‹ En 1792: le premier amour de Lord Saint-AlbansChapitre 6 sur 9 · L'ARRIVEE A PARIS · texte numérisé non relu

L'ARRIVEE A PARIS

LA. BARRIERE DU FAUBOURa SAINT-DENIS, LE DIMANCHE 22 JUILLET, A SIX HEURES DU MATIN.

Nous précédons de quelques heures nos héros à Paris.

La partie delà rue actuelle du faubourg Saint-Denis, qui est située entre Téglise Saint-Laurent et Tancienne Barrière, et que Ton appelait jusqu'en 1750 le Chemin de Saint-Denis^ jusqu'en 1770 la rue du Faubourg Sainte Lazare, était, en 1792, presque entièrement peuplée par les ouvriers, employés à la célèbre foire Saint-Laurent.

Le faubourg Saint-Lazare, qui pivotait autour de cette rue, était un faubourg de prêtres, d'artisans, de petits marchands; le plus heureux des bourgs pendant itô trois mois et cinq jours, — du 26 juin à la fin de septembre — que durait cette foire Saint-Laurent. Le reste de Tannée, il vivait doucement à l'ombre des nombreuses chapelles qui ornaient son territoire, et il regardait passer

les voyageurs qui se dirigent vers Saint-Denis, c'est-àdire vers le nord de TEurope.

Les chapelles sont un peu abandonnées depuis deux ans. Les journaux, les discussions sur la constitution civile du clergé, sapent violemment cette influence que le prêtre exerçait sur la population parisienne et dont rhistoire intime des premiers temps de la Révolution nous offre de si curieux exemples. Mais les mœurs sont restées. La longue habitude fait encore considérer comme tyrannique le travail du dimanche; et pour Touvrier, la grasse matinée est encore la plus douce obligation du repos dominical.

Toutefois le matin du 22 Juillet, dès cinq heures, le faubourg Saint-Lazare s'est rempli de bourdonnements humains plus tôt que d'habitude. Ses murmures se joignent à ceux de son voisin de gauche, le faubourg Saint-Laurent, à ceux de son voisin de droite, le faubourg de la Nouvelle-France, à tous les bruissements étranges que la grande ville envoie aujourd'hui, dès l'aube, par delà ses murailles.

De plus, un grand diable, tout en loques, portant sur son épaule une manière de massue qui joue modestement, et, de temps en temps, le rôle de béquille, est venu rôder de grand malin dans les environs de la Barrière. Or, la vue de ce personnage est le signe le plus certain d'un prochain rassemblement populaire. C'est une ilhistre personne, d'ailleurs, et plus connue dans tout Paris que M. Petion lui-même. On le nomme tantôt le Chanteur patriote, tantôt le Prince, tantôt le Viguier de Tarascon, selon qu'on veut faire allusion à son métier, à son grand air de gueux, ou à ses jurons habituels. Mais pour le bourgeois parisien, il est surtout le Roi des

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Truands, le chef de cette année de mendiants qui couvre la ville. Il est toujours suivi par un estaffier qui porte religieusement sur son épaule une grande épée dans son fourreau et qui est chargé de vendre les chansons, car le Chanteur patriote dédaigne ces vils détails de commerce.

Qui est-il réellement? Nul ne le sait. Pour nous, sous cette perruque d'étoupe hérissée, et sur cette longue barbe grisonnante, nous n'hésiterons pas à reconnakre les petits yeux cyniques et le nez formidable du vaillant chevalier de Saint-Hurugues.

Son arrivée aux environs de la Barrière annonce donc quelque grave événement; que se passe-t-il ou plutôt que va-t-il se passer?

One pièce de canon montait lentement, vers le haut de la rue du Faubourg, suivie par un peloton du 9* bataillon de la 4^ légion de la garde nationale. La plupart des gardes avaient le costune réglementaire : habit bleu tombant jusqu'aux mollets, à collet et revers de manches rouges, à revers d'estomac blancs; veste et culottes blanches, longues guêtres noires, chapeau bicorne placé de face, sabre, et fusil à baïonnette. Mais plusieurs autres, avec quelques ornements militaires rehaussant leur costume de tous les jours, portaient pour toute arme une hallebarde, ou Tun de ces longs bâtons ter^ minés par un fer de lance très-évasé, qui, sous le nom de piques , devaient jouer un si grand rôle jusqu'en l'an IV.

. Le capitaine de la compagnie, Carbillard) marchait à côté du sous-lieutenant Sylvain-Sylvestre Maillard, frère de l'homme qui allait devenir le célèbre chef dps égor-

geurs de septembre. D fit traverser à sa demi-compagni6

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la grille ouverte de la Barrière, tourna brusquement à droite, entra dans un grand bâtiment de douane qui touchait au mur extérieur, et plaça son canon do façon à prendre en enfilade la route de Saint-Denis.

Le mur d'octroi, sur lequel s'appuyait ce bâtiment, avait été bâti par les fermiers généraux, et les rues, jadis hors Paris, et qui venaient d'être si nouvellement enfermées dans l'enceinte, n'avaient pas encore pris une physionomie parisienne. Le haut de la rue du Faubourg Saint-Denis, notamment, avait un air do petite ville, médiocrement habitée.

En entrant par la Barrière pour gagner la Porle-Saint- Denis et le centre de Paris, on voyait, à droite, les bâtiments presque déserts du séminaire Saint-Charles, et, au-dessous des jardins de ce séminaire, une petite maison que nous devons signaler particulièrement et qui était habitée par M. l'abbé Nicolas-Magloire de Moy, par dame Marthe-Simonne Tabuchet, sa gouvernante, et par la jolie Marie-Simonne, fille' de celle-ci.

Après cette maison venait une longue muraille de 300 toises ou environ 700 mètres qui formait l'enclos du couvent de Saint-Lazare; puis le séminaire du même nom, enfin l'hôpital, qui touchait à la rue Paradis.

A gauche, les habitations étaient plus nombreuses. Quelques cabarets n'avaient pas eu le temps d'émigrer hors barrière. A côté de deux ou trois manufactures, des petites maisons en plâtras, à murailles rouges, aux toits en tuiles vertes de moisissures, logeaient les familleo des artisans de la foire Saint-Laurent, les domestiques, employés, ouvriers des couvents et chapelles du voisinage. Tout cela et quelques maisons neuves bâties par les bourgeois de Paris pour augmenter la valeur des ter-

rains, se dressaient en face des murs de TEncIos de Saint-Lazare.

