DEUXIEME PARTIE
Dieuze. — Morhange. — Bitche. — Vic-sur-Seille. — Metz et ses environs. — Les sept fermes de Guillaume II. — Le château d'Urville. — Thionville.
Dieuze.
On quitte Avricourt, pauvre village coupé en deux par le couteau de boucher que maniait M. de Bismarck. On s’avance sur des flots de terre ondulant à perte de vue. Océan fécond, les champs débordent de joie . Quelques arbres jalonnent l’espace. L’air est très léger, très tendre, à la lorraine.
Oui, c’est ton air que je respire, 6 ma Lorraine.
O chère, que tu sois ma mère ou ma marraine,
Je t’aime. Et qui peut dire à quel point nous aimons !
Oh ! les douces forêts qui tapissent tes monts Comme une mousse drue et légère ; les vignes D’où coule un vin de feu subtil ; les nobles lignes Des Vosges qui, là-bas, mirages onduleux,
Emportent le regard au bord de leurs flots bleus; L’inoubliable odeur des prés, des chenevières.
Et des sillons luisants, et des sombres rivières,
Sous les saules touffus qui blanchissent au vent,
Et le ciel délicat, un peu voilé souvent,
Qui t’emplit de tendresse et te revêt de charmes ! Lorraine, mon amour, j’adore aussi tes armes,
Ton parler réfléchi, chantant et contenu,
Ton respect du travail, ton goût de l’inconnu,
Ton courage tranquille aux lueurs d'ironie,
Et ce bon sens, ce sens de prudence infinie
Qui met comme un sourire au coin de tes beaux yeux,
Et cette patience où les audacieux
S’exercent, vertu sainte et par où l’on demeure
Sûr de vaincre, ô Lorraine, et de vaincre à son heure!
Voici des forêts, des étangs. L’eau de ces lacs modestes, entre des rives indécises, s’étale, admirablement calme et lustrée. Des poules d’eau y jouent, ainsi que des mouches sur un immense miroir. Soudain, l’oiseau a plongé. Il semble que le miroir vienne d’absorber la mouche.
L’église de Dieuze est d’un gothique naïf que les architectes allemands ont rendu niais. Ils ont peint les meneaux en rose et les voûtes en bleu. Seuls, quelques vieux bancs de bois (à droite, les hommes, à gauche, les femmes) ont gardé intacte leur simplicité à demi villageoise.
Un lointain passé militaire, ensanglanté de combats, illuminé d’incendies, n’a laissé dans la petite ville, si laborieuse et si tranquille, que de très rares vestiges : un pan de muraille, une porte, — rien de plus.
Jadis, les salines elles-mêmes étaient fortifiées.
Vastes et inépuisables, les salines de Dieuze remontent au dixième siècle, peut-être même à l’occupation romaine. Cette terre de blé est aussi une terre de sel. Elle résume les deux symboles de l’hospitalité !
Delà grande rue de Dieuze, on dirait une petite rue de Nancy. Mêmes maisons au toit plat, avec un côté légèrement rabattu ; mêmes murailles blanches, aux fenêtres peu nombreuses ; même aspect bourgeois et doux. Sans art, ô Lorraine, combien tu es élégante en ta bonté !
Au milieu de cette principale rue se trouve une maison qui porte cette enseigne : Café national. C’est là qu’est né Edmond About. Ce prodigieux écolier de l’École normale fut d’abord le prodige de l’école primaire de Dieuze. Jamais intelligence n’avait été plus vite éveillée. Jamais style ne devint plus alerte et plus incisif. L’œuvre d’Edmond About, c’est le triomphe de la netteté. Partout où il suffit d’avoir un bon sens souverain, un esprit étincelant, une humeur prime-sautière et narquoise, c’est-à-dire dans la critique, dans la polémique, dans la politique, dans l’économie politique et même dans un certain genre de roman, About donne des pages incomparables. Peut-être cependant y a-t-il des entreprises où il faut quelque chose de plus. Là encore, à coup sûr, il reste spirituel, abondant et nerveux. Mais il
manque un peu trop du « je ne sais quoi ». Toutes les fées s’étaient réunies autour de son berceau, dans la grande chambre de sa maison natale. Mais sans doute elles ne songèrent pas à inviter le dieu inconnu. Ce Lorrain est assurément l’homme du monde à qui fait le plus complètement défaut le sens du mystère. Pourtant il y eut un mystère dans sa vie ! Sur le chemin de Paris à Strasbourg, il retrouva la plume de Voltaire, laquelle, entre ses doigts agiles, sembla plus voltairienne encore.
Nous achetons par hasard quelque objet dans une quincaillerie de Dieuze. Les marchands, très hospitaliers, nous expliquent qu’aucun membre de la famille About n’habite plus Dieuze. De cette famille, ils ont gardé un souvenir attendri. Nous demandons ensuite :
— Savez-vous où est né Friant?
— Le peintre Friant?
— Oui.
— Il est né ici.
— Assurément, mais dans quelle maison ?
— Dans celle où nous sommes.
Bien aménagée, garnie de marchandises brillantes, la petite maison a un aspect de correction gaie. Nous songeons au chef-d’œuvre que ferait
Friant si, en bon fils, il la reproduisait sur la toile, avec la subtile précision et la netteté profonde dont il a le secret.
Dans le train qui nous ramène à Avricourt, nous revoyons l’œuvre du peintre, et surtout sa collection de portraits peints . C’est une série d’études où l'avenir se documentera. Femmes du monde , filles du peuple , bourgeois , paysans , ouvriers, le peintre les a tous passés en revue, à la loupe. Il a noté avec une puissante exactitude les rêves, les amours, les plaisirs, les joies des gens qu’il coudoyait.
Pour définir et railler les psychologues trop pénétrants qui prétendent scruter les replis de l’âme et démêler tout l’embrouillement des passions, on 'a dit qu’ils « coupent les cheveux en quatre » . F riant a dû fabriquer quelques-uns de ses pinceaux avec des cheveux ainsi préparés par les psychologues. Gloire de l’œil à qui rien n’échappe et de la main assouplie qui lui obéit en tout !
Ajoutons que ce Lorrain possède un comique tout particulier. D’abord, dans ses compositions railleuses, il conserve la minutie de sa facture. Ceci est déjà un gage exquis de bouffonnerie. Ainsi , en poésie comique , l’impeccabilité du rythme, la distinction du langage, la richesse de la rime! Citons seulement le tableau des Bribeurs. Le long de la rivière, dans la fraîcheur matinale,
deux braconniers se glissent pour lever quelques nasses. Tout à coup, une forme suspecte leur apparaît. Serait-ce le garde? L’œil de nos gaillards se dilate; leur corps se resserre, se contracte, prêt, suivant les circonstances, à se tapir dans un buisson, à plonger dans l’eau ou à bondir jusqu’à la forêt prochaine. Friant le Lorrain aime ces pauvres braconniers, parce qu'ils sont pauvres et peut-être aussi parce qu'ils sont braconniers.
Il y a, dans l’âme de ce peintre, un peu de la grande pitié qui est par excellence chose divine.
Il représente volontiers tel artisan accoudé à sa fenêtre, souriant à sa femme et à son petit. Il nous montre telle famille assise à une table : on apporte un plat de pommes de terre; larges, à demi ouverts dans leur pelure, les beaux fruits farineux sont savoureux à voir; les enfants les regardent avec une avidité que rien ne dissimule; le père, qui a grand’faim, lui aussi, se détourne un peu pour cacher son impatience ; quant à la mère, fatiguée et vieillie avant l’âge, elle porte sur le visage toute la peine qui est l’hon- 1 neur de la femme.
