PREMIÈRE PARTIE
De Paris à Avricourt. — D’Avricourt à Sarrebourg. — Saverne. — Phalsbourg. — Strasbourg. — Wissembourg. — De Haguenau à Reichshoffen.
De Paris à Avricourt .
De Paris à Avricourt, au printemps, le voyage est une féerie ininterrompue. On voudrait pouvoir en noter toutes les phases de délices.
Jusqu’à Meaux, dans la banlieue parisienne, ce printemps a une grâce fiévreuse, un peu bizarre, demi-citadine, demi-rustique. Près des gares, les maisons de plaisance, cubes de pierre peints en blanc, en rose ou en violet, se trouvent rendues à l’immense harmonie par l'indulgence des lilas et des pommiers frais éclos. Sur les coteaux, des villages, avenants et nets sous le beau ciel pommelé de nuages, sont comme pris d’assaut par la
poussée des arbres fleuris. On dirait qu'une légion de mariées court aux auberges de Romainville ou de Chelles.
A Lagny, la Marne prend une ampleur et un lustre d'émail vert qui donne la sensation d’un chef-d'œuvre. La belle rivière semble si tranquille, si chaste et si rêveuse !
A partir de Meaux, le paysage devient plus grave. Le pont de Trilport constitue une sorte d’introduction magistrale au village assis, près de la rivière, en amphithéâtre. Dans les forêts, les grands arbres, hêtres ou chênes, n’ont encore pour parure qu’une sorte de brume d’émeraude. Au contraire, les menus arbustes du taillis revêtent en hâte toute leur feuillaison de fête. Frêle vêtement qui sera fané, usé, déchiré, bien avant l’automne !
Les tunnels commencent. On en sort frissonnant dans un bain de clarté. Les plaines s’élargissent. La verdure intense des céréales se découpe fortement dans le cadre rose-brun des labours.
La Marne qui chemine, tantôt à notre gauche, tantôt à notre droite, devient plus capricieuse et plus gaie. Le bourg de Jouarre découpe sur la colline sa fine silhouette de légendaire cité. La ville de la Ferté-sous-Jouarre s’allonge au bord de la voie, parmi des entassements cyclopéens de pierres meulières. Non loin, il y a un parc aban-
donné qui, depuis quelques années, forme un captivant sujet d’études. On examine avec une attention cordiale ce coin de terre qui brise et rejette la loi de l’homme. Ce parc était naguère entouré de grands murs. Les murs tombent en ruines. Les bosquets se transforment en forêts. Bassins aux bords soigneusement dallés, ruisselets si corrects en leur marche à l’anglaise, petits ponts faisant le gros dos sous l’ombrage, tous ces artifices du maître jardinier sont longtemps restés visibles. Puis, la force végétale les a engloutis. Libre et ardente nature! Maintenant, les avenues sont des chemins défoncés par les chariots qui ont transporté des fagots. Çà et là, reluit un bassin devenu simple mare. Estropiés, les ponts ne peuvent plus enjamber même des lits comblés. La nature a reconquis ses droits et s’endort avec un sourire.
11 y aurait ici matière à une fable exquise. Nous approchons de chez La Fontaine!
Des coteaux droits, des villages aux toits aigus, des pentes alternativement tendues de luzernes et de vignes, composent, avec quelque chose de vif, d’alerte, de raffiné, un paysage digne des Fables et où l’on peut vivre comme dans un Conte.
Voici des tableaux tout faits, et qui ont charmé le plus grand peintre du dix-septième siècle : — dans un champ, une pie sautille entre un vieux
cheval qui broute et une vieille femme qui cueille de la salade; — un tout petit âne traîne solennellement une lourde herse ; — une jeune paysanne salue les voyageurs, en agitant une botte de radis extrêmement roses. Le train passe. On n’a pas le temps de deviner la morale que le poète aurait tirée de ces croquis.
Partout, en belle ordonnance, des cerisiers s’arrondissent comme des houppes de poudre. Les vieux nids se noient dans la neige parfumée. Viennent les vignes de Champagne, vignes de vin de luxe! Le sol est travaillé, nivelé, brossé comme le plus riche tapis de salon. Les petits échalas, réunis en tas, forment des lignes de V majuscules. C’est le triomphe du rose, du gris et du vert. Parfois, quelques notes d’or très clair éclatent à l'aventure : fleurs de chou dans les jardins, fleurs de séné dans les champs.
Après Epernay, le train traverse avec trop de lenteur la pauvre campagnede Châlons-sur-Marne, de Vitry, de Sermaize. Si plate, si modeste, à demi réveillée par Avril, le vrai Prince Charmant, va-t-elle, à force d’amour, devenir belle sous son humble robe neuve?
Tout à coup s’élancent, souples, ravissantes, parées, les collines de Lorraine. Nous reconnaissons la saveur de l’air natal. La haute ville de Barle-Duc, acropole d’art et d’histoire, dresse le pre-
mier signal pittoresque du pays. Ses montagnes massives et douces sont séparées par des gorges mystérieuses. Des villages aux toits couleur de rose séchée se blottissent, timides, contre le talus du chemin de fer. Ici la verdure semble hésitante et menue, à l’heure même où les jardins de Paris, le Luxembourg, les Tuileries secouent des flots si précoces de si étourdissante viridité !
Sous la garde de son puissant Mont-Saint-Michel (Saint-Michel-au-Péril-de-la-Terre) , voici Toul, avec ses tours couronnées de dentelles. Dans la campagne, les maisons aux toits plats, qui, toutes, ont l’air d’être bâties par des jardiniers poètes, nous regardent honnêtement au passage, par-dessus les gros bouquets blancs de leurs vergers.
On salue Liverdun, village chevaleresque et romantique, décor si achevé que tout drame, même parfait, y semblerait superflu!
Et voilà Nancy, dans sa noble vallée. Le long des coteaux de Malzéville aux pures élégances florentines, des buissons fleuris s’égrènent en chapelets. Nancy marque l’horizon de ses silhouettes si personnelles : la flèche de Saint-Epvre, les deux tours écartées de la cathédrale, et, vers Jarville, l’énorme pic artificiel, étrange cône de poussière que construisent en un va-et-vient deux paniers qui glissent sur deux fils. L’homme qui est à la pointe de ce pic — il y est venu le matin, dans un
des deux paniers — connaît-il tout son bonheur? Il a devant lui un des spectacles les plus fastueux qui soient au monde.
On quitte Nancy. Le paysage s’adoucit encore. La Meurthe rencontrée frémit sous des berceaux d’arbres. Le canal de la Marne au Rhin porte ses bateaux avec une tranquille conscience de bon travailleur. Soudain, d’un faible groupe de maisons émerge la cathédrale de Saint-Nicolas. Portail démesuré, tours immenses bizarrement coiffées de plomb, âpre magnificence ciselée, elle semble perdue là comme une vision ! En arrivant à Dombasle, on aborde la région des salines. La terre donne en abondance ce sel lorrain qui, symboliquement, devrait avoir sa place illustre entre le sel gaulois et le sel attique.
A Blainville, on aborde la région des prairies, grands lacs de verdure sertis dans le bronze des labours. Parallèlement à la voie, se dessinent les coteaux mosellans. Nous sommes si près de cette Moselle dont la Meurthe est la jolie et discrète amie, prête à s’absorber en elle! Lunéville nous offre les tours de Saint-Jacques, pareilles à des joyaux destinés à on ne sait quelle étagère de géant. A l’horizon, les Vosges déroulent leurs flots bleuâtres et délicieux que domine la double crête hiératique du Donon. Souple barrière de rêve qui ferme un horizon de grâce !
Mais on se heurte brusquement à une autre barrière, la frontière factice d’Avricourt-Allemand.
D' Avricourt à Sarrebourg .
La gare allemande d’Avricourt est un des bâtiments les plus lugubres du monde. La Morgue, si l’on veut, mais une morgue ambitieuse et crénelée ! Pendant les arrêts, qui n’en finissent plus, les voyageurs s’affaissent sur les bancs, comme des morts, ou errent le long des vestibules comme des fantômes. Près de la gare s’est formé un petit village d’employés. On n’y entend parler qu’allemand. C’est aux points extrêmes de la frontière que l’invasion pure a surtout essaimé. Quelques pas de plus : on rentrera vite en plein pays français .
De la gare d’Avricourt, à regarder vers Lunéville, vers Dieuze, vers Sarrebourg, il est également impossible de saisir quoi que ce soit qui ressemble à une frontière naturelle. Jamais délimitation de territoire n’a été aussi absurde, aussi arbitraire, aussi vaine.
Enfin, le train s’éloigne. Il côtoie les étangs de Réchicourtoù s’alimentent les canaux de la Marne au Rhin et de la Sarre. En cette plaine illimitée et riante, sous la soie diaphane de l’aurore, ces étangs semblent de ravissants miroirs. Leur lustre
est un délice rafraîchissant pour le voyageur fatigué d’une poudreuse insomnie.
Dans cette vallée charmante aux vastes et légers horizons, sur la pente d’une colline, Sarrebourg se développe. Est-ce à dire que les épreuves ont été épargnées à cette ville? Un incendie la dévasta en 1461. On la reconstruisit en 1463. Une contagion la dépeupla, en 1661...
Sarrebourg. Sarravi pons (pont de la Sarre) a une très ancienne origine. Les Romains y ont marqué leur empreinte. Au treizième siècle, les Lombards y établirent un comptoir. Ce fut un des principaux entrepôts de la France avec l’Allemagne. On disait : Sarrebourg-la-Marchande, Kauffmann-S arrburg . Aujourd’hui encore, Sarrebourg, qui parle si aisément les deux langues, a conservé, malgré tant de catastrophes, quelquesunes de ses illustres traditions.
En descendant de wagon, parmi des bouches qui lancent de l’allemand comme si elles n’en voulaient plus, nous avons entendu deux paysans dire, en patois lorrain, avec l’accent un peu traînant et sentencieux que l’on sait :
« Qu’a c'que fâ votfê ?
— L’o ê s'nah) ?nâ l’é di ma. »
« Qu’est-ce qu’il fait, votre fils?
— il est à son aise , mais il a du 7nal. »
Assemblage de mots d’une belle vaillance ingénue, et qui sont vraiment d’une troisième langue en ce pays bilingue !
En 1 66 1 , les ducs de Lorraine cédèrent Sarrebourg à la France, pour l’établissement de la route française qui conduisait en Alsace. Louis XIV la fit réédifier en partie. Dans l’ensemble de la ville, on découvre du premier coup d’œil des superpositions, et pour ainsi dire, des stratifications architecturales. Çà et là apparaissent encore les vestiges des anciennes fortifications : une arcade, une tour à demi écroulée, des meurtrières. Beaucoup plus récentes sont les maisons à pignon et à encorbellement. Au faîte de l'une de ces maisons se dresse une cigogne, la première que le voyageur aperçoive en Alsace-Lorraine. Comment ne saluerait-on pas cet étrange oiseau au vol superbe, aux poses hiératiques, et qui incarne en son être ces deux énigmes qui bercent le cœur humain : le mystère de l’émigration et celui de la fidélité?
Au-dessus de la Sarrebourg moyen-âge et de la Sarrebourg renaissance, on reconnaît la Sarrebourg Louis XIV en sa haute correction bourgeoise. Mais, en même temps, on est bien forcé de remarquer la Sarrebourg prussienne qui allonge de toutes parts ses interminables casernes de soldats ou de fonctionnaires.
A l’ombre de sa tour carrée à quatre étages,
l'unique église a été rebâtie au commencement du siècle dernier. En la rebâtissant à la place d’une église gothique, les ouvriers ont trouvé, nous disent les historiens du lieu, des tombeaux de pierre dans lesquels étaient enfermés une lampe de terre, des ossements réduits en poussière, des fragments de ceinturon de cuir où se suspendaient des anneaux de cuivre doré, un chapiteau corinthien dont les feuilles d’acanthe se rapportaient, par leur travail, à la meilleure époque de la Grèce. Ce chapiteau était-il un hommage suprême, fleur d’architecture consacrée aux défunts?
L’église contient quelques œuvres dignes d’attention : des stalles gothiques décorées de flamboyantes grimaces ; une chaire en chêne à double escalier, où Labrosse, le sculpteur de Sarrebourg (né en 1728), s’est appliqué longuement avec une piété toute filiale.
Chaque fois que nous revoyons Sarrebourg, nous nous souvenons avec émotion d’une vente publique à laquelle nous assistâmes, vers 1897, au seuil d’une de ces maisons pittoresques où nichent les cigognes. Le commissaire-priseur s’exprimait tantôt en français, tantôt en allemand, de la façon la plus rituelle et la plus involontaire. On vendit d’abord les meubles d’un salon qui, disait-on,
EN ALSACE-LORRAINE ti
n’avait pas été ouvert depuis 1870. Se succédèrent ensuite un christ janséniste, un écran des Gobelins, un miroir Louis XIII, un coffret de joli style milanais, une admirable armoire lorraine, un prie- Dieu, un lit, le lit où Mac-Mahon coucha après la défaite de Reichshoffen ! Cent choses passèrent encore devant nous : des tables, des guéridons, un bureau, des natures mortes, des miniatures d’une touche déliée et véritablement humaine, enfin un étrange tableau de l'école de Van Dyck, où Jésus adolescent, très tendre, très doux, vêtu d’une robe de lin, dans une lumièie de rêve, est représenté tenant un globe et le perçant d’un clou, peut-être l’un des clous de sa future croix.