La rue de la Voirie ou des Fossés-Saint-Martin venait tomber dans la rue du Faubourg Saint-Denis, juste en face de la maison de Tabbé de Moy, c'est-à-dire à environ trente toises au-dessous du Chemin de Ronde intérieur. Quand nous aurons signalé à 250 toises plus bas, et parallèlement à cette rue de la Voirie, la ruelle Saint- Lazare; puis, entre cette ruelle et un passage planté d'arbres, remplacement de la foire Saint-Laurent; enfin immédiatement au-dessous, c'est-à-dire en face de Fhô-. pital Saint-Lazare, l'église Saint-Laurent, nous aurons dépeint l'aspect de cette partie de Paris très-fidèlement et très-suffisamment pour l'intelligence des scènes qui vont suivre.

Au moment où la 4* compagnie des fusiliers du 9® bataillon de la 4*^ légion passait devant la maison de M. l'abbé de Moy, la jolie Marie-Simonne sortait et se dirigeait, en trottinant, vers l'église Saint-Laurent. Elle lança un regard vif vers la troupe, rougit et détourna brusquement la tête en secouant coqueltementjes queues de son bavolét. Jean-Baptiste Valflanquin, commis chez un négociant du voisinage et sergent de la compagnie, s'était redressé en rougissant, lui aussi. Dieu sauve les honnêtes amoureux I Le sous-lieutenant Sylvain-Sylvestre Maillard avait envoyé un sourire protecteur à la mignonne. Mais celle-ci, qui venait seulement passer la journée du dimanche chez sa mère, était employée, aux Tuileries, au service particulier de la reine sous les ordres des demoiselles Lemoyne et de M"® de PlattzoU ; elle méprisait fort les démocrates et elle fit à Sylvain-

Sylvestre une petite moue, joliment dédaigneuse, qui égaya le sous-lieutenant.

Dame Marthe-Simonne Tabuchet , la gouvernante de M. de Moy et la reine de ce quartier, s'il vous plaît, avait mis à la fenêtre, en entendant un bruit inaccoutumé, sa respectable face rubiconde. Cette pièce de canon, qui se promenait ainsi dans son domaine, Tirrita. Elle renoua, tant bien que mal, son-madras sur sa tête hérissée, passa un ample corset d'indienne sur sa jupe de bure râpée, et elle sortit pour aller voir ce que ces soldats faisaient à sa Barrière.

Ces soldats avaient placé une sentinelle devant les grilles de la Barrière. Us étaient sortis, et ils se promenaient dans le voisinage, en jetant des regards irrités sur les voitures quittant Paris, ou en demandant leurs passeports aux rares voyageurs qui arrivaient.

Le capitaine Carbillard se promenait tout seul et fort sombre. 11 sentait que le commandement de sa compagnie lui échappait, à lui, royaliste constitutionnel, pour passer aux mains du sous-lieutenant Maillard, ultrarévolutionnaire, motionnaire enragé et Tun des meneurs de la section.

— De quel droit avez-vous amené ce canon chez nous? demanda dame Marthe-Simonne à quelques gardes nationaux, entourant, sous le péristyle du corps de garde improvisé, le sous-lieutenant qui pérorait.

— Qu'est-ce qu'elle nous veut^ cette vieille gueulelà l s'écria Maillard, naturellement brutal, et furieux d'avoir été interrompu. Veux-tu te sauver, sorcière I Et remercie le Génie de la Liberté de ce que nous sommes

loin du Palais-Royal; sans quoi, je te ferais faire le plongeon dans la baignoire nationale.

— Ce n'est pas à toi que je parle, mauvais sujet, dit Marthe-Simonne avec mépris. Je te connais, Silvain-Sylvestre ; tu étais enfant de chœur à Saint-Laurent ; on t'a chassé parce que tu volais...

— Qu'on chasse cette canaille royaliste, s'écria Maillard exaspéré, en s'avançant vers elle, Tépée haute.

Le jeune sergent Yalflanquin se précipita et entraîna Marthe.

— Dame Marthe-Simonne Tabuchet, je vais tout vous dire, mais venez; je vais vous conduire chez vous.

Tout en conduisant la mère de son adorée, il lui raconta l'affaire du jour avec cette crédulité , compagne habituelle du noble enthousiasme, et qui jamais ne brilla d'un plus extravagant éclat que pendant la période révolutionnaire.

Il lui raconta donc que les soldats des tyrans coalisés venaient de remporter une nouvelle victoire contre l'armée du Nord ; que les Anglais'avaient débarqué, que les royalistes, affiliés des émigrés, avaient mis à feu et à sang Beauvais et Senlis. « C'est un fameux espion que les démocrates avaient envoyé, par là et qui l'avait dit. Cet espion, qu'on nommait YEnnemi, avait passé hier au soir par cette Barrière-ci. Il avait trouvé le commisaux-barrières, et grand patriote, Hanriot, à qui il avait dit qu'il fallait bien soigner la Barrière Saint-Denis. Hanriot avait couru chez le maire de Paris, le grand patriote Pétion, pour l'avertir qu'un corps détaché avait le projet de venir à marches forcéeSj brûler le faubourg Saint- Lazare, donner la main aux contre-révolutionnaires du dedans qui avaient miné le Champ-de-MarSj THôtel-de^

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Ville et les lieux d'assemblée des principales sections. »

— Et alors? demanda la vieille femme.

— Alors on enlèverait le roi et l'Assemblée, dame Marthe.

La digne gouvernante secoua la tété et reprenant, avec Tenfant de son quartier, son langage faubourien :

— Tout ça,c'étiontdes inventions de ces pattes-pelues de jacobins, qui jouent avec vous, pauvres niguedouilles, au jeu de tirer les marrons du feu avec la patte du cbat. Mais parlons chrétien. Jean-Baptiste, je savons ce que parler veut dire, et ce n'est point à un vieux singe qu'il faut apprendre à faire des grimaces. Je t'ons vu rôder autour de Marie-Simonne, qui est proprette, bien élevée; et celui qui mettra la main dans son sac ne l'y trouvera pas sans pécune. Toi, de ton espèce, tu es un honnête garçon ; ton maître, M. Louis Delon, est des honnêtes gens et l'un des 13 électeurs de notre section, comme on dit. Il a assuré à monsieur, pas plus tard qu'hier, qu'il est content de toi. Avec le temps et la paille, les nèfles mûrissent. Mais sais-tu une chose? Écoute bien pour que ça ne tombe point dans une oreille d'âne : Ma petite ne sera point la femme d'un clupisle, comme on dit, ou d'un dèmongrate, comme disent les grandes gens. Feu Tabuchet reviendrait de. l'autre monde pour me donner les coquesigrues.

— Dame Tabuchet, répondit Valflanquin, rouge de bonheur, je suis bon royaliste comme tous les honnêtes gens. Mais je suis prêt à mourir pour la patrie et la liberté.

— C'est bon. J'ons dis ce que j'ons dis.

