‹ En 1792: le premier amour de Lord Saint-AlbansChapitre 7 sur 9 · L'avocat Regnaud propose · texte numérisé non relu

L'avocat Regnaud propose

— De quitter tout simplement les Tuileries au milieu des gardes suisses, des gentilshommes et des miliciens fidèles, de gagner au plus vite Rueil et Courbevoie et de là filer sur la Normandie en coupant les ponts derrière* soi.

— Et ce brave Tilly conseille... ?

— Nous faisons saisir, en une nuit, vingt des principaux chefs des sans-culottes. Nous livrons bataille à la canaille désorganisée.

— Mais si le roi persiste dans cet éloignement absolu qu'il a montré jusqu'ici pour la guerre civile?

Le marquis de Beaurevoir fronça le sourcil; sa grave et martiale figure se couvrit de tristesse et de colère. On voyait qu'il y avait en lui deux sentiments qui se combattaient.

L'abbé de Moy se leva avec une sorte de solennité.

— Je suis le ministre du Dieu de paix, dit-il; et le Seigneur sait que je donnerais ma vie pour voir la concorde et l'union régner entre tous les enfants de la chère France. Mais si après les leçons que le roi a reçues des événements qui sont la grande parole que le Créateur adresse aux princes du monde, si après tant de crimes commis, tant de folies légitimées, tant d'effroyables menaces, le roi hésite à prendre Fépée de la justice, c'est qu'il a oublié le premier devoir et le premier serment des rois, qui est de protéger les bons contre les méchants, et de sauver les lois, la société et la patrie. •Alors nous serons vaincus, nous ne protesterons pas,

nous mourrons. Mais la monarchie française mourra avec nous. Et il n'y aura pas un honnête homme, pas un Français vertueux et pieux qui n'ait au fond de sa conscience le droit de citer Louis XVI devant le tribunal de Dieu.

Le prêtre, comme honteux de cette vive sortie, baissa le front et croisa les mains sur ses genoux, en murmuranlt ;

— Pardonnez-lui, Seigneur, car c'est un martyr. Nous, nous avons peine à lui pardonner, car il est roi et il nous a livrés aux mains des hommes vicieux et criminels.

Le vieux soldat avait baissé les yeux en même temps que le prêtre, car il croyait, comme lui, que le roi était

coupable envers la noblesse, comme envers tout ce qui était paisible, laborieux, vertueux et élevé en France; et ainsi que lui, il rougissait et s'attristait de cette croyance. Batz était protégé contre de telles pensées par la pureté dévouée de sa foi monarchique.

— Il faut avouer, monsieur l'abbé, dit-il avec un demi-sourire, que vous êtes un saint bien austère. Voilà un excellent prince qui donne son trône et sa vie et la vie de ses enfants pour tâcher de mettre la paix entre ses sujets, et ce sont ses sujets qui se plaignent! Mais qu'y a-t-il donc dans la rue?

H colla son visage sur la grosse vitre verte pour essayer de bien voir ce qui s'y passait à la Barrière, où s'élevaient les vivats les plus chaleureux.

— Bon là, dit-il, je m'en vais jurer que c'est cette voiture de carnaval qui occasionne ce tumulte : Une chaise de poste, sur le devant et le derrière de laquelle sont montés, en singe et en lapin, des gens de piètre mine, comme des paysans armés ? Voilà qu'une foufe de gens faits coinme des brûleurs de maisons, je veux dire des démocrates, entourent ces pauvres gens qui en sont comme ahuris, tant ces coquins hurlent : Vive les fédérés! Hé! hé! Il me semble voir sortir du milieu de ces galfretiers quelques visages de Jacobins de notre connaissance.

n ouvrit la petite fenêtre pour essayer d'entendre et de mieux voir.

— Mon gentilhomme, dit de sa voix aigre et railleuse le Chanteur qui avança sa haute taille dans l'embrasure, permettez-moi de vous servir d'écran. A l'abri derrière les haillons d'un mendiant, vous pourrez observer ces deux hommes que vous regardez attentivement, qui

montent hâtivement la rue pour se rendre à la Barrière.

— Eh I je les connais, monseigneur, répliqua prestement Batz. Ce lourdaud aux mains sèches, avec sa grosse figure à la fois bête et fine, qui indique le précieux mélange de la badauderie et de la ruse; ce front fuyant d'un fol entêté, ce nez effilé sur cette lèvre supérieure si large qui fait songer à un singe doué d'hypocrisie, et avec cela cet œil aventureux, ouvert à Tétourdie, c'est bien...