Nous suivîmes jusqu’au bout les phases de l’opération. Aucune vente publique n’est exempte de mélancolie. En somme, ce sont toujours des dépouilles de morts que l’on met à l'encan. Pendant tant d’années, une âme avait groupé, aimé, animé ces choses ! Cette âme est absente et ces choses semblent être exilées. Hélas! à Sarrebourg, pour ces choses si évidemment françaises, n’était-ce pas un double exil ?
Saverne.
De Sarrebourg à Saverne, le chemin forme une chaîne magique. Ce sont des forêts. C’est un
canal. Le prestige de certains lieux transfigure toutes choses. Ainsi, en passant à Saverne, le canal de la Marne au Rhin, dont la platitude et la monotonie d'ordinaire semblent incurables, contracte la plus imprévue beauté. Les montagnes qui s’y reflètent l’imprègnent de leur noble suavité. Des chênes, des acacias, des aulnes lui font cortège. Les iris jonchent d’or la verdure de ses rives; les orages mêlent à son eau le carmin subtil des carrières. Voici le premier tunnel. Il aboutit à une pleine féerie rose et verte. On passe sous la colline de Lutzelbourg où se dressent encore les deux tours du vieux château. Et les forêts semblent toujours plus vertes, plus opulentes! Et les carrières, toujours plus roses au soleil, plus rouges sous la pluie! La terre ellemême, dans les labours, étale des nuances qui vont de la chair des vierges à la pourpre des Césars. Dans la campagne, les petites maisons et les arbres fruitiers s’associent pour un honnête et silencieux travail. Le train se jette soudain en un autre tunnel. Bientôt se déploient des gorges immenses et jolies. Les rochers qui les environnent sont pareils à des ruines. Tout semble conspirer au charme du passant. D’un sommet à l’autre, mollement, l’épervier se balance en un seul coup d’aile. Notre rêve suit le chemin de l’épervier. Cependant notre train suit
le chemin des taupes. Les tunnels se succèdent de nouveau. C’est encore une volupté que d’égrener ce chapelet aux grains d’ombre et de lumière.
Au pied des douces Vosges, à l’entrée de la plaine d’Alsace, Saverne, sur la Zorn très frémissante, nous semble une des villes les plus gracieuses, les plus aristocratiques du monde. Le roi Louis XIV, étant monté sur une des hauteurs qui dominent la contrée, s’écria : « Quel délicieux jardin! » Oui, jardin de délices où une cité s’est épanouie !
La route qui gravit la montagne de Saverne fut si admirée, à l’origine, que les femmes s’en inspirèrent pour leur coiffure. Elles se coiffèrent à la Saverne , c’est-à-dire que, dans leur chevelure relevée, elles disposèrent des rangs de perles en forme de spirales, comme était disposée la route qui gravit la montagne. Le paysage qu'on découvre en suivant cette route est tel que ces souvenirs de la parure féminine la plus élégante n’y semblent nullement déplacés.
Jadis, dans ce lieu, trois tavernes s’étaient établies : Très tabernæ. Cette première désignation de Saverne figure dans les itinéraires romains, Saverne devint ensuite un poste de combat. Elle appartint successivement aux évêques de Metz, aux ducs d’Alsace, aux évêques de Strasbourg,
Des sièges et des fléaux divers la firent célèbre. Vers 1525, les rustauds, soulevés, dit-on, par les anabaptistes, s’emparèrent de la ville et s’y défendirent. Seize mille de ces pauvres gens, dix-huit mille, peut-être, furent massacrés dans les rues, dans les maisons, dans la campagne. Sinistre souvenir. Hé quoi! en ce jardin d’élégance et de délice, tant de cruauté! Tant de sang bu par cette terre rose !
Le château est l’ancienne résidence des évêques de Strasbourg. La France l’avait affecté aux filles et veuves des officiers de la Légion d’honneur. L’Allemagne l’a transformé en caserne. Malgré cette transformation, le château demeure français par son ensemble comme par ses détails. Au fronton, un aigle étend ses ailes et deux femmes tiennent des palmes.
Sur la place du château se dresse, mince et carré, un obélisque de pierre rose. Il porte la date de 1661. Il indique la distance de Saverne aux principaux points de l’univers. Il y a là cent noms de villes. Aux jours de marché, les gens des environs se pressent sur cette place. Ils apportent le tribut des villages à la gourmandise citadine. Les œufs aux fragiles blancheurs s’entassent dans des paniers. Pattes liées, les poules et les canards demeurent accroupis avec résignation. Les mottes de beurre s’arrondissent sur les tables
comme des lingots d’or comestible. Parfois, un grand lièvre, pendu la tête en bas à un piquet, met parmi les odeurs d’étable et de basse-cour son parfum de libre forêt. Tandis que la foule circule et caquette, les enfants se groupent au pied de l’obélisque et lisent les noms des étranges pays : Mexico, Pékin, Moscou, Vienne, Milan... L’obélisque de Saverne est l’indicateur du monde. C’est l’aiguille rose des rêves migrateurs.
Dans la rue principale qui traverse le canal de la Marne au Rhin, il y a maintes maisons renaissance extrêmement précieuses. L’une d’elles est même tout à fait sans prix. C'est un édifice de bois délicatement travaillé. Vers la droite de la façade, une sorte de loggia triangulaire coupe les deux étages, et semble une fine cage destinée aux méditations ou aux propos de tendresse. Les doubles meneaux des fenêtres, les traverses de la muraille, la corniche du grenier, tout, jusqu’à la lucarne en couronne, paraît fouillé avec une amoureuse patience. Maison heureuse, assurément; car, de quoi, sinon du bonheur, un tel joyau peut-il être l’écrin !
On arrive à l’église. Sur la muraille, à l’extérieur, au pied de la haute tour romaine, un basrelief s’encastre. On y distinge un haut crucifix. Le Martyr est représenté de profil. Il incline avec pitié sa tête laide et douce. Agenouillée devant
lui se tient une femme, belle encore, mais déjà marquée par l’âge. Elle est coiffée d'un chaperon serré aux oreilles et vêtue d'une grande mante aux plis étoffés. Les dentelles de ses poignets montent jusqu'à ses mains jointes. Elle prie avec une douloureuse ardeur. Nous connaissons peu de scènes plus poignantes que cette sculpture.
Le chœur de l’église date du quatorzième siècle ; la nef, du quinzième. La nef, d’une belle et gracieuse ampleur, n’a qu’un collatéral. A droite, pas de bas-côté . Ce manque de propoi'tion, cette naïve difformité donne à l’édifice quelque chose d’humble et de gêné que le cœur aperçoit avant que l’esprit se l’explique.
Quatre tableaux sur bois, attribués à Hans Wohlgemüth, le maître et parfois l’égal d’Albert Dürer, représentent quelques étapes du chemin de croix. Dans les figures, dans les attitudes, dans les gestes, dans les vêtements, le vieux peintre a mis un réalisme aigu et dur qui, pour avoir pénétré au fond de l’humanité, paraît contemporain de tous les temps.
Dans un enfoncement se trouve un Christ au tombeau. Sur son pauvre front, des rides pareilles à des cicatrices semblent les stigmates de la grande pitié. Dans sa poitrine nue s’ouvre une sorte de cavité ronde. Est-ce la place d’un coffret volé, d’un reliquaire violé? Ou plutôt quelque
chrétien a-t-il souhaité, en mourant, que son cœur fût placé dans le sein même de son Dieu ?
Au collatéral de l’église, sous l’emblème Aiî, une plaque en marbre noir porte en lettres d’or les noms des évêques de Strasbourg qui sont enterrés à Saverne : « Ici reposent, attendant la bienheureuse espérance ( Hic quiescunt beatam spem expectantes) : Albertns dux Bavariæ, rpo6. — Erasmus Cornes de Limburg, 1568. »
Vient ensuite la dynastie épiscopale des Rohan. Les deux derniers sont : « Serenissimus princeps Armandus de Rohan Ventadour, 1J56. — Ac demum (et enfin) Armandus de Rohan , dux remensis. »
Il habita aussi à Saverne, mais il repose à Ettenheim (Grand-Duché de Bade), où il avait émigré, celui à qui l’on pense d'abord quand le nom de Rohan est prononcé, Louis- René- Édouard Rohan, le Rohan du Collier! Le Rohan du Collier qui fit halte ici s’agita terriblement durant sa longue vie. Tout jeune, il est nommé coadjuteur de son oncle. A Vienne, comme ambassadeur de France, il représente surtout la grande débauche parisienne. L'impératrice Marie-Thérèse demande le rappel de cet ambassadeur extraordinaire . Revenu en France, il se voit accablé de bénéfices sacerdotaux. Coup sur coup, on le nomme grand aumônier du roi, évêque de Strasbourg, cardinal.
Trop confiant en sa bonne fortune et dupe d’habiles intrigants, il est le héros d'une aventure si scandaleuse que toutes les autres de cette fertile époque s’éclipsent près de celle-là. Exilé par le roi, confiné dans son diocèse, tâchant de se distraire à restaurer et à embellir son château de Saverne, il va et vient, tout débordant de souvenirs. Les gouttes d’eau que la Zorn suspend aux roseaux de ses rives lui rappelaient sans doute les diamants de seize cent mille livres, et, la nuit, le délicieux jardin d’Alsace ramenait son âme à ce parc de Versailles où il avait cru recevoir le baiser d’une reine.
Phalsbourg.
Tout ce paysage est d’une hautaine élégance. Souples, superbes, généreuses, les montagnes soulèvent au loin leurs flots éternels. Les forêts se déploient sur des plans divers. En des profondeurs mystérieuses, les carrières révèlent leurs trésors. Un ruisseau délicat glisse dans l’herbe drue. Phalsbourg domine au loin les confuses vallées. Ici, la noblesse et la finesse des choses se mêlent en une suavité.
Phalsbourg a deux portes : la porte de France et la porte d’Allemagne, la porte pauvre et la porte riche.
La pauvre est d'un style Louis XIV rustique, mais pur. De chaque côté sont sculptés deux soleils souriants. On distingue la roue de fer du pont-levis à jamais immobile.
Car, la pauvre aussi bien que la riche, ces deux portes sont, si l’on peut dire, des portes mortes. Remparts démolis, fossés comblés! Sous la voûte où passaient nos régiments, musique en tête, drapeaux déployés, voici un défilé de bestiaux qui, lentement, regagnent leur étable en pleine ville.
A l’autre bout de Phalsbourg s’ouvre la porte riche. Deux anges vigoureux, aux jambes musclées, aux bras puissants, portent l’écusson de France. Cette décoration se complète par des carquois, des cuirasses, des casques aux grilles de fer. A travers la grille de fer d’un de ces casques apparaît la paille dont les moineaux l’ont douillettement rempli pour leur nichée. Fer et pierre ainsi empaillés ne font-ils pas un cordial symbole?
Sur la porte d’Allemagne, une plaque de marbre nous dit : Znr Erinnerung an Gæthes Besuch in Pfalzburg. — 24 juni i*/jo (En mémoire de la visite de Goethe à Phalsbourg). Nous ne protestons pas quand les Allemands nous rappellent le passage de Gœthe en Alsace. Aussi bien ce poète, par ses admirations, est à demi des nôtres. Sans peine, nous pouvons nous l’annexer. Mais, en vérité, ce ne sont pas des souvenirs germaniques qui hantent
le voyageur dès qu’il a franchi les portes de Phalsbourg! De cette seconde porte, on découvre les sommets des Vosges. Ils semblent modestes, à cause de l’altitude même du lieu. Quelques fermes, quelques beaux hameaux, font des taches pittoresques sur le gracieux horizon. Ah! l’admirable pays, et quel charme dans l’intense vivacité de ses couleurs!
Vauban avait fortifié Phalsbourg. A l'extrémité du plateau nu, la bonne cité en sentinelle surveillait la route française d’Alsace.
En 1814, en 1815, elle fit tout son devoir.
Cette forteresse de Phalsbourg était jetée par Vauban au travers de la route de Niederbronn à Saar-Union. Quand on va de Saverne à Lunéville, on se heurte à Phalsbourg comme à une pierre solidement incrustée entre deux anneaux de la merveilleuse chaîne des Vosges.
En 1870, l’invasion allemande reflua d’abord contre cet obstacle et ses remous se divisèrent en maints circuits. Tranquille en sa vieille majesté guerrière, la forteresse de Vauban aurait tenu bon si elle avait eu assez de vivres.
Nous avons sous les yeux la liste des troupes enfermées à Phalsbourg. Nous y trouvons : cinquante-deux artilleurs ; une section du 96e de ligne venue de la Petite-Pierre; un bataillon de mobiles de la Meurthe; le 4° bataillon du 63” ; une
compagnie d’isolés, c’est-à-dire deux cents traînards de Frœschwiller, presque tous blessés plus ou moins grièvement.
Le commandant de la place était le chef de bataillon Taillant, de l'état-major des places. Agé de cinquante-quatre ans, vieux soldat d’Afrique, de Crimée, d’Italie, Taillant semble en tous points un personnage d'Erckmann.
Une première sommation est faite à Phalsbourg le 10 août. Un officier prussien du 11e corps réclame la capitulation de Phalsbourg. Il est éconduit. Immédiatement, un autre officier accourt en parlementaire et déclare que, si la ville s’obstine dans la résistance, trois corps d’armée l’entoureront et l’écraseront en quelques minutes.