Pendant ce temps, le sous-lieutenant avait pris à part le fusilier Picatout et lui avait dit, à mi-voix, après

avoir salué d'un signe à demi-respectueux le Chanteur patriote qui approchait :

— Tu vas courir à toutes jambes, pour le salut de la Patrie, jusqu'à la salle des Jacobins. Tu y trouveras le grand citoyen Tallien, qui est en permanence. Tu lui diras qu'il se.passe ici des mouvements antipatriotiques. Ce faubourg est un repaire de fanatisme.

— Tu ajouteras, dit le Chanteur patriote avec sa voix aigre et forte, avec son sérieux solennel et imposant, que le sous-lieutenant Maillard a été obligé de tirer répée contre Thydre de la contre-révolution.

— C'est ça, merci, citoyen chanteur.

— Je ne suis pas citoyen, riposta le personnage, en se cambrant et en mettant le poing sur la hanche d'un geste dégagé, je suis mendiant et chanteur. Qu'on ne roublie pas. Toi, jeune nigaudin, tu trouveras à la porte des Jacobins, Tillustre capitaine Coquillart, tu lui diras qu'il y a braise ici. N'oublie pas, sous peine d'encourir ma colère, qui est terrible.

Il agita gravement et impérieusement sa béquillemassue et il s'éloigna en chantonnant.

— Va, Picatout, reprit Sylvain-Sylvestre, tu diras à Tallien que je l'attends ici avec quelques-uns de nos plus solides amis.

Le fusilier Picatout partit en courant, pénétré de la grandeur de sa mission et, du reste, sincèrement prêt à donner sa vie pour la liberté.

Dame Marthe-Simonne, tout en causant avec le jeune sergent, était arrivée chez elle. Quand elle entra dans la petite salle à carreaux de briques rouges, qui servait de salle à manger à M. l'abbé, et de boudoir à M"*» Tabuchet, elle -y vit deux personnages, qui, ayant trouvé

la porte de la maison ouverte, s'étaient introduits, sans plus de cérémonie.

En les apercevant, la vieille femme laissa échapper un geste de surprise, bientôt réprimé, et elle cligna de Toeil en indiquant son compagnon.

— Qu'y a-t-il pour votre service, messieurs. La salle est obscure ; — elle était éclairée uniquement par une fenêtre à petits carreaux verts, donnant sur la rue; — pardonnez;moi, si je ne vous reconnais pas.

— Nous espérions, dit le plus petit, d'un ton vif, avec un léger accent gascon, trouver ici M. l'abbé de Moy, à qui nous avons à demander un conseil intéressant notre conscience.

— Mon maître ne rentrera qu'après avoir dit sa messe et avoir fait son action de grâces, messieurs, c'est-à-dire vers sept heures, et voici une bonne soupe qui l'attend pour cette heure là. Peut-être aimeriez-vous mieux aller au-devant de lui jusqu'à l'église Saint-Laurent.

— Très-bien, dit l'autre personnage, d'une voix froide et impérieuse, quoique légèrement assourdie par l'âge, nous allons, en effet, nous rendre dans cette direction, et nous promener de long en large, en l'attendant. Si nous n'avions pas la bonne fortune de voir M. l'abbé déboucher, suppliez-le de daigner nous attendre.

Les deux hommes sortirent.

— Savez-vous, dame Tabuchet, dit le sergent en souriant, que vous n'avez pas été polie pour ces grandes gens.

— Comment, des grandes gens ! demanda la gouvernante en le regardant avec inquiétude.

— Eh oui ! le plus petit, je ne le connais pas bien, quoique je l'aie, pour sûr, vu à la Constituante, où il était

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parmi les royalistes, à côté de Mirabeau-Tonneau et de l'abbé Maury. Mais le plus vieux, celui qui a l'air du commandement et le regard si fier, quoique d'un bon homme, eh bien, je ne me trompe pas, c'est l'homme dont on parle tant, que les patriotes accusent de mener la contre-révolution, oui, c'est le fameux marquis de Beaurevoir.

Marthe était devenue rouge, comme de colère. Mais elle reprit vite l'apparence du calme :

— Tu dois te tromper. Mais qu'importe? Je n'avons qu'une chose à te dire, et fais tes cinq sens de nature pour comprendre. La belle plume fait le bel oiseau. Marie-Simonne ne mettra jamais un doigt dans la main d'un brigand de républicain. Elle ne sera jamais la femme à un homme qui auriont tracassé mon maître ou ses amis. Je la tuerions plutôt. Mais c'est assez. Quand les paroles sont dites , l'eau bénite est faite. Marche à à ton poste, si ça te plaît. Mais marche droit dans les bons principes, si tu veux que je répondions oui à une question que tu me poserais, comme, par exemple, à propos de Marie-Simonne. Maintenant, va-t'en, pauvre marmouset; et laisse-moi veiller à ma soupe. N*aie point le malheur de dire un mot de gentiltesse à Marie- Simonne avant d'en être digne. Ouvre l'esprit, file et comprends.

Ainsi clairement renseigné, le brave garçon quitta la maison.

La rue avait repris sa physionomie habituelle des premières heures des matinées dominicales.

Quelques voitures montaient, quelques piétons hâtaient le pas vers Saint-Denis. Le murmure de la vie commençait à sortir de la foire Saint-Laurent. Plusieurs

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cloches sonnaient V Angeles aux chapelles du voisinage. Quelques curieux en manches de chemises propres et en culottes aux boucles encore tombantes, bâillaient sur le pas des portes. Les pieux membres des nombreuses confréries qui attiraient alors les bourgeois et les artisans, se dirigeaient à pas pressés vers les églises de Saint-Charles et de Saint-Lazare, ou, enfilant la ruelle, ils se rendaient à travers les jardins, jusqu'à Thôpital du Saint-Nom-de- Jésus.

Les deux personnages qui venaient de quitter la maison de l'abbé de Moy, se promenaient tranquillement, comme des gens convaincus qu'ils sont couverts de façon à n'attirer pas l'attention. Ils étaient vêtus de ces longs et larges vêtements de cheval, que les Anglais avaient envoyés sur le continent sous le nom de Riding CoatSy que nous commencions à accepter sous le nom de redingotes et que, pour les courses du matin, les gens le plus fidèlement attachés à l'habit à la française ne craignaient plus de porter. Vêtement commode, du reste, en drap fort léger, dont la largeur permettait de porter l'épée sans attirer l'attention des démocrates, lesquels trouvaient dans le port de cette arme un indice d'aristocratie. Ainsi enveloppés, les deux individus laissaient voir uniquement le bas de leurs bottes; et, de leur visage, caché par les bords d'un chapeau rond et pointu, on n'apercevait guère que l'extrémité. Un bout de mousseline au col, une canne à la main, c'est ce qu'ils montraient le plus ostensiblement aux passants.

