce vieillard, M.Tallien, me rappelle à Tun des premiers devoirs de Thonnéte homme, qui est de protéger les faibles. Permettez-moi d'intercéder. . .

— Ces devoirs-là, répliqua Tallien, la Révolution les a abolis. Ce sont des préjugés féodaux. Nous ne connaissons qu'un devoir : la Patrie. Nul ennemi de la liberté ne mérite indulgence. La Révolution n'a pas de faibles ennemis , mais des ennemis. Qu'importe la vie d'une femme, de mille femmes, quand il s'agit de sauver la civilisation et la fraternité humaine 1 Encore une fois, éloignez-vous. Qu'une émotion féminine causée par des préjugés barbares ne vous fasse pas oublier les mâles vertus du citoyen romain.

— Il a la logique pour lui, Lionel, dit John. Remettez votre épée au fourreau.

— Lâche gentilhomme, qui laisse insulter une femme ! cria la voix sévère du vieux domestique.

— Oui, il a la logique pour lui, murmura Lionel en secouant la tête. Mais c'est rude à entendre la voix de ce vieillard. Au moins je ne laisserai pas Timm dans l'embarras. Mais qu'est-ce qui nous vient là.

On entendait un bruit d'abord sourd, bientôt plus distinct, et qui annonçait l'approche d'une troupe de cavaliers, dont les chevaux étaient lancés au grand galop. Le bruit venait d'avant, dans la direction d'Abbeville.

— Allons, frères, cria Tallien de sa voix sonore, sur trois lignes ! Les sabres et les fourches en avant, les bâtons et les barres au milieu, les mousquets derrière. Tendez une corde, à hauteur d'homme, au centre de la route, pour faire culbuter les chevaux. Les porteurs de

PAYSAGE DU SOm ET SCÈNES B£ NUIT 191

torches en tête, sur les bas côtés, afin que nous voyons l'ennemi avant qu'il ne nous voie.

Les clameurs cessèrent, la troupe se forma délibérément, en avant du carrosse. Pendant ce temps, Crisplnet lança un sifflement aigu qui fit dresser Toreille à quelques-uns des chevaux errant autour de la forme embrasée.

Par malheur, le bruit attira l'attention de PlattzoU toujours debout, le pistolet à la main, sur le marchepied de la berline.

Crispinet s'était ensuite approché des deux jeunes filles, et s*était mis à couper lentement leurs liens.

Killmallock et Jérémiah avaient rejoint leurs maîtres. Us formaient à eux quatre un groupe solitaire entre les deux autres. Lionel s'était croisé les bras et regardait avec indifférence devant lui. Sir John avait retroussé ses manches et saisi l'un de ses pistolets. La masse des postillons s'était abritée derrière la seconde voiture. Le groupe des prisonniers était rentré dans Tombre.

La troupe assaillante, composée d'une dizaine de cavaliers, était en vue. En tête galopait furieusement un grand jeune homme dont les traits rappelaient vigoureusement la jolie figure d'Hélène de Beaurevoir«

— Attention, frères, en joue I cria Tallien 1

— Monsieur le chevalier I hurla le vénérable Joseph, prenez garde, il y a une corde en travers^

— Camarades, feu sur les aristocrates I

— Vive le roi 1 crièrent ceux-ci, tandis que trois des leurs tombaient sous la décharge. Un autre trébucha. Six pénétrèrent, l'épée à la main dans les rangs des routiers.

L'engagement dura quelques instants d'une façon con-

fuse. Les rojalistes arrivèrent jusqu'au carrosse. Le chevalier y jeta ses regards, et vit qu'il était vide.

— En retraite, cria-t-il, en retraite I

Les cavaliers recijlèrent dans l'ombre, à quelque dislance.

— Lozembrune, es-tu là?

— Me voici, chevalivor.

— Nous ne parviendrons pas à dégager la voiture. Je voulais y prendre ma sœur et l'emnener ainsi que M"® de Rosèle. Elles n'y sont plus. Combien de tués ou blessés?

— Le pauvre Lescorailles est tombé et n'a plus bougé. Thubeauvilleet Sangehem blessés fort légèrement. Trois démontés.

— Prenez-les en croupe. Retournez à Abbeville, aa Lion noir, rue du Pilori, où on les remontera. Je te con- QC le commandement. Les coquins vont sans doute mener ^non carrosse à Paris. Tu dresseras l'embuscade avant Bcaumont, au relai n» 4. Messieurs, le chevalier d-î Ljzembrune devient votre chef, jusqu'à ce que vous revoyez ou ma sœur ou moi. Si vous ne nous revoyez plus, pensez parfois aux Beaurevoir. Demi-tour à droite. Eu avant marche ! Vivo le roi I

La petite troupe se dirigea vers Abbeville, escortée par les huées des démocrates qui avaient perdu quatre fies leurs. Le chevalier de Beaurevoir avait reconnu l'impossibilité de dégager la voiture ; il ne voulait pas risquer inutilement la vie de ses compagnons ; mais il voulait savoir ce qu'était devenue sa sœur.

Il lança de nouveau son cheval au milieu des routiers. Un coup de fourche atteignit la bonne bête qui se cabra, puis tomba, la tête fracassée par une balle du pistolet

de Tallien. Orner de Beaurevoir sauta sur pieds, et, répée à la main, gagna le panneau du carrosse, sur lequel il s'appuya.

— Ma sœur, cria-t-il d'une voix ardente, tout en se fendant à droite et à gauche, ma sœur, si vous m'entendez, fuyez!