— Nous verrons bien, répond le commandant Taillant.
Il voit, en effet, le même jour, à 7 heures du soir, sans autre forme d’avertissement, dix batteries de campagne lancer plus de trois mille obus.
L’hôpital, l’église, l’arsenal, les maisons sont criblés par cette pluie de fer et de feu. On se précipite pour éteindre les incendies. On relève les victimes : deux morts et vingt-quatre blessés. Sur les remparts, une seule pièce a été atteinte.
En somme, c’était la population même que l'ennemi avait visée. Cependant, il avouait déjà son dessein de s'annexer la cité. Il y a là une contra-
diction que l’état-major allemand a tâché d’expliquer d'une façon qui rappelle la dialectique de Figaro ou, mieux encore, celle de Brid’oison. Singulier mélange du burlesque et du tragique ! L’ordre écrit envoyé au général de Gersdorf qui commandait le 11e corps contenait le mot einschlieszen , qui signifie « investir ». Le général de Gersdorf a lu einschieszen, qui signifie « bombarder ».
Pour trouver quelque chose de comparable à cette explication, il faut aller très loin dans le domaine de la plus extravagante fantaisie. On se rappellera, par exemple, l’histoire d’une thèse de doctorat en médecine sur « l’aliénation mentale», thèse à la fin de laquelle l’auteur, en corrigeant les épreuves, écrivit cette indication : « Il faut guillemeter les alinéas ». Or, la thèse parut, diton, avec cette stupéfiante conclusion imprimée : « Il faut guillotiner les aliénés ». Coquille monstrueuse, mais dont personne ne fut victime ! On n’a pas « guillotiné » d’aliénés. Hélas! la lettre tombée du mot allemand devant Phalsbourg devint le signal de l’écrasement et de l’embrasement.
Inutile cruauté! Phalsbourg ne céda pas.
Le ii” corps dut continuer sa marche. Il fut. remplacé par le 6”, commandé par le général de Tumpling.
Un troisième parlementaire se présenta, le
14 août, à 6 heures du matin. Tumpling annonçait à Phalsbourg « que les armées françaises étaient battues et que cependant il offrait d’honorables conditions pour capituler ».
— Nous n’avons rien de nouveau à vous répondre, s’écria Taillant.
A cette parole du commandant français, soixante-douze pièces allemandes répliquèrent, depuis 7 heures du matin jusqu’à 5 heures du soir. La pauvre ville s’alluma tout entière.
Le même jour vers 7 heures du soir et le lendemain vers 7 heures du matin, des parlementaires vinrent répéter au commandant Taillant :
— Consentez-vous à sortir librement avec armes et bagages?
— Vous pouvez continuer à tirer, s'écria Taillant. Vous achèverez de brûler la ville, mais vous ne mettrez jamais le feu à nos remparts derrière lesquels vous nous trouverez toujours.
De même que le 11e, le 6' corps abandonne le siège. Les Allemands ne pouvaient pas triompher par la force de la forteresse qu'ils s’étaient vantés d’enlever du premier coup.
Des troupes de landwehr cernent complètement la malheureuse ville. Taillant fait faire quelques sorties pour harceler l’ennemi et pour renouveler ses provisions. A partirdu 24 août, on consomme de la viande de cheval. Durant trois mois, les en-
vois de parlementaires et les envois d’obus se succèdent sans interruption. Les assiégeants essayent de tout, excepté d’un assaut.
Mais la famine multiplie ses ravages. Le g décembre, un conseil de défense reconnaît que « l’on ne peut pas affamer davantage les habitants et la garnison ». Fusils, cartouches, poudre, tout le matériel de guerre est anéanti. On encloue les canons sur leurs affûts sciés.
— Signez la capitulation, dit-on au commandant Taillant.
11 répond alors au major de Giese, chef des troupes d'investissement :
« Les lois de l’humanité ne me permettent pas d’accéder aux vœux de mes compagnons d’armes qui demandent à s’ensevelir avec leur chef sous les murs de la forteresse qu’ils défendent depuis quatre mois. Je suis forcé de céder devant la famine qui torture les habitants, les blessés, les prisonniers de guerre, et qui n’aurait pu dompter les défenseurs s’ils avaient été seuls dans la ville.
« Les portes de Phalsbourgsont ouvertes, monsieur le major. Vous nous trouverez désarmés, mais non vaincus. »
Cette page ne semble-t-elle pas arrachée à quelque chef-d’œuvre de notre vieux maître phalsbourgeois?
Le 14 décembre, la garnison avec ses bagages
quitta Phalsbourg par la porte d’Allemagne. Les Allemands entraient par la porte de France.
Après la guerre, le conseil d’enquête décerna les plus grands éloges au commandant Taillant qui, devenu lieutenant-colonel et commandeur de la Légion d'honneur, mourut dans la retraite à Pont-Saint-Esprit, en 1883. Rendons honneur à ce brave. Rendons honneur également à la vaillante population de Phalsbourg.
Le lendemain du second bombardement , M . Bender, maire de Phalsbourg, traversant la ville en cendres et en ruines, était allé prier le commandant Taillant de résister jusqu’au bout.
— Parlez-vous en votre nom seul, Monsieur le Maire? demanda Taillant.
— Je parle au nom de mes administrés.
Quelques heures après, Taillant recevait une
adresse dans laquelle les Phalsbourgeois se félicitaient que, « dans la destruction des maisons, la forteresse fût restée intacte et que la pépinière de braves pût ainsi demeurer rivée au sol français ».
Sur la grande place d’Armes de la petite ville se dresse la statue de Georges Mouton (maréchal Lobau) . Le volontaire phalsbourgeois , en costume de maréchal de France, tête puissante, face rasée au nez court, aux sourcils froncés, regarde au loin! Le socle porte deux inscriptions : « Né à
Phalsbourg, 21 février 1770, — Mort à Paris, 27 novembre 1838. — Mon Mouton est un lion (Napoléon Pr). » Suit une interminable liste de batailles : « Novi, Gênes, La Verreria, Austerlitz, Friedland, Burgos... prise de Landshutt, isle de Lobau, Wagram, Smolensk... la Moscowa, la Bérésina... Lutzen, Bautzen, Dresde, Arbesan... Leipzig... Waterloo. » (Nous en passons, et des meilleures, — hélas! des meilleuresque Waterloo.) Seconde inscription : « Volontaire en 92, colonel le 14 juillet 1799, général de brigade en 1805, général de division en 1807, député en 1828, président de la Commission municipale en 1830 (29 juillet), commandant des gardes nationales de la Seine en 1830, grand-croix de la Légion d’honneur en 1830, maréchal de France en 1831 , pair de France en avril 18 13 et en 183 3. » Cette seconde inscription , particulièrement pour les traits que nous avons soulignés, est un pittoresque résumé d’histoire. Deux bas-reliefs représentent, à droite, la prise de Burgos où la garde enlève des canons; — à gauche, la prise de Landshutt où, sur un petit pont, la garde s'élance vers une effrayante porte close.
La vieille place d’Armes est entourée de maisons neuves. Mais ses ormes, ses tilleuls très anciens, aux poses bizarres, aux cimes découronnées, semblent toujours agités et tordus par un
souffle de tempête. Tragiques et nobles arbres, ils nous sont chers : ils ont leurs racines dans le passé.
Aujourd’hui, en traversant Phalsbourg, à chaque instant on croise de pauvres diables à face rasée et triste, vêtus d’un grossier costume bleu, coiffés d'une calotte de même couleur. D’habitude, ils portent en bandoulière un sac de toile grise. Que peuvent être ces hôtes nouveaux de la ville? Ce sont des prisonniers : des prisonniers externes. La caserne phalsbourgeoise est transformée en pénitencier. On y loge les vagabonds plus ou moins suspects recueillis dans la contrée.
Il y a trois pénitenciers semblables en Alsace- Lorraine. La riche Alsace n’est-elle pas devenue le champ de travail des ouvriers qui ne veulent pas travailler? Soit, par exemple, un compagnon boulanger qui, en été, n’a pas grand goût pour la chaleur du four : il se met en chemin, il va de boulangerie en boulangerie, il demande vaguement du travail et instamment une aumône. On tente de mettre un terme à ce vagabondage assez inquiétant .
Pendant la journée, les gens du pénitencier peuvent sortir et se livrer à quelques travaux. Ils scient du bois et ils le montent dans les maisons. « Espérons, pensent les honnêtes bourgeois, qu’ils n’abuseront pas de la connaissance qu’ils prennent de notre escalier. » — Mais ce sac en toile grise qu’ils
ne quittent pas? — Ce sac contient le pain qu’on leur distribue quotidiennement . Ils le portent toujours sur eux, ne jugeant pas prudent de le laisser à la grâce de Dieu, sous le toit commun...
Les hommes à la calotte bleue s’éloignent d’un pas lent. Telle est la garnison nouvelle substituée à nos troupes françaises qui, jadis, remplissaient Phalsbourg d’une vie si hospitalière et qui formaient des cercles d’une si fine cordialité.
A quelques pas de la place d’ Armes, dans une rue qui s’appelle aujourd'hui rue Erckmann (Erckmann-Chatrian, des Romans populaires et nationaux ), une auberge porte cette enseigne : Zum Weissen Lamm{gn Mouton blanc), et à côté cette inscription: Geburtshaus des Georg Mouton, Graf von Lobau und Marschall von Frankreich : 1770- 1838. » (Maison natale de Georges Mouton, comte de Lobau et maréchal de France.)
En face, sans enseigne ni inscription, est la maison où naquit Erckmann. Maison modeste à un seul étage (comme toutes les autres, à Phalsbourg) . Des S de fer se dessinent dans la muraille en signe de solidité ! Des fenêtres qui se touchent lui donnent un air de sérénité. La trappe de sa cave s’ouvre rustiquement au niveau du trottoir de pierre. Elle est habitée aujourd’hui par un
percepteur. Aux vitres de la boutique, des fleurs dissimulent les dossiers. Cette boutique nous est si connue! Le père d’Erckmann y a vendu de la mercerie, des livres; tout jeune, Erckmann y apprenait à observer et aimer les braves gens.
En quelques minutes, on a fait le tourde Phalsbourg. Hé quoi! c’est là toute la ville? A travers les romans de notre vieil ami Erckmann, Phalsbourg nous semblait une cité si peuplée, si active, si grande !
A ce seul nom d’Erckmann, tous les Phalsbourgeois du romancier nous rejoignent dans les rues de leur ville. Nous cherchons le logis de l’horloger Goulden, l’homme bon, l’homme honnête et clairvoyant par excellence, figure exquise entre toutes, à la fois héroïque et placide, paterne et paternelle, qu’Erckmann a dessinée avec une tendresse vraiment filiale. Nous voudrions retrouver le café où se réunissaient les officiers en demisolde, silhouettes maigres, turbulentes et tragiques; le coin de rue où la malle-poste s’arrêtait, apportant les dépêches de Paris, aux jours ardents des guerres ou des révolutions; l'angle des glacis qu’encombraient les sinistres voitures de blessés, le matin d’hiver où Hulin, le sabotier, vint aux renseignements ; les meurtrières des remparts où les vétérans de 1814 braquaient leurs longs fusils sur les uhlans qui galopaient dans la neige.
Sur la place s’élève une église neuve d’un piètre gothique. Où est la vieille tour du haut de laquelle le Conscrit de t8ij, Joseph Bertha, en remontant l’horloge, vit, de toutes parts, s’avancer vers Phalsbourg la foule des mères que la nouvelle d’un désastre avait rendues folles d’épouvante ?
Ah! tous les êtres créés par le poète, ils sont avec nous, ils sont en nous, ils sont nous-mêmes. Nous avons été tour à tour presque tous les personnages d’Erckmann. Nous avons été Y Ami Fritz , savourant les cerises et les beignets de Suzel, et nous avons entendu la chaste créature, soulevée sur la pointe de ses petits pieds, nous dire : « Ah! monsieur Kobus, vous ne deviniez donc pas que je vous aime ! » Nous avons été Joseph Bertha, et nous avons fait — hélas ! nous avons reçu aussi — le coup de feu à Lutzen. Nous avons mangé le pain dur et amer de la défaite, au milieu du désordre panique de Waterloo. Nous avons suivi la lisière des forêts lorraines dans la fraîcheur des hêtres et des chênes, parmi les belles tiges de la reine-des-prés, pour rapporter à la Maison forestière notre carnier rempli de rougesgorges, de mésanges et de grives. Nous avons croisé Y Illustre docteur Mathéus et son jovial disciple Coucou Peter, en remarquant que, sur le chemin, leur ombre représentait un Sancho et un Don Quichotte : voilà donc un chef-d’œuvre dou-
loureusement précieux, puisque, sans que sa substance doive rien à l’étranger, un autre chefd’œuvre s’y reflète, et quel autre! Nous nous sommes assis, tantôt à la taverne épique du Jambon de Mayence , tantôt au milieu d’un campement de zingari , autour d’un feu qui chauffait les flancs d’une marmite où commençait à bouillonner et à chanter l’énigme du repas. Mais surtout, réunissant nos forces pour un suprême élan, nous avons fait rouler du sommet du Falkenstein les terribles quartiers de roche qui, rebondissant sur la pente abrupte, sont allés écraser des rangs entiers d’envahisseurs, — nous qui, jadis, sur notre front d'enfant, avions reçu le baiser maternel et républicain de Madame Thérèse.