Us étaient pourtant exactement surveillés par un vigoureux gaillard, vêtu de l'uniforme des commis de barrière,— nous disons aujourd'hui employés de l'octroi, — qui avait quitté sa place à côté de la grille et avait fait

quelques pas dans la rue du Faubourg, comme pour mieux suivre les démarches du marquis de Beaurevoir. Il tenait obstinément fixés dans cette direction ses yeux insolents et durs; et ses lèvres grossières et bêtes remuaient comme en un bavardage intérieur et continu. L'insolence et la bêtise se partageaient, en effet, également cette face rouge, dont les couleurs étaient évidemment entretenues par l'ivrognerie et qui passait tout brusquement de la bonhomie plate à la ruse vulgaire ou à la fureur ingouvernable.

— Mon camarade, dit-il avec un sourire sournois et un geste plein d'une rondeur vulgaire, je suis sûr que toi qui connais les quartiers de Paris, tu pourrais me dire si ces deux hommes-là, étrangers au quartier, ne sont pas quelques ducs de la clique infâme de la famille Veto.

Le Chanteur patriote, auquel s'adressait ce langage, s'était assis sur une borne formant le coin de la rue delà Voirie ; et, sa grande béquille appuyée sur la muraille à droite, son porte-épée debout, grave et solennel, à sa gauche, il promenait ses petits yçux vifs, railleurs et cyniques du commis aux deux individus, tout en marmottant des bribes d'airs et de vers.

— Gabelou, dit-il, vous vous émancipez. Vous oubliez ce que vous êtes et ce que je suis. Votre camarade ! Un homme comme moi ! Par la Viguerie de Tarascon !

Le commis s'avança, les poings fermés, en blasphémant. Le Chanteur avança machinalement la main sur sa béquille.

— Je vous connais, Hanriot, continua-t-il d'un ton railleur. Voulez-vous que je vous dise votre bonne aventure?

Hanriot avança son solide poignet vers le mendiant et lui serra la main avec force. Mais celui-ci lui rendit son étreinte de façon à lui arracher une grimace.

— Voyons donc cette main, plus méchante que robuste. Ah ! mon Dieu, comme elle parle. Ah ! la bavarde! . Elle veut même m'apprendre le nom du procureur chez qui vous étiez domestique et qui vous a chassé pour ravoir volé. Chut ! Elle m'apprend encore ce que je savais, c'est-à-dire que vous avez été à cette même barrière Saint-Denis commis de Toctroi, et que vous êtes retiré depuis lors dans le faubourg Saint-Marcel, où vous exercez l'éloquence naturelle dont le ciel vous a orné, de façon à devenir le chef de cet illustre et patriotique quartier. Chut! Voilà qui est bien plus curieux. Cette indiscrète main me révèle que vous avez repris momentanément cet uniforme dans le but d'espionner ce qui se passe, et surtout pour enrégimenter les fédérés qui vont arriver.

Hanriot le considéra avec stupéfaction. Puis il éclata en un rire cynique. Mais avant que l'autre eût pu ajouter un mot, le bruit d'une cavalcade vint attirer leur attention.

Le Chanteur se mit à fredonner, comme s'il voulait repasser dans sa mémoire une chanson nouvelle.

La cavalcade, qui se composait d'officiers d'étatmajor de la garde nationale, était arrivée dans le voisinage des deux étrangers. Le chef des cavaliers, en les apercevant, laissa échapper ce geste d'étonnement inquiet que n'avait pu retenir dame Marthe.

Le plus âgé des deux releva légèrement son chapeau et s'approcha de ce chef :

— Monsieur de Mandat, dit-il à mi-voix, cette Barrière vient d'être inopinément occupée par une force

nombreuse, par la compagnie Carbillart, compagnie fort avilie de sans-culottes et que le capitaine lui-même est incapable de maîtriser. Pouvez-vous me communiquer les causes de ce déploiement chagrinant de troupes?

— Volontiers, monsieurle marquis. Pai reçu du maire de Paris Tinjonction d'avoir à envoyer ici cette compagnie, destinée à recevoir fraternellement une troupe de fédérés des départements du Nord, qui doit arriver dans la matinée. De plus, il vient de parvenir à M. Pétion une note de Tun des principaux des espions dont la domesticité du roi est remplie. A la suite des révélations contenues dans cette note, il a été recommandé d'exercer une surveillance sévère sur tous les individus qui veulent entrer dans Paris. Renvoyer cette troupe, c'est impossible. Mais, on peut la paralyser.

Mandat appela un des adjudants qui fermaient la marche :

— Monsieur Hubert, veuillez piquerjusqu'à la caserne du Faubourg. Vous ordonnerez à M. Mauduit, capitaine des grenadiers du 9* bataillon, de monter avec un peloton de ses hommes à ce poste-ci, qu'il occupera conjointement avec les voltigeurs Carbillart.

Le marquis salua et vint rejoindre son compagnon, qui n'avait pas quitté le voisinage de l'Enclos. Mandat poussa jusqu'à la Barrière.

— Capitaine, dit-il sèchement à Carbillart, vous allez partager l'honneur de cette garde avec les grenadiers de votre bataillon. La consigne est de laisser partir, sans les molester, les voyageurs quittant Paris, mais de montrer quelque sévérité, sans insolence, aux voyageurs qui entrent. En général, l'on doit exiger des passes ou pas-

seports. Ce n'est pas une règle absolue. Vous vous entendrez là-dessus avec M. Mauduit.

— Recueillons-nous, mes amis, cria le capitaine. Voilà qu'il est six heures moins cinq. C'est Theure solennelle où la grande voix de l'a patrie va parler avec plus de trompettes encore que la Renommée que vous connaissez tous, au moins de réputation. En attendant, fermons Tune de ces grilles. Gardons l'autre entrebâillée de façon qu'il y ait place pour une seule voiture. Recueillons-nous. Vous avez compris la consigne : molester les mauvais citoyens qui s'en vont. Car les mauvais citoyens peuvent seuls vouloir partir. Et ne laisser rentrer qu'à bon escient les mauvais citoyens qui arrivent. Car les mauvais citoyens seuls peuvent vouloir s'introduire.

— El, conclut le Chanteur patriote , chanter pouille aux mauvais citoyens qui ne sortent ni ne rentrent, car les mauvais citoyens seuls peuvent rester à la même place.

Après quoi le Chanteur envoya au capitaine un sourire protecteur et redescendit la rue.

ou l'on fait connaissance avec le marquis de beaurevoik.

Les deux étrangers, toujours surveillés par le mendiant, continuaient à se promener le long des murs de l'Enclos.