Un des fédérés qui était monté sur la bâche de la voiture, lui asséna un coup qui le fit fléchir. Il bondit et se trouva à côté de Lionel, que plusieurs torches entouraient et qui faisait effort pour ne pas quitter sa pose indifférente. •

— Je vous reconnais, dit Orner, vous êtes lord . . .

Un coup de fléau, qui l'atteignit par derrière, le jeta sur le sol. 11 se redressa pourtant et, furieux, il bondit vers Lionel.

— Je ne puis tous vous tuer, lâches qui insultez les femmes. Au moins je déshonorerai votre compagnon, qui reste les bras croisés quand cent coquins se ruent contre un gentilhomme comme lui.

Et il cracha au visage de Lionel. Tallien abattit le lîanon de son pistolet sur la tête du chevalier, qui tomba, •et cette fois ne se releva pas.

Une voix qui sortait de la berline et qui était celle de Plattzoll, cria :

— Attention ! les prisonniers se sauvent à cheval. Du même endroit, c'est-à-dire du marchepied de la

voiture, un coup de pistolet partit. On entendit le bruit d'un corps assez lourd, comme d'un cheval, qui tomba sur le sol. Tallien, suivi de quelques fédérés, s'était précipité dans la direction des chevaux.

Tallien revint bientôt, tenant la jeune fille. Il l'avait bâillonnée avec un voile épais qui cachait toute la partie

du visage que le chapeau de paille n'ombrageait pas.

— L*amant de cette Dulcinée ne saurait être loin, dit-il cyniquement, vous allez la fouetter jusqu'à ce qu'il vienne se remettre entre mes mains. C'est un des grands ennemis de la patrie, il me le faut à tout prix.

Sir John devint tout rouge. Puis il se détourna en murmurant :

— C'est rude à souffrir. Mais les principes et la logique sont pour lui. C'était très-bonne raisonnement, monsier Tallien, continua- t-il à voix haute. C'était une idée d'un grand canaille, mais très-lodgique. La ftévolution vaut mieux que la pioudeur d'une femme.

Lionel, tout affolé de l'effroyable insulte qu'il venait de recevoir, était encore hors de lui, et ne savait guère ce qui se passait.

— C'est un fou, se dit Tallien, regardant sir John, en haussant les épaules; mais son argent est bon. Quand il n'en aura plus, nous l'enverrons rejoindre Philippe ' d'Orléans. Allons ! hurla-t-il, qu'on fouette l'aristocrate femelle jusqu'à ce que le mâle revienne au nid.

La plupart des hommes présents se reculèrent. Seuls, trois vils coquins, de ceux-là qui se jettent dans les* mouvements politiques comme ils se fussent jetés dans la bande de Cartouche, se présentèrent.

Mais avant qu'ils eussent touché Louise, un corps svelte s'avança et entra silencieusement dans le centre lumineux. C'était bien le jeune homme qui était tout à l'heure enchaîné avec la jeune fille.

Il se tint debout, muet, couvrant cette masse grouillante de son regard fier et armé de ce rayon aigu propre aux yeux de l'être qui, dans un danger grave, se tient aux aguets de tous les incidents.

Son beau visage était, du reste, incomplètement éclairé. Il tenait à la main un long poignard.

Lionel poussa un cri d'angoisse. [1 lui semblait, ainsi, dans cette sombre lumière, qu'il revoyait Ellen telle qu'il l'avait vue à la dernière heure de sa vie. Et ces regards, ces regards d'Ellen, tombèrent sur lui pleins de reproches et de mépris; ils lui répétaient avec une énergie pénétrante ce que les voix du vieux domestique et du jeune chevalier lui avaient dit : — Lâche gentilhomme !

Cette fois il perdit tout son sang-froid. Pour un instaiù, pour un bien court instant, il entrevit tout ce qu'il y avait de monstrueusement inhumain dans la maîtresse théorie de la Révolution. Il courut à Tallien.

— Monsieur, dit-il, je suis de l'avis de mon ami sur vous. Vous êtes un misérable. A moi, mes amis I

Il se précipita sur les trois coquins qui avaient saisi Louise, tandis que sir John se lançait le pistolet haui; sur Tallien.

Mais il arriva que les deux Irlandais, Pad et Kevin, ne jugèrent pas à propos d'intervenir pour les Sassenas (les Saxons, les Anglais) contre les révolutionnaires français; que Jérémiah se mit à parler de Samgar, fils d'Anath, juge d'Israël, qui tua six cents Philistins avec un soc de charrue, parce qu'il était pur et sans remords; que Killmallock essaya en vain de faire partir son pistolet. L'arme de sir John ne partit pas davantage. Lionel, après avoir mis les trois drôles ea fuite, reçut sur Je bras droit un coup de bâton qui le désarma.

Toutefois Hélène et Louise avaient fui de nouveau. Plattzoll, de son côté, protégé par l'ombre de la voiture, avait mis en joue, pendant tîcs quelques minutes de

lutte, tantôt Hélène, tantôt John, tantôt Lionel. Mais les mouvements étaient brusques, le coup incertain. 11 tira sur les prisonnières au moment où elles se sauvaient. Un petit cri de femme traversa les airs. Taliien, jurant comme s'il voulait ébranler les voûtes du ciel, se précipitait de nouveau à leur poursuite. Un poignet vigoureux le retint. C'était celui de Killmallock qui cherchait adroitement un otage important. Taliien, fort leste, se dégagea. En ce moment, un cavalier, arrivant comme la foudre, se précipita à bas de cheval et courut sur Taliien.

