Tribunal criminel
Quant à l'iiUérieur du château» il n'offre pas grand iatérèt
— C'est que, dit-on à Kâenigsbçrg, quand Napoléon I" est venu, il emporta les objets les plus intéressants..
Il parait, en effet, que le Coi*se rafla une quantité d'armures d'un travail et. d'une ancienneté remarquables qui doivent se trouver daas que^nP musée 4e Paris.
Nous nous présentons à la porte du château après l'heure réglementaire, comme il convient à des Français qui ne reconnaissent ni discipline, ni r^ègle, ni loi... Et Bons avons l'audace d'insister pour visiter Tendrolit^ car nous devons quitter la ville demain. Ici se place une petite scène imprévue qui nie toucha profondément et qui fui la première émotion de mon voyage en Allemagne.
Le conservateur — le Kastellan — nous reçoit. C'est un homme de hauie taille, aux cheveux grisonnants, à la ligure bienveillante et un peu triste^ aux manières polies. Je lui fais part de notre vpeu^ qu'il accueille aussitôt, sans hésiter. £t je n'oublierai jamais le son de sa voîx quajid il me dit gravemetit, en se levant de son fauteuil :
— Je suis à vos ordres^ monsieur, et|e çerai content si je puis vous être agréable. J'ai combattu la Francepar devoir pourmoii pays, mais j'ai laissé moû cceùreia France...
Je l'écoutais, surpris. Cet homme de ciâquante^oiiiq ans, sérieux et digne, faisant ainsi à brùle-pourpoint une telle confidenceà des étrangérs^il fallait qu'il endnt bien plein et qu'il trouvât dans cette effusion soudaine un soulagement à une peine ordinairement cachée.
Je &e sus que. balbutier quelque formule de remer* ciement, puis je me lus. Je l'entendis soupirer profondéineat» ejL il ajouta ;
— ..« Le plus beau jour de ma vie sera celui où la France et l'Allemagne seron t uniea.
Il ne pleurait pas, mais il y avait dans sa voix et dans ^pn regard une immense tendresse et uiie aussi grande mélancoMe.
Il ne dit rien dô plus.
Je vous livre cette confidence telle quelle, sans l'analyser plus avant, comme la fleur suave d'une âme ainiante et, tendre, dont je sentis pour ainsi dire matériellecaeit passer en moi la ca;resse fraternelle. Hélas 1 pourquoi faut-il que ces émotions soient si rares?
— IH'aubUoiiispas, me dit mon compagnon, que nous sommesdans la ville de la Critiqvte de la Raison p^re...
Layisitefut vite faite. Je ne re^rdais quevaguementt les Rubens que le conquérant a laissés, et les murs tapissés d'un, merveilleux cuii: de Gordoue; la toute petite chambre en bois de frêne, où naquit Frédéric V^; cçlle. de la vertueuse reine Louise, où Napoléon^ évidemment par sadisme^ voulut coucher et coucha; on y voit les. portraits de Marie-Thérèse et de la reine Louise, les deuii mains croisées sur son ventee,..
— Par sa situation, c'était la chambre la pli^s sûre, me dit le <l Kastellan ».
Il se trouve dans cette pièce une glace moderne en forme de palette entourée d'ornements de faux brcmze ou de zinc, tout à fait affreuse : c'est un cadeau de l'impératrice Augusta... Pourquoi faire des cadeaux pareils ?
Dans une chambre, on conserve le buste en marbre de Napoléon.
La plupart des meubles, comme dans tous les pa-^ lais prussiens, sont recouverts d'une pauvre -andri-* nople rouge ornée de couronnes impériales imprimées.
Un gigantesque divan, qui servait à Frédéric III, est là, tout en chêne sculpté et dont les deux bras sont des lions de chêne grandeur naturelle. C'est énorme et affreux; on le dirait destiné à la sieste d'un ogre.
Nous traversons la chambre de Guillaume II, ou des devises morales sont encadrées et pendent aux murs. Je voudrais les copier, mais le « Kastellan > me prie de n'en rien faire. Je lui obéis. J'avais cependant eu le temps de lire le commencement d'une maxime : « Je préfère n'être pas loué par... »
La salie du trône est attenante à l'appartement impérial. Rien de joli : un grand dais de velours rouge à ganses d'or, sous lequel s'étalent deux fauteuils dorés. Sur les murs, les portraits des ducs de Prusse;
Tout autour de la salle à manger, il reste de jolies glaces alternant avec des tapisseries de soie bleue, et des portraits. Dans la galerie des ancêtres, qui suit la salle à manger, s'affichent tous les portraits des Hohenzollern. Ce n'est pas pour le plaisir de le dire; mais. Dieu t que ces Hohenzollern sont donc laids et vulgaires! Un seul a belle allure, et je note que Guillaume II lui ressemble. C'est un Georges-Guillaume du dix-septième siècle. '
Ce qu'on appelle la salle moscovite, partie la plus ancienne du château, est vide; mais sur les mui*s se voient des étendards de 1663.
KŒNIGSBEBG 273
Kœnigsberg est loin de posséder les richesses de sa voisine Dantzig. Elle n'a, outre son triste cbâteau, que la petite université où professa Kant, et les quais du Pregel qui ne manquent pas de pittoresque. Les rues les plus animées de la ville sont étroites et les maisons banales ; un vaste étang qui occupe le centre de la cité pourrait donner un peu de vie, mais on n'y voit ni barque, ni voile, et l'eau en parait plus morne et plus froide. Pas de riches quartiers, de maisons somptueuses telles qu'on en voit dans toutes les villes prospères d'Allemagne, car Kœnigsberg est très pauvre. Il y a peu de temps encore, elle devait payer, comme Dantzig, les intérêts de l'emprunt qu'elle contracta pour se libérer des contributions de guerre imposées par Napoléon.