— Ainsi, monsieur le marquis, dit le plus petit, de son ton vif et ferme qui semblait fait pour exprimer avec la même puissance les fines ironies et les mâles convictions, tandis que Tabbé revient d'Espagne, moi, de l'Allemagne, pour le service de la politique royale, vous êtes resté ici, au lieu d'aller en Angleterre?

— Hélas I il m'a fallu rester à Paris pour essayer de voir clair dans cet espionnage qui ruine tous nos plans. Vous connaissez cet homme dont S. M. la reine est coiffée, parce qu'il est Allemand, parce qu'elle le connaît d'enfance, parce qu'il lui a été donné par l'impératrice sa mère, et dont elle a fait, en quelque façon, son secrétaire intime.

— Vous voulez parler du baron de PlattzoU. Il a une jolie fille. Ah 1 c'est un habile homme. J'ai vu de ses œuvres, marquis, et comme il a déjoué bien des complots jacobins !

— Hum! Nous avons la certitude qu'il y a un traître dans les conseils les plus secrets de la Cour. Des résolutions que Leurs Majestés et moi, seuls, nous connaissions, ont été révélées au duc d'Orléans et aux chefs de la démocratie. Savez-vous où j'en suis venu? A croire que le grand espion, le traître, c'est ce faquin de PlattzoU.

— Vous m'en voyez saisi comme un fondeur de cloches, marquis.

— Je le connais, un peu, d'ancienne date. Vous savez que j'ai fort habité la' Prusse, il y a quelque vingt-cinq ans. Et je faillis même y épouser une bonne et aimable personne.

Il secoua le front et reprit d'un ton plus ferme :

—Le personnage m'a toujours inspiré de la répulsion, d'autant que, bien qu'il se fasse aujourd'hui passer pour Autrichien, je l'ai connu alors Prussien. Mais nous en reparierons à fond. Pouf en revenir, je me suis donné en lui un ennemi mortel. Je ne sais pas pourquoi. Mais comprendriez-vous, baron, que ce faquin d'étranger a si bien fait que certaines ombres sont entrées dans l'esprit de Sa Majesté au sujet de ma fidélité? N'est-ce pas enrageant? Le marquis de Beaurevoir, traître espion aux gages des démocrates! Au vrai, baron, c'était plus bouffon que pénible à supporter.

— Mais, vous n'en êtes pas resté là, marquis?

— Donner des pichenettes à ce bélître n'eût remédié à rien et eût porté Leurs Majestés à croire que j'avais à craindre les explications. J'ai agi de façon à montrer à la reine le peu que vaut le personnage, et j'espère avoir mis quelque défiance dans l'esprit de Sa Majesté. Enfin j'ai confié à mes enfants cette mission en Angleterre que je ne pouvais remplir. J'espère que, en dehors du but principal de leur ambassade, ils me pourront rapporter les renseignements suffisants pour montrer à tous les yeux la coquinerie abominable du sire. Toutefois ces renseignements ne sont pas encore dans ma main, et mes enfants...

Il secoua la tête.

— Excusez-moi, monsieur le marquis, dit avec volubilité son interlocuteur ;r mais vous m'avez permis de présumer qu'un jour je pourrais espérer le droit de mettre mes hommages aux pieds de M"® de Beaurevoir. Pardonnez-moi donc si je suis indiscret. Mais lui seraitil arrivé quelque chose de fâcheux? N'est-ce pas pousser loin le dévouement, marquis, que de changer en ambas-

sadeur et de lancer sur les grands chemins la plus ravissante jeune fille?

— Hélène a été élevée par moi, en conformité des préceptes de mon maître et ami, le grand Jean-Jacques, de façon à chasser de son esprit les faiblesses, les craintes ridicules. Je n'ai pas cherché à déraciner en elle les idées religieuses. Je n'y fusse point parvenu, sans doute.

— Heureusement, murmura le baron.

— Je ne dois donc pas la traiter comme une de nos linottes poudrées. Elle a échappé à divers dangers, je compte bien qu'il ne lui sera rien arrivé cette nuit. Mon fils, le chevalier, a été blessé durait la nuit de jeudi. Je n'ai pas de nouvelles sur mon fils Tahbé de Saint-Sauve, qui est, à Londres, fort exposé à la haine des jacobins anglais, auxquels il fait, avec son ami, le hon et original docteur O'Toole, un de nos parents d'Irlande, une grosse guerre. Tout cela me pousse aux vapeurs noires. J'ai déjà perdu un fils, qui m'a été enlevé presque au berceau. Je ne puis pas toujours m'empêcher de trembler pour les autres.

Tous deux remontèrent vers la Barrière.

— Si bien, reprit le baron après quelques instants de silence, que vous vous êtes transporté ici...

— Mais d'abord pour causer avec l'abbé de Moy ; en outre, pour être en situation d'éviter quelque souci à ma fille qui, si nul accident ne lui est arrivé, doit se présenter à cette barrière en un carrosse qui renferme les papiers les plus importants et des sommes considérables venant d'Angleterre. J'attends aussi quelques-uns de nos amis du Nord. Et comme je vous sais compagnon brave et dévoué, je vous ai fait lever à une heure cruellement matinale pour venir au milieu de ces plats-pieds, dans

ce bout du monde. Et, en surplus, voyez comme cette contrée est déserte et comme on y est totalement inconnu...

— Mon colonel, dit le Chanteur, je vous présente mes baise-mains. Ne vous étonnez pas d'être si bien connu. Vos bienfaits vous trahissent.

— Mais quel bienfait...

— Quel bienfait? Vous m'avez chassé du régiment de Picardie parce que, libertin, indiscipliné, querelleur, pour ne point parler du reste de mes vertus, j-'avais regardé de travers mon capitaine qui n était pas respectueux sur la noblesse de la Viguerie de Tarascon. Mais comme je Tai tué depuis, ce capitaine, je ne vous en veux pas. D'autant plus que je méritais d'être fusillé, attendu que c'était avec la main que j'avais regardé de travers mon persifleur de capitaine.

Et quittant son ton pompeux et solennel pour prendre la voix nasillarde et traînante des mendiants de profession : •

— Donnez-moi un corset^ mon bon colonel, et je vous ferai un aveu important.

— Je me moque de tes aveux, coquin. Mais voilà ton assignat.

— Coquin ! dit gravement le Chanteur en se redressant et en faisant signe à son porte-épée de s'avancer. Ce mot n'est pas dans la Déclaration des Droits de V Homme.

Il réfléchit un instant.

— Allons, apaisez-vous, ma colère, et pardonnez à ce vieillard, qui, totalement dénué de l'expérience qu'on se plaît à attribuer aux cheveux blancs, ne sait pas distinguer un homme de son habit. Mais il faut payer sa dette. L'aveu que je vous ai promis, le voici : Vous avez

rhonneur d'être mon parent. Cela vous servira. Car j'ai une naturelle faiblesse pour la parenté, qui est la pierre angulaire de la noblesse.