— C'est bien cet Allemand sournois, entêté et gobemouche, l'illustre démagogue prussien, le baron de Cloots, sur la face duquel je tiens ma main suspendue depuis quatre ans. Que dites-vous dé son compagnon, hé?

— C'est l'avocat marseillais, Barbaroux.

— Saluez-le comme les vaincus saluaient César. On aimait les dieux classiques dans la Viguerie de Tarascon. Saluez-le, c'est lui qui mettra la royauté en bas. Il est brave, ardent, sincère, enthousiaste, il est le seul qui sache ce qu'il veut; et ce qu'il veut, c'est la république. Il est aussi éloquent que beau. Une figure d'Apollon sur un corps d'Antinous, comme dit la femme du vertueux Roland, de Roland...

— Qui est moins beau que Barbaroux, mais plus vertueux, hé !

— Riez, mon gentilhomme. Je vous demandais un million pour sauver la monarchie

— Je vous donnerai cent livres en à-compte, dit vivement le marquis qui s'était approché de la fenêtre, si vous voulez chercher à savoir quel est ce vieillard qui sort la tête de l'intérieur de cette chaise de poste et fait sip;ne à quelqu'un de la foule.

— Chercher à savoir! Nous le savons, répondit dédai-

gneusement le Chanteur. N'ai-je pas 200,000 oreilles ouvertes pour moi par tout Paris, depuis les combles des Tuileries jusqu'à la cave de Marat!

— Eh bien?

— Eh bien, nous en reparlerons, répondit le mendiant avec un sourire narquois. Cet homme a su se créer des amis dans mon conseil d'État. Mais il faut que je sache où il va.

11 s'éloigna majestueusement, s'approcha d'un aveugle qui hurlait avec un abat-jour vert sur le nez et il lui dit : Grange-Batelière. 11 fit un signe à un boiteux coiffé d'un tambour de basque. Puis il se remit à chanter, en promenant son œil vif, tandis que l'aveugle à l'abal-jour descendait la rue en trottant et que l'homme au tambour de basque se huchait derrière la chaise du vénérable Wilhelm.

C'était bien lui, en effet, que Beaurevoir avait remarqué à la portière de la voiture. PlattzôU avait pris à la poste de Beaumont cette voiture dont il avait soigneusement fermé les panneaux pleins. Après quoi, il avait admis dans l'intérieur Fréron, très-penaud, et, sur le haut de ladite voiture, Sanado, Feramus et quelques autres fédérés du Pas-de-Calais.

Il avait eu, dans l'obscurité, une conversation avec Fréron. Il lui avait appris que, malgré le dernier échec, .rien n'était perdu. D'abord il avait enlevé à Lionel les papiers dont il avait besoin, lui, VEnnemi. Puis, comme il était un homme extrêmement prévoyant, et mettant toujours les choses au pis, il avait fait entrer l'échec en ligne de calcul. Il avait, la veille au soir, envoyé à Pétion un émissaire avec le conseil de faire garder soigneusement la barrière Saint-Denis et d'y faire saisir tout ce

qui, homme ou voiture, serait quelque peu suspect.

Puis après avoir de nouveau recommandé à Fréron de ne pas chercher à pénétrer le secret qui Tentourait, il l'avait fait descendre.

En arrivant à la Barrière, le faux vieillard mit le nez à la portière. Il fit un signe de tête à Ânacharsis Cloots qui venait, nous l'avons vu plus haut, d^'arriver. Puis la voiture du faux Wilhelm laissa là son chargement- de fédérés et descendit la rue du Faubourg au grand trot.

La voiture avait couru en droite ligne jusqu'au quartier de la Nouvelle-France. Là elle avait pris, à droite, la rue des Petites-Écuries et le passage de la Grille qui en était la suite. Elle s'arrêta après avoir tourné à gauche dans la rue Montmartre.

Le vieillard descendit, prit une grosse liasse de papiers, et paya magnifiquement le postillon, qui continua son chemin en faisant claquer son fouet, comme il le devait pour un voyageur si généreux.