About est entré à l’Académie. Friant entrera au Louvre. Ce sont là deux façons d’être immortel. Dieuze doit songer volontiers à ces formes de l’immortalité française.
Morhange.
A mi-chemin de Strasbourg à Metz se trouve Morhange, petite bourgade si ingénument française dont les Allemands ont fait un vaste camp retranché, une place d’armes monstrueuse.
On a quitté la cité rose de Sarrebourg. On a suivi la Sarre, mollement déroulée dans la verdure des prairies, sous les saules blanchissants, sous les noires aulnaies. Çà et là, des forêts moutonnent à l’horizon. Des étangs reluisent parmi des flots pressés d’herbes et de feuillages. L'un d’eux est traversé par un canal. C’est un spectacle amusant et paradoxal que cette route d’eau qui sillonne l’eau.
Au milieu d’une harmonieuse douceur, Morhange apparaît.
On distingue une église militaire et des casernes neuves. En briques ou en pierres, massives et basses, elles affectent toutes un aspect à la fois administratif, géométrique et menaçant. Autour d’elles se groupent les industries qui en vivent : Casino, Tivoli , Colosseum , épiceries, bijouteries, merceries, ateliers de photographie à pied et à cheval, malpropres baraques de bois où on lit : « Salon de friseur ». Cette agglomération fait à la garnison une atmosphère germanique en notre air de France.
Soudain, on tombe dans la vraie petite ville de Morhange. Ici, rien d'allemand. Depuis l’annexion, pas une coutume, pas un costume n’a changé. Les perrons à longues marches, les portes cochères, les volets de chêne, les corridors blancs, les hautes cheminées, tous les détails des maisons, depuis les bancs du seuil jusqu'aux tuiles festonnées, conservent pieusement le plus sincère aspect lorrain.
Des enfants jouent. Sur leurs lèvres chante l’accent du pays. Aucun mot, aucune syllabe, aucune intonation n’a subi la loi du vainqueur. Les pierres et le sol, les poitrines et les cœurs sont nôtres jusqu’au fond.
N ous tentons d’entrer à l’église . La porte semble fermée. Une femme nous dit : « Tournez la clenche, monsieur. »
Nous admirons la nef gothique qui garde un caractère franc et simple, malgré de récentes restaurations. Près du chœur est encastré un joli retable renaissance.
En face, une Vierge tient dans sa main un tison. Morhange, en 1401, avait été dévastée par un incendie. Les habitants promirent un ex-voto à la Vierge, mais ils n’exécutèrent pas leur promesse. En 1501, nouvel incendie. Alors, ils se souvinrent. Ils commandèrent à un tailleur de pierre cette statue significative. L’enfant Jésus touche de ses
petits doigts le menton de sa mère. Sous la caresse de l’enfant, l’oubli des hommes est déjà oublié.
Dans une crypte, sur un autel, nous voyons une sainte Barbe accoudée à sa tour. Chargé de bijoux et d’agrafes, son vêtement, compliqué à plaisir, est un exemplaire complet de l'élégance féminine au quinzième siècle.
Mais il faut quitter le Morhange français, pareil à un îlot battu par la marée allemande. De nouveau, nous traversons casernes et maisons d’officiers. Plate cité militaire où l'on entasse pêlemêle fantassins, artilleurs, uhlans! Tumulte d’invasion, odeur de campement!
Bitche.
Bitche est la ville de Lorraine restée le plus longtemps française. Notre drapeau y a flotté jusqu’au jour où finit la guerre de 1870-1871, et même un peu plus tard.
Au printemps, le pays de Lorraine est particulièrement délicieux. Quand on quitte Sarreguemines, les forêts à la verdure neuve, les champs où flotte un brouillard délicat et laiteux, les arbres qui émergent finement de ce brouillard, les morceaux du ciel furtivement bleus, tout semble si subtil, si moelleux, si caressant, qu’on le dirait peint à souhait sur faïence tendre.
Autour de Bitche, la variété du paysage demeure inoubliable. On traverse des tranchées de grès rouge, des plantations de hêtres ou de pins, des étangs, des rivières, des forêts sauvages toutes pleines d’exquises échappées.
Pays de forêts où, médiocrement riche, le paysan tire parti de tout, même des feuilles mortes.
Des feuilles mortes ! Voilà un cri qu’on entend ici plus souvent peut-être qu’on n’entendait à Rome : Panem et circenses! Le droit d’enlever les feuilles mortes de la forêt, c’est la faveur qu’on demande à toutes les autorités, quelles qu’elles soient. Des feuilles mortes pour la litière des bestiaux ! Des feuilles mortes pour couvrir les provisions pendant l’hiver! Le maire d’un des villages voisins salua, dit-on, Napoléon III de cette requête ingénue, mais expressive : « Monsieur l'Empereur, donnez-nous des feuilles mortes. »
Quand l’horizon s’élargit, on découvre à droite, des plaines, des villages, des cheminées : c’est la Bavière; à gauche, de souples et gracieuses collines plantées de sombres pins et de clairs bouleaux : ce sont les Vosges, derrière lesquelles est l’Alsace. Aux yeux du voyageur se déroule une succession de tableaux dont la plupart sont des chefs-d’œuvre.
Bien que située à plus de 370 mètres d’altitude, la ville de Bitche se dissimule presque en un pli
du sol. Elle est dominée par un roc de grès rouge, âpre falaise qui porte, net et régulier, le fort que la nature et Vauban ont fait imprenable. Pour donner l’assaut à ce fort, il faudrait les ailes de ces éperviers qui tourbillonnent dans le ciel en lançant leur cri de guerre. Pendant que les yeux mesurent le rocher à pic, l'esprit se rappelle qu'un puits creusé dans le rocher même, à 80 mètres de profondeur, alimente la garnison. Voilà l’esprit et les yeux eux-mêmes déjà rafraîchis !
Bitche a une histoire dont les chapitres, brefs, nus et droits, sont pareils à des commentaires héroïques. En 1793, une nuit, les Prussiens attaquèrent le fort. Un traître les avait mis à même de surprendre les ouvrages avancés. Mais le mal que, dans l’ombre, la trahison avait fait, la fidélité éclatante le répara. Un patriote qui avait reconnu l’approche de l’ennemi mit le feu à sa maison. Cet holocauste fut un fanal qui révéla le danger. Les nôtres coururent aux armes, repoussèrent les envahisseurs et leur firent deux cent cinquante prisonniers. La maison de ce patriote de 1793 devait de nouveau brûler en 1870, mais au milieu de tant d’autres ! nous pourrions dire : de toutes les autres ! Le lendemain de la bataille de Frœschwiller (6 août 1870), le 2» corps bavarois arriva devant Bitche. Bitche refusa de se rendre. Comme les Bavarois étaient obligés de continuer leur marche,
ils se contentèrent de laisser quelques détachements pour cerner la forteresse. Le 23 août, le bombardement commença. Le 4 septembre, la garnison fit une sortie qui jeta le désordre parmi les assiégeants. Ils durent demander en hâte des renforts. Le 11 septembre, nouveau bombardement d’une violence inouïe. Le 12, au soir, l’église brûlait. Vingt maisons, trente maisons, soixante-dix maisons brûlaient. Le 15, au matin, les Allemands durent reconnaître que leurs bombes les plus incendiaires étaient désormais réduites à l’impuissance. Ils ne pouvaient plus brûler la ville. Ils ne cherchèrent aucun moyen immédiat de s’en emparer. Ils se contentèrent de la bloquer. Les assiégés avaient des vivres et des puits.