— Fréron ! s'écria celui-ci.

— Fréron, qui vient te demander compte de ta conduite. Je t'accuse de m'avoir trompé en me dissimulant tes projets à moi qui devais agir de concert avec toi ! Je t'accuse d'avoir excédé tes pouvoirs. Je t'accuse d'avoir, en faisant tumulte, donné l'éveil aux aristocrates là où il était ordonné de laisser développer en paix des trames dont nous avions les fils.

— C'est bien, dit Taliien. Laisse-moi achever mon œuvre. Va à la tienne.

— C'est toi qui vas partir, après avoir remis les choses en état et rendu à ces voyageurs la liberté de leurs mouvements.

— Tu es fou. Prends garde que je ne te traite comme un homme aristocrate couvert du masque du civisme!

— Prends garde toi-même que je ne te traite comme un ambitieux dont l'égoïsme met en péril les destinées de la liberté !

— J'ai Robespierre pour garant de ma conduite, s'écria Taliien.

— Et moi, Danton, pour caution de l'ordre que je te 4onne,

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— Un ordre à moi, vil folliculaire, fils d'un cuistre bâtonné !

— A toi, laquais d'imprimerie, fils d'une prostituée d'antichambre! Un ordre, je devrais te le donner le fouet à la main, si le fils d'un cuisinier pouvait insulter le grand Fréron, et...

— Et le filleul d'un roi ! C'est là ta sincérité démocratique, répliqua Tallien avec un rire amer. Eh bien ! je vais en appeler au peuple ici assemblé.

— Soit! Vous me connaissez au moins de nom, citoyens. Je suis Fréron, l'Orateur du Peuple, l'ami du grand Danton, et l'un des secrétaires du grand club des Cordeliers, et voilà cet ex-secrétaire de l'aristocrate Lameth qui m'accuse de trahison !

— Oui, oui, Fréron, cria Tallien. Jugez! Ne veut-il pas que j'abandonne cette voiture conquise par notre sang, qui contient le trésor et le secret de nos ennemis ? U veut délivrer ces aristocrates, nos prisonniers, et nous enlever le butin que nous avons fait.

Une clameur d'approbation salua ces paroles.

— Imbécile ! murmurait l'autre. U croit que c'est en flattant ses vices qu'on mène le peuple en Révolution. C'est en lui parlant de vertu qu'on le conduit au crime. Frères, dit-il de sa voix harmonieuse et forte — et le silence profond de la nuit remplaçait l'écho à peine disparu des clameurs furieuses. — vous le voyez, il dévoile ses bas instincts. Il montre qu'il est de race servile et voleuse. Il vous parle de butin comme si vous étiez la bande de Mandrin. Ce n'est pas à une œuvre patriotique qu'il vous a conduits, c'est au pillage, c'est à un coup de brigandage. Il vous parle comme à des voleurs, vous qui êtes d'honnêtes ouvriers, la réserve de la liberté ;

m PAYSAGE DU SOIR ET SCÈNES DE NUIT

VOUS qui êtes de vaillants volontaires, le rempart de la patrie. Les projets de nos ennemis, dit-il, nous les connaissons tous. Il le sait bien, lui qui était sûr de les rencontrer ici. Le trésor de nos ennemis, dit-il encore, dans cette misérable voiture 1 Mais si c'est là tout ce qu'ils ont, laissons-le leur, et méprisons-les, que peuvent-ils nous faire? Vous voyez, après vous avoir voula faire faire un métier de filous, il vous parle comme à des bêtes. Tais-toi, Tallien, je t*ai écouté patiemment. Croyez -vous que la liberté et la patrie, ci|;oyens purs, vaillants et vertueux, croyez-vous que les espérances que je vous promets pour l'avenir ne peuvent pas vous dédommager de n'avoir pas volé sur les grands chemins?

Des acclamations suivirent ce discours, moins nombreuses peut-être que les précédentes, mais assez vigoureuses pour faire réfléchir Tallien. Il hésita visiblement. Il savait, comme personne, combien aisément Robespierre changeait de moyens pour arriver à son but, avec quelle facilité il reculait devant l'obstacle, et abandonnait ceux qui s'étaient compromis pour lui.

Fréron, saisissant ce moment d'hésitation, s'approcha de Tallien et lui dit à mi-voix :

— Tu sais quel intérêt nous avons à nous concilier cet imbécile-là, ce millionnaire dévoué à la Révolution et en possession de Topinion publique anglaise? Tu as si bien fait que tu as découragé cette vaste sacoche. Tu vas la dégoûter de nous servir, au moment où nous avons plus que jamais besoin de l'or de tous nos amis et de l'appui des républicains britanniques. Si au moins tu l'avais dépouillé sans qu'il sût que c'étaient nous, les démocrates, qui avions fait le coup 1

— Tu l'emportes, Fréron, pour le quart d'heure. Le

comité décidera. Malheur à toi. — Frères, regagnons la yilie, chacun de notre côté. Je lève la défense faite à tous les habitants de Hautvilliers de sortir cette nuit de leurs maisons. Je vous donne rendez-vous à Abbeville, à Tauberge du Bois de Yincennes. C'est encore celle, murmurat-il, où ces satanés choux se maintiennent le plus dans les bornes de la convenance.

Il ne resta sur le champ de bataille qu'une dizaine de patriotes que Fréron avait séduits par son éloquence.

Celui-ci était sorti du cercle lumineux. Il avait entendu une voix l'appeler discrètement dans l'ombre formée par la berline.