PlattzoU fit une trentaine de pas, sauta dans la rue Grange-Batelière, à peine bâtie, qu'il contourna jusqu'au coin de la rue Pinoh. Il se trouvait en face de l'auberge de la Grange-Batelière, tenue par Bosse, et que le procès

250 LA lOLIE FILLE ET LE FILS DE PLATTZOLL

de Danton rendit célèbre. Le vieillard s'arrêta, regarda autour de lui d'un air indifférent.

— Je n'aperçois, se dit-il, aucune des mouches de Favocat de Marivaux — ce Marivaux était le chef de la contre-police royaliste. — A moins que cet aveugle assis sur une borne et qui chante des litanies ne soit... Sa visière verte peut bien cacher les yeux d'un espion royaliste. Nous le verrons bien.

PlattzoU s'avança tranquillement vers une petite porte close, à côté de la grande porte ouverte de l'auberge. Il sonna d'une façon particulière ; la porte s'ouvrit et se referma toute seule.

L'aveugle n'avait pas bougé.

— Je sais, pensait-il, que tu regardes par le trou de la serrure. Mais sois tranquille, tu me trouveras encore ici quand tu sortiras.

PlattzoU, avait, en effet, inspecté pendant une minute l'attitude du mendiant, puis il avait traversé une allée obscure, où il prit soin d'éviter plusieurs obstacles. D demeura un instant à côté d'une lampe fumeuse, comme pour se faire reconnaître, et il monta un escalier fort roide.

Il frappa plusieurs coups espacés, à une porte du premier étage, qui, elle aussi, s'ouvrit toute seule. lise trouvait dans une grande salle à peine éclairée.

C'est là que se réunissaient, à certains jours, les notables delà loge maçonnique des Neuf-Sœurs, dont étalent Danton, Camille Desmoulins, Garât, Pétion, Bailly.

Il se dirigea vers une porte dont il avait la clef et il s'introduisit dans une petite chambre où il parut être chez lui. Il enleva prestement son ample perruque, ses grandes lunettes, sa large lévite, et montra cette face

La jolie fille et le. fils de PLATT20LL 251

énergique et repoussante, cet œil insolent, cynique et envieux, que nous connaissons bien. Il revêtit vivement une longue et fine redingote en drap de casimir et changea ses immenses et ridicules chaussures à entonnoir contre, d'élégantes bottes à retroussis. H avait le bon air d'un riche gentilhomme de province.

Il avail; à peine tiré un pan de tapisserie sur la porte par laquelle il venait d'entrer, qu'une autre s'ouvrit qui donnait sur une salle de l'auberge. Elle livra passage à une jeune fllle qui, légère comme un sylphe, bondit, sauta au cou de PlattzoU, et couvrit ses joues et ses yeux de baisers, en murmurant :

— Mon père, mon bien-aimé père, mon pauvre petit pèrel

' Une vieille femme, vêtue singulièrement, en étoffes de gros drap coupé d*une façon sinon étrange, du moins étrangère, suivait la jeune fille ; elle s'assit, après avoir fermé la porte très-soigneusement, et elle regarda cet échange de caresses avec une physionomie si impassible qu'on Teût crue endormie.

Nous disons échange, car la vilaine face de Plattzoïl avait pris subitement un autre air. Ses yeux âpres, à l'expression basse ou cruelle, s'étaient emplis d'une tendresse charmante. Il rendait à la jeune fille baiser pour baiser, et ses ignobles lèvres laissaient échapper de ces mots qui n'ont pas de sens, mais auxquels l'intonation donne une signification si claire et si adorablement douce.

Quand la pluie de baisers se fut un peu calmée, il éloigna sa fille, en la tenant au bout de ses bras, et il Tadmira avec des regards caressants et ravis. Il hochait la tête d'un air de tendresse satisfaite, avec un de ces

bons et fins sourires qui tiennent à la fois de Tenthousiasme de Tartiste et de la ferveur attendrie du dévot.

-s- Que tu es mignonne et jolie I ma Gretchen, dit-il enfin. Tu es une vraie rose d'Allemagne. Ta figure repose mes yeux irrités de voir toutes ces poupées françaises. Nous te ferons épouser un prince souverain du Saint- Empire germanique; ce sera, quand j'aurai jeté pour toujours cette France dans la Révolution, la récompense que je demanderai au roi, à mon roi à moi, à Frédéric de Prusse.