Pendant le siège, on a toujours pu sortir de Bitche ou y entrer. Si nombreux et si indulgents, les accidents de terrain se faisaient complices de la résistance. Un brave paysan, jusqu'au dernier jour, conduisit des moutons dans la place. Après la guerre il alla à Paris, et on lui remboursa largement ses patriotiques fournitures. Les assiégés tinrent bon, occupant leurs loisirs à quelques sorties. Bitche ne se rendit pas. Le 23 mars 1871, les trois mille hommes de la garnison quittèrent Bitche avec les honneurs de la guerre. Ce mois de mars fut ici le dernier printemps français.
Un matin de mai 1903, pour la visite de Guil-
laume II, devant l’église, plus de mille fillettes à bonnets lorrains étaient groupées en gradin. Au milieu d’elles, le buste en bronze du vieux Guillaume se dressait sur un socle paré de bluets. L’une des jeunes filles portait un bouquet de roses-thé, de tulipes et de lilas; une autre portait un graal. Toute cette assemblée féminine attendait avec une patience résignée. Tout à coup, le canon tonna, les cloches tintèrent. Canon de Bitche qui, il y avait trente-deux ans, faisait parler la poudre en français! Cloches de Bitche qui, il y avait trente-deux ans, sonnaient le glas dans le bombardement qui atteignait l’église?
Bitche a des toits alsaciens, toits pointus et bruns, très différents des toits lorrains, plats et roses, qu’on trouve jusqu’ici, aux villages voisins de Sarreguemines. Çà et là, des pans coupés, des poutres apparentes, font penser à la rue d’une ville suisse, aux environs de l’Alsace du sud. Les maisons étaient pavoisées. C’étaient presque toutes des maisons neuves.
Parmi les membres du conseil municipal qui se préparaient à recevoir l’empereur, à côté des barbes allemandes, nous distinguions maintes moustaches lorraines. Vint la voiture impériale. Assis près du statthalter, l’empereur, les yeux voilés, le teint jauni, écouta, sans tourner la tête, le maire qui lui adressait une harangue. Quand
le maire eut fini, l'empereur souleva la main, agita et crispa les doigts : ce fut le signal de la poignée de main. La fille au graal s’avança : ce fut le signal du vin d'honneur. L’empereur but un long trait. Un voisin nous dit : « On lui donne du vin du Palatinat qui date de cent ans et qui coûte 50 marks la bouteille. » (50 marks seulement! Ce vin ne gagne que quelques pfennigs par an. Et l’on n’est pas forcé de rendre le verre.) L’empereur passa la coupe au statthalter, qui appliqua ses lèvres à la même place que son souverain. Le cérémonial était terminé. Des hoch retentirent, officiels. L’empereur se retira pour inaugurer le drapeau d’une caserne.
Toute cette fête si concertée avait eu l’aspect d’une distribution de prix où les prix feraient défaut, d’une Fête-Dieu où il n’y aurait ni Dieu ni fête.
Vic-sur-Seille.
Cette petite ville de Vic-sur-Seille est une aubaine pour le voyageur. Les Guides n'en disent rien : à peine la nomment-ils négligemment. On entre , et soudain l’enchantement commence . Tout d’abord, une magnifique porte féodale, flanquée de deux énormes tours rondes, s’ouvre sur une armée de gigantesques marronniers. Cette
porte est ornée de mâchicoulis dessinant des ogives en anse de panier, — de panier percé ! De ces ogives, on pouvait faire pleuvoir sur les têtes des traits, des pierres, du plomb fondu. Et voici que ce sont les fleurs du vieux marronnier qui, ce soir, pieu vent sur nous.
Au douzième et au treizième siècles, Vie était le chef-lieu des possessions temporelles de l’évêché de Metz. Elle avait été jadis la capitale du « pays saulnois », pays où abonde le sel.
Au coin de la place du Palais, on rencontre une maison renaissance, l’ancien hôtel de la Monnaie. Aujourd’hui, hélas ! ce n’est pas sous le faix de l’or et de l’argent que ploie cette exquise maison. Très pauvre et mal secourue, elle n'a plus, pour reste de son ancienne splendeur, que ses fenêtres carrées à meneaux et à bandeaux, ses guirlandes fines de pampres, de figurines, de raisins, ses gargouilles amusantes et sa grâce légère qui va s’effondrant.
En face, se dresse sur le vide, nu, classique, un sévère portail aux colonnes ioniques, au fronton grec! Portail où est écrit le mot Marché, au-dessus d'un cadran solaire qu’orne cette devise latine :
Afflictis lentce , celeres gaudentibus horce.
C'est l'heure
Si brève quand on rit, si lente quand on pleure !
Belle maxime assurément, mais vaine dans sa
beauté! A quoi sert-elle aux vivants? Ce qu’il leur faut, c’est l’heure sans phrase.
Dans toute la ville, maintes vieilles maisons ont, comme l’ancien hôtel de la Monnaie, des fenêtres et des portes décorées avec goût. On dirait presque qu’il existe un style vicois.
L'église est un mélange rustique, mais savoureux, de tous les styles. Au-dessus du petit portail de droite, un naïf bas-relief gothique nous montre de saints personnages baptisant des chevaliers, et, en récompense, nourris par des lions. A l’intérieur de la vaste église, les bancs de bois bien rangés portent les noms de leurs anciens propriétaires : « M. Carabin, marchand »; « M. Ancillon » ; « M. Villermin, avocat, 1768 » ; « M. Michel, avocat, 1789. » (Une belle date pour plaider, Monsieur Michel !)
Contre un pilier du bas côté gauche est placée une statuette de la Vierge : Vierge lorraine del pilar ! Au-dessous, on lit : « Notre-Dame de Bethléem Vierge dite (sic) miraculeuse, placée en 1618 dans la chapelle des Dames dominicaines, sauvée en 1793, replacée dans l’église de Vie en 1884. » C’est une toute mignonne statuette de marbre d’une ciselure très précieuse. Le poupon nu que la mère présente sur sa main semble un jouet ou plutôt un bijou.
En face, une Madeleine de pierre. Très vieille,
la tête couverte d'une coiffe monacale, la pécheresse est étendue à terre, lisant un livre. Exhalant tous les souvenirs, un pot à parfum est placé près d’elle. Sa face, qui fut grasse et belle, s’est ridée en s’amaigrissant. Au fond, un vague relief représente la mer et, sur la mer, une âme portée au ciel par des anges. C’est le rêve de la pauvre Madeleine qui se rappelle et se repent.
Dans le chœur de l’église, des boiseries et des cadres du dix-huitième siècle ont grand air. A gauche du chœur, une chapelle est garnie de jolies colonnettes en marbre noir. Pour fermer cette chapelle, l'argent ayant manqué, on a placé une colonnade de plâtre noirci : marbre du pauvre, aussi agréable à Dieu.
Sur le petit portail droit de l’église, œuvre de renaissance naïve, des médaillons casqués semblent sculptés par un écolier rêveur. Dans la muraille sont enclavées des dalles funéraires. Quand on a déplacé le cimetière, on a utilisé ainsi les bonnes pierres pieuses qui s’y trouvaient accumulées. Ces dalles avaient toutes des inscriptions qui commençaient par : « Ci-devant gît... » Or, ces inscriptions, particulièrement au côté droit de l’église, sont grattées, jusqu’à en être illisibles. Les mots « Ci-devant gît » paraissent surtout maltraités. La Révolution voulait-elle abolir la mort, comme elle avait aboli la noblesse?
Metz et ses efivirons.