— Fréron, dit la voix, prudemment contenue et déguisée, jure-moi sur le salut de la patrie que tu ne feras rien pour me connaître !

— Je le jure très-volontiers. Je m'en fiche...

— Peut-être. Tu .m'écoutes. V Ennemi — ton serment! — V Ennemi te rappelle que, quoi qu'il doive arriver, et malgré la présence de Numa Pompilius, cette berline-ci, la berline des Anglais, doit être dévalisée complètement, si le signal est donné. Vous vous rappelez le lieu de l'embuscade, à une demi-lieue avant d'arriver à Beaumont. Le signal, c'est un mouchoir blanc pendu à la portière de gauche. Vous favoriserez la fuite d'un vieillard qui sera dans cette voiture. Il vous est interdit de tuer ces Anglais. Mais vous pouvez les faire berner tant qu'il vous plaira. Éloignez-vous.

Crispinet, qui était tapi dans le fossé, au bas de la berline, car il voulait savoir d'où venaient les deux coups de pistolet tirés contre sa chère maîtresse, Crispinet se promit de ne pas oublier cette conversation, et s'ap-

procha, sans bruit, plus près encore de la voiture, ombragée par les grands arbres du chemin.

— Où sont les voyageurs de ce premier carrosse, demanda Fréron, rentrant dans la partie éclairée.

— C'est moi qui les représente, dit l'austère Joseph.

— C'est bon, portez vos morts et vos blessés dans le carrosse. Allons, vieux Cassandre, fourre -moi vite dans ton coche ce gaillard-là qui respire encore.

Il montrait le corps d'Omer de Beaurevoir.

Un cri étouffé sortit du voisinage de la berline. Il était poussé par Plattzoll, qui venait de se sentir blessé à la nuque et qui, y portant la main, la sentait humide.

— On vous reconnaîtra, bon vieillard, avait dit à côté de lui la voix railleuse de Crispinet.

Deux jours se sont passés depuis les incidents que nous avons racontés.

Il est deux heures du matin. De larges bandes de pourpre s'étendent dans le ciel du nord au midi et allument des reflets roses dans l'azur gris de l'horizon occidental. On voit la lumière ae l'aube se jouer sur le faite des grands arbres et sur la pointe des herbes menues. La rosée se détache des hautes feuilles ; elle

glisse de branches en branches, pluie brillante qui gronde sourdement contre chaque feuille qu'elle rencontre. Les vapeurs paraissent sortir de Textrémité des petites herbes ; elles se roulent au fond des vallons, dans les plaines et dans les clairières, en pelotons grisâtres auxquels une caresse de Taube vient donner, çà et là, des reflets irisés.

Cette matinée du dimanche 24 juillet est toute fraîche, et tout parait calme dans le bois du Beauvoisis ou nous avons amené nos lecteurs.

Toutefois, s'ils veulent nous suivre et monter avec nous, en imagination , au-dessus d'une petite plaine boisée, presque déserte, que traverse la route royale d'Angleterre à Paris, à une demi-lieue environ de Beaumont^sur-Oise, c'est-à-dire à huit lieues de Paris, ils pourront voir que même en ce pays paisible, à cette heure sereine, les passions veillent.

A un quart de lieue environ de la route, dans la cour d'une grosse ferme, cour close et bien remparée, une douzaine de jeunes gentilshommes se tiennent debout, armés d'épées et de pistolets, à côté de leurs chevaux tout sellés. Quelques-uns causent et rient, sans grand bruit; d'autres sommeillent, le bras passé autour du col du cheval, le front penché sur la crinière de la bonne bête qui reste immobile.

C'est là une, — la dernière, — des quatre stations que les fédérés royalistes du nord avaient établies entre la mer et Paris, le long du chemin par où les derniers défenseurs du trône devaient affluer vers la capitale eu venant des quatre provinces de Boulonnois, de Ponthieu, de Picardie et de Beauvoisis.

— Quelles nouvelles du capitaine ? demanda-t-on à

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un jeune homme dans la physionomie fine dnqnel il nous est facile de reconnaître Yulmer de Lozembrune, et qui sortait de Tintérleur de la maison.

— De quel capitaine entends-tu parler, Mandinier, du capitaine mâle ou de Tautre ?.

— De tous les deux, si tu le veux bien, Lozembrune.

— Le capitaine mâle est à peu près guéri; ce soir, il sera prêt à reprendre Tépoe de commandement.

— L'épée, non pas I tu veux dire le fuseau du commandant. Car nous sommes une compagnie de gendarmes royaux tombés en quenouille. Et notre autre capitaine?

— Le capitaine Hélène de Beaurevoir soigne le capitaine Omer de Beaurevoir, répondit gravement Lozembrune, et il vous ordonne, par l'entremise du lieutenant Lozembrune, de vous tenir prêts à faire expédition!

— Quelle singulière campagne I murmura Sanghehem.

— Bah! nous en avons vu de plus drôles pendant la guerre d'Amérique, hé ! Thubeauville. Regretterais-tu la résolution que nous avons prise? Parle sur Tordre du jour.

Cette innocente allusion aux débats parlementaires Ht partir toute la troupe d'un éclat de rire.

