L'EMPEREUR AUX COURSES
L'Empereur a'aime pas beaucoup les courses de chevaux. — .( Il préfère les courses à la voile. — Le pesage. — Élégances. i
— Conrses d'ofllciers. — L'Empereur regarde. — Puis il s'ea va. — Ou se précipite au buffet.
J'ai VU l'Empereur à Hambourg, le jour des courses. C'est la troisième fois qu'où l'y voit. La première fois, l'Impératrice l'accompagnait; la deuxième, comme celle-ci, il était seul. On dit que l'Impératrice n'aime pas venir à Hambourg.
D'un autre côté, l'Empereur n'est pas très amateur de courses. A Berlin, il n'y va jamais, et les Hambour^ geois triomphent des Berlinois.
L'éloigneraent du souverain pour les courses vient, m'assure-t-on, de ce qu'il ne considère pas ce sport comme très utile. A son idée, dans la course, la collaboration de l'homme compte pour peu de chose, car si un mauvais jockey peut empêcher un bon cheval d'arriver, un bon jockey, si bon qu'il
soit, ne peut donner des jambes à un mauvais cheval ^ tandis que surFeau, au contraire, un marin, noLon* tant un bateau de deuxième ordre, pourra^ s'il est trte habile et connaît les lois du vent et de l'équilibre, battre un mauvais marin sur le plus fin voilier» La part des moyens humains et de l'intelligence est inûniment plus grande ici que là.
Pourtant l'Empereur a fondé un prix d'objets d'art pour les steeple-chases courus par les officiers, et il l'a appelé du nom de sa femme, le prix Augusta. Victoria.
Guillaume II arriva à deux heures et demie en automobile. II descendit au milieu de la pelouse» face à la tribune où il devait prendre place. On ne manifeste pas beaucoup en Allemagne sur son passage. Je Tavais déjà remarqué. On salue, on se découvre, on agite des mouchoirs^ mais on burle peu, en s<Hnme.
Quand il apparut sur le seuil de la loge tapissée de velours rouge, toute l'assistance des tribunes se leva,^ hommes et femmes, et les hommes 6tèrent leurs cha* peaoïx. Il était en tenue d'amiral, aiguillettes d'or sur l'uniforme bleu foncé, casquette plate sans presque d'ornements. U mit sa main gantée de blanc à la casquette en s'indinant un peu d'un mouvement raide, puis s'approcha du bord de la loge d'où affreusement pendaient des tapis et où montaient quelques acclamations. Il salua la foule, comme il venait de saluer les tribunes, mais en restant quelques secondes courbé, dans la pose du salut. L'orchestre militaire joua l'hymne national (le même que celui des Anglais), puis un aide de camp vint dire aux tribunes : c Sa Majesté vous prie de vous asseoir. »
Derrière lui, se trouvaient le premier bourgmestre. Sa Magnificence le docteur Burchard, M. Podbielski, son ministre de TAgriculture (depuis démissionnaire), gros bonhomme épais, rougeaud et remuant, habillé en général de hussards, bonnet de fourrure, uniforme bleu couvert de brandebourgs, bottes, sabre, etc.; cet appareil guerrier recouvrant ce fonctionnaire agrarien paraissait un peu caricatural. On eut beau me dire que c'était un ancien général, il me parut légèrement ridicule. Quelques sénateurs en chapeau de soie, deux ou trois généraux encore et M. Ballin, directeur de la Hamburg-Amerika, complétaient le cortège impérial.
Cependant, TEmpereur, constamment debout, causait avec le docteur Burchard. Les autres se tenaient respectueusement derrière. Quand vint la course du steeple, l'Empereur lorgna avec plus <l'attention. C'est que des officiers couraient. Dès qu'elle fut terminée, les deux gagnants, deux lieutenants, lui furent amenés et présentés par le ministre de l'Agriculture. L'Empereur leur dit quelques mots en leur remettant les objets d'art du prix Augusta Victoria, parmi lesquels j'ai distingué une corne à boire. Et, comme s'il était extrêmement pressé, il partit aussitôt dans son automobile; quelques hourras s'élevèrent sur son passage. Sa visite avait duré à peine une heure en tout. Aussitôt l'Empereur éloigné, la foule du pesage se précipite, comme à un signal, vers les buffets. On a assez l'impression de ce que doit être le pillage d'un magasin de victuailles un jour de famine. Hommes et femmes couraient à l'assaut des tables, y posaient en hâte leur canné ou leur ombrelle, penchaient les chaises.
On but du Champagne et du c schaumwein >, mixture sucrée et gazeuse, qu'on ose appeler c Champagne allemand » et qui n'a aucun rapport avec le vrai. On mangea aussi, d'un appétit tranquille et long à satisfaire. Parmi les toilettes des femmes^ j'en remarque de très élégantes, et, dans certains groupes, on pourrait se croire à Longchamp ou à Chantilly. Ces toilettes, on m'en fait la confidence, viennent de Paris.
Je m'informe en plusieurs milieux de reffet produit par l'Empereur. Des dames ne le trouvent pas € noble », comme elles disent. Je fais effort pour saisir le sens que leur esprit attache à ce mot. Et je devine que par c noble », elles entendent majestueux, grave, solennel. Tel est l'idéal allemand. Or, Guillaume II, malgré sa moustache menaçante, l'air sévère qu'il prend en public, ne réussit pas à être imposant. A le voir, il me fait l'effet sympathique d'un lieutenant bon enfant et correct. J'imagine qu'à l'entendre parler dans le palais de Potsdam ou de Berlin, cette impression doit changer. Toujours est-il qu'à Hambourg, il n'a pas de succès près des femmes qui lui préfèrent son père et son grand-père, plus c nobles »•
(suite) LA RIVALITÉ DE BRÈME ET DE HAMBOURG
Combat de preux. — Brème bat Hambourg sur la vitesse. — Hambourg^ bat Brème sur le tonnage. — Brème a le record des iroyageursy du rix, du eofon, an tabac. — Hambourg a le monopole djt pétrole et beaacoap d'astres. — Les formes différentes que prend une telle concurrence. — Énumération instructive des griefs réciproques. — Intervention de l'Empereur. — Le futur canal de l'Elbe au Rhin. — Se fera-t-il f
Le spectacle de la concurrence entre Brème et Hambourg est un spectacle épique. Et il devient bien plus passionnant encore quand on songe que cette lutte est séculaire. En ce moment la qualité des combattants y ajoute énormément; à Hambourg, M. Ballin, Israélite, favori de l'Empereur, dont l'arrivée à la tête de la Hamburg-Amerika coïncida avec une prospérité inconnue jusqu'alors; de l'autre côté, M, Plate, le président du Lloyd, très écouté aussi de Guillaume II, puis M. Wiegand, l'habile directeur général de la même Compagnie.