Cela était vrai : Elle était mignonne et joliç. Elle pouvait avoir dix-huit ans. Sa taille montrait ces rondeurs qui annonçaient sans doute l'embonpoint de l'avenir, l'embonpoint allemand qui passe, casse et lasse tout obstacle. Mais ce n'était encore que contours gracieux et chair potelée, ce quelque chose de suavement rebondi, constituant la différence du mignon, qui est rond et doux, avec le gentil, qui est leste et vif. Sans doute aussi, il y avait dans le teint ce quelque chose de terne gui accompagne toujours la fraîcheur germanique, mais les lèvres pourprées, les dents petites et brillantes, la pose simple du cou, le délicat modelé des joues, les cheveux de ce blond de lin caressant à l'œil, les prunelles d'un bleu limpide, tout enfin respirait fraîchement la candeur et annonçait la pureté et la noblesse naïve de l'âme. Elle tenait de son père une légère carrure du menton qui pouvait faire soupçonner une tendance à l'obstination.

— Oui, bien jolie! répéta PlattzoU.

Mais, chose bizarre, le sourire joyeux qui avait accueilli ce compliment, s'éteignit tout brusquement sur les lèvres de la jeune fille. Un sanglot violent, suivi d'un flot de larmes, déchira sa gorge. Elle se jeta sur le sein de

Plattzoll dont les yeux, qui se remplirent d'une expression d'angoisse, interrogèrent la vieille femme.

— Mademoiselle la baronne s'ennuie, dit celle-ci flegmatiquement, en un allemand guttural qui rappelait le bruit d'un sac de noix grinçant l'une contre l'autre.

, — Elle s'ennuie, Marlha Koucken?

— Elle s'ennuie, monsieur le baron. Elle croyait avoir un amoureux.

— Un amoureux ! mille diables 1 répéta Plattzoll en fronçant ses gros sourcils.

— Oui, un de ces maigres Français propres, qui sont toujours prêts à prendre follement la défense des femmes dans l'embarras. 11 y a deux mois, il a pris la défense de M"^ la baronne, qu'un de ces gros Français sales, qui font la Révolution, voulait embrasser. Le maigre Français était venu plusieurs fois au palais des Tuileries. Il a su le nom de mademoiselle; et il est parti, comme si ce nom était la peste. Nous ne l'avons plus revu. Le gros sale jacobin est resté. Nous l'avons rencontré plusieurs fois, en venant ici dans l'espérance de vous voir. Voilà l'affaire. Nous sommes triste et nous nous ennuyons, parce que le joli jeune homme est parti et que le vilain nous a suivie, même, un jour, jusque dans le palais des Tuileries.

— Vous tâcherez, Martha, de savoir quel est ce drôle ; à votre aise. Ce n'est pas cela qui m'inquiète. Mais cet autre, un amoureux, aux Tuileries! Vous devez savoir son nom, Martha, vous qui êtes toujours dans l'appartement de la reine.

— Sans doute, monsieur le baron, c'est le chevalier de Beaurevoir, un fidèle serviteur de la reine. Mais qu'avezvous donc? allez-vous suffoquer?

La physionomie de Plattzoll avait pris une telle expression de rage, que Gr^tchen fit un bond en arrière. Elle baissa la tète pour ne pas voir ce teint qui s'était subitement chargé de reflets livides, ces prunelles flamboyant d'une fureur féroce, et cette lèvre inférieure qui pendait tremblante, comme si elle eût essayé en vain de lancer un flot de malédictions.

Il répétait en grinçant des dents et en menaçant du poing fermé :

— Après la mère, la fille ! après le père, le fils ! vaincu! toujours vaincu par ces Français!

Et comme s'il ne trouvait pas d'épithète suffisante pour sa haine, il écumait en remuant les lèvres et en battant du pied. Enfin il parut triompher quelque peu de sa rage.

Il sortit par la porte donnant sur Tauberge et qu'il ferma à double tour.

— Martha Koucken, dit Gretchen, d'un ton délibéré, j'aime beaucoup mon père, je le respecte par dessus tout. Sans doute, je ne lui désobéirai pas. Je connais mon devoir de fille obéissante. Il va revenir me défendre d'épouser jamais le chevalier de Beaurevoir, parce qu'il hait ces gens-là. Je le lui promettrai. Peut-être voudrat-il aussi me faire promettre de les détester. Le respect que je lui dois me forcera peut-être aussi à le promettre. Mais je vous prends à témoin, Martha Koucken, que je n'en pourrai jamais rien faire. J'aimerai le chevalier et je l'épouserai.