— Non, dit Sanghehem, je ne regrette rien. Nous avons voulu donner à la famille Beaurevoir une marque de notre estime, et à W^^ de Beaurevoir une preuve de notre admiration non pas pour sa bonté, sa modestie et sa beauté, mais pour son dévouement absolu à la cause royale, pour son ferme courage et sa sagesse de vues; oui, et c'est pourquoi nous l'avons choisie, pour lui obéir jusqu'au parfait rétablissement de son frère. Nous qui sommes des gentilshommes et qui retournons, en ce moment, vers la chevalerie, nous pouvons être commandés

LA DOUBLE ËBIBUSCABE 199

par une femme. Nous laissons aux démocrates le désir d'être commandés par un savetier.

— Bravo, Sanghehem, murmurèrent dix voix.

— Ah ! Sanghehem, tu es né pour Tart oratoire, dil gaiement Lozembrune, nous te nommerons député de la noblesse aux prochains États-Généraux, c'est-à-dire, j'espère bien, dans trois mois.

A un quart de lieue environ de la ferme où les royalistes discouraient ainsi, dans un bouquet de bois qui touche à la grand'roùte , une quinzaine d'hommes, armés de sabres et de mousquets, sont étendus dans la rosée ou sommeillent, le dos appuyé contre les arbres.

Des demi-masques sont pendus aux branches, à côté de quelques-uns d'entre eux. Un homme est couché, lié et bâillonné, au centre de la troupe. Deux autres, masqués, se sont avancés jusqu'aux arbres qui bordent le chemin. Ils surveillent attentivement la partie de la route qui vient de Beauvais.

•— Et tu dis, Sanado, demanda l'une des sentinelles à l'autre, que c'est Feramus qui a changé d'avis et qu'après avoir tant crié contre ceux qui se faisaient fédérés et venaient à Paris au lieu de la frontière, il a demandé à y venir avec nous.

— Cest bien ça.

— Alors pourquoi le chef Ta-t-U fait lier et jeter à terre comme il est là?

-— Ah! tu sais, Feramus a des idées. Quand il a su que c'était pour arrêter une voiture qu'on nous avait fait venir ici, il s'est mis dans une colère, en jurant qu'il était volontaire et pas voleur de grand chemin...

— Rien de nouveau? dit la voix brève d'un personnage masqué qui s'avançait.

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— Rien da toat, monsieur Fréron...

— Pas de nom, imbécile! Crois-ta qae je porte un masque sur le nez pour le plaisir d'entendre crier mon »om par desus les arbres?

— Je croirais bien, monsieur. Et comme de fait, quand on se cache, comme on dit, ça n'est pas pour se montrer. Mais voilà là-bas un paysan qui avance.

Fréron s'enfonça dans le bosquet.

— Hé, toi, là-bas, tu passes bien fier! cria Sanadoau paysan. Arrête un peu.

— Mon bon seigneur ! cria celui-ci qui paraissait trembler de tous ses membres.

— Nous ne voulons pas ton mal. Nous sommes des paysans comme toi. A bas les tyrans, la dime, les reliefs. Dis donc, d'où viens-tu comme ça?

— De Puyseux, mon bon seigneur; je vais travailler à Beaumont.

— C'est bon, va-t-en sans regarder derrière toi.

Le paysan continua son chemin jusqu'au premier détour. Là, jetant sa faulx, son bonnet de coton bleu, il montra la prunelle féroce , la physionomie futée de Crispinet, et il se précipita dans la direction de la ferme qui servait de poste aux royalistes.

Le soleil se levait dans toute sa gloire et, dissipant les brumes matinales, il inonda de lumière la route poudreuse.

— Eh ! Sanado, dit la seconde sentinelle, mlest avis que voilà là-bas au bout une grosse voiture qui roule bien.

Sanado siffla. Fréron accourut. 11 regarda dans la direction indiquée avec une longue lunette, et il appela toute la troupe. Il rangea chacun des hommes derrière un des gros arbres de la route.

— Vous VOUS rappelez les instructions que je vous ai données. Malheur à qui les oublierait. Maintenant, silence.

Le carrosse approchait toujours. Le coeur de Fréron battait fortement. Il s'agissait, croyait-il, de l'avenir do la République, et, ce qui était plus clair, du salut de Fréron. Il allait être violemment attaqué par Tallien et Robespierre. Quelle force n'aurait-il pas s'il arrivait avec la seule cliose qui manquât au parti pour engager énergiquement et victorieusement la lutte suprême, l'argent l 'Mais aussi quelle faiblesse et quelle chute, s'il échouait après avoir empêché Tallien de piller, l'avantveille, la voiture de Beaurevoir?

Il replia sa lunette et il remit son masque. Un mouchoir blanc pendait à la portière.

La voiture était à piller.

— Halte-là, cria-t-il. Halle-là, au nom delà patrie. Personne ne répondit do la voiture. Paul et Kevin

dormaient sur leur siège. Aussi dormaient Jérémiah et Killmallock dans le cabriolet. Mais les postillons étaient Lien éveillés. Voyant un homme seul et croyant avoir affaire à un détrousseur de grande route, ils fouettèrent leurs huit chevaux. L'attelage s'enleva.

— Feu ! cria Féron, feu, aux chevaux, feu!

Une décharge blessa deux chevaux , en tua un autre et renversa son postillon. La voiture s'arrêta. Les postillons disparurent dans le taillis voisin.

Chose étrange, rien n'avait bougé à l'intérieur. Les laquais et les intendants dormaient toujours.

Fréron s'avança bravement. Un vieillard encapuchonné de façon à ne rien laisser- apercevoir de son visage, sor*

20i LA DOUBLE EMBUSCADE

tit de la berline une sacoche à la main. Il s'avança vers le Cordelier.