Il n’y a pas de ville plus française que Metz. Ses fortifications, ses promenades, ses monuments, ses rues étroites, ses hautes maisons que baigne la Moselle, son vaste paysage où flotte une atmosphère ardente de souvenirs, sa grâce, sa gloire, son deuil, tout garde notre pensée, notre foi, notre style, notre accent, notre âme.
Metz, c’est l’antique Divodurum , capitale des Mêdiomatrices . Les Romains l’appelèrent Mêdiomatrica , Metrix , Métis... Au confluent de la Moselle et de la Seille, la bonne ville avait pour tâche de résister aux Barbares. Tandis que, quelques lieues plus loin, sur la Moselle, Scarpone était un rendez-vous de commerce et de luxe, Metz, face à l'ennemi, restait un simple rempart. Le rempart s’écroula, mais avec l’Empire. Les Huns, les Francs passèrent sur ses ruines. On sait la prodigieuse vitalité des racines profondes en ce pays où rien ne saurait périr ! A la mort de Clovis, au commencement du sixième siècle, Metz devint la capitale de l’Austrasie. Au neuvième siècle, à la mort de Charlemagne, elle échoit à Lothaire : c’est la ville principale de la Lotharingie. A la mort de Lothaire commence le partage. Province sans cesse tourmentée, écar-
telée, martyrisée, la Lorraine est d’autant plus sainte, plus vaillante, et, par miracle, d’autant plus jeune.
Jamais histoire ne fut aussi compliquée dans ses détails, plus simple dans ses lignes. Metz ne s’exerce, ne se développe, ne vit que pour son indépendance et par sa liberté. L’Allemagne y attente, toujours rapace et tyrannique; la France, de plus en plus généreuse et cordiale, la respecte et l’aime. Le cœur de Metz appartient à la France. Sous Charles-Quint, c’est une forteresse puissante, un gage, une clef. Clef de pur métal, si souvent rougie par le sang de l’ennemi ! Gage sacré que guette la trahison ! Charles-Quint l’assiège et la bombarde. Le duc de Guise en est le digne gardien. Sous Louis XIV, Vauban et Cormontaigne lui composent ses remparts de noble style, rigides et grands comme les alexandrins de Corneille. Le maréchal de Belle-Isle en est nommé gouverneur, en 1723. Il gouverne la ville pendant trente ans. C'est lui qui crée tant d’édifices, de rues, de marchés, de promenades. Grâce à lui, Metz contracte une noblesse élégante, spirituelle, un peu froide. Reconnaissons pourtant qu’une partie de la ville, resserrée, tortueuse et vieille à souhait, demeure toujours digne de Callot.
Aux premiers frémissements de la Révolution,
le clair esprit de la contrée s’éprend des nouveautés démocratiques. Il en retient surtout ce qui peut contenter à la fois le bon cœur et le bon sens. C’est une chose messine que l’héroïsme dans la mesure.
Probe et courageuse, de nette et verte humeur, de prompt et caustique langage, Metz garde son franc-parler, même aux plus accablantes heures d’épreuves.
Au milieu d’une vallée qu'entoure la souple et délicieuse chaîne des collines mosellanes, son climat un peu humide abonde en caprices. Aux caresses étouffantes de l’été répond la brusque âpreté de l’hiver. La terre est féconde en fruits délicats : fraises de pourpre, groseilles de rubis, mirabelles d’or pur.
En se mêlant ici, le sang gaulois, le romain et le franc, ont formé des hommes aux visages très divers, d’un caractère également saisissant. Il n’est pas rare de trouver, à côté du type franc, de lignes courtes et rudes, le type romain de la conquête : cheveux drus, et plantés bas, nez aquilin, menton massif. En cette variété de formes respire une véritable unité d’âme.
Race messine, race bienveillante, race économe, race d’intelligence limpide, de profond labeur, sans ostentation ni de richesse ni de pauvreté !
i oi
Le paysan est attaché à son pays et aux anciennes coutumes de son pays. Plein d'aversion pour les procès et les subtilités, plein de mépris pour les menaces et les persécutions, il demeure fidèle au cher passé français. Rendu à la France, pourra-t-il jamais concevoir qu’un orage monstrueux l’en ait fait sortir?
La gare de Metz possède des organes doubles, Elle a deux horloges, comme on a deux yeux. Elle a également deux ouvertures, pareilles aux bouches de deux masques tragiques juxtaposés.
En quittant la gare, on découvrait l’enceinte sombre, géométrique et pittoresque des remparts. Dans un fossé à l’eau dormante où dormaient des poissons, une tour ronde à toit pointu se mirait féodalement.
On pénètre dans la ville par la tragique porte cintrée et serpentante qui, pour tout le monde, est la porte Serpenoise, et que les Allemands appellent Prinz Friedrich Karl Thor. Oublions vite ce vague aboiement inhospitalier.
La promenade où l’on arrive, c’est l’Esplanade, qu’il faut tout de suite ajouter aux plus beaux lieux du monde : à la baie de Naples, à la galerie du Mont-Saint-Michel, àlaterrassede Saint-Germainen-Laye. Des marronniers à gauche, des tilleuls à
droite, forment une admirable voûte trempée de pluie ou de soleil. Quelques vives statues de chiens et de chevaux détachent leur silhouette de bronze sur les opulentes verdures. Cette promenade est gardée par Ney. Sur son socle de pierre lorraine, le héros est debout, en costume de général, mais en attitude de soldat. Il vient de ramasser un fusil. Il va faire le coup de feu, comme un soldat.
A l’autre bout de l’Esplanade, les Allemands ont placé la statue du vieux Guillaume Ier. Cette statue a été érigée en signe de conquête.
Sous nos chers tilleuls, le bronze se dresse, lourd, emphatique, reluisant, prussien. Le vieux souverain au crâne chauve, au profil écrasé et rude, désigne de la main les collines de la Moselle. Guillaume Ha inauguré cette statue. A cheval devant elle, il a parlé, gesticulé, paradé à plaisir.
De cette cérémonie, nous n’estimons qu’un seul détail. Certain journaliste français, à force de diplomatie et de volonté, avait obtenu l’autorisation de prendre des vues photographiques. On l’installa entre deux gendarmes en face des deux empereurs, l'empereur de bronze et l’autre. Guillaume II avait été prévenu. Se sachant observé par un Français, il l’observait de son côté, et surtout il s’observait lui-même. Quand il se croyait visé par l’objectif, il corrigeait son attitude, com-
posait son visage. Jamais modèle de profession n’a montré plus de scrupules et d'artifice. Les clichés de l’appareil furent vite épuisés. Pourtant notre ami continua jusqu’au bout à braquer son instrument vers l’empereur et à faire jouer le déclic. Il eut successivement en face de lui un Guillaume pieux, regardant dévotement l’aïeul; un Guillaume rêveur, au sourcil froncé, au cœur affamé d’inconnu ; un Guillaume familier, chassant à l’aide d’une branche les mouches de son cheval ; un Guillaume tragique, sondant les champs de bataille avec une expression de défi ; un Guillaume mystique, élargissant ses yeux pour y faire entrer plus de mystère; vingt autres Guillaume encore, que le déclic de l’appareil provoquait sans cesse à de nouvelles poses. Cependant, notre ami goûtait la joie secrète et raffinée de transformer à sa guise le maître de l’Allemagne en marionnette de cinématographe.
Ne regardons pas cette statue!... Regardons le panorama qui est nôtre. Saluons au loin les douces pentes tapissées d’herbes et de vignes, où se blottissent des villages aux toits roses; la Moselle aux rives souriantes; les collines lointaines qui, divinement, bleuissent vers le soir.