Plattzoll est resté un instant comme hébété. Puis il souffla bruyamment, et après bien des grondements sourds et des menaces vagues, il se dirigea, à travers des salles garnies de tables, jusqu'à une petite pièce

placée à côté de la porte d'entrée. C'était le refuge de l'aubergiste.

Bosse y était, portant un tablier éblouissant de blancheur par dessus les longues guêtres du voltigeur de la garde nationale. Il indiquait ainsi de son mieux la pureté de son civisme et la distinction de sa méthode culinaire.

— Vous allez monterjusqu'à votre grenier, avec votre cor, dit Plattzoll d'un ton hautain jusqu'à l'insolence. Vous sonnerez l'alarme et vous indiquerez la barrière Saint-Denis. Je crois bien que ce benêt de Pétion a pris quelques précautions, murraura-t-il ; mais dix valent mieux qu'une.

Il mit une liasse de petits assignats sur le bureau de Bosse.

— Voilà pour les soins que votre femme a pu avoir à donner à ma fille quand elle est venue demander ic) si j'étais de retour.

— Monsieur est-il de retour? demanda en souriant l'aubergiste.

— Je n'en sais rien. Mais j'y suis pour ceux que vous savez, notamment pour Anacharsis, qui me viendra demander ce matin. Vous tiendrez les chambres à la disposition de mon flls, à quelque heure du jour ou de la nuit qu'il vienne.

Bosse détacha un cor du panneau de sa loge.

Bientôt, des hauteurs de l'auberge de la Grange-Batelière, on avait entendu un appel, un de ces appels qui effrayaient la bourgeoisie parisienne; car, nous disent les historiens contemporains, ces notes, qui se répondaient et aboutissaient à un centre commun, « parlaient une langue de sédition » . Un appel répondit à celui de

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Bosse, du haut d'une maison plus éloignée, puis un autre, puis un autre, et le sinistre signal courut par toute la ville.

Platlzoll avança prudemment la tête dans la rue, et il écouta jusqu'à ce qu'une série de réponses lui eut indiqué que le signal était bien compris et bien interprété.

Un âpre sourire dérida sa sombre figure. Il pensait qu'il venait d'augmenter singulièrement les chances de mort qui attendaient les Beaurevoir et les fédérés royalistes à leur entrée dans Paris. Il se recula brusquement en entendant une voix traînante qui psalmodiait à la porte de l'auberge :

A. ..mes... chré.. .tiennes qui. . m'écoutez. Ayez pi.., tié d'un pau...vr'aveugle-né de nais...sance depuis son berceau le plus tendre. Un pau...vr'aveugle s'il vous plaît en rhon,..neur de Saint-Ni... colas de Tolentin. Obligé, en outre de mes... maux nombreux, s'il vous plait... â. .mes chré. ..tiennes, de por...ter sur le nez un a., bat-jour vert... pour protéger mes pau...vres pau... pières sensibles. Infortuné que je suis !

Plattzoll s'éloigna sans bruit, et, reprenant le chemin qu'il venait défaire, il remonta auprès de sa fille.

— Ma mignonne, dit-il en la pressant entre ses bras, tu m'as vu tout à l'heure effrayé de ton récit. Ah! ma Gretchen! Ces Beaurevoir, tu te rappelles m'avoir entendu souvent parler d'eux comme de gens que je haïssais et qui me haïssent, de gens qui avaient fait mourir ta mère.

— Mais, cher père, dit la jeune fille en lui prenant tendrement la main, ma mère est morte quand je suis née. J'ai dix-huit ans, le chevaher n'en a guère plus de vingt-cinq, comment eùt-il fait mourir ma mère?

Plattzoll frappa du pied.

— T'ai-je parlé de lui? Ne suffit-il pas qu'il soil le fils de son père pour que tu le haïsses. Lui, n'est-il pas de ceux que nous combattons, de ceux qui sont les grands, les hypocrites ennemis de la reine Marie-Antoinette que tu adores l

La jeune fille écoutait, les yeux baissés, les lèvres serrées. Les regards de Plattzoll redevenaient sombres, à la pensée de cette résistance qu'il sentait pour la première fois dans sa fille. Avec sa haine et sa lourdeur prussienne, il dépassait la mesure. La jeune fille répugnait à croire que son jeune sauveur pût être un scélérat si consommé.

