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— Cependant, une situation semblable à celle où l’Europe s’est trouvée en Chine, toutes armées réumes, peut-elle être considérée comme une possibilité permanente de l'avenir? Au lieu d’une collaboration temporaire et accidentelle, n’en pourrait-on faire une coopération normale qui mettrait une humanité plus civilisée devant une humanité moins civilisée?
— Oui, certes, 1l est permis de regarder cet idéal comme on regarde la cime d’une montagne qui s’élève loin devant soi et qu'on doit gravir. Mais on sait qu'on n’y atteindra pas aujourd'hui, et cette certitude est le propre des gens qui voient clair. D’autres, imfirmes du sens visuel, illusionnés par leur infirmité, la croient toute proche. On peut donc se dire : Cest peut-être pour demain. En attendant, ne nous blessons pas les pieds en marchant sans regarder la terre. Oui, évitons les accidents qui retarderaient notre voyage. Et si ces paraboles ne vous plaisent pas, disons : « Vivons, d’abord ». Puis, comme Candide, culuvons notre jardin.
Nous étions revenus à notre point de départ. Je quittai le prince et la princesse de Bülow pour aller m'habiller avant le diner.
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Le soir, à huit heures, j'étais de nouveau dans le salon de la villa Fresena. Il y avait là, autour de la princesse de Bülow, l’aimable et fin M. de Flotow,
dont j'ai déjà parlé, et qui ne se console pas d’avoir quitté Paris, et M. de Schwartzkoppen, officier d’or-
donnance du Chancelier, frère du général de Schwartz- =? koppen, bien connu à Paris.
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Le prince fit son entrée en disant :
On a tiré ce matin sur le président Fallières deux coups de revolver qui ne l'ont pas touché, heureusement. Je viens de lapprendre par un iéléoranme de l'Agence Wolff. On ne dit pas quel est le criminel ni s’il est a rrêté.
Et 1l ajouta :
sans doute. Car M. Fallières nasûre-
— Quelque fou,s ment fait de mal à personne. Je l'ai vu autrefois, quand
1 était président du Conseil. IL m’a paru un HOMME de manières très simples, d'esprit fin et bienveillant. On passa à table. Elle était délicieusement rose, et, délicate attention pour l'étranger, toute couverte de roses de France; des espèces de euirlandes de s01e floche, du même rose que les roses, relilaient entire eux de petits pots de bégonias nains. L'effet étail exquis. Dans la pièce, aucun meuble. Sur les murs, une seule rangée de grandes assiettes d'art. Pas autre chose. Derrière chaque convive, un laquais.
La conversation roula Sur l'éducation réaliste des nouvelles générations allemandes. Je dis ce que j'avais constaté dans les gymnases et les universités : l'abandon presque complet des études philosophiques, dont les &tudiants se désintéressent; et, conséquence de celle pédagogie utilitaire, dans ce pays qui fut la patrie de la philosophie, l'absence de grands philosophes.
— Et de grands poètes, Je sens littéraire est {rés affiné.
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qua la princesse.
— Fai vu un buste de lui dans la Sieges Allee, der= +
rière un roi de Prusse, fis-je.
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— Il y en aura une, dit M. de Bulow.
Puis il reprit :
— Le goût des peuples change avec leurs besoins. Le 14 octobre 1806, Hegel, professeur à léna, était en train de travailler à l’un de ses plus fameux traités, lorsque son bureau fut soudain encombré d’éclats de vitres et de fer. [| appela sa bonne et lui fit une scène : « Qu'est-ce que c’est que ce charivari? » La fille Hui expliqua que les Prussiens se battaient sur la colline contre les Français, et que c'était un morceau d’obus qui venait de le troubler ainsi. « Gela m'est égal, fit Hegel, ces choses ne m'intéressent pas; arrange-Loi pour di je puisse travailler en paix. » Et c'était le pi de la bataille d'Iéna.
« 11 y à juste un siècle, continua M. de Bülow, Schiller écrivait : « La France a pris la terre, l’An- « gleterre à pris la mer. Que nous reste-1-11? » Et il concluait philosophiquement : « Il nous reste le do- « maine de la pensée. »
« Depuis, nous nous sommes dit que nous étions allés peut-être assez loin dans le désintéressement philosophique, et que cette nourriture était un peu creuse sous un climat aussi rude que le nôtre. C’est ainsi que nous devinmes des réalistes, que nos savants se consacrérent aux sciences appliquées, que nos écoles techniques se fondèrent. Il est bien vrai qu'aujourd'hui les grandes capacités allemandes se sont réfugiées dans l’industrie et dans l’armée. Vous avez vu de près nos capitaines d'industrie — comme disent les Américains — du Rhin et de la Westphalie, hommes de tout premier ordre, et je pourrais vous présenter des officiers de notre état-major qui vous élonneraient par leur culture encyclopédique et l’am-
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pleur de leurs vues. Mais qui sait si, dans cinquante ans, quand nous aurons conquis la richesse, nous ne redeviendrons pas le peuple artiste et philosophe que nous fûmes? L'histoire de la mentalité des peuples obéit, comme la mer que nous entendons d'ici, à la loi du flux et du reflux... »
On parla ensuite d’art, de peinture, d'architecture, de musique. La princesse s'exprima admirablement sur Bach, « en qui toute l’âme allemande s'était réfuoiée à une époque où tant de malheurs accablaïent l'Allemagne ». Le prince vanta le talent de l'architecte Messel, de Berlin, qui bâtit les grands magasins de Wertheim, et de belles villas dans le Thiergarten. Il fut aussi question de cuisine... Les plais que nous mangions — d’ailleurs excellents — étaient l'œuvre d'un cuisinier francais, depuis dix-neuf ans au service du prince de Bülow, le cuisinier Misère…
— ('est l'Empereur qui l’a surnommé ainsi, me dit mon hôte. On a dû vous raconter l’anecdote ? Nous étions en Italie, où il nous servait depuis plusieurs années, quand Je fus appelé au ministère des Affaires Étrangères par Sa Majesté. Je fis venir ce brave homme et l’informai que nous allions quitter Rome pour aller à Berlin, mais que notre future demeure ainsi que sa cuisine seraient plus petites que celles du palais Caffarelli, que nous habitions, et je lui demandai s’il voulait nous suivre? Il réclama une demi-heure de réflexion, et, ce temps écoulé, revint vers moi et me dit avec simplicité : « Jai ré- « fléchi, j'accepte. Quand on a de si bons maitres, 1l « serait indigne de les abandonner quand ils tombent « dans la misère... » Je racontai l’histoire un jour à l'Empereur, qui en rit énormément, et qui ne l’ap-
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