— J'ai tenu ma promesse, dit-il d'une voix sourde et évidemment contrefaite, et plus que ma promesse, puisque non-seulement je livre ces gens-là, mais je les livre endormis. Je leur ai servi hier soir un souper dont le chimiste Fourcroy voudrait bien connaître la recette. Mais comme ces gentilhommes anglais m'ont un peu agacé les nerfs, et que de plus l'un d'eux passe pour être amoureux dans une famille que je n'aime pas, il est juste que ces bons étrangers bernés et dépouillés puissent comprendre leur situation et en souffrir. Us ne vontdonc pas tarder à se révoilier. Tiens exactement la promesse de ne pas chercher à savoir qui je suis. Tu m'éloutes attentivement, comme si tu voulais me reconnaître à la voix. C'est un tort. Ma voix est déguisée, sans cela je ne te parlerais pas si longuement, pauvre niais.

•Fréron baissa les yeux vers la sacoche du bonhomme.

— Je ne te dépouille pas, Fréron. Tu trouveras dans la voiture tout l'argent, toutes les valeurs. Il doit y en avoir pour plusieurs millions. Moi, j'ai pris ma part du butin en papiers et correspondances qui m'intéressent,

D s'avança vers le bois. Puis il revint sur ses pas, et prit Fréron à part et dit tout bas :

— Tu avertiras le triumvirat que je veille. Qu'ils ne bougent pas avant que je ne donne le signal. C'est à moi YEnnemly qu'on doit tout. Qu'on ne l'oublie pas. C'est moi qui ai empêché la Cour de profiter de l'admirable situation que lui avait faite le mouvement avorté du 20 Juin. Je continuerai à paralyser les précautions de la Cour, je les dévoilerai, et j'indiquerai les mouvements à exécuter, les hommes à supprimer. Mais qu'on attende

lA BOtBLE EMBUSCADE 203

le signal, afin de ne pas avancer avant que j'aie ouvert toutes grandes les portes des Tuileries.

Il regagna le bois où, cette fois, il disparut.

Fréron s'avança, le pistolet à la main , vers la voiture*

Quoi qu'il fût hardi, comme tous ceux qui s'étaient attachés particulièrement au parti de Danton et qui représentaient, mieux que les partisans de Robespierre et de Marat, ce curieux mélange du truand et du gentilhomme, caractéristique dji tribun champenois, Fréron vit, avec une sincère satisfaction, tout rester muet dans la berline.

— Allons, camarades, crla-t-il joyeusement, dételons les chevaux. Commencez par déposer fraternellement dans la poussière ces esclaves qui dorment sur le siège.

Les fédérés sortirent du bois. Les uns se jetèrent aux chevaux, les autres descendirent les quatre domestiques et les déposèrent la face contre terre, sur les bas côtés de la route. Aucun des quatre ne résista. Ils allongèrent leurs jambes, d'un mouvement machinal ; et après avoir poussé un grognement de satisfaction, ils restèrent ' immobiles.

Fréron s^était arrêté brusquement à la portière* Lionel, le bras gauche en écharpe, la tête raide, l'œil dilaté, la prunelle noyée dans le vague, la paupière pesante comme en une lutte contre la volonté qui s'efforçait de la tenir ouverte et la somn(»lence qui travaillait à la clore, Lio* nel descendait de la berline, muet, les lèvres serrées*

Il fit quelques pas, le bras immobile, remuant les jambes d'un mouvement saccadé. On eût dit un fantôme. Puis, sentant sans doute qu'il allait tomber, il revint s'appuyer contre la roue du véhicule. Il resta là, rigide,

comme ces hommes morts qu'on voit dans les cauchemars et qui ont conservé dans les prunelles une étincelle d'une vie mystérieuse.

Sir John avait suivi son ami. Il fit quelques pas, en oscillant comme un ivrogne ; et grommelant, essayant en vain d'ouvrir les paupières, il vint s'asseoir lourdement sur les reins de Jérémiah. Puis laissant tomber sa tête sur ses mains, il resta immobile.

Toute la troupe se livrait à ce métier, le plus doux pour une âme vraiment champêtre : piller à l'abri de la loi. Nul ne songeait au moindre ennemi ; on travaillail pour la patrie.

Pourtant, une petite troupe de cavaliers galopait sourdement dans une allée latérale du bois. Ils étaient conduits par une ravissante jeune fille, vêtue d'un costume d'amazone. Elle portait pour toute arme une lourde cravache et galopait, escortée par Crispinet, qui servait de guide.

Le lieutenant Lozembrune s'approcha d'elle.

— Mademoiselle de Beaurevoir, dit-il en ôtant rôspectueusement son grand chapeau à la suisse, nous arrivons. Nous aurons une forte décharge de mousquelerieà Recevoir; nous espérons que vous voudrez bien prendre place derrière la compagnie.

— Mon cousin, dit Hélène de cette voix argentine, mélodieuse et ferme, qu'on ne pouvait pas oublier après l'avoir entendue une fois, j'ai l'intention d'exercer l3s prérogatives de ce commandement absolu que vous avez bien voulu me confier, et je veux en courir les dangers. Votre voix mâle convient mieux que la mienne au railieu du bruit, je vous nomme donc mon porte-voix. Mais je suis et resterai à votre tête. Vous savez que mon

La DOUBLÉ ÉMBOSCADiî 20S

père, fort partisan des idées de Rousseau, m'a élevée comme un page, et que je suis experte aux armes comme la chevalière d'Eon.

Lozembrune salua en souriant. On arrivait à la grande route.