Le vieil ami Erckmann est mort à Lunéville. Exilé de Phalsbourg, mais s’en rapprochant le plus possible, il s’était arrêté à deux pas de la frontière, aspirant l'air qui lui venait des montagnes adorées. Il dort maintenant dans le cimetière lunévillois, au pied du Léomont, en attendant que nous le rapportions pieusement à Phalsbourg, département de la Meurtlie , France.
Entre Phalsbourg et Lutzelbourg, on rencontre des massifs de rochers rouges, ondulés, gaufrés, crénelés, ciselés. « L’œuvre du hasard ! » dira-t-on. Disons : son chef-d’œuvre. Au bas, dans l’herbe, gisent çà et là des blocs détachés. On dirait les
autels d’un culte disparu. L'un d'eux est le « menhir » de la liberté ! Si l’on en croit Erckmann, c’est du haut de ce bloc que, pendant la Révolution , le député Chauvel a harangué les volontaires qui marchaient à l’ennemi.
L’un de ces blocs, le plus fruste, a été transporté au cimetière de Lunéville, sur la tombe d’Erckmann. Un médaillon y est incrusté, qui représente bien le profil fier et doux du romancier, sa moustache et sa barbiche, son regard fin derrière de grosses lunettes , son beau front chauve. Peut-être aurait-on pu écrire, au-dessous, l’épitaphe qu’il s’était faite à lui-même et qu’il nous confiait en souriant : « Ci-gît le vieux conteur! »
Strasbourg .
Construite par César, fortifiée par Drusus, aimée par Julien, Strasbourg devint, dès la chute de l’empire romain, l’objet de toutes les convoitises, le théâtre de toutes les luttes. Les Alains et les Vandales la saccagent; les Francs s’y établissent ; Attila y sévit; les Alamans s’en emparent; Clovis la délivre et la rebâtit; Charlemagne accorde maints privilèges à ses évêques. Ville libre, Strasbourg commence à être jalouse de sa liberté. Les citoyens entament contre les évêques une lutte
sans merci. Ils finissent par triompher. Strasbourg forme désormais un Etat souverain. Les évêques ne conservent plus que les droits de péage et de monnaie. Cet État souverain est agité par de terribles querelles. La ville se divisait en trois classes : chevaliers, bourgeois, artisans. Au quatorzième siècle, les bourgeois s’emparent de l’administration. Ils admettent la troisième classe dans le Conseil. Peu à peu, c’est elle qui domine. Constitution si solide qu’elle subsistera jusqu’à la Révolution française !
Cependant la noble cité se voyait assaillie par tous les fléaux : peste noire, grandes compagnies, bandes anglaises, persécutions impériales, guerres sans nombre. Éprouvée sans cesse, elle s’affermit, elle s’embellit. Elle élève la cathédrale, elle invente l’imprimerie. Elle s’occupe ardemment de la Réforme. Enfin, avec ses libertés religieuses et ses institutions, elle entre dans la patrie française.
Le siège de 1870 restera dans l'histoire comme un magnifique témoignage de fidélité civique. Du 3 août au 27 septembre, jour et nuit, le bombardement continua. Les Allemands lancèrent sur Strasbourg deux cent mille projectiles; six cents maisons, presque tous les monuments publics, la bibliothèque furent incendiés, onze cents personnes blessées, trois cents tuées. Choisie pour
cible par l’ennemi, la cathédrale resta debout, crucifiée.
Le vrai Strasbourgeois trouve à Strasbourg toutes les raisons de vivre, raisons matérielles et raisons morales : beauté des œuvres d’art, enchantement de la nature, air doux et bienfaisant, sujets de rêverie, de causerie, de travail. Le vrai Strasbourgeois est exilé partout ailleurs qu’à Strasbourg. Strasbourg lui suffit divinement.
A Strasbourg et dans les environs, la race autochtone paraît fine et vaillante. Les femmes sont jolies : leur sourire montre de belles dents ; d’admirables cheveux rendent leur front très doux (i). Les paysans habitent des maisons commodes et heureuses. Dans ces maisons, les chambres, qui restent disposées à la vieille mode, ont une beauté confortable dont on ne regretterait jamais assez la disparition. Leurs hautes boiseries semblent un
(i) Tout le monde connaît la hardie et gracieuse coiffure des Alsaciennes. Peut-être l’usage qui en réglait les nuances est-il moins connu. Le ruban de cette coiffure est noir pour les protestantes ; il est de couleurs vives ou bariolé pour les catholiques. Mêmes différences dans le reste du costume. Robe noire ou verte, verte de préférence, pour les protestantes; — robe de couleurs vives, violette, rouge, rouge de préférence, pour les catholiques. Tablier noir pour les protestantes ; — de fantaisie pour les catholiques. Ajoutons pourtant que ces dissonances tendent à s’effacer, dans le crescendo du scepticisme. On ne se soucie plus guère du langage des couleurs, surtout quand ce langage est purement confessionnel.
vêtement d’hospitalité. Le grand poêle en faïence vernissée réchauffe déjà par son aspect. Des banquettes solidement fixées le long des murs, des chaises à dossier de bois massif, sont avenantes et rassurantes à souhait. Sur la table carrée, sur les meubles de forme droite, des pièces de vaisselle aux teintes éclatantes jettent des notes de saine gaieté. Les paysans aiment les chevaux, le vin et la musique.
Sur les sommets des Vosges ou de la Forêt- Noire, les neiges fondent assez tard, en juin, en juillet même. Autour de la ville, le printemps existe à peine. L’été est court, mais vif. L’automne, au contraire, se prolonge durant des mois. Sous sa parure de pourpre, avec toutes ses merveilles d’ambre et d’or, l’automne est la parfaite saison strasbourgeoise.
Les bois sont pleins d'amour et de douceur mouillée.
L’oiseau fuyant l’hiver y jette un dernier chant :
A ce signal, l’automne a paré la feuillée
De toutes les splendeurs magiques du couchant.
J'ai le cœur plein d’amour et de douceur mouillée :
Mon bonheur qui s’enfuit chante encore une fois ;
Puis, trompant sa douleur, mon âme dépouillée
Rit au dernier rayon qui colore le bois.
Ma tristesse se fond en vague rêverie,
Et l’appel de la mort devient presque charmant.
Mais la pauvre bruyère est déjà défleurie,
Et la brise du soir se glace en s’endormant 1
L’automne me sourit tendrement et m'accueille.
Que je suis bien ton fils, ô bizarre saison
Qui, défeuillant la fleur et fleurissant la feuille,
Prêtes à l’agonie un amoureux frisson!
L’Alsace contemporaine a trois langues : l’allemand, le français, l’alsacien. L’allemand, depuis 1871, c’est la langue officielle, celle de l’enseignement, de la chaire, des actes publics. Le français qui, d’ailleurs, est la langue usuelle de la Bruche, de Sainte-Marie-aux-Mines, de La Poutroye, du val d’Orbey, de la haute vallée de la Weiss, de Dannemarie, etc.., apparaît à tout le reste de l’Alsace comme la forme même de la culture intellectuelle. Il est la langue aristocratique, conférant l’aristocratie à qui en use dignement. Le gouvernement de Berlin le sent si vivement qu’il a cru devoir entreprendre la guerre la plus ridicule qu’on puisse imaginer : une guerre aux enseignes. Il a remporté déjà maintes victoires décisives. Le « coiffeur » doit officiellement s’appeler « friseur » (friseur ne vous a-t-il pas une odeur de petit fer germanique?) Le « restaurant » se transforme en indigeste « restauration » . La « modiste » se travestit gauchement en « modistin » . Le « concierge » descend au rang de « portier » . Le « concert » s’orchestre de k et de z pour devenir tudesquement un « konzert ». Et le voyageur qui, sur la vitre du café, lit « kaffee » avec ce k et ces
deux e} s’aperçoit vite que quelque chose de suspect se mêle dans la tasse qu’il allait boire. Les Alsaciens prennent leur revanche en parlant alsacien. C’est pour eux un refuge, presque une délivrance.
D'autre part, très heureusement, ils élèvent leur patois national à la hauteur d’un idiome littéraire. Si ancien par sa racine, rameau du dialecte alémanique (i), cet idiome se couvre aujourd’hui de fleurs toutes neuves et toutes brillantes. Pendant deux siècles, il a bu la sève de France. Incapable peut-être de répondre aux exigences d’une dialectique trop savante, il donne toutes les satisfactions possibles au dialogue familier, caustique et narquois. Les mots français, les proverbes français qui l’assaisonnent en complètent le piquant régal. Mieux encore! Grâce au théâtre alsacien, l’alsacien est en passe de devenir classique.
En Alsace, comme dans toutes les anciennes provinces de France, le théâtre a toujours été le divertissement populaire par excellence.
Depuis 1789, les pièces en dialecte alsacien
(1) Notre vieil ami Erckmann aimait à soutenir, avec une docte ironie, que cet idiome restait le véritable allemand et que c’étaient les gens de Berlin qui parlaient un vague patois.
sont assez nombreuses. L’une d’elle, écrite en 1815, Le lundi de la Pentecôte , de G.-D. Arnold, est restée célèbre. C'est une pièce d’opposition. Parfaite tolérance du gouvernement français! Un Allemand y tient le beau rôle, en face d'un Strasbourgeois ridicule imitant les Français par leurs mauvais côtés. G.-D. Arnold a ce mérite de bien saisir le langage des bonnes gens, vieilles dames, jeunes filles, magistrats, paysans, pasteurs, rabbins. Il sait Strasbourg par cœur et il le fait bien voir.
En 189g, M. Schneegans écrivit Le lundi delà Pentecôte contemporain. Il prit pour personnages les descendants des personnages d’Arnold. Cette pièce ne fut jamais représentée : elle est un peu moins favorable à l’Allemagne que celle d’Arnold, et les Allemands sont infiniment moins tolérants que les Français.
De 1820 à 1870, il n’y eut pas, à proprement parler, de théâtre populaire. Faut-il faire une exception pour le Guignol alsacien de Strasbourg, dont les marionnettes débitaient en patois de si divertissants commérages! Hanstwurst (son Polichinelle) arborait maints travestissements. C’était un chef de brigands; c’était le Docteur Faust; c’était le perfide Golo de Geneviève de P>rabant ! Les pièces improvisées se farcissaient d’allusions aux scandales du jour. Ce Guignol est un inter-
mède bouffon, entre deux manifestations d’une réelle valeur littéraire.
Vers 1890, une sorte de renaissance dramatique se produisit. Des acteurs amateurs formèrent des sociétés très applaudies. M. Greber, l’un des premiers, réunit les éléments d’un théâtre : un capital, une troupe, des pièces. Il comprit et fit comprendre que l'âme même de ce théâtre devait être le dialecte d’Alsace. Jouer en français, jouer en allemand, affaire à d’autres! Le théâtre alsacien jouait en alsacien. C’était le fil de la tradition nationale qu’il voulait renouer — ce fil qui avait servi naguère à faire mouvoir des marionnettes! Au théâtre alsacien, l’intérêt général, c’est-à-dire la description des travers humains, partout les mêmes, se double d’un intérêt tout particulier qui résulte des mœurs locales, exprimées sur place en un langage local.
Après maintes vicissitudes, les sociétés artistiques créées à Strasbourg par des auteurs dramatiques, MM. Stoskopf, Hauss, E. Bastian, A. Michel, A. Wolf, Ch. Abel, R. Prévôt, Ad. Horsch (qui, par surcroît, est un acteur de mérite), se reconstituèrent en 1898, et adoptèrent une excellente organisation. M. Stoskopf se mit à l’œuvre avec confiance. Sa première pièce : Monsieur le Maire , demeure au répertoire. Elle contient une caricature de paysan alsacien et un cro-
quis de pédant d’outre-Rhin qui sont deux chefsd’œuvre. Le même auteur a donné ensuite Un Voyage à Paris que Paris a applaudi, comme d’ailleurs il a applaudi Monsieur le Maire. Il fait jouer présentement la Démonstration , fantaisie ironique pleine d’observation, où il crie une fois de plus aux cœurs des bonnes gens : Sursum!
Pourquoi cette renaissance et ce développement au théâtre alsacien depuis dix ans ( i ) ? Avant la guerre, les Alsaciens qui se sentaient quelque goût pour la scène regardaient vers Paris et écrivaient en français. Dans les années qui suivirent l’Année terrible, la suppression brutale de toutes les libertés — de ces libertés que la France, avec une noblesse si tendre, avait laissées à l’Alsace — l’annihilation de toute pensée, de tout sentiment autre que la crainte ou l'impatience, firent l’Alsace cruellement stérile. Peu à peu, le vainqueur se lasse et l’annexé s’habitue. L’humeur caustique et gauloise du cru ne devait-elle pas, la première, jaillir de cette détente? Certains Prussiens, dont l’esprit est sophistique autant que tyrannique, ont prétendu que c’était l’annexion elle-même, c’est-à-dire la substitution du régime
(i) Colmar et Mulhouse suivent l’exemple de Strasbourg. Outre des comédies « indigènes », on y joue les pièces d’Erckmann - Chatrian : Y Ami Fritz , les Rantzau, le Juif polonais, etc., traduites en dialecte alsacien.
et du langage allemands au régime et au langage français, qui provoquait un renouveau théâtral. A ce paradoxe, le théâtre alsacien répond de luimême. Il n’a pour objet que la peinture des mœurs alsaciennes; il n'a pour langage que le dialecte alsacien. Si l'influence allemande s’était exercée efficacement, le théâtre de Strasbourg, de Colmar, de Mulhouse, aurait parlé allemand et aurait regardé vers Berlin.