Metz abonde en coins imprévus, compliqués et délicieux : ce sont les beaux ponts solides, les profondes écluses, les rangées de maisons qui se
reflètent dans le fleuve. On ne saurait oublier l’aspect patriarcal de ces maisons, leurs innombrables ouvertures, leurs enseignes, leurs balcons superposés, leur galeries d’où pendent des linges, des étoffes, et parfois un large filet de pêcheur, comme un voile énigmatique frissonnant au vent.
Les vieilles rues dans les quartiers perdus sont d’une humble et fourmillante poésie. Elles grimpent au flanc de la colline, elles redescendent à la Moselle, elles longent les rampes d’escaliers gigantesques, elles pendent jusqu’aux verdures poudreuses des glacis. En étendant ses bras en croix, le passant toucherait les murs parallèles. Noires maisons! Par toutes les fissures, dans toutes les taches suinte la pauvreté. Ces logis de misère sont encore plus mélancoliques à la fin des très belles journées. Les habitants essaiment au seuil des portes. Les enfants fourmillent. A cheval sur des chaises, les hommes à la poitrine découverte rêvent ou lisent. Dans leurs mains, j’ai vu beaucoup de journaux français à demi repliés. Pâles et déformées, les femmes se tiennent debout. Par leur précoce vieillesse, elles se ressemblent comme des sœurs.
Pourtant, ces rues tortueuses, inoubliables à force d’indigence, elles ont des fleurs. Des fleurs, presques toutes rouges, apparaissent à presque toutes les fenêtres. Si dénuée, si lamentable que
soit la chambre, si débordante de tristesse, elle porte un rouge bouquet. Va, pauvre diable au teint terreux, aux yeux enfoncés, aux prunelles de fièvre, ta vie peut avoir sa grâce et sa fleur, elle aussi. Puisque l’oppression fait saigner ton cœur, la belle fleur rouge que voilà, fleur de pensée, fleur de patrie, fleur de douleur, fleur d’héroïsme latent!
La cathédrale de Metz n’est rien qu’une immense et suave merveille de pierre amenuisée et de verre. Avec ses arcs-boutants, ses basreliefs, sa guipure de clochetons, ses clochers, elle domine la ville de toute sa superbe délicatesse fleurie.
A l’intérieur, si haute, si légère, la nef semble le contraire délicieux d’un cachot! Notre âme se libère et s’exalte en frôlant les chastes murailles qui montent d’un si bel élan. Les ogives du chœur, pareilles à des lancettes suraigües, augmentent encore le jet et le jeu des rêves.
Cette cathédrale est un des chefs-d’œuvre qui, au moyen âge, témoignent de l'émulation ardente qui animait les villes. Metz a élevé cette voûte en 1832, pour dépasser Amiens qui possédait alors la voûte la plus haute de la chrétienté. Metz l’emporta de deux pieds. Au seizième siècle, Beauvais voulut dépasser Metz, dépasser même le Dôme de
Saint-Pierre de Rome. Mais, à peine achevée, la voûte de Beauvais s’écroula. Metz resta debout, en sa téméraire sérénité.
Entre deux rangs de fenêtres, court la principale décoration de la nef. C’est une de ces draperies que nous retrouverons si souvent dans l’art gothique, souple, flottante, moelleuse. Elle tombe sur une continuelle jonchée de feuilles de chêne.
En guise de fonts baptismaux, Metz se sert d’une cuve romaine, vaste baignoire de porphyre d’un grain extrêmement dur, d'une nuance violet foncé, qui semble toute criblée de sable rose. Pour toute décoration sont sculptés, à la base, deux énormes anneaux et une tête de lion. Rien de plus robuste, rien de plus net ! Baignoire d’un riche Romain qui, dans sa villa des Gaules, a voulu conserver toutes les faveurs de la civilisation : baignoire faite pour les heures de nonchalance où, un livre à la main, l’on savoure la caresse de l’eau; baignoire faite également pour les suicides stoïques, quand la vie devient indigne et qu’elle se peut dissoudre en la tiédeur chatouilleuse du bain! Cette baignoire romaine, le catholicisme l’a transformée en piscine sacrée où les nouveaunés sont trempés pour une vie nouvelle. Au seuil de la cathédrale, elle arrête longuement les visiteurs qui, dans les monuments, voient surtout des avertissements à la méditation.
Le chœur est surélevé d’une dizaine de marches. En y montant, on règne sur de la prière et du silence. L’âme de cette cathédrale paraît imprégnée de dignité incorruptible. On y sent quelque chose de résolu et de hautain dans le dévouement.
La cathédrale de Metz est un des édifices les plus immatériels d’un art qui, peu à peu, s’élevait vers l’idéal jusqu’à s’y abîmer. Les voûtes, démesurément hautes, reposent pour ainsi dire sur une absence de murailles. Baies et rosaces ont remplacé les parois. Que, la nuit, on allume des flambeaux dans le temple : au dehors le temple apparaît illuminé comme une serre. Serre ardente, fleurie de vitraux et parfumée d’encens!
Du haut de la tour, on découvre la Moselle en sa gracieuse vallée. Voici, vers le nord, Thionville, Trêves; voici, au sud et à l'ouest, la France où l’on travaille; Metz, c’est la France où l’on attend.
Ah! le moindre signal de retour fera retentir la puissante cloche, la Mute, qui, depuis le quatorzième siècle, emplit la chronique messine de sa sonore et tragique rumeur. Une inscription gravée sur son flanc lui fait dire : « Je suis là pour crier justice. » On sait, d’ailleurs, que la Mute est une cloche qui dit vrai. Aujourd’hui, quand on
l’effleure de la main, elle frémit de toute la justice qu’elle veut crier.
Un grand portail pseudo-classique avait été donné par Louis XV, tombé malade dans l’église de Metz et guéri contre toute attente. Ce portail, dans son élégance de convention, contrastait fort avec la splendide ingénuité gothique. On a cru devoir l’enlever. Pourtant, est-il sage de faire en art le puriste et l’euphuiste? A-t-on le droit d’exiger que tout demeure en parfaite harmonie? Pourquoi refuser ce qui est l’apport et l’efflorescence du temps? L’art vrai n’est-il pas précisément une chose vivante, capable de s’assimiler les éléments les plus disparates?
L’architecte à qui le roi de France avait confié l’exécution de son vœu était Blondel (1705-74), le neveu du Blondel de la Porte Saint-Denis. On le connaît plus pour son enseignement que pour ses œuvres. Son enseignement, en effet, n’était pas sans force ni même sans beauté. Il adorait et comprenait l’antiquité. Quant au moyen âge, il le méprisait avec une fureur que son siècle même a remarquée ! Ce portail présentait un cintre posé sur un entablement, lequel était porté par quatre colonnes et quatre pilastres d’un corinthien discret. A l’entablement se lisait une inscription latine : « In hoc templo, Ludovic i XV in extremis
positi salulem clerns et populus, maximo animi ardore , expostularunt . Deo favente revixit Ludovicus. Porticum ædificari decrevit capitulum Metense. Ornari sumptibus suis rex ipse voluit. (Louis XV était à l’agonie. Le clergé et le peuple avec une très grande ferveur, ont, dans ce temple, demandé son salut. Dieu l'accorda. Louis revint à la vie. Le chapitre de Metz décida de faire élelever ce portail. Le roi lui-même voulut le faire décorer à ses frais. . .) MDCCLXIIII. » Le roi, à vrai dire, ne contribua que modestement. L'argent manqua, puis le zèle, puis la foi. On a noté ce désespoir de la France entière quand elle apprit que le roi était tombé malade, en assistant à une cérémonie dans la cathédrale de Metz. Elle eut une crise de larmes, qui fut peut-être, chez nous, la dernière effusion monarchique ! De chaque côté du portail, dans des niches se dressaient deux figures allégoriques : l’Espérance et la Foi. Elles étaient naturellement d’un style un peu théâtral. Bras étendus, bouche entr’ouverte, drapée en un manteau de fourrures précieusement ouvré, l’Espérance interrogeait l’horizon. Adroite, la Foi montrait du doigt le ciel et regardait impérieusement la terre. Cette femme, à la face régulière et dure, sous un capuchon monacal, était vêtue d’une robe de très simple brocard broché et ciselé — chaque époque a une entente particu-
lière de la simplicité ! — Elle serrait contre sa hanche une énorme croix.