— Ce chevalier, tu crois qu'il t'aime 1 Mais il était à Londres ces jours derniers. Il y était allé chercher une jolie femme, avec laquelle il revenait la nuit... Tu secoues la tête. Mais j'ai des témoins. Voyons... oui, deux démocrates fort connus, Fréron et Tallien.

— Ce sont peut-être ceux-là mêmes, mon père, répondit sèchement Gretchen, que j ai rencontrés plusieurs fois, le matin, sortant ivres de cette maison où ils avaient passé la nuit, et où je venais avec l'espérance de vous rencontrer, et contre l'insolence desquels justement le chevalier m'a protégée.

Plattzoll essayait de garder la patience qui lui échappait.

— Eh bien, dit-il, d'une voix qui devenait rauque, je te le ferai certifier par deux gentilshommes anglais qui l'ont vu la tête appuyée sur l'épaule de la demoiselle.

— Soit, soit, mon père, mais n'a-t-il pas une sœur, ' ce chevalier?

Plattzoll laissa échapper une malédiction. 11 sentit sa vanité rugir comme au jour qù il avait compris que le vieux Beaurevoir avait emporté l'âme de la fiancée de Plattzoll. — Car c'était là la cause principale de sa haine. — Le fils de ce maudit allait-il donc triompher, lui aussi, et lui enlèverait-il le cœur de celte enfant, objet. de son orgueil et de sa tendresse passionnée!

— Mais, malheureuse enfant! s'écria-t-il d'une voix haletante, n'as-tu donc pas compris que ces gens-là te méprisent autant qu'ils me haïssent? Voyons, Tas-lu revu? N'a-t-il pas fui à l'heure même où il a su ton nom?

Gretchen se recula en repoussant son père par un mouvement instinctif. Elle ne dit pas une parole. Mais sa figure était brusquement devenue terreuse, ses yeux clairs s'assombrissaient sous ses sourcils froncés, et remuant la tête comme une folle, elle vacilla; on eut dit qu'elle allait tomber.

La vieille femme se leva tout d'une pièce et vint saisir Gretchen.

— Monsieur le baron, vous avez tort de frapper sur elle, dit-elle d'une voix monotone et sèche, comme sur une de ces petites poupées françaises. Elle a un bon cœur allemand, généreux et tendre.

— Taisez-vous, Martha Koucken, je vous dis que j'aimerais mieux la couper moi-même en morceaux et la voir cuire à petit feu.

— Ne parlez pas ainsi, mon père, s'écria la jeune fille en sanglotant. Il va y avoir un grand trou dans le cœur de votre pauvre Gretchen. Il était si brave et il paraissait si sincère quand il m'a baisé la main avec un respect si charmant! Je vais tâcher de ne plus penser

qu'à la Reine, que j'aime tant, qui est si bonne et que je dois sauver avec votre aide.

Elle poussa son père dans un vieux fauteuil de paille et s'agenouilla près de lui.

— Donnez vos ordres à votre jeune soldat, mon général, dit-elle avec un triste sourire.

Plattzoll lui saisit la tête qu'il tint quelque temps pressée sur son sein. La jeune fille sentit quelques larmes tomber sur son front. Elle le releva vivement. C'était la première fois qu'elle voyait humides ces yeux impérieux et sombres. Il lui fit signe de se taire. Bientôt il lui parla d'une voix qui avait retrouvé tout son calme.

— Tu n'as rien oublié, n'est-ce pas. Tu te rappelles bien ma situation. La Reine, allemande, était persécutée parcps misérables Français. Je lui avais été recommandé par l'Impératrice, sa mère, comme un homme noble et intelligent. Je devins en butte aux soupçons de cette lâche cour française. Martha est une des berceuses de Marie-Antoinette, la Reine voulut bien t'accepter pour une de ses lectrices favorites. Vous comprîtes toutes deux qu'il fallait, dans l'intérêt de la reine même, me renseigner minutieusement sur tout ce qui se passait autour de Sa Majesté et lui souffler adroitement, sans que cela parût venir de moi, tout ce que je vous suggérerais. Je ne sais pas si je vais rentrer immédiatement aux Tuileries. Il faut que je voie la tournure des choses.