Au théâtre comme partout ailleurs, l’Alsace, ne pouvant plus être française, ne voulant pas être allemande, se fait de plus en plus alsacienne. Nous ne pouvons qu’applaudir à ce particularisme littéraire.
Dans tous les arts, la jeune Alsace montre la même puissance de renouvellement.
Nous trouvons, parmi ses meilleurs peintres, celui que nous avons trouvé au premier rang des auteurs dramatiques. Une fois de plus, louons M. Stoskopf pour ses deux qualités maîtresses, incompatibles chez tant d’autres et parfaitement harmonisées chez lui : l'habileté et la sincérité. A côté de lui, Kærttgé rend, en maître passionné, les coins pittoresques de son pays ; Braunagel se révèle observateur patient, au comique spontané ; L. Hornecker joint le sens de la réalité à celui de
la grâce; Th. Haas, Krafft, H. Loux, composent des paysages pleins de vérité et d’âme; le dessinateur L. Schnug a l’insigne et périlleux honneur de faire songer parfois à Callot, parfois à Holbein, parfois à Raffet. Nommons encore Cammissar, verrier de science estimable et de sérieuse élégance; Schneider, le bon lithographe ; G. Ritleng, le bon pastelliste. . .
Tous ou presque tous ont souci de la décoration. Ils ne sauraient trop diriger leurs efforts vers les arts industriels. C’est par là qu’ils arriveront au succès, à la vie (i) .
Voici enfin Ch. Spindler, si fécond, si complet, si personnel. D’un trait de son crayon évocateur, il unit le moyen âge et la modernité, les réalités les plus aiguës et les plus fabuleuses visions, la vigne et la forêt, la chaumière qui chante et la ruine qui meurt. En ses travaux de marqueterie, il tire des bois « naturels », de leur coloris, de
(i) Une belle publication, la Revue alsacienne illustrée (directeur : le Dr Pierre Bûcher), s’est faite l’organe de la renaissance artistique que nous signalons. Elle s’applique à rendre cette renaissance de plus en plus rapide et féconde en la maintenant dans la voie des véritables traditions locales. Elle travaille avec un noble courage à former la « conscience alsacienne » Elle étudie « les raisons que les Alsaciens ont d’aimer leur terre et leurs morts». Elle ne saurait rien entreprendre de meilleur, puisque ces raisons d’aimer qui sont des raisons de vivre, elle est sûre de les affermir en les analysant.
leurs fibres intimes, un large et savoureux effet.
L’Alsace entière est débordante de vie. « Vigueur alsacienne »,tel est le cri qui monte aux lèvres quand on voit ses blés, ses vignes, ses houblons, ses forêts, ses montagnes. Ici, tout semble boire avec la même force les sucs de la terre et les effluves du ciel. La plante humaine y est également robuste et souple. La taille svelte des filles, leurs fins et abondants cheveux, leur profil pur, leur bouche au dessin délicat que le sourire rend charmante et que la mélancolie rend exquise, sont autant de thèmes inépuisables offerts à l’inspiration de l’artiste. A ces beautés, le costume ajoute un pittoresque si clair qu’il semble taillé en façon de symbole. Simples et spacieuses, les maisons et les toitures hautes qui les coiffent sont faites à souhait pour le burin et le pinceau. Avec leurs parois où l’armature de bois se dessine en losanges, leurs auvents où les grappes de maïs semblent un insigne, elles se dissimulent si volontiers sous des verdures jolies ! Grimpant aux murs blancs, aux poutres brunes, jusqu’au toit, jusqu’aux nuages, des tiges en fleurs ornent de caresses toute la demeure. Virtuosité de la nature qui excite si cordialement la virtuosité de l’artiste ! Spindler se plaît à interpréter chaque aspect de ces maisons rustiques. Nous avons dit qu’il aime aussi à représenter, à ranimer les ruines. Les silhouettes des
vieux burgs, épaves à demi submergées dans la marée montante de la végétation, viennent comme d’elles-mêmes sous sa main. Mais, sous sa main, plus obsédantes et plus chères, se pressent les images de la cathédrale. De la flèche sublime aux plus humbles contreforts, de la base des piliers au faîte des pinacles, la féerique architecture strasbourgeoise suggère à l’artiste mille contes de fée.
Cette artère qui coule du Midi au Nord, du soleil italien aux brumes Scandinaves, le Rhin magnifique, vivifie et parfois enfièvre l’art alsacien. Nous disons : alsacien, et non pas : allemand. L’art alsacien a ce signe caractéristique : le goût. L’art allemand, par exemple, ne peut pas laisser un espace vide, une échappée sur la terre ou sur le ciel : il encombre tout, sans choisir rien. L'art alsacien, au contraire, sait choisir et sait respirer.
Aperçue de toutes parts, belle à deux lieues, sublime à deux pas, la cathédrale de Strasbourgest une image de délicieuse obsession. Ses deux tours, dont l’une se termine en flèche miraculeusement élancée, forment la plus étrange silhouette.
Ce que la raison voit en elle d'incomplet, d’estropié, de contradictoire, lui ajoute pour le cœur une bizarre et irrésistible séduction. Cette image entre pour toujours dans la composition même de notre âme.
On travailla au grand œuvre pendant six siècles, du neuvième au quinzième. Tous les styles se fondent en sa splendeur. Le roman et le byzantin régnent dans le chœur et dans les transepts ; le gothique (tous les gothiques !) dans le reste de l’édifice.
On dit avec raison que, pour bien connaître la nature, il faut l’examiner au moins pendant toute une année. L’artiste ne la sait qu’au bout de cette longue contemplation ininterrompue. L’évolution des saisons ou des astres modifie sans cesse la facede l’univers. De même, la cathédrale de Strasbourg! A chaque jour, à chaque minute, elle présente un aspect différent. Tantôt elle est rayonnante comme une châsse; tantôt, rose comme un joyau; tantôt, sombre et douce comme un décor peint par les anges pour une féerie de Noël. Un de nos amis qui passe sa vie en face d’elle s’écriait : « Elle n’est jamais la même; elle est toujours plus adorable ! »
A forme exquise, matière parfaite. La matière, c’est ce grès rose des Vosges qui garde avec fidélité les volontés, les intentions du ciseau. Chaude
et vivante, sa nuance rehausse la délicatesse du détail et exalte la majesté de l’ensemble.
A la construction de la façade et des tours, un grand nom d’artiste demeure attaché : Erwin. On veut que son fils Jean ait continué l’œuvre et que sa fille Sabine l’ait ornée de sculptures.
Assurément, quand la façade de Notre-Dame de Strasbourg se dessina pour la première fois en l’imagination de l’architecte, elle calquait l’image de Notre-Dame de Paris. Mais, dans la fécondité del’airdu Rhin, l’édifice sedéveloppa irrésistiblement, clochetons etcolonnettes jaillirent, et, toute frémissante, la grande rose s’ouvrit.
Au portail principal, nous aimons surtout cette émouvante série de statues : les Vierges sages et les Vierges folles. Les Vierges sages ont conservé leur lampe pleine d’huile. Elles se dressent, rigides et hères. Les Folles, nos pauvres sœurs, ont laissé tomber l’huile et parfois la lampe. Leur visage marque le dégoût du mal naguère savouré. L’une d’elles, si belle toujours, avec son profil droit, sa chevelure ondulée, son corps svelte et palpitant, nous regarde avec une telle expression de peine que notre cœur sent l’angoisse qui est au sien. A côté des Vierges folles, ironique pasteur de ce troupeau de deuil, se tient le Tentateur, au costume somptueux, au sourire énigmatique et
mauvais, au dos déjà rongé de vers et de serpents.
Le petit portail du nord a pour décoration le martyre de saint Laurent. C’est une scène de relief puissant, de turbulente agitation, de large fantaisie pieuse. Goût suspect? Sans doute. Réalisme déplacé? Peut-être. Mais quelle opulence décorative et quelle irrésistible prodigalité!
Deux portes à plein cintre forment le petit portail du sud. Une légende attribue à Sabine, fille d'Erwin, les deux statues qui représentent la Synagogue vaincue et l’Eglise triomphante.
Devant l’un des portails de Strasbourg, deux statues, Deux Vierges, à long plis très chastement vêtues, Surgissent : c’est l’Ancienne et la Nouvelle Loi.
L’une a sourire d’ange et couronne de roi ;
Elle tient dans sa main, d’un calme et noble geste,
Une croix, tiède encorde lumière céleste.
En face, l’autre incline un beau front foudroyé;
Le corps semble rompu, défaillant et ployé :
— Ruine délicate et touchante dépouille! —
On dirait que la robe en s’y collant se mouille.
C’est un roseau brisé, mais un roseau saignant.
Faut-il dire qu’on l'aime? Aime-l-on en plaignant ?
On adore! Adorons, sous ce bandeau de pierre,
Les yeux fermés dont on distingue la paupière,
La bouche qui se tait fièrement et la main Languissante qui porte un triste parchemin.
En nous montrant ainsi l’erreur, avec tant d’âme, L’artiste eut donc pitié, car l’artiste était femme.
Et la fille d’Erwin, dévote à la beauté,
A bien compris, dans sa sublime charité,
Elle qui, sur la pierre ardemment asservie,
De ses doigts virginaux a répandu la vie,
Qu’en notre vie, à nous, où tout peut s'ignorer,
L’erreur, la seule erreur, est de ne pas pleurer !
Les deux tours carrées sont réunies par un raccordement. Elles forment ainsi une masse qui sert de base à un monument nouveau : la flèche.
Du haut de la plate-forme, le panorama de la Forêt-Noire, des Vosges, de la campagne, des peupliers qui bordent le Rhin, de la ville, est une ravissante féerie dont on sort enivré et rompu. Cette plate-forme est déjà haute comme les tours de Notre-Dame de Paris (66 mètres), et la flèche monte à 76 mètres encore. A la base de cette flèche sont gravés, en belles lettres régulières, des noms innombrables. Quelques-uns éclatent soudain aux yeux : Gæthe, Herder, Lavater, Voltaire. Jadis, les visiteurs pouvaient se faire inscrire sur ces pierres comme sur un registre sublime. A leur appel, un ouvrier prenait son ciseau. Mais, comme l’espace était limité, l’ouvrier grattait des noms anciens pour faire place à d’autres. On a interdit ce genre de travail. Les murs risquaient de s’envoler un jour en poussière de vanité humaine.
N ous entrons dans la cathédrale . J amais ampleur ne fut plus saisissante. L’âme, avec une sorte de déchirement passionné, s'élance vers ces voûtes.
Ce qui frappe, ce qui charme d’abord, c’est la nudité inattendue et sacrée de l’édifice tout entier. Les yeux savourent la douceur que respirent les fenêtres des bas-côtés, l’allégresse dont rayonnent celles de la grande nef. Le transept aux vastes proportions, aux élégants portails, reste de pur style roman. Un seul de ses quatre piliers, le pilier des anges, est déjà gothique. Aussi bien la transition ou plutôt la transformation dut être assez brusque. Dans le mur de ce transept, du côté de la nef, en face de l’horloge, la construction ancienne a été interrompue, puis continuée dans un nouveau goût. On croit entendre un admirable poème qui s’arrête court sur les lèvres d’un premier poète, et que soudain un second poète reprend. La grande nef tout entière est gothique. Elle a été achevée en douze ans (1275), après la victoire des citoyens sur leur évêque. C’est un hymne de joie, un hosannah de liberté. Ici, chaque grand siècle a dit son histoire, chaque grand ouvrier a fait sa confidence. Les vitraux étincellent d’une poésie sans pareille. Leurs personnages, aux attitudes hautaines, aux costumes éblouissants, nous suivent de leurs grands yeux cernés de plomb. La chaire de Jean Hammerer forme une merveille de sculpture et de décoration. Le même art qui ciselait l’architecture comme un joyau, savait donner à des joyaux le plus grandiose aspect. A la droite du
chœur, nous trouvons le Pilier des Anges et des Evangélistes . Prodige de suavité ingénieuse. Gracieux projet, si gracieusement réalisé! Dans l’immense édifice, l'artiste a choisi un pilier et s’est imposé pour tâche d’y fixer son rêve d’angélique harmonie.
A deux pas de ce pilier, l’horloge astronomique à mouvement perpétuel occupe les visiteurs qui font cas des jouets sérieux. Avançant de trentecinq minutes sur les montres françaises, retardant de vingt minutes sur les montres allemandes, elle reste fidèle à l’heure strasbourgeoise. Au-dessus de l’horloge, dans une galerie extérieure, un homme de pierre, accoudé à une estrade, s’incline vers nous. Une légende veut que cet homme soit Erwin. L’architecte se serait représenté luimême, contemplant à jamais le Pilier des Anges, chef-d’œuvre de sa fille Sabine. Sabine est-elle la fille d’ Erwin? L’homme de pierre ressemble-t-il à l’architecte? Quoi qu’il en soit, l’explication si touchante reste digne d’être vraie. Les érudits, d’après le costume et le style, reconnaissent Erwin à un autre endroit. A gauche du chœur, une chapelle renferme le tombeau de l’évêque Conrad de Lichtenberg. Or, un des piliers de ce mausolée recèle à sa base une statuette figurant un homme vêtu d’un grand manteau et coiffé d’un capuchon. Ce serait là que se tiendrait le
EN ALSACE-LORRAINE Si
maître de l’œuvre, modeste en un coin obscur de l’édifice triomphal où flotte sa pensée.