Hélas! les pierres du portail Louis XV, médiocres à notre esprit, n’étaient pas médiocres à notre cœur. En Alsace-Lorraine, tout ce qui appartient à l’époque française est tendrement nôtre. Nous ne considérons pas son mérite esthétique, pas plus qu’on ne considère le visage des personnes respectueusement chéries.
A Metz, un Allemand d'une grande ardeur nationale, (nous dirions : un Allemand chauvin), occupe le siège de Mgr Dupont des Loges qui fut un bon Français.
Le portail nouveau, que l’empereur Guillaume 1 1 a inauguré en grande pompe, le 14 mai 1903, semble singulièrement étriqué. A gauche, un mur nu le rétrécit; au-dessus, un haut pignon ciselé l’accable. C’est une applique. C’est aussi une carte d’échantillons. Toutes les manières du gothique y sont réunies. Pour les statues, des moulages ont été pris à Beauvais, à Vézelay, à Strasbourg, à Amiens. Des anges entassés à la voûte essayent en vain d’animer de leurs légions ce portique glacial. Un tel mélange déconcerte. On dirait un recueil de spécimens multipliés pour un musée pédagogique. Où est l’unité.? Où est l’harmonie? Où est la foi? Le beau Christ d’Amiens qui trône ici semble avoir perdu lui-même un peu de sa di-
vine qualité maîtresse : la bonté. Seule, peut-être, à gauche de ce portail, la statue du prophète Daniel est captivante. Moustache étrangement relevée, profil accentué mais sans menton, à la façon féline, elle a un air de mélancolie et de rêve. Elle respire à la fois le mysticisme et la fatalisme. C’est le portrait de Guillaume II. Au moins, est-ce de la vie.
Sur la place même de la Cathédrale se dresse une statue de bronze qui, elle non plus, n'est pas un chef-d’œuvre. C’est celle du maréchal Fabert. De profil austère et hautain, le rude homme de guerre contemple sa ville fixement, avec une sorte d’âpreté pensive. Au socle de la statue, on lit : « Si, pour empêcher qu'une ville qui m’est confiée ne tombât au pouvoir de l’ennemi, il fallait mettre à la brèche ma famille et tout mon bien, je ne balancerais pas un moment ( i ) . » Ce sont là de poignantes paroles, et dans un pareil lieu! La statue de Fabert restera sur la place d’Armes. Quant à l’Espérance et à la Foi du portail disparu, elles ont été transportées près de Metz, àSaint-Avold. Elles ne quittent pas le pays lorrain. Comment le quitteraient-elles?
En face de la Cathédrale, de l’autre côté de la Moselle, se trouve l’église Saint-Vincent.
La façade de Saint- Vincent ressemble à celle
(i) Ces paroles de Fabert furent couvertes d’un voile noir par les habitants de Metz, le jour de la Capitulation,
de Saint-Paul de Paris, laquelle ressemble à celle de Saint-Gervais . . . C’est le système des ordres imposé artificiellement à un monument gothique. Cette belle entreprise pseudo-classique débuta, en 1616, à Paris, par Saint-Gervais . On appliquait à l’édifice une façade où s’étageaient le dorique, l’ionique, le corinthien, avec frontons triangulaires et semi-circulaires. Dix autres, cent autres églises de France furent ainsi traitées. Le roi passait-il dans une ville? Il donnait aux pauvres cathédrales (ah! si riches de grâce, de finesse, de splendeur véritable, mais alors méconnues!), il donnait un portail. Et c’était comme si l’on eût fermé brutalement un vase de mystérieuse beauté à l’aide d’une planche découpée au tire-ligne. C’est bien là cette façade de goût jésuite qui va se retrouver aux quatre coins du monde. Il faut i que nous la détestions en général, car elle est de mauvais goût. Mais, en Lorraine, le mauvais I goût prend si vite un air de bonté ! Cette façade I de Saint- Vincent nous plaît malgré tout. La pierre ! messine possède une charmante saveur. Légè- ■j rement dorée à l'origine, en vieillissant, elle prend i; une patine sombre et puissante. Elle possède une note très personnelle entre la pierre blanche et le fin velours pâle propre à la pierre de Commercy, j de Toul, de Nancy, — et l’étrange nuance safranée de la pierre ardennaise. Ce portail était orné i
de hautes statues. Il y avait, à droite, S a ne tus Vincentus, l évita et martyr ; à gauche, Sancta Lucia) virgo et martyr. Ces statues ont été détruites sous la Révolution. Les inscriptions sont restées. On les a redorées avec soin. Près du chœur, un bénitier est placé, qui nous séduit par sa grâce jolie et paradoxale. Sur un pied orné de pampres, le fût élancé traverse une pomme de pin et porte un thyrse de feuillages. C’est une coupe d’eau sainte, présentée avec un sourire galant. La simplicité de la nef a une exquise majesté. En sa fière modestie, elle se recueille. Les fenêtres sont larges et belles. Les piliers aux discrets chapiteaux témoignent d’un style parfaitement pur. Dans le transept se dessine une svelte galerie. Tout cela reste très calme, presque désert. Nous aimons cette retraite où les yeux, éblouis tout à l’heure par la magie de la grande cathédrale, de l’aînée triomphante, peuvent se reposer longuement dans le charme apaisant de la sœur cadette, pieuse et pensive.
Combien il est nécessaire de citer au moins les autres monuments de Metz, de cette ville qui n’est d'ailleurs qu’un ample monument : l’hôtel de ville (de Blondel), où résident tant de souvenirs et une si grande dignité municipale; la place Sainte-Croix qui domine la cité, et où sans doute était située jadis la forteresse romaine; la porte
des Allemands, superbe vestige de l’architecture militaire à l'aurore de la Renaissance (1445) ; la fine église Saint-Euchaire, d'un gothique naïf et subtil ; la place Saint-Louis, antique marché du moyen âge, dont les arcades abritent les plus pittoresques commerces; l’église Saint-Martin, d’un gothique primitif si propice au recueillement et au songe!
Par milliers, les soldats prussiens, bavarois, saxons, hanovriens, affluent dans les rues et sur les routes. Leur lourd pas scandé retentit à toute heure. Ah! ce martyre où il n’y a pas même de silence !...
Mais la ville est gardée contre la déchéance par une autre garnison, invisible et inexpugnable : ses souvenirs.
Au loin, s’espacent des grand’gardes que rien ne peut relever. Ce sont les morts qui protègent Metz. Y a-t-il une autre cité qui ait pareilles sentinelles? Combien les plus illustres assiégées de l’antiquité paraissent chétives auprès de celle-ci !
Quand on traverse la campagne : prairies ou moissons, haies ou vignes, partout on distingue des tombes, des tombes, des tombes. Les ondes de la puissante végétation lorraine sont dominées par ces innombrables récifs.