— Mon père, il faut que je vous avertisse d'une chose. Je ne suis plus avec les demoiselles Le Moyne, dans les Petits Appartements de la Reine, mais avec M"* Hyde, attachée au service de la princesse de Lamballe.

Plattzoll frappa du pied avec fureur.

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— C'est une victoire de ces infâmes Beaurevoir. Ah! on se défie donc décidément de nous?

— Mon père, dit froidement Gretchen, ne parlez pas d'eux davantage.

Mais il ne l'écoutait pas. Il réfléchissait profondément.

— Je ne sais pas ce qui va m'arriver. Redoublez donc de vigilance et de précaution. Je devine que les misérables ont fait naître des soupçons à cause de mon voyage subit en Angleterre. Tu vas prendre les papiers qui sont dans cette liasse. Tu les remettras, en mains propres, à la Reine. Sa Majesté verra par là que mon voyage a eu pour but de saisir le fil des trames révolutionnaires.

— Si, malgré cela, Ton continuait de vous suspecter, mon cher père?...

— Alors, je me cacherai dans Paris en attendant que mon innocence soit évidente. En ce cas, puisque tu redoutes de te rendre ici, porte tout ce que tu auras à me faire tenir à Thotel de Modène.

— Chez, votre vilain ami, le baron Cloots, n'est-ce pas? Je ne serai guère plus rassurée chez lui.

— Lui! tu es folle, décidément. Il n'oserait te manquer de respect,

— Vous ne m'avez pas encore parlé de ce pauvre cher frère Max, qui est toujours si triste.

^ — Il est pour le moment en mission, répondit sèchement le baron.

Un coup frappé à la porte secrète vint interrompre la conversation.

— Adieu, mignonne, à bientôt.

— Oui, à bientôt, cher père. Àimez-moi bien. Je vais beaucoup pleurer, et si ce n'était vous qui êtes si nohle,

si sincère, si dévouée à la pauvre Reine, il me semble que je mourrais volontiers.

Elle s'éloigna précipitamment, escortée de la raide Martha qui avait fait un salut de planteuse de choux.

Plattzoll alla ouvrir la porte secrète. 11 resta un instant interdit. Il avait devant lui Max en houppelande sale, en boites de cavalier, poudreux, Tœil ardent, le teint fiévreux, les cheveux en désordre.

— Qui vous a permis de désobéir à mes ordres? Pourquoi êtes-vous ici, au lieu de rester dans le bourg de Samer, où vous devez attendre mes ordres? dit-il d'une voix rude et en remuant la crosse d'un pistolet, avec une affectation qui fit tressaillir Max.

— Est-ce que vraiment vous me puniriez d'un coup de ce pistolet, si j'avais commis le bien petit crime de quitter Samer sans grande raison.

— Oui.

Max tressaillit vivement encore. Une pensée nouvelle, subtile et tôt disparue, illumina, comme un éclair qui traverse des nuées entassées, les profondeurs de son âme. Il murmura, mais sans guère avoir conscience de ses paroles :

— C'est un étrange amour paternel.

Puis il serra les lèvres, croisa les bras et fixa les yeux sur le plancher.

— Parlerez-vous, misérable? s'écria Plattzoll, d'une voix étranglée par la colère.

— Tuez-moi, répondit froidement Max.

One expression de rage hideuse, semblable à celle qui avait contracté son visage en apprenant l'amour deGretchen pour le chevalier de Beaurevoir, décomposa les traits du Prussien. Il triompha pourtant des conseils que

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lui donnait cette fureur. Il reprit d'une voix haletante encore :

— Tu es fou. Mes mouvements sont mathématiquement réglés. Tu sais que je lutte contre un peuple, je lutte seul. Tu le méprises autant que moi. Il s'agit de le jeter dans le sang, l'infamie et la Révolution, pour en faire Texécration de Thumanité. Je lutte seul contre un parti puissant, contre une famille que tu dois haïr autant que moi, puisqu'elle a tué ta mère, persécuté lâchement ton père, puisqu'elle t'a enlevé Thonneur de ta position, puisqu'elle nous force à ce métier qui serait de l'espionnage si ce n'était la bataille. Je t'associe à cette œuvre qui est celle d'un géant. Et tu ne comprends rien, et tu montres des susceptibilités d'écalier.

— Vous devez avoir raison, mon père, et pourtant...

— Allons, c'est assez. Qui vous a amené ici?