Les autres églises de Strasbourg, si captivantes cependant, s’éclipsent un peu près de la cathédrale, comme des fleurs dans l’ombre d'un arbre enchanté.
S aint-P ierre-le-vieux , qui passe pour le plus ancien monument chrétien de la ville, contient quatre scènes ingénument dramatiques de la vie de saint Pierre, sculptures sur bois du seizième siècle. Saint-Guillaume (quatorzième siècle), a des vitraux précieux et de séduisants monuments funèbres. Saint-Thomas (quatorzième siècle) est dominé par deux tours, l’une byzantine, l’autre gothique. Dans le chœur de cette église austère et discrète se trouve le mausolée de Maurice de Saxe . Sculpture pompeuse et compliquée entre toutes! Le Maréchal descend les marches du tombeau. Mortellement blessés, s’étendent et se débattent autour de lui l’aigle d’Autriche, le lion des Pays- Bas, le léopard anglais. En vain la France essaie de retenir son héros. La Mort, l’horrible Mort, drapée dans un linceul, l'appelle impérieusement. Elle lui a préparé un lit : elle ne saurait trop l’attendre. Immobile en face de l’inévitable, Hercule regarde et pleure. L’éloquence allégorique dé-
ployée par le sculpteur Pigalle nuit à notre émotion. Dans ce tombeau, il y a trop de faste pour qu’on y sente une larme, même une larme d’ Hercule.
Le pont de bateaux qui traversait le Rhin de Strasbourg à Kehl a disparu. C’est encore un fragment du vieux Strasbourg qui s’en est allé; notre cœur le suit à la dérive. Honnête et doux pont où cheminaient les rêves !
Par la porte d’Austerlitz, on quitte la ville, les yeux et l’âme remplis de ses silhouettes, de ses toits dentelés et de cette flèche enchantée que la cathédrale enfonce dans le ciel! On arrive à une banlieue où passe de temps en temps, mystérieuse, l’ombre de quelque cigogne.
Voici le petit Rhin et l'île des Epis. Sous des tilleuls se dresse le monument de Desaix. Cube de grès rose, grave et nu, il présente à chaque angle un faisceau de licteur. Cet insigne sied à la mémoire de l’homme qui fut comme un préteur juste. Le cube est surmonté d’un casque (i) :
(i) Lors de l’érection du monument de Desaix, ce casque en faisait partie intégrante. Mais, sous la Restauration, le gouvernement, estimant sans doute qu’un casque romain était un emblème républicain, le fit enlever et le relégua sous un hangar du Zimmerhof, chantier appartenant à la ville, situé tout près de l'ancienne porte des Juifs. Quand ce terrain fut vendu pour servir à l’agrandissement de Stras-
ceci étonne notre goût. Baissons donc les yeux et tenons-les fixés sur la noble inscription : Au général Desaix, l'armée du Rhin , 1801 . Tenons nos yeux fixés sur ces mots de si pur souvenir : ne regardons pas, à côté, les cibles qui servent aux exercices allemands ! Aujourd'hui, c’est la sentinelle du tir qui a remplacé le gardien du monument.
Un Guide nous affirme, il est vrai, que le monument et le terrain qui l’entoure jusqu’à la route, appartiennent à la France. Que ferait donc ce soldat prussien chez nous? Hélas! le Guide se trompe. Ce terrain appartient au génie militaire allemand : dans le traité, aucune exception à ce sujet n’a été introduite. Mais quoi! Un des derniers mots prononcés par Desaix n’est-il pas rayonnant d’éternelle espérance? « Nous avons perdu la bataille », lui disait Bonaparte. Desaix a répondu : « Nous avons toujours le temps d’en gagner une autre. »
Quelques pas encore, et nous touchons à la rive du fleuve. Le cher pont de bateaux s’attachait là. Il s’allongeait parallèlement au pont du chemin de fer dont le treillis, large et serré, a un aspect si bizarre de gothique métallurgie. Un pont de
bourg, on retrouva le casque oublié depuis tant d’années. On allait le transporter au Musée de la Société pour la conservation des Monuments historiques, quand un membre de cette société le reconnut et le fit rendre à sa destination primitive.
pierre aux piles massives se substitue aujourd’hui au pont de bois flottant. En ce pont de pierre s’étalent les ambitions pélasgiques, les prétentions cyclopéennes des architectes d’outre Rhin.
L’ancien pont de bateaux, élastique sous les pas, au niveau du fleuve, quelle modestie il exhalait, au contraire, et quelle bonne grâce! Ce n’était pas seulement un passage qu’il accordait, c’était une traversée. Au milieu des quarantequatre bateaux solidement fixés à d'étroites estacades, on s’arrêtait et on voyait le fleuve venir. De couleur verte ou laiteuse, il s’avance, puissant comme la volonté, intarissable comme la poésie. Pour ceux qui l’aiment vraiment, c’est une joie que de penser à lui. Ainsi, à l'heure où j’écris, à l’heure où vous lisez, en sa largeur frémissante, il coule, éternel...
Désormais, il ne glissera plus, souple et divisé en tresses serpentines, sous ces bateaux qui lui faisaient tête !
A la pointe de chacun d’eux, la date de la fabrication était inscrite, avec le numéro. Songeant que plus jamais nous ne les reverrons, nous nous rappelons quelques-unes de ces dates. En chiffres noirs et arrondis, elles se dessinent à nos yeux. Il y a des dates récentes : 1892, 1880, 1876. Les bateaux d’origine allemande semblent plus épais; ils se garnissent de douves équarries ; ils portent à
l’arrière une grosse cheville qui joue le cabestan. Les autres, en majorité, les français, de 1870, de 1865, de 1863, sont d’aspect plus fin, de mine plus alerte. Je salue les ancêtres de 1848, de 1847. Ils ont vu, ceux-là, d’étranges et complexes événements. Ah! s’ils pouvaient remonter avec nous le cours des années! Ils ont connu tant de voyageurs illustres ou anonymes, tant d’exquises voyageuses, tant de rêveurs, tant de savants, tant de poètes, qui tous faisaient le pèlerinage du Munster! Ce Strasbourg, en 1848, débordait de chimères philanthropiques. Sous l’Empire, il frémit d’une belle obstination dans l’opposition libérale. Il reste toujours la généreuse et ardente cité, de tant d’amitié, de tant de foi. Un des bateaux est daté de 1870. Tout frais sorti du chantier, à peine mouillé à l’eau du fleuve, il a dû, avec tous les autres, au lendemain de la déclaration de guerre, se replier sur la rive française. Alors éclata le sinistre et monstrueux fracas du siège. L’incendie s’éleva en gerbes immenses, faisant de la ville une gigantesque corbeille de flammes, où la flèche de la cathédrale était piquée tragiquement.
Que sont devenus ces bateaux désaffectés? (1)
(1) Pendant quelque temps, on eut l’intention de transporter le pont de bateaux de Kehl à Altenheim. Ce projet a été abandonné. Le matériel a été vendu à différents entrepreneurs de batellerie.
Peut-être des pêcheurs les ont-ils rachetés. Nous voudrions être un de ces pêcheuis. Nous choisirions le bateau de 1848. Il nous plaît entre tous pour son élégance simple. Non loin de la rive badoise, à l’endroit où se dresse un bouquet de saules, parmi de grands roseaux pâles, nous l’amarrerions chaque matin, et, tandis que plongerait dans le Rhin, faisant ployer sa grande gaule, notre lourd filet carré, nous demeurerions en face de notre Strasbourg, lisant, rêvant, attendant. . .
Strasbourg est la ville aux ponts sans nombre. Sur les deux bras de 1’ 111 et sur les canaux qui s’en détachent, ils semblent jetés à profusion. A l'entrée de la ville, une écluse construite par Vauban avait pour fonction de remplir les fossés des fortifications. Profonde, grondante, au pied de quatre hautes tours carrées, elle est une des rencontres les plus fantastiques que puisse faire le voyageur égaré dans la nuit. Restent, à côté de cette écluse, quatre tours carrées qui appartenaient aux vieilles fortifications. Que contiennent-
elles présentement? De la nuit, sinon de la mort. Vides et sinistres, elles semblent les énigmatiques vestiges des guerres oubliées. Ruines orgueilleusement sombres qui ne veulent pas tomber en ruines !
Étroites, hérissées et tortueuses, les vieilles rues de la vieille ville glissent entre des maisons de bois à étages saillants qui se touchent presque par le sommet. Une foule de femmes et d’enfants grouillent aux fenêtres. Pendant les belles nuits, la lune dessine de toutes parts des ombres pittoresques. Le passant, dont le pas résonne en écho derrière lui, croit que cet écho vient du plus lointain des siècles.
La vieille ville offre maints chefs-d’œuvre : la maison dite Kammerzel , du nom de l’un de ses derniers propriétaires, un épicier du dix-neuvième siècle, maison de bois à trois étages, ciselée, ouvragée, décorée à ravir, sur la place de la Cathédrale; une autre, à l’angle du Marché-aux- Cochons-de-lait ; une autre, au coin du Vieux- Marché-aux-Poissons ; un curieux édifice gothique et renaissance, à double pignon dentelé, le Frauenhaus ou Œuvre de Notre-Dame; le château (dix-huitième siècle), résidence du cardinal de Rohan, qui abrite aujourd’hui un très important musée dont le Directeur est M. Seyboth, l’éminent historien du vieux Strasbourg, et
le conservateur, M. Binder, si dévoué à tout ce qui touche l’ Alsace-Lorraine.
Chemin faisant, le voyageur cherche les habitations aux souvenirs sublimes ou charmants : celle où Gutenberg a tiré de la presse la première page imprimée; celle où Voltaire, si grand ami des savants strasbourgeois, a écrit les Annales de V Empire ; celle où est né Kléber; celle où est né Kellermann ; celle où Gœthe a commencé son apprentissage de la vie; celle où Rouget de l’Isle a composé la Marseillaise .
Sur l’ancienne place du M archê-aux- H erbes t se trouve un admirable hôtel renaissance exécuté par les maîtres strasbourgeois : Paul Maurer et Hans Schoch. Entre un magnifique pignon ouvragé et un beau portail à peine défiguré par d’imposants embellissements classiques, le noble et doux édifice s’étend avec une grâce si claire, si cordiale! Ses deux étages ouvrent sur la place seize baies contiguës aux triples meneaux.
Le « Broglie », où sont réunis le théâtre, la préfecture, l’hôtel de ville, est une vaste et royale promenade, éminemment française.
Dans l’ancienne gare, au bord de la rivière, on a ménagé un marché et un tribunal. Mais on ne peut jamais complètement « désaffecter » une gare. Toujours elle révèle, elle crie sa destination première par toutes ses ouvertures. On croit entendre
en elle le sifflet des locomotives. Nous l'aimons, cette ancienne gare ! Elle porte encore les écussons des villes françaises, ses sœurs : Nancy , Bar-le-Duc, Châlons-sur-Marne , Paris... Nous songeons à ceux qui en descendaient joyeux, au bon temps.
Dans la rue de Zurich, un monument s’élève à la place même où les bons Zurichois abordèrent, en 1576, apportant une marmite de bouillie. Quand ils arrivèrent à Strasbourg, la bouillie était encore chaude. Au premier appel de Strasbourg, Zurich pouvait donc la secourir en moins de temps qu’il n’en faut pour qu’une bouillie se refroidisse. En 1870, les Zurichois tinrent parole à leur passé. Ils vinrent chercher les femmes, les vieillards, les enfants. Rien de plus édifiant, de plus vraiment religieux que cette amitié de deux grandes villes. On dirait un baiser de géantes, qui fait frémir l’air et réchauffe les âmes.
Il y a, dans Strasbourg, une ville ancienne, toute ravissante. Il y a ensuite une très élégante ville française du dix-septième et du dix-huitième siècles. H y a enfin une nouvelle ville aile-
mande, sans aucun style, mais avec toutes les prétentions. Strasbourg, avant la guerre, avait 80,000 habitants. Elle en a 130,000, dont le tiers est composé d'immigrés. Les édifices récemment construits à Strasbourg sont presque tous allemands, pis encore, prussiens. Jamais emphase architecturale n’a été plus banale. Misérable richesse, lourde comme le plomb, froide comme la glace ! Oublions vite ces maisons à tourelle en poivrière, à créneaux, à mâchicoulis, à balcons dorés, à vitres bombées, à fresques ampoulées. Elles contrastent cruellement avec le jardin de l’Orangerie, d’une si vaste et si pure ordonnance française. En revanche, les maisons, les hôtels, les villas que les Strasbourgeois font bâtir présentement sont d’une distinction délicate et familiale, d’une proportion harmonieuse et aisée, d’une fine ornementation, qualités qui semblent un souriant défi à la monstrueuse invasion architecturale d’outre Rhin.