Le colonel fixa un instant sur lui son regard froid et impérieux que le mendiant soutint avec une gravité et une tranquillité parfaites.

— C'est possible. Tout homme si fier qu'il soit, touche par les pieds à la boue.

Il se détourna. Mais le mendiant, par un geste brusque, fit un demi-tour sur sa béquille et se vint la mettre devant lui.

— Mon bon monsieur, — et il avait repris son ton traînant, — donnez-moi un assignat de dix livres, et je vous donnerai un renseignement précieux.

Le vieillard haussa les épaules. Mais .son compagnon, qui n'avait pas quitté le mendiant des yeux, tira l'assignat et le lui remit.

— Hum ! murmura le Chanteur, je n'aime pas à être trop chargé de reconnaissance, et j'ignore jusqu'à quel point il n'est pas compromettant pour moi d'être l'obligé du baron de Batz.

— Hé! dit l'autre brusquement.

— Mais entre gentilshommes! car, bien que le plus rusé des hommes, vous êtes bon gentilhomme, et la Gascogne n'est pas très-loin de la Viguerie de Tarascon. Allons, voici le renseignement : Si vous avez à rester ici quelque temps, veillez sur vous, car cette honnête et pieuse rue ne va pas tarder à être empestée de démocrates.

Le marquis fixa de nouveau sur lui son œil grave et rêveur. Le mendiant y répondit par un sourire bienveil-

lant, et se rapprochant des deux étrangers, il dit à mivoix :

— Et puisque je me trouve en compagnie noble et généreuse , je vais vous faire une proposition pleine de grandeur. Donnez-moi un million, un de ces millions que le bon roi prodigue à des gueux, à des scélérats, à des aboyeurs, à des hommes politiques qui prennent son argent et se moquent de lui par-dessus le compte, donnez-moi un million et je sauve la monarchie qui, sans moi, s'en va cul par dessus tête. Nous autres, gens d'esprit, d'imagination et de hardiesse, nous nous trouvions à rétroit dans la société hiérarchique de TAncien Régime. Nous avons fait la Révolution. Mais cela devient laid et fort noir, et je pronostique que le pays va devenir assez misérable pour ne plus pouvoir même renier convenablement ses mendiants . Ces idées profondes ont frappé les bons esprits de mon royaume. Toutefois ce royaume même, si bien gouverné qu'il soit, renferme des Mirabeau, des Lafayette, et même des Marat et des Hanriot. Moi, je sauverais gratuitement le fils de saint Louis et je me contenterais de la gloire qui en rejaillirait sur ma parenté et sur la noblesse de la Viguerie de Tarascon. Mais il me faut un million pour 'corrompre mon Conseil. Avec cela je défais la Révolution et je deviens le restaurateur de la royauté.

— Soyez respectueux, lui dit sévèrement le marquis, pour ce que tant de gens nobles ont respecté, si vous voulez qu'on attache quelque crédit à vos prétentions.

— Ils ne comprendront jamais, murmura le mendiant. Ils sont voués à la sottise irrémédiable et à la ruine.

— Je suppose que je n'ai pas besoin de vous recommander la discrétion.

AVEC LE MARQUIS BE BEAUREVOm 235

— Aucunement. Vous avez absolument tort de ne pas me donner le million. Cela prouve la pauvreté de votre intellect et explique comment vous avez toujours été battus. Mais, tout en m'attachant volontiers aux vainqueurs, j'ai une faiblesse naturelle pour les vaincus, et je serai discret.

— Pouvez-vous nous prêter, pour un instant, dit Batz, ce gaillard-là qui porte une épée comme si c'était la bannière des Rogations?

— r- Nenni, s'il vous plaît, répliqua solennellement le Chanteur. Cette épée ne quitte pas ce garçon et moi je ne quitte pas cette épée. Mais dites-moi ce que vous souhaitez de lui. Je n'ai qu'à siffler et avant trois minutes j'ai deux cents individus sous la main, prêts à se faire tuer... si cela leur convient, mais prêts à courir... si cela me plaît.

— Il s'agit de descendre jusqu'aux Petites Écuries du Roi, de demander de Vaux, le secrétaire du baron de Batz, et de lui dire simplement : « Oui, c'est utile. » Tenez, voilà pour le commissionnaire.

Il lui remit une de ces grosses pièces de cuivre, d'une valeur de cinq sols, et qu'on nommait monnerons. Puis, tandis que le mendiant allait reprendre sa place au coin de la rue de la Voirie, les deux gentilshommes s'approchèrent de la Barrière, où s'était formé un léger rassemblement.

Les gardes prétendaient interdire l'entrée à un jeune garçon, parlant mal le français et habillé en jockey. Au milieu du groupe, notre ami Crispinet étourdissait les miliciens avec sa volubilité méridionale. Il essayait de prouver aux soldats-citoyens qu'ils commettaient, en arrêtant ce jeune étranger, un crime de lèse-nation. Les

gardes écoutaient avec ravissement, car toutes les formes de réloquence, jusqu'au bavardage et au commérage, étaient les plus puissants éléments de la force révolutionnaire. Mais pourtant ils résistaient encore. Le souslieutenant Sylvain-Sylvestre Maillard jurait ses grands dieux civiques que le jeune scélérat était le bouc émissaire de l'armée d'égorgeurs que la perfide Albion envoyait pour aider M'"'' Veto à égorger tout Paris.

a Ce jeune scélérat, » c'était le jockey que lord Saint- Albans avait envoyé en avant pour louer un appartement à l'hôtel de Moscovie, rue de Tournon, avec ordre de venir attendre son maître à la barrière Saint-Denis, pour lui apprendre s'il avait, en effet, rencontré ce qu'il fallait.

Le jockey avait été envoyé par la route la plus directe, tandis que Lionel s'était laissé persuader de prendre le chemin de Beauvais, où nous l'avons vu.

Crispinet, qui venait aussi par cette voie , avait rencontré le jockey débouchant par la route de Chantilly.

Tous deux jeunes, et courant à franc étrier, ils avaient lié connaissance. Crispinet, hardi et malin comme un valet de comédie, mais moins sceptique, s'était senti révolté en entendant Maillard jurer que cet émissaire de Pitt devait être enfermé, jusqu'à la paix, dans les caves du corps de garde. 11 avait pris la défense de son camarade.

On les avait forcés de descendre de leurs chevaux que tenaient à la bride les pos\illons, imposés par les règlements à tout courrier. Crispinet se débattant toujours, le sous-lieutenant lui donna un coup de pommeau d'épée sur la joue qui devint sanguinolente. Crispinet recula. Un rayon enflammé sortit de sa prunelle

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noire. Sans proférer une parole, il embrassa Tofficier citoyen d'un regard pénétrani., comme s'il voulait fixer à toujours chacun de ces traits dafis sa mémoire. Le jockey, après avoir reçu force bourrades, avait été lié et on le traînait vers le bâtiment, lorsque le marquis de Beaurevoir intervint.