— J'ai fait soixante lieues à franc étrier pour vous apprendre que l'abbé de Saint-Sauve a quitté l'Angleterre.

Plattzoll pâlit. Son œil devint hagard.

Ce voyage de Saint-Sauve, c'était sans doute la mort pour lui, et plus que cela, la défaite.

— Expliquez- vous.

— Je l'ai vu au relai de poste de Samer. Je savais qu'il cherchait avidement à Londres les preuves de vos relations intimes avec les jacobins anglais. Je savais aussi que sa liberté, sa vie même, courent en France un certain péril, puisqu'on le considère comme le principal agent des princes en Angleterre. J'ai pensé que s'il venait, c'était pour nous mettre en grand danger. Je Tai fait emprisonner à Samer comme émigré, comme le chef des agents de Pitt.Cet abbé et son compagnon de voyage,

un Irlandais, se défendirent comme des lions. Je lui mis le pistolet aux tempes.

— Bravo! hurrahl tu Tas tué?

— Non. Je ne sais quelle mystérieuse pensée retint mon bras.

— Misérable lâche ! hurla Platlzoll.

Max pâlit de nouveau, se croisa les bras, et serrant les lèvres, reprit cette pose obstinément muette qui mettait au comble la fureur du Prussien. Il leva la main, comme pour souffleter son fils. Celui-ci tira un pistolet de la poche de sa houppelande et l'approcha froidement de son propre front.

Il y eût un moment terrible. La scène eût été, pour un spectateur, d*un effroyable caractère. Ce père arrivé au dernier degré de la rage, et trouvant, pour se venger, une insulte tellement intolérable que le fils ne voit d'autre moyen pour s'en défendre que de se tuer! Cet œil ardent et haineux du père, ce regard ferme et attristé du fils! Ces deux mains qui s'approchent du visage, la main ouverte du père, pour le soufflet, la main armée du fils, pour le suicide!

Plattzoll fit brusquement un bond arrière et se détourna en disant :

— Continuez.

— Les royalistes s'agitent. Un paysan, un aubergiste, nommé Walleri, est parti pour Paris, ainsi que le compagnon de Saint-Sauve. Moi, je suis monté à cheval. Me voici.

Le baron resta un instant silencieux.

— Il faut que cet intrigant meure dans cette prison, murmura-t-il. Je vais voir qui je dois envoyer là-bas.

Vous n'aurez plus à vous occuper de cette affaire. J'ai besoin de vous ici. Êtes-vous fatigué?

— Pas trop, vraiment.

r. — Passez dans ce cabinet de toilette. Habillez-vous

gi simplement, comme il peut convenir à un jeune bour-

geois peu fortuné, mais de bonne éducation. Hâtez-vous ! Quelques instants après, Max rentra.

— Vous allez monter à la barrière Saint-Denis. Vous ^ vous rappelez cei^ deux insolents Anglais que vous avez P vus à Samer. Vous les y trouverez. Ils ont échappé i »>. une embuscade que j'avais dressée aux environs de ^--' Beaumont. Mais j'ai commencé à me venger et à les g^/* torturer. Jô leur fais remettre un billet qui ne manque j^' pas de piquant. H faut que vous trouviez moyen d'entrer i,i, en relation avec eux, fût-ce à l'aide du baron de Clools wl^' que vous trouverez là et à qui vous rappelerez que je ^'■: ' veux le voir ici le plus tôt qu'il se pourra. Mais, en

dehors de lui, je veux être renseigné sur les démarches de ces Anglais. Faites qu'ils vous acceptent à titre de guide.

^ — C'est de l'espionnage, dit Max d'une voix altérée.

C'est odieux. Mais je puis essayer de faire cela pour vous obéir... mon père.

— J'ignore quand je rentrerai aux Tuileries. Transportez-vous y chaque matin pour voir votre sœur, qui vous donnera mes ordres. Ah! j'ai remarqué que vous devenez depuis quelques mois bien familier avec Gretchen. Je ne désire pas tant de tendresse entre vous.

&. Max fit encore un geste de surprise. Cette même

^:y pensée vague qui semblait enchaînée dans les profon-

^: deurs de sa mémoire chercha à se faire jour de nouveau.

— Voilà une étrange tendresse fraternelle 1 dit-il à mi-voix.

Mais il s'inclina, et sortit sans rien ajouter.

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