— Bride aux dents ! cria-t-il. One décharge de pistolets ! L'épée à la main, messieurs ! chargeons cette canaille.

Ce ne fut pas une lutte. Deux des fédérés restèrent blessés sur la route. Les autres, surpris, désarmés, — ils avaient négligé de recharger leurs fusils, — sans chefs, — Fréron était dans la voiture, la tète dans le coffre, — s'enfuirent dans le bois, où une partie des cavaliers les suivit.

Fréron, averti par le bruit, sortit de la berUne en poussant un juron épouvantable. 11 n'eut pas le temps de tirer son sabre. Il reçut en pleine face un coup de forte houssine qui Taveugla en lui ensanglantant les joues. Avant d'être revenu de son étonnement, il était lié et renversé.

Nos amis s'étaient éveillés un peu plus.

Sir John était toujours assis sur les reins de Jérémiah, qui rêvait d'étranges choses et demandait, en paroles entrecoupées, pardon à Berzellaï d'avoir commis un grand crime en s'opposant aux volontés des mourants. John écoutait distraitement. Il releva la tête, et, le menion dans ses mains, il regarda la scène d'un air hébété.

Lionel restait toujours immobile contre la roue de la voiture. Mais l'intelligence lui revenait. Ses yeux vivaient d'une vie étrange. Ils éclairaient sa pâle figure d'une lumière poignante ; et ils suivaient tous les mouvements

2âd . lA I)0U9L£ SMBtJSCAPE

d'Hélène avec une ^xpr^ssioa qui tenait du ravissement et de Feffroi,

Il croyait rêver. Il voyait sa bien-aimée femme plus belle que jamais, et il se disait, en même temps, dans son esprit, d'où les ombres n'avaient pas disparu, que c'était un fantôme.

Quand le champ de bataille fut vide, Lozembrune s'approcha du prisonnier.

— Comment te nomme-t-on, mon garçon? dit-il.

— Fréron, répondit froidement celui-ci; l'Orateur du Peuple, secrétaire du Club des Cordeliers.

— Qu'on pende ce chef de sans-culottes ! crièrent quelques voix.

Fréron haussa les épaules. Il comprenait qu'il n*avail plus qu'à mourir dignement. D'ailleurs, vaincu ridiculement comme il venait de l'être, il n*avait en ce moment aucune envie de vivre.

'^ Depuis quand, monsieur, demanda Lozembrune, messieurs les démocrates, fatigués de piller au nom de la loi, font-ils ouvertement le métier de voleurs de grand chemin.

— Depuis que les gentilshommes s'arrêtent sur les grands chemins pour insulter lea gens à qui ils ont lié les mains.

-- On n'insulte pas les sans-culottes en les accusant d'être des voleurs, répliqua Lozembrune. Mais noua n'avons pas de temps à perdre* Vous ne voulez point passer pour un voleur. Très-bien. On ne vous pendra pas comme un larron, on vous fusillera comme un soldat,

~ Coupez lea liens dQ monaieuTi dit froidement Hé^ lène«

lôzembrune la regarda en se mordant les lèvres, et 9cia les cordes avec un sabre qu'il prit à terre.

— Monsieur, reprit Hélène, si vous voulez promettre — et je m'en fie à votre parole — de continuer votre chemin sur Paris, sans vous arrêter, vous pouvez partir.

Fréron avait fait un geste de surprise. Il arrêta sur la jeune fille un regard fixe et réfléchi, un regard ardent sur Lozembrune.

— Je n'oublierai pas, dit-il.

Et il s'éloigna après s'être incliné poliment devant Hélène.

— Je ne sais pas, mademoiselle, dit Lozembrune, si vous avez rendu un grand service à Thumanité en relâchant cet homme à l'œil égaré et féroce. Mais je puis me vanter de compter un ennemi de plus. Ce gaillard-là ne me pardonnera pas d'avoir lu sur son visage qu'il est surtout un pillard*

D se retira, la lèvre pincée et le sourcil froncé, à la queue delà troupe.

Sanghehem, Mandinier, Thubeauville et les autres s'avancèrent vers la voiture. Lionel, toujours muet, suivait d'un regard d'extase tous les mouvements d'Hélène. Son oreille se tendait vers cette voix qui lui semblait une musique céleste , et quoiqu'aucun. geste ne lui échappât, chacune des paroles de la jeune fille frappait son intelligence réveillée avant son corps, et se fixait dans sa mémoire en caractères indélébiles.

— Que voulez-vous faire, messieurs? demanda Hélène.

— Mais, capitaine, dit en souriant Thubeauville, vieil officier et le diplomate de la troupe, enrichir le trésor royal des dépouilles de Tennemi.

— U n'y a là, monsieur le baron, les dépouilles d'aucun ennemi, mais la fortune de voyageurs que nous avons secourus.

— Vous savez le besoin que nous avons de ce nerf de la guerre. Après la victoire le roi rendra tout..., avec les intérêts.

— Ce n'est pas une raison pour nous faire pillards. Pourquoi ne pas dévaliser les maisons du voisinage ?

— • Mais, mademoiselle, continua Thubeauville à voix basse, ne savez-vous pas que ce lord est un des émissaires du duc d'Orléans, à nous signalés par Tabbé de Saint-Sauve, votre sage frère? N'est-ce pas un devoir que d'affaiblir l'ennemi en lui enlevant ses armes? J'en appelle à tous ceux qui sont ici présents, continua-t-il à haute voix, et je dis qu'à la guerre il est impossible de consulter les scrupules de délicatesse qui sont de bon goût dans les relations privées entre gentilshommes.