En 1807, en effet, Napoléon imposa à la ville de Kœnigsberg une contribution de 20 millions. Une délégation des représentants de la ville alla trouver l'Empereur, lui expliqua la pauvreté de la cité, et le persuada presque, puisque la contribution fut réduite à 11 millions. Cette somme encore énorme pour l'époque Bt pour une ville déjà endettée et sans ressources, fut cependant payée sur-le-champ. La ville emprunta et émit des obligations à 3 1/2 p. 100 avec amortissement par annuités. CerCest qu'en i89i que cet amortissement prit fin I
Les habitants de Kœnigsberg ont sur le cœur Tindifférence et l'égoïsme de l'État prussien à l'égard de cette « capitale et ville de résidence royale i^ (Kœnigliche Haupt und Residenzstadt), titre officiel de
Kœnigsberg, ville de couronnement des rois de Prusse. En effet, la Prusse n*a rien fait, ou bien peu de chose, pour les aider à se libérer de cette dette si longue et si exténuante. Â la conçlusioa de la paix de 1807, qui suivit immédiatement le paiei^ent de cette contribntion (c'est pont cela sans doute que Napoléon en exigea le paiement instantané), il ne fut pas question de Koanigsberg ni de ses ilmiliioiis^ Â titre de seoaurs, le gouverne^ient se iK^irna à renoncer à un minime droit qu'il prélevait sur la bière. Et ce n'est qu'à partir de. 1874 que. la Prusse se décida à contribuer en espèces, pour la modei^te somme de 75,000 marj^s par an, à la libération de la dette.
— Grâce à cette contribution, me dit un officiel, notre ville ne s'est pas développée comme les autres cités aUi^nandes, et grâce à elle aussi les impots municipaux s'élèvent à 200 p. 100 de l'impôt de l'État.
Aujourd'hui pourtant, au delà des fortijScations, dans la vaste plaine terriblement balayée par le vent, de riches villas s'élèvent et les terrains ^'^chètent tous les jours. Les gix)s bourgeois y font construire des maisons confortables, plantent les Jai^ins, transplantent lesarbres, créent de toutes pièces u»ecampagna aux portes de la viUe^ Mais c'est une forêt qu'il leur faudrait pour abriter leurs villas contre le vent qui arrive du large sans rencontrer d'obstacle, et qui, au mois d'août, —je viens de le sentir — souffle terriWe^ courbant presque jusqu'à terre les jeunes bouleaux et les frêles peupliers.
Les fortifications franchies, ^t après avoir passé la Steindammer Thor, le long d'une route ombra-
gée de grwdB arbres, se trouvent de vasteâ jardins, des cafés, eonditorei oà l'oat vient se récréer. C'est ici, sur le Hufen et au Bœrsen Gartéu, que se réxinît toute la jeunesse de Kœnigsberg. L'été, on part posnr la mer à. la station proche de Cranz, mais plus encore, à Rauchen, célèbre par ses dunes couvertes de bruyères bleues et roses j rendez-vous d'un gra^ nombre- de Polonais et de Russes; aussi à peine y entend^on parler allemand.
(la seule partie vraiment pittoresque de Kœnigsberg, lepnarehé a'ux poissonsy se trouve sur les quais du Pregel. Devant des maisons étroites et hautes, des niarehanâ^:d6brie*à-brac étalent leurs vieilles poteries^, leurs ferrailles et leurs nippes. A côté, une grosse femme est debout devant son étal : quelques planches sur deux tréteaux où sont ranges des harengs frais; d'autres sont suspendus par la tête le long de cordes tendues au-dessus de cette primitive boutique; pins loin, un marchand de légumes et un fripier encore dont les défroques sordides, ballottées par le vent, viennent caresser de temps en temps tes- rougets et les macpxereaux du voisin. Pélé<^méle, sans autre boutique que le pavé de la rue, des marchandes débitent leurs légumes. Tout près, des bateaux aux voiles carguées se pressent dans un port étroit. Devant ces boutiques d'un autre âge s'élève l'ancienne université, celle où professa Kant. L'étranger qui arrive à Kœnigsberg, hanté par le souvenir du grand philosophe, n'y trouve rien qui puisse évoquer sa vie. Sa maison fut détruite, aucune trace n'en a été conservée. Il y a quelques années, un Anglais, venu à Kœnigsberg pour dire la messe kantienne, et trouvant la maison du philosophe démolie, pleura.
li-.J- -»V» S
Il se rendit au tombeau, vit qu'il n'était pas bien tenu, et, de nouveau, fondit en larmes.
Kœnigsberg ne peut pas s*étendre, ses fortifications de première classe l'asphyxient. La contribution napoléonienne l'empêcha de s'embellir et les plans stratégiques royaux lui interdisent de se développer matériellement. Les voies principales se cognant aux murs des fortifications, on vient même de supprimer des squares et des jardins à l'intérieur de la ville — et Dieu sait quelle douleur souffre un Germain à qui on retire sa verdure ! On a donc sacrifié les pelouses et les arbres pour bâtir des maisons.
— Pourtant, gémissent les citadins, l'Empereur avait promis, lui-même, de vendre les terrains militaires...
— Eh bien I pourquoi n'allez-vous pas lui rappeler sa promesse? Pourquoi la presse ne crie-t-elle pas? Pourquoi?...
— Ah ! ah I ah !,.. fait mon interlocuteur en levant les bras au ciel.
Et je n'en pus tirer davantage.
Quand ce ne serait que pour l'horreur que ses sujets de Kœnigsberg ont conservée de Napoléon,. rÉmpereur d'Allemagne devrait bien tenir la promesse qu'il leur a faite.
(SUITE