L’immense bâtisse del’Université porte sur son fronton ces deux mots : L itteris et Patriæ (aux Lettres et à la Patrie). Où sont les belles-lettres? Où est la Patrie véritable? Lanouvelle gare étale, dans son vestibule, des fresques d’un professeur allemand : on voit le vieil empereur Guillaume recevant l’hommage d’un maire alsacien, décoré de la Légion d’honneur. A quel point la beauté et
la noblesse peuvent s’identifier, de telles compositions le font comprendre, puisqu’elles prouvent de façon éclatante que le contraire de la beauté et de la noblesse ne forme vraiment qu’une seule chose! Mais le triomphe du mauvais goût monumental, c’est, comme il sied, le palais de l’empereur. On s’est appliqué à imiter le style de la renaissance florentine. Fatuité et boursouflure régnent en ce lieu, avec une sorte d’impassible férocité. Certaines colonnes se dressent, encombrées de groupes d’enfants à leur base ; d’autres marient le cuivre et la peluche dans leur chapiteau; sur les murailles se mêlent des marbres gris, roses, noirs et verts; çà et là, des aigles inclinent une tête de plâtre; des fontaines sans eau se creusent dans les escaliers; de fausses cheminées s’ouvrent dans des salons chauffés par un calorifère. Chauffés en vain! Tout ici est glacial, inhabitable, mortel. A l'entrée, les visiteurs rencontrent un monceau d’énormes pantoufles de feutre. Ils sont contraints d'en chausser chacun au moins une paire, pour ne pas léser le luisant impérial des parquets. Aussi voit-on, dans le palais entier, des hommes, des femmes, des enfants, semblables à des larves, traîner des pieds tuméfiés. Qu’est ceci? L’horreur frigorifique du monument aurait-elle agi déjà?
Oublions le présent. Ne songeons qu’au passé
et à l’avenir. Devant nous surgit la flèche de la cathédrale. D'un jet infiniment gracieux, elle s’enfonce dans le ciel, ajourée, dentelée, emportant le rêve réalisé d’un artiste souverain. Autour du portail découpé et fleuri, tendrement empourpré par le soir, les statues équestres tournent comme des fantômes extasiés. Au milieu des toits gris où s’arrondissent d'innombrables lucarnes, pareilles aux yeux d’un Argus bienveillant, quelques piliers portent des nids de cigognes. Debout, dans une pose hiératique, le grand oiseau, lentement, déploie son aile bariolée, tandis que les têtes blanches des petits, blottis l’un contre l’autre en corbeille, se lèvent, se balancent et interrogent l’horizon.
Strasbourg est une des villes les plus belles et les plus saintes. C’est de Strasbourg que nous vinrent l’Imprimerie et la Marseillaise : le Fiat lux et le Fiat liber tas.
Wissembourg.
Le lendemain même de la vaine démonstration tentée sur Saarbrück, eut lieu la bataille de Wissembourg. Le nom de Wissembourg fut le premier nom de défaite qu’apprit la bouche des enfants qui, en 1870, croyaient tous la France invincible.
Dans le pays se répandit une mortelle stupeur. Wissembourg était cependant un si beau nom de victoire républicaine ! A la place même où succombait le général Douay, Hoche, « fort comme le peuple, jeune comme la révolution », avait jeté bas Wurmser.
Wissembourg date sans doute du septième siècle. Autour d'une abbaye royale fondée par Dagobert II, un hameau s’était formé qui, au treizième siècle, devint une puissante commune. Les bourgeois d’alors élisaient un magistrat civil qui gouvernait la cité. Au quinzième siècle, Wissembourg n’hésita pas à se révolter contre le comte palatin Frédéric le Victorieux. Le comte assiégea la ville et y fit lancer par son artillerie, en soixante et onze jours, plus de 2,000 projectiles. L’histoire a compté les jours. La légende a compté les projectiles. Toutes deux sont d’accord sur ce point seulement que les dégâts causés par ce bombardement furent sans importance. Frédéric le Victorieux dut battre en retraite. Au quinzième siècle, les guerres de religion bouleversèrent Wissembourg. Au dix-septième siècle, vers la fin de la guerre de Trente ans, après d’effroyables épreuves, ruinée de fond en comble, la ville n’avait plus, suivant la légende et suivant l’histoire, que cent quarante habitants. Wissembourg, sous le gou
vernement de la France, est redevenue prospère. Les maisons pittoresques et décorées de sculptures en bois abondent en ses anciennes rues. La sous-préfecture était installée dans une des maisons capitulaires , reconstruites au dix-septième siècle.
L’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul , est une des pures merveilles de l'art gothique. De l’édifice roman, il ne reste qu’une tour carrée où s’ouvrent de larges cintres. Près de la tour romane se dresse une tour gothique, de forme octogonale. Ses anciennes tourelles sont très gra-
cieuses, mais son couronnement moderne est assez lourd.
A l’intérieur, voici un sépulcre renaissance taillé dans le grès rouge et qui semble frotté d’un fard sanglant ; voici des vitraux du treizième siècle et du quinzième siècle que les obus du 4 août ont ravagés ; voici un cloître du quatorzième siècle, où les chapiteaux arborent en leurs sculptures la flore généreuse du pays...
Le temple protestant contient un admirable buste de Martin Luther, par Landolin Ohmacht. Ohmacht n’a peut-être pas, dans l’histoire de l’art, le rang qu’il mérite. On dit négligemment qu’il est né près de Rottweil (Wurtemberg), en 1761 ; qu’il est mort à Strasbourg en 1834; que, fils de paysan, il devint menuisier et se révéla
sculpteur, — puis l’on passe. On a tort de passer si vite. Digne d’attention comme artiste, Ohmacht est digne d’attention comme homme. Il fut l’ami clairvoyant de Lavater et de Klopstock. En Suisse, en Italie, en Allemagne, il médita sur de grandes œuvres et il en fit. Dans les figures de son invention, il mettait une poésie un peu molle qui plaisait à David d’Angers. « Ohmacht, disait David, c’est le Corrège de la sculpture. » Dans les portraits qu’il exécutait, il s’appliquait à faire beau, tout en faisant vrai. Il flattait peut-être, mais il ne mentait pas.
C’est près de Wissembourg que se retira Stanislas Leczinski, roi de Pologne en 1720, à la mort de Charles XII. Stanislas avait été forcé de quitter le duché de Deux-Ponts que Charles XII lui avait donné comme refuge. Avec sa femme, sa fille et quelques Polonais, il vécut à deux pas de la ville, dans la ferme de Saint-Remy. En 1725, le duc d'Antin arriva chez lui un soir et lui demanda la main de sa fille Marie pour son maître, le roi Louis XV : « Madame, voulez-vous être reine de France? » Si elle voulait!... Le roi de France avait quinze ans. Elle en avait vingt-deux. Singulière disproportion d’âge que l’histoire officielle ne remarqua pas, parce que, à l’exemple de la diplomatie, l’histoire officielle néglige les choses de la pensée, des sens, de la nature! Les portraits
de Marie Leczinska, faits à cette époque, sont ingénus, vifs et délicieux. On dirait un visage de page, plein de douceur et de naïf ravissement. Elle entrait dans son rêve. Elle y entrait pour ainsi dire à toute bride. A cheval, en son costume d’amazone, elle est incomparable. Les maîtresses de son mari le sentiront bien. Aussi, intrigueront-elles afin que la reine ne suive pas le roi à la chasse. Pour Marie Leczinska, le rêve se transforma vite en impitoyable réalité. Enceinte tous les ans, sans cesse malade, blessée même, et pourtant si amoureuse de son mari, la pauvre reine, trop digne de pitié, elle-même, prodigue sa pitié autour d’elle. Si profondément dévote, elle attribue, sur sa cassette, une pension à Voltaire. Elle soupire : « Mon pauvre Voltaire ! » Ces trois mots-là n’ont-ils pas une grâce sans fond? Dans l’intervalle d’une grossesse à l’autre, ses crises de dévotion et de pitié contractent parfois un caractère bizarre et macabre. A chaque instant, elle se glisse au fond de son cabinet de toilette : « Je vais voir, dit-elle, ma belle mignonne. » C’est une tête de mort, la tête même de Ninon de Lenclos. Elle la couronnait de rubans et de fleurs. Elle l’éclairait de cierges parfumés. Elle méditait passionnément devant cette étrange relique d’amour . . . Stanislas, au contraire, demeura dans l’ivresse. Il était beau-père du roi de France. A Wissem-
bourg, sa fille avait passé tout d’un coup, si dénuée, sans chemisé (on dut lui en donner une), de l'humilité extrême au trône le plus haut après celui de Dieu. Quant à lui, duc de Lorraine et de Bar, dans sa merveilleuse Nancy, dans son exquise Lunéville, il se créait des Versailles.
En 1793, l’ennemi était en Alsace. Les Républicains durent se retirer derrière les lignes de la Lauter. Ils auraient pu s’y maintenir, si le général Darlande ne les avait pas trahis. A la tête d’un corps autrichien, le traître revint, le 1 1 septembre 1793, surprendre le camp qu’il avait commandé. Mais, trois jours après, les Républicains le repoussaient avec une si magnifique ardeur qu’il abandonnait armes et munitions.
Le 13 octobre 1793, après la bataille de Pirmasens, les coalisés poursuivent l’armée duRhinjusqu'à la Lauter. Un corps d’émigrés, commandé par le prince de Condé, s’empare de Wissembourg. Hoche avait mission de sauver la République. Il ordonne une attaque sur toutes les lignes. Les Autrichiens s’étaient établis près du château du Geisberg. Ils avaient placé trois bataillons. Leur camp dominait la plaine. Les Français s’élancent, prennent le château, culbutent l’ennemi. Les Autrichiens laissent, en fuyant, artillerie, vivres,
équipages. Hoche rentre gaiement dans Wissem-
bourg.
Maintenant Wissembourg, jusqu’à nouvel ordre, est un nom de défaite. Le 3 août 1870, le général Abel Douay , qui était à Haguenau , avait reçu l'ordre de marcher vers Wissembourg. j Il y arriva avant la nuit. Avec ses quatre mille j neuf cents hommes, sa brigade de cavalerie et ses ] trois batteries d’artillerie, il alla occuper la colline | du Geisberg qui s’arrondit à 2 ou 3 kilomètres de I la ville.
De la place où nous sommes, sur le Geisberg, on voit la ville traversée par la Lauter, plus loin ; la route de Landau, la route de Spire, et, sur ces routes, maints villages de la Bavière rhénane. Au | pied du Geisberg passent la voie ferrée et la route ij de Strasbourg. Çà et là, apparaissent les derniers j vestiges des illustres lignes de Wissembourg, épau- I lements, parapets, redoutes, fossés que jadis la j Lauter remplissait. A ces lignes, le maréchal de ' Villars, de 1704 à 1706, avait fait travailler, diton, jusqu’à douze mille pionniers. C’était, sur une longueur de 30 kilomètres, une « muraille de France » qu’il prétendait construire.
Le 4 août, Douay envoie des chasseurs au delà de la Lauter pour éclairer le terrain. « Rien de
suspect », répondent les éclaireurs. Quelques minutes après, à huit heures du matin, au moment où nos soldats apprêtent la soupe, la division du XI“ corps bavarois sort de la forêt où elle se tenait cachée, se montre sur les hauteurs de Schweigen, descend vers Wissembourget attaque nos troupes. Nos troupes en ont raison. Mais voici le rr corps prussien, voici le XI' corps prussien qui ont passé la Lauter et accourent vers notre Geisberg. Une batterie de position ne cessait pas de tirer sur Wissembourg. En somme, Douay avait en face de lui l’armée du prince royal, forte de cent quatrevingt mille hommes. Il eût pu se retirer sur le gros de l’armée française. Il préféra soutenir la lutte. Son artillerie s’était avancée sur la route de Wissembourg, ses troupes étaient disposées en tirailleurs sur un front de 2 kilomètres. Traversant la Lauter, nos soldats parviennent jusqu’aux hauteurs où l’ennemi était embusqué derrière des arbres et des monticules de terre. Ennemi invisible ! F usillade meurtrière ! A l’endroit où s’élèvent trois peupliers et où les Allemands ont bâti un monument funèbre, le général Douay fut atteint mortellement par un éclat d’obus. Il était neuf heures et demie. Le général Pellé prit le commandement. La bataille redoubla de violence. On sait que, bondissant sur les batteries bavaroises, les turcos firent des prodiges. Dans le château du
Geisberg, c’est-à-dire dans cette ferme où nous faisons halte, une poignée de Français résistent à l’élan opiniâtre de l'armée allemande. Le nombre finit par l’emporter. Pellé fait sonner la retraite. Il se retire vers le col du Pigeonnier où il rencontre Ducrot qui accourt, mais qui accourt trop tard.
Les trois peupliers au pied desquels Douay a été étendu ont été abattus... Déjà vieux, oui, déjà vieux, trois autres poussent à leur place. Quinze cent cinquante Allemands et douze cents Français ont mêlé les flots de leur sang sur ce sol où, en ce moment, vaste verdure criblée d’or, ondule la jeune moisson.
De Haguenau à Reichshoffen.
Nous arrivons à Haguenau.
L’histoire est une bonne compagne de voyage, compagne qui, au fond, n’est peut-être pas plus véridique qu’une autre, mais dont la causerie est si captivante ! A chaque pas que nous faisons en ce pays d’Alsace, cette compagne de voyage se penche à notre oreille et nous suggère quelque grand souvenir.