Il interrogea le jockey en un anglais très-pur. L'enfant, ravi d'entendre le chant de sa langue maternelle, tressaillit de joie, des larmes lui vinrent aux yeux. Il raconta vivement son aventure.

— Messieurs, dit le marquis à voix haute, prenons garde qu'on ne nous considère, nous autres Parisiens, comme des sauvages du Monomotapa,. et que nous ne perdions la renommée d'habiter la ville qui est à la tête de la civilisation. Cet enfant est un courrier; il précède une voiture; ce n'est pas l'usage que le courrier porte le passeport, qui doit toujours rester aux mains de son maître. Voulez-vous donc ruiner la ville en en éloignant les riches étrangers?

C'était savoir parler au peuple parisien. Chacun s'éloigna, comme honteux. Pour peu que le jockey s'y fut prêté, on l'eût enivré pour lui faire excuse.

— Relâchez-le, cria le capitaine Carbillart, qui intervint triomphalement et magistralement, au moment où il vit que l'affaire était faite, ^lous n'avons pas le temps de regarder les vers de la terre. Levons les yeux vers l'étoile de la nation. L'horloge de la mairie retarde. Recueillons-nous.

Crispinet s'était approché de M. de Beaurevoir et lui avait dit à voix basse :

— M. le' chevalier va bien. Il sera transporté ce soir à l'hôtel du Pavillon-Royal, à Saint-Denis. Mademoiselle

raccompagnera et ne rentrera, peut-être, à Paris, que demain. Tous les gentilshommes vont arriver d'ici à deux heures, Tun après Tautre. M. de Lozembrune entrera le dernier.

Le jockey était venu baiser les mains du marquis.

— Votre Honneur m'a sauvé la vie. Mylord Saint- Albans, mon maître...

— Ah! dit vivement le vieillard, vous appartenez à lord Saint-Albans, le chef de la Société Révolutionnaire pour...

— Le salut du Genre humain. Oui, Votre Honneur.

— C'est bien, dit sèchement le marquis. Crispinet, tu vas conduire ce garçon. Tu entreras à Thôtel d'Entragues. Tu diras à M"** la chanoinesse de Beaurevoir qu'elle veuille bien ne pas s'inquiéter si nul d'entre nous ne rentre aujourd'hui à l'hôtel.

r— Oserai-je demander à monsieur le marquis de vouloir bien me donner campo pour aujourd'hui? Il y a un vieux coquin qui, pendant la nuit de vendredi, a tiré deux coups de pistolet sur mademoiselle et sur moi. Je lui ai fait une marque. Mais je ne connais bien de lui que sa voix. Cette voix, j'ai cru l'entendre ce matin, à Beaumont, donnant des ordres pour se rendre à Paris. J'étais trop pressé. Mais c'est grand jour de fête aujourd'hui. Tout Paris va bâiller aux corneilles. Je l'entendrai peut-être encore, cette voix. Avec la permission de monsieur le marquis, j'ai juré que cet homme-là mourrait de ma main.

Le marquis fit un signe d'assentiment.

Crispinet partit escortant son nouvel ami ^ qui allait demeurer dans son voisinage; L'hôtel de Moscovie se trouvait en face de l'hôtel d'Entragues, dont un pavillon

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était occupé par les membres de la famille Beaurevoir, pendant le temps où leurs fonctions ne les appelaient pas à la Cour.

Tout à coup un bruit sourd retentît, puis un second, puis un troisième. C'était le canon qui annonçait à la grande ville et qui allait répéter par toute la France que la Patrie était en danger.

Eh bien! il y avait là, et partout dans Paris, et partout dans la France, des êtres ridicules et féroces, des choses grotesques, des paroles infâmes, des pensées lugubres. Bien des hommes sentaient le sol de la patrie trembler. Ils voyaient s'approcher les temps horribles, les jours de la proscription implacable, de la dénonciation triomphante, les années de la folie furieuse, de la lâcheté incompréhensible, Tépoque où la brute dominera, parce qu'elle est brute, où le pillage, l'assassinat, deviendront le plus louable exercice de l'activitéf sociale, où le mensonge, l'hypocrisie et la trahison seront proclamés les seules vertus et toute la vertu. Bien des âmes pressentaient la venue de cette période, la plus honteuse et la plus effroyable que jamais peuple civilisé, dans aucun siècle, ait traversée, et déjà, elles étaient tremblantes, affolées ou exaspérées*

Pourtant tous les cœurs battirent et s'élevèrent; tout nerf trembla, tout regard s'illumina, tous les bras se tendirent, et de toutes les gorges serrées par l'émotion généreuse, un cri d'amour et de vaillance patriotique s'éleva. La pauvre terre de France était en danger! Était-ce par sa faute, sa folie ou salâcheté? Qu'importe! Pourquoi n'avait-elle pas étouffé, dès la première heure^ ces êtres immondes au milieu desquels Jourdan Coupe- Tête était le héros, Marat le tribun et Robespierre le

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prêtre, et qui l'avaient mise en danger? Qu'importe! qu'importe ! La mère patrie souffrait et chacun lui promettait tout son amour et tout son sang.

Aux trois coups sourds qui s'élevèrent d'abord du terre-plein du Pont-Neuf, succédèrent trois coups^ plus sourds encore qui venaient de l'Arsenal, puis trois coups à peine distincts, là-bas, dans la direction du Champde-Mars.

Une clameur immense à'éleva du milieu de ceux qui étaient là rassemblés. On criait: Vive la. nation! Les armes s'agitèrent, les tambours battirent aux champs, les têtes se découvrirent, les bras se levèrent, accompagnant de menaces féroces les serments généreux.

Les deux gentilshommes s'étaient découverts en criant: Vive le roi! Vive la nation! Maillard et quelques-uns de ses hommes tournèrent vers eux des regards furieux, en murmurant que les hommes criant : Yive le Roi! étaient les ennemis dont il fallait surtout purger le sol de la patrie.

Tous deux s'éloignèrent en secouant la tête et en se disant que le danger de la patrie venait moins des armes étrangères que de la folie ambitieuse des Français.

Ils se dirigèrent vers la demeure de l'abbé de Moy. Il n'était pas encore revenu quand ils entrèrent. Mais dame Tabuchet avait eu soin d'éloigner tous les indiscrets, même la jolie Marie-Simonne qui avait été reléguée dans sa mansarde.