Récifs étranges où, brusquement, toute pensée distraite se heurte et chavire! Simples croix de bois, crucifix de fer, obélisques, couronnes entou-
US
rées de chaînes, emblèmes bizarres où s'amalgament le mysticisme et le pédantisme de Berlin, ces monuments nous obsèdent toujours. De chaque côté de la route, à perte de vue, moutonnent des tertres à peine façonnés où poussent des herbes folles. On dirait des épaves de végétation farouche dans la vaste et pacifique verdure. Les herbes folles de ces tertres mortuaires ont un bruissement inoubliable.
Suivons, sur la carte, l'indication des champs de bataille; suivons sur le calendrier l’indication des journées. Terrible parallélisme des deux séries rouges !
Voici, sur le calendrier, le 14 août, le 16 août, le 18 août, le 31 août, le Ier septembre. Voici, sur la carte, avec de larges hachures pour la position des troupes, Colombey, Noiseville, Mars-la-Tour, Vionville, Gravelotte, Vernéville, Saint-Privat.
Ces champs de bataille, il les faut étudier aux époques anniversaires de la bataille, c’est-à-dire au moment même où ils sont champs de joie et de gaieté triomphales.
Sous le plein soleil qui les baigne, les arbres gardent une immobilité robuste. En gerbes ou sur pied, les blés contractent des tons de vieil or fauve. Le feuillage des vignes, un peu ardoisé, palpite seul et boit largement, comme un vin de délice, la brûlante haleine du jour. La moisson que l’on fit, en 1870, dans le désarroi d’une guerre
fatale, la vendange qui, en 1870, s’acheva dans l'ivresse du désespoir, voilà ce qu’il faut imaginer, sous l’effusion vertigineuse du soleil d’août, dans le béat anéantissement des choses.
Ces coteaux aux ondulations câlines qui se trempent dans l’air bleu de la Lorraine ou qui se mirent dans les chastes profondeurs de la Moselle, en vérité, ne sont rien qu’un formidable ossuaire! A Rezonville, par exemple (24 août), quarante mille hommes sont tombés sur le sol doré ou rose, et le sol s’est refermé sur eux, plus rose que jamais. A Gravelotte, la lutte a été si violente, on s’est mêlé si furieusement jusque dans le cimetière, que la confusion dure encore parmi les morts. Partout ailleurs, les Français et les Allemands ont été enterrés séparément. A Gravelotte, le corps à corps continue.
Tour à tour, quelques détails se précisent dans la mémoire, si impérieusement que, mille fois cités, on les cite de nouveau. Charges fantastiques! C’est ici, près d’une voie romaine, que furent anéantis, escadrons par escadrons, les hussards, les uhlans, les cuirassiers allemands. C’est ici que les dragons de la reine Augusta, enfermés dans un cercle de feu, ont fondu comme du minerai de fer dans le brûloir d’un haut fourneau.
Ces villages nichés dans la verdure d’où émerge la tour carrée de l’église, villages aux noms de
caresse idyllique : Borny, Vionville, Flavigny, Vernéville, Amanvillers, Rozérieulles, que d’images harcelantes et monstrueuses ils suscitent dans la mémoire des orphelins, des veuves, des mères! C'est du fond de la Bavière, du Wurtemberg, de la Poméranie, de la Silésie, que sont venus dormir ici les soldats bleus, blancs, noirs, jaunes ou rouges, les chasseurs, les grenadiers, les cavaliers, les fantassins, les pionniers, vétérans au dos cassé par le sac, jeunes officiers à la taille sanglée, visages imberbes, faces à cicatrices ou à rides, boue sanglante, poussière.
La poussière qui blanchit nos pieds, le ruisseau qui fuit, comme un orvet, sous les tiges frissonnantes des menthes ou des joncs, le murmure des feuilles, où passe soudain un souffle, tout devient vivant à force de mort.
C’est ici, entre ces deux collines, que les mitrailleuses, dans des lignes si épaisses, ont fauché si dru que les morts demeuraient debout, épis humains qui d’eux-mêmes se mettaient en gerbes!
Du haut de certaines éminences, — par exemple, au pied de la tour construite près du Point-du-Jour, ou à côté du monument érigé non loin d’Amanvillers, en l’honneur des chasseurs de la garde, — on découvre, comme sur un plan très précis, le développement des champs de bataille.
Glissant sur les crêtes, le regard court de cio-
cher en clocher depuis Mars-la-Tour qui se détache sur le fond bleuâtre de l’horizon, jusqu’à Gravelotte, et, vers le nord, depuis Sainte-Marieaux-Chênes jusqu’à Roncourt et Saint-Privat. Tel est à peu près le tracé du blocus allemand. C’est dans ces doux lieux de fraîcheur et de félicité qu’on a entravé, capturé la cité vierge.
Songez à l’effroyable puissance d’inertie dont a usé Bazaine pour emprisonner nos soldats et pour laisser à l’ennemi le temps de préparer ses enclumes, de forger les chaînes. C’est le souffle du traître qui attisait le brasier où rougissaient les anneaux de fer. C’est sa main qui maintenait la pauvre cité, tandis qu’on lui rivait les entraves aux chevilles, aux mains et au cou. Oui! voilà ce qui égare et irrite notre émotion. D’habitude, un champ de bataille apparaît comme un damier, un damier sombre ou éclatant, sinistre ou fastueux. Mais, quelque terrible qu’elle ait pu être, si la partie est restée loyale, c'est le destin qui passait : nous saluons. Ici, on a triché.
Des troupes ont été rappelées au moment décisif; des régiments indispensables n’ont pas été engagés; des victoires ont été abandonnées, désertées, inexploitées, à la suite de criminels calculs. On a triché! Le passant à chaque pas s’arrête. Il recommence la partie, mais en observant une marche logique. Et il la gagne. Et c'est le
salut de la nation! Alors, plein de colère et de désespoir, le passant s’assied sur un de ces tertres où les herbes, rudes et âpres, s’agitent peut-être encore au halètement indigné de ceux qui sont dessous. Il ne veut pas croire que cela soit! Il a raison. En effet, cela n’est pas.
En célébrant à chaque occasion, avec tant de fracas, leurs triomphes sans réalité, les Allemands tentent en vain de persuader qu’ils sont réels. Combien ce patriotisme, qui de tous ses anniversaires fait autant de défis, est différent du patriotisme vrai, de celui que les poètes français ont prêché, eux qui, ayant tant de victoires à choisir pour leurs épopées, ont préféré toujours quelque défaite, de la Chanson de Roland à l’Année terrible!
Le soir est venu. Une enivrante pureté s’est répandue sur la campagne. L'horizon s’imprègne de la plus poignante suavité violette. Les arbres prennent un relief délicat et chaste. Les ombres descendent, caressantes, sur le velours ras des prés. Les eaux sont immobiles et mates. La brise qui vient de France balaye le spectre de la trahison. C’est l’espérance qui s’épanouit dans chaque étoile du ciel !
C’est lui qui nous veut, c’est lui qui nous aime,
Et la cloche au loin tinte en pur cristal.
Reconnaissons-nous le pays natal ?
Il nous reconnaît tout d'abord lui-même.
L’air que l’on respire est exquis et doux,
Il descend au cœur qu’il flatte et qu’il presse :
C’est une infinie et tendre caresse,
C’est un long baiser maternel, en nous.
La cloche a tinté, qui rit et qui pleure :
« Mon fils! C’est enfin mon fils que voici ».
Et timidement elle dit : « Merci
Mais resteras tu, mon fils, toute une heure? »
Oui, mère timide, oui, je resterai Une heure, une nuit, une matinée Dans le dur labeur de ma destinée J’ai droit au repos d’un instant sacré.