— Ici même, à l’endroit où tu poses le pied, sur la rive de la Moder, au douzième siècle, Frédéric le Borgne fit construire un château de chasse, loin
de toute habitation. Quelques logis de paysans se blottirent autour. Ce fut l’origine de la ville. Frédéric Barberousse concéda à la cité naissante des privilèges et des exemptions; il la fortifia; il y éleva un palais; il y résida souvent. On y gardait, dit-on, les joyaux de l’Empire. Où tu poses le pied, l’ombre de Frédéric Barberousse a passé. D'autres empereurs y passèrent à leur tour, qui, eux-mêmes ne furent que des ombres. Il y eut ici un tribunal impérial. Quand Richard Cœur de Lion tomba aux mains de Henri VI, c’est ici qu’il comparut devant une assemblée de princes. Au quatorzième siècle, quand dix villes d’Alsace : Kaysersberg, Colmar, Landau, Schlestadt, Haguenau, Munster, Obernai, Rosheim, Turckheim, Wissembourg, s’unirent en Décapole, et que les empereurs leur accordèrent les titres et les privilèges des cités impériales, Haguenau fut placée à leur tête. Vinrent les luttes du quinzième siècle, la guerre de trente ans, les campagnes de Louis XIV. Haguenau, cité opulente, se ruina, s’anéantit. En 1677, ses fortifications furent détruites et ses maisons incendiées. Le palais de Barberousse disparut dans ce désastre. Plus tard, Haguenau redevint ville forte; mais déjà, en 1867, elle était déclassée comme ville de guerre.
L’église Saint-Georges date du douzième siècle ; le chœur, du treizième. On dit que les cloches de
Saint-Georges sontles plus anciennes de l’Alsace. A l’intérieur, l’église est toute bariolée de couleurs crues. Sous ce badigeon, où domine un vert fort criard, il semble que l’âme même du monument soit étouffée. Un tel fard n’est-il pas mortel à la chaste beauté?
Rien d’intact, rien de vierge, sinon, près d’un autel, à gauche, une petite niche ogivale, large comme la main, et simplement décorée de deux rameaux tressés !
Certains vitraux (commencement du siècle dernier) ont un charme ingénu qui n’est pas à dédaigner. Voici, par exemple, sur un beau fond bleu, la décollation de Jean- Baptiste ! Le bourreau apporte la tête du saint. Hérodiade, parée d’un large collier de perles et vêtue d’une simple robe brune, se penche vers le sanglant cadeau qu’elle a obtenu et, tout effarée, frissonne. Hérode, à face de tyran, habillé d’une tunique verte et drapé dans la pourpre, appuie son menton sur son doigt recourbé. Un tyran pensif est toujours un bel exemplaire de tristesse humaine !
A droite de l’autel, un très intéressant tryptique : le Christ à l’aspect byzantin, au corps débile, au front large et songeur, assis sur un arc-en-ciel.
Dans la nef, nous saluons au passage quelques chapiteaux romans, si malheureux sous le travestissement de leur peinture.
La tour octogonale qui s’élève sur le transept est flanquée de deux lunettes légères. Dans la décoration extérieure, il y a aussi beaucoup de mélange. Telle statue semble avoir perdu seulement depuis hier, sous la pluie, l’étiquette de son magasin; et, au-dessous de cette statue neuve, une très ancienne gargouille nous sourit, joufflue et moussue à souhait !
Inoubliable, dans cette église Saint-Georges, le Christ en bois du quinzième siècle, placé dans la nef, à droite. C’est un adolescent très doux, dont le visage respire l’étonnement et le reproche.
Inoubliable aussi, l’église Saint-Nicolas (près de la porte de Wissembourg). Commencée au treizième siècle, agrandie au quinzième, elle nous montre de belles boiseries et un émouvant sépulcre de pierre qui semble plus récent, du seizième siècle sans doute. Elle nous plaît surtout par son calme et par sa discrète dignité.
A quelques pas de l’église Saint-Georges, on rencontre une fontaine où il y a de tout, même de l’eau : il y a une vasque, il y a des anges, il y a une tiare, il y a une ruche, il y a des livres. Notons ce motif qui pourrait devenir un ravissant symbole : des anges faisant lire des livres aux abeilles !
Haguenau, petite cité de grand caractère, le voyageur sent qu’il s’attacherait vite à tes monu-
ments : hôtel de ville, donjon, halle au houblon, hôtels du dix-septième et du dix-huitième siècles, et particulièrement à cette curieuse maison renaissance qui contient ta riche bibliothèque municipale. Aux abeilles idéales, les livres donnent un miel d’éternité.
En quittant la ville, on traverse des forêts. Magnifiques forêts de Haguenau ( Forêt-Sainte ), hêtres, bouleaux et charmilles! Plus loin, des cantons entiers sont plantés de chênes. On traverse des houblonnières et des pins. On croise des rivières, parmi lesquelles on reconnaît cette Zinzel qui a le nom le plus fluide et le plus gazouillant du monde. Seule, la Voulzie, dont les deux syllabes consolaient l’imagination du pauvre Hégésippe Moreau, rivalise de grâce avec elle. Et encore! Voulzie, on dirait de l’eau qui coule sur du sable; Zinzel, c'est le flot qui bouillonne et rit sur les cailloux.
Le voyageur aperçoit au passage d’admirables usines métallurgiques : les Forges du Bas-Rhin , comprenant les établissements de Niederbronn, de Mertzwiller, de Zinswiller, de Jægerthal, de Mutterhausen. On salue l’acier qui sort de là. Puisse-t-il, ce pur acier, ne servir qu’au progrès et à la dignité du genre humain !
Les plantations de pins apparaissent comme
d’énormes champs très réguliers. Epis de vingt mètres ! Gigantesque moisson où se distille la résine, sève épaisse et de rude parfum! Quelquesuns de ces pins ont la sveltesse exquise, la distinction presque hiératique et la fine austérité de Fiesole.
Les houblonnières sont pittoresques en toute saison. Pendant l'hiver, assemblées en cônes, leurs perches entremêlent leurs extrémités. Elles suggèrent alors une comparaison qui nous obsède. On dirait, formées en faisceaux, des lances dignes des vaillants hommes qui ont abreuvé de leur sang cette terre. Çà et là, sur une de ces perches, un oiseau de proie se tient, immobile, comme une aigle romaine au bout d’une pique.
En chemin, on découvre, on perd et on retrouve les montagnes de Niederbronn. Une ruine s’y étale en héroïque couronne brisée... Tout à coup, on crie : « Reichshoffen ! »
Au milieu des houblonnières correctes, dans le vallondu Falkenstein, Reichshoffen présente l’aspect leplus idyllique du monde. Nous remarquons des maisons aux formes coquettes, aux pierres habilement appareillées; pierres roses qui, sans fin, semblent exhaler le printemps et la paix. De quelle foule désespérée se sont jadis remplies ces rues?
Devant l’église de Reichshoffen, sur un monceau
de pierres brutes, se dresse une Vierge couronnée d’étoiles. On l’imaginerait plutôt couronnée d’épines. Une inscription rappelle le choléra de 1855. Reichshoffen a depuis connu pire fléau.
Au fronton de l’église, on lit : Hoc templum codifie aturn est anno Domini 1JJ2. Quatre-vingt-dixhuit ans avant la guerre fatale! Cette date de 1772 a, elle aussi, sa mélancolie. Le contrôleur général Terray menait les contribuables comme Maupeou les parlementaires. La détresse du peuple était extrême : des disettes l’éprouvaient cruellement. Ces misères, hélas! venaient de l’avidité des hommes et non de l’avarice de la nature. Par un méthodique accaparement des grains, une société secrète opérait à son gré la hausse sur les marchés. Des princes, des seigneurs, des magistrats, s’enrichissaient ainsi. Louis XV lui-même commanditait 1! affaire de quelque dix millions, achevant dans le lucre une vie de luxure. Tout entier au pacte de famine, le roi, malgré le frémissement de la France, laissa s’accomplir le démembrement de la Pologne. Il ne voulait pas écouter Broglie, son ambassadeur à Varsovie, qui dénonçait cette abominable iniquité dans les projets de la Russie, de l’Autriche, de la Prusse. Moins de cent ans après, ici même, une autre iniquité du même genre devait s’accomplir.
L’église de Reichshoffen est décorée de fresques
naïves : l'Enfer et le Paradis. L’Enfer, plein de serpents, s’ouvre pour des hôtes caractéristiques : jeune femme aux cheveux épars, vieillard aux lèvres minces, paysan à blouse bleue, fonctionnaire à cravate blanche. Chacun de ces hôtes incarne assurément plus d’un vice. Le Paradis se couvre de nuages moelleux : sur l’un réside la Trinité, vers les autres montent les élus.
Ce que nous dit, à Reichshoffen, notre compagne déroute : l’Histoire...! En vain elle insiste sur les choses très lointaines, sur les innombrables souvenirs gallo-romains. En vain, elle veut nous rappeler que Reichshoffen appartenait aux évêques de Strasbourg; qu’ils y firent construire un château fort; que cette seigneurie passa à maintes familles illustres, aux Falkenstein, aux Ochsenstein, aux comtes de Deux-Ponts-Bitche; que les ducs de Lorraine la possédèrent et qu’ils la cédèrent, en 1761, à Jean de Dietrich, un des ancêtres des vaillants forgerons du Bas-Rhin.
Ce nom de Reichshoffen est pour nous inséparable des noms de Frœschwiller, de Wœrth, de Morsbronn; inséparable de tous les souvenirs contemporains, toujours contemporains, que ces noms évoquent !
La division d’Abel Douay venait d’être écrasée à Wissembourg. Fallait-il se replier derrière les
Vosges? Ne valait-il pas mieux tenter de rejeter l’Allemand en Allemagne? Telle était la question qui se posait. Frœsch vriller rappelait une victoire de Hoche. Mac-Mahon attendit l'ennemi sur le bord de la Sauer. Ici, trente cinq mille Français tinrent tête à cent quarante mille Allemands.
L’armée de Mac-Mahon va d’Elberbach à la forêt de Langensoultzbach. L’aile gauche (division Ducrot) s’appuie sur la route de Reichshoffen, de Frœschwiller, de Wœrth, dont apparaît le clocher bulbeux couvert de plaques de faïence verdâtre. Vers le sud, par la route de Haguenau, la division de Lartigues s’allonge jusqu’à Morsbronn. En arrière se range la division Conseil-Dumesnil, ainsi que la division Douay (sous les ordres du général Pellé), si éprouvée à Wissembourg, incapable de marcher. En face s’accumulent les Prussiens, les Bavarois, les Wurtembergeois, les Badois.
Du 5 au 6 août, une pluie d’été tombe, torrentielle. Les ruisseaux débordent d’une eau boueuse, bientôt sanglante. Le 6 août, à quatre heures du matin, le canon retentit. Ce sont d'abord des escarmouches. De sept à huit heures, les Bavarois donnent sans résultat l’assaut à la division Ducrot. Sans résultat, les Prussiens descendent de Wœrth, s’efforcent de gravir les pentes de Frœschwiller et d’Elsasshausen. Sans résultat, les Prussiens canonnent et attaquent la division
de Lartigues. A midi, nos positions restent intactes. Mac-Mahon n’avait qu'à prendre l’offensive.
Les Allemands recevaient toutes sortes de renforts. Le prince royal quitte Soultz-sous-Forêts, accourt, prend le commandement. Nouvelle attaque. Notre aile gauche faiblit. Le centre tient bon. L’aile gauche résistera-t-elle? Wurtembergeois et Badois accourent en foule. On meurt beaucoup de notre côté. Les Wurtembergeois entrent à Morsbronn : nos positions vont être tournées. Le général de Lartigues lance sur eux la brigade de cuirassiers Michel, deux régiments de cuirassiers et un détachement de lanciers. Ces héros se précipitent à travers les haies, les fossés, les vergers, les houblonnières que voici. La mitraille les décime dans les rues mêmes de ce village de Morsbronn. Us rompent les lignes ennemies. Ils parviennent à se rallier au village voisin, Hegeney. Combien peu survivent! Derrière eux, pleine de cadavres, s’étend une voie sinistre et pourtant triomphale. La division de Lartigues reprend l’offensive. Mais les Allemands sont trop nombreux. Ils se reforment lentement : Bavarois au nord, Prussiens au centre, Badois et Wurtembergeois au sud, occupent les hauteurs. Pour protéger la retraite, les cuirassiers de la division de Bonnemain recommencent, entre Wœrth et Reichs hoffen, en arrière d’Elsasshausen, l’immense effort
des cuirassiers de Morsbronn. Une seule route est libre, celle de Reichshoffen. Notre armée s’y écrase. Nous perdions six mille hommes, trente canons, huit mille prisonniers. L’ennemi perdait plus d'hommes que nous, il est vrai! Mais nous ne nous arrêtons jamais à une consolation de cette espèce.
Dans les prés, dans les champs, au coin des sentiers, partout, des monuments, des pyramides, des colonnes, des croix ! Çàet là, apparaissent quelques tombeaux particuliers de tel officier allemand ou de tel officier français. On dirait des cris distincts, dans le vaste murmure de l’agonie anonyme.
Près d’Elsasshausen, à côté du principal monument, une colonne portant un aigle et entourée de Renommées, s’élève le noyer de Mac-Mahon, en un lieu d’où l’on domine une partie du champ de bataille. Et des monuments encore, et des croix toujours, et une immense angoisse qui mouille nos yeux de larmes...!
Comme Wissembourg, Frœschwiller était un nom de victoire républicaine. De ces deux noms, Wissembourg et Frœschwiller, le fatal aveuglement de l’Empire a fait pour notre époque deux très profondes expressions de deuil. Mais nous gardons pleine confiance en la vertu de France. Partout où le sang français a coulé, c’est de la gloire qui germe et c’est de la liberté qui fleurira.