Les deux personnages s'assirent dans la pièce carrelée de rouge, dont l'unique fenêtre, donnant sur la rue, permettait de voir ce qui se passait à la Barrière.

Quelques instants après, un petit vieillard, vif, aux gestes brusques, à la face animée, à la prunelle inquiète,

AVEC LE Marquis de beaurevoir 241

entra. Il fit un mouvement de surprise, en voyant les deux hommes qui s'étaient levés. Puis, découvrant son chef revêtu d'une petite perruque blonde et poudrée, il dit en souriant :

— Des complices! Monsieur de Beaiirevoir, je suis à vos pieds. Monsieur de Batz, je suis votre humble serviteur. Marthe, enlevez cette soupe aux choux et portez mon déjeuner chez la sœur des Maillard. Je jeûnerai jusqu'à la nuit pour implorer Nôtre-Seigneur, en faveur de la patrie en danger. « Laurent,' serrez ma haire avec ma discipline. » Hé! Monsieur le marquis? Mais non, j'oublie que ce n'est pas Voltaire, mais bien Rousseau qui est le saint de votre paroisse. Dame Tabuchet, mettez autant de coton dans vos oreilles que le prudent Ulysse. Messieurs, daignez vous asseoir.

L'abbé, vieillard très-vert, aux mouvements saccadés, à l'œil interrogateur, aux lèvres serrées, ironiques et ob^inées, contrastait fort avec le grand et austère personnage, à la figure maigrie, au front large et puissant, au nez effilé, au regard rêveur, que nous avons présenté sous le nom de marquis de Beaurevoir.

Le troisième compagnon était beaucoup plus jeune. C'était un homme d'environ trente-cinq ans, de petite taille, aux muscles d'acier, aux mouvements rapides, à la parole facile et entraînantes II avait caché ses longs cheveux noirs sous la perruque ronde du petit marchand. Mais la fierté de sa pose, la brusquerie impérieuse de son allure, cette prunelle brune aux regards hardiment dominateurs, ne permettaient pas qu'on se trompât longtemps sur sa véritable qualité.

C'était bien le baron de Batz , qui allait devenir si célèbre pendant la Terreur, par l'admirable habileté avec

laquelle il dépista, sans jamais vouloir émigrer, toute rarmée des familiers du Saint-Office révolutionnaire, les cent mille Jacobins de tout pelage et cette myriade de sans-culottes que le civisme avait changés en dénonciateurs et en espions.

Il était alors connu surtout comme économiste, comme un royaliste inflexible et fort, goûté par le roi.

Ces trois individus qui se réunissaient pour un suprême effort en faveur dé la vieille monarchie française, étaient partis, en 1789, de points bien difféiccnts.

L'abbé, un saint Vincent de Paul avec des allures de soldat, à la fois tendre et brusque pour les gueux, s'était, en s' emprisonnant volontairement au milieu de ses faubouriens, trouvé tout porté vers les idées révolutionnaires. Il pensait que TEglise de France avait, comme la Royauté, besoin d'un châtiment sévère, pour rentrer dans les voies saintes et logiques. Mais quand il vit les impies se liguer avec les ambitieux, les avocats avec les jansénistes, non pas pour limiter l'influence dépravante de la Cour, mais pour y substituer la dictature ignoble de la populace, il s'arrêta. Il comprit qu'il fallait aller au secours de la vieille France si l'on ne voulait perdre la plupart des conquêtes de la civilisation.

M. de Beaurevoir, disciple enthousiaste de Rousseau, esprit ouvert et naïf, cœur tendre et crédule, grand voyageur, soldat énergique, avait été le rédacteur du plus libéral des cahiers des États Généraux. U était aujourd'hui ce qu'on nommait un Constitutionnel^ un de ceux qui cherchaient sincèrement l'accord de la royauté et de la liberté, qui rêvaient Tégalité civile, mais voyaient dans la République une monstrueuse utopie inventée par des pédants, exploitée par des ambitieux.

Batz n'avait jamais varié. Il était absolument royaliste. Il se contentait du progrès lent, mais continu et incontestable, que la monarchie avait fait faire à la France dans les voies de l'honneur, de la dignité patriotique, du développement économique et industriel.

Ces trois hommes, le révolutionnaire converti, le monarchiste libéral et le royaliste, représentaient la presque unanimité de la nation, c'est-à-dire la France chrétienne et morale, intelligente et laborieuse. Le reste, c'était — sauf quelques individualités sincèrement enthousiastes — la tourbe des ignorants, des paresseux, des imbéciles et des fous dirigés par les corrompus.

Pourtant, ces hommes, qui avaient presque toute la nation avec eux, étaient obligés de ruser et de se cacher pour se préparer à la lutte. Ils étaient forcés de prendre des allures de conspirateurs; et même le cabinet du roi était si peu à Tabri de la trahison qu'ils avaient dû choisir cette maisonnette pour se concerter.

Beaurevoir s'était assis à côté de la petite fenêtre pour surveiller la Barrière. Il écoutait Tabbé et Batz rendant compte de leurs infructueuses missions en Espagne et en Allemagne :

— L'Angleterre, dit-il à son tour, n'est pas plus prête à aider la monarchie française que ne le sont l'Espagne, la Russie et l'Allemagne. Pitt sans doute a vu plus clair, mais sa puissance est en ce moment compromise. J'ignore qui a pu livrer aux révolutionnaires anglais le secret des projets à l'aide desquels il comptait nous aider. Je soupçonne que c'est toujours ce faquin de PlattzoU. Mais malgré les promesses que lord Gower a faites à Sa Majesté la reine, tout est dérangé, si j'en crois une note que ma fille m'a fait passer. De ce côté

toutefois nos efforts et la mission de mes enfants n'ont pas été vains. Vous savez les obligations du trésor royal, et combien l'argent de la liste civile de Louis XVI est pauvrement dépensé à acheter les démocrates qui se vendent et ne se livrent pas; vous savez aussi avec quelle préoccupation jalouse les Jacobins surveillent les relations des royalistes avec les arsenaux et les armureries. Je puis vous annoncer cette bonne nouvelle, que W^^ de Beaurevoir et de Rosèle rapportent de la Grande- Bretagne, outre des papiers de grande importance, beaucoup d'or et de bonnes armes ; et les précautions sont prises pour que ces envois se continuent jusqu'à la fin du mois prochain, époque à laquelle un grand nombre d'émigrés seront de retour. Car il a été décidé, dans le Conseil royaliste que nous avons tenu hier comme d'habitude, chez LabouUée, le coiffeur de la rue Richelieu, qui nous est dévoué, il a été décidé que nous attendons la fin d'août, époque à laquelle nous serons prêts et où nous aurons désorganisé la résistance jacobine. Nous adoptons soit le plan de l'avocat Regnaud, soit celui du comte de Tilly.

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