Un murmure d'approbation circula parmi les auditeurs.

— Rien ne peut excuser un vilain procédé, reprit Hélène avec calme.

— Mais avec une telle méthode nous serons toujours vaincus, dit l'un.

— Ces coquins-là ne respectent rien; si nous respectons tout, c'est se battre, les mains liées, contre un gendarme armé de pied en cap^ gronda un autre.

— Il ne faut pas juger, en fait d'armes, comme du sermon d'un confesseur au couvent des demoiselles, murmura un troisième.

— Allons, allons, s'écria un quatrième, on ne fait pas d'omelettes sans casser les œufs.

La troupe se révoltait. Hélène releva le front. Une légère rougeur anima ses belles joues. Ses grands yeux

s'illaminèrent d'une lueur éblouissante. £lle haussa sa voix douce et pourtant impérieuse.

— L'honneur passe avant la victoire, messieurs. Vous pouvez être vaincus , nos pères l'ont été en mainte bataille, mais vous ne pouvez être déshonorés. Les gens que vous combattez sont d'hier, ils ne seront plus demain. Us sont maîtres d'eux-mêmes, et ils suivent la loi du jour. Vous, vous êtes liés par les antiques lois qui vous ont créés ce que vous êtes. Votre race, votre sang, vos ancêtres, vos épouses, vos sœurs ne vous permettent pas de salir un nom qui est à eux. Vous pouvez mourir, mais en nobles hommes. Vous avez entendu le premier mot de M. de Lozembrune à cet homme qui s'apprêtait à faire ce que vous voulez faire : Voleur de grand chemin ! c'est le nom que vous mériteriez. Voyez, vous vous indignez. On dira, de plus, que vous êtes vilainement ingrats. Cet étranger, voyez son bras. C'est pour défendre une royaliste qu'il a été blessé. Et vous le remerciez en le dépouillant!

Les murmures avaient cessé.

— Oui, nous pouvons être vaincus. La noblesse française disparaîtra peut-être; mais qu'elle reste, jusqu'à la dernière heure, la noblesse; et qu'elle disparaisse, non pour avoir été trop avilie, mais pour avoir été trop fière. Nous défendons une belle cause, les droits et l'existence du roi, l'antique gloire, la civilisation chrétienne, et, sans doute, le salut de la France. Nos ennemis défendent une noble cause aussi, la liberté et la fraternité. Mais ils la défendent par tous les moyens possibles; ils trouvent des arguments pour toutes les ruses, pour tous les mensonges, pour tous les crimes. Ils assassinent, ils pillent, ils incendient. Ils sont hypocrites, féroces et voleurs,

Ne les imitons pas ; et nous qui sommes les derniers défenseurs d'une longue tradition de chevalerie, d'orgueil, dev vaillance et d'autorité , n'employons pas les armes et les arguments des brigands.

Lozembrune se précipita vers la jeune fille, et, avec on geste plein d'élégante dignité, il lui baisa la main. Dn applaudissement général monta jusqu'au ciel.

— Postillons, cria Lozembrune, sortez du bois, vous n'avez rien à craindre.

Sir John avait glissé jusqu'à terre. Le narcotique envahissait de nouveau le cerveau de Lionel. On replaça chacun des voyageurs dans les voitures, qui continuèrent leur route.

Quelques heures après, Lionel fut réveillé par un coup de canon. Il bondit dans sa berline. Il fut quelque temps avant de reprendre pleine connaissance.

Il regarda à sa montre. Il était dix heures.

Sir John, réveillé lui aussi, aspirait l'air du matin, la tête à la portière. Il se tourna et présenta à son ami une face hébétée.

— Revenez à vous, Johnny. Qu'est-ce que c'est que ce bruit?

— Ce bruit 1 Êtes-vous sûr que nous ne rêvons plus, Lionel 1 Moi, j'ai sûrement entendu des coups de fusils et de pistolets; et entendu un discours qui sonnait comme la trompette, et j'ai vu une jeune fille qui ressemblait à une déesse.

Lionel rougit. Il sentit son cœur battre plus vite qu'il n'avait fait depuis la mort d'EUen.

— Je sais que je n'ai pas tout rêvé, murmura-t-il, en posant le doigt sur la partie de son visage qui avait reçu Tavant-veille un si terrible outrage. Mais ce bruit 1

— Eh bieni ce doit être du canon. Nous sommes près de Paris.

— Vous avez raison, John. Voici la barrière Saint- Denis.

Les postillons, en entendant un grand bruit, s'étaient arrêtés. Deux hommes, qui les avaient fort observés, s'approchèrent des deux Anglais et leur remirent à chacun un billet.

Le billet , remis à lord Lionel Jermyn Saint-Albans, portait :

« L*homme qui vous a craché au visage se nomme le chevalier de Beaurevoir. La jeune fille qui vous a sauvé la vie et qui ressemble si parfaitement à feue milady Ellen Saint-Albans se nomme M"* de Beaurevoir.

» l'ennemi. »

Le billet remis à sir John Godly Dooblebeer disait : « Savez-vous quelle est la femme que vous avez laissé

maltraiter, insulter et violenter avant-hier, pour obéir à

la Révolution? C'est votre fiancée.

» LOUISE DE ROSËLE. »

En ce moment même un second coup de canon se fit entendre, et des clameurs immenses, accompagnées du son du tambour et du pétillement de la fusillade, s'élevèrent du centre de la grande ville et des environs de la Barrière.

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