Tu m’as reconnu, mère, sois bénie!
Mais, silence, épargne un cœur palpitant :
A cause de ceux que l'on aime tant,
Le moindre détail est une agonie,
Restons sans un mot, sans une pensée.
Demain viendra-t-il ? Qui sait, et pour quoi ?
Je garde à ma bouche une fleur de toi :
Ton âme en tes fleurs semble condensée.
Les sept fermes de Guillaume II.
La route qui va de Metz au château d’Urville a un intérêt historique en même temps qu’une actuelle signification.
On quitte la pauvre ville. On arrive à l’endroit où les sombres écluses des remparts semblaient faites pour lancer ou pour retenir une eau sanglante et où les fortifications françaises se découpaient
en profils réguliers. Sur la gauche était suspendue une échauguette de pierre ouvragée : c’était un poste de guet, ciselé comme un balcon de rêve. En se retournant, on aperçoit le faîte de la noble cathédrale, seul dôme français qui rappelle la hautaine merveille de Milan. On longe quelques ateliers de monuments funéraires. Sur l’un d’eux on lit cette inscription d’une ingénuité marchande et macabre : « Croix neuves et d' occasion » . Ah ! si l’on était d’humeur à ironiser!
Après les glacis plantés d’ormes en quinconce, qui sont comme un gigantesque jeu d’échecs, on arrive à une banlieue pleine de cabarets et de guinguettes. Ce matin, les tonnelles sont couvertes de cytises en fleurs d’où tombe une pluie d’or : l’enseigne devrait être : « A Danaé ». La campagne qui s’étend à perte de vue est discrètement, fortement française. Ici respire la Lorraine. Ce sont des haies de sureau, d’épines blanches, de corne-de-cerf, de ronces rudes et parfumées, bouquet de printemps sauvage. Les champs dessinent de larges et continuelles fluctuations. Cette campagne si française est, par excellence, une campagne de guerre. Dans ses replis à peine perceptibles aux yeux, nullement indiqués sur les cartes , des régiments entiers peuvent se cacher.
Aussi bien, sans cesse, la pensée est ramenée
à la guerre. A chaque instant, on aperçoit des tombeaux : colonnes de pierres où se détache en relief une croix d’honneur; enclos aux chaînes rouillées et aux croix blanches; simples tertres à l’herbe drue, sinistres brisants de l’immense mer verdoyante.
Enfin, on rencontre une ferme. Au creux d’une vallée élégante, sur le bord d’un ruisseau aux jolis ombrages, entourée de deux pavillons et d’un jardin, cette ferme a bon aspect. On s’approche. La ferme est déserte. Volets cloués, fenêtres murées avec soin, perron noyé d’herbe! Impression de mélancolie poignante ! On imagine le noir des chambres depuis si longtemps vides. Quelle odeur de sépulcre !
Bientôt une autre ferme apparaît, plus vaste que la première et située au sommet de la colline. Cellelà aussi est abandonnée. Mais son abandon, plus étalé, est aussi plus funèbre. Portes ouvertes, volets disjoints, vitres brisées. Le passant reprend sa marche en songeant qu’il y eut un jour où cette ferme a été toute neuve , toute blanche et toute gaie; un jour où les propriétaires, qui avaient surveillé la construction avec tant d’impatience, sont venus s’établir avec tant d’espoir sous leur toit vierge. Ils sont morts, et leur logis est mort comme eux.
A peine a-t-on ébauché cette évocation qu’une autre ferme se présente, déserte comme les deux
premières, mais plus triste encore, sous ses deux noyers à demi secs, avec son corps de pompe à demi renversé.
Et voici une autre ferme encore, une autre ferme déserte, sinistrement décorée d’un cadran solaire qui a perdu son aiguille et qui ne marque plus que l’heure du néant.
Ainsi, la désolation se multiplie en lugubres images. C’est un château brûlé pendant la guerre, et qui cache sa silhouette fatale sous des arbres de cimetière. Plus loin, en un carrefour, c’est une villa dont il ne reste plus qu’une façade toute dégradée : le mur du jardin s’effondre, entraînant les treilles qui rampent désormais, estropiées.
En face du château d’Urville surgit un moulin, jadis dévasté par un incendie et qu’on a laissé là, murs noircis, fenêtres vides. Fantôme de moulin ! L’empereur Guillaume II, penché à son balcon, peut imaginer que le fantôme du meunier vient le saluer.
En quatre lieues, voilà beaucoup de ruines, de débris, d’épaves. Le moins raisonneur des hommes peut-il ne pas en tirer quelque déduction? « Oh ! les paysans, disait devant nous à haute voix un officier prussien, ils ne travaillent plus comme autrefois : ils désertent la terre natale. » (Emigration n'est pas toujours désertion : les Allemands le savent mieux que personne). Un autre
officier ajouta : « Ces fermes ne pouvaient plus être cultivées ; elles sont trop éloignées des villages. Les paysans ne savaient pas où aller pendant les dimanches... »
Vaines explications d’une subtilité un peu lourde! Les Allemands ont reçu un mot d’ordre. Ils cherchent sans doute à dissimuler les causes de cet abandon. Quand, dans sa voiture découverte, Guillaume II vad’Urville àMetz, il préfère n’avoir sur sa route que des fenêtres vides ou des fenêtres maçonnées. Il se souvient que son grand-père, le vieux Guillaume, après Sedan et Metz, a servi de cible, sous les tilleuls de Berlin, à certain fusil de chasse solidement appuyé contre un volet, et qui l’a criblé de chevrotines comme une bête fauve.
Mais Guillaume le vieux avait l’âme chevillée au corps. On dit que Guillaume II n’est pas d'une santé si florissante. Il n’a goût à l’affût que lorsqu’il est le chasseur. En cheminant au milieu de ces spectres de maisons, il est plus tranquille. Il a l’illusion d’être chez lui, alors qu’il est chez nous.
Le Château d'Urville.
Guillaume II, tous les ans, vers les premiers jours de mai, va habiter le château d’Urville.
Ce château est situé à trois lieues de Metz. Il a
été vendu fort cher. Il est médiocre. On dirait, avec son pignon d’ardoise, ses lucarnes, sa véranda, une de ces demeures exiguës, mais ambitieuses, que certains négociants, ayant gagné plus de fortune que de goût, font construire dans la banlieue.
Le jardin est planté de lauriers jaunis, de ficus languissants, de maladifs palmiers en caisse. Deux statues en métal ornent l'une le jardin, l’autre le parc : un Marsyas jouant de la flûte, une Vestale tenant une lampe. Nonchalamment, deux lions de fonte gardent la porte d’honneur. Sur leur piédestal, on lit : « Cornaux Alfred, quincaillier à Charleville. »
La décoration intérieure de la maison est, en général, d’un style français aux teintes claires. Il y a, çà et là, quelques « souvenirs » : sur une console, une réduction de la Germania ; sur une table, un bloc de terre avec une branche de houx et cette inscription : « Wærth 1888 » ; sur une cheminée, une pendule qui figure un turco, chéchia à l’oreille et baïonnette au canon. Voilà, en vérité, le bric-à-brac le plus incohérent du monde.
A l’entrée principale est creusé un bassin tout à fait plaisant : là un ibis de bronze au cou reployé lance et rattrape un mince filet d’eau, tordu comme un ver. Le jardin, le parc, la maison sont également choses fades et plates. Choses banales,
dans toute l’acception du ternie ! Pendant les mois où Guillaume II est absent, ainsi que le disait, avec son accent ironique et traînant, un paysan du hameau d’Urville : « On i onteur comme don in môlin. » (On y entre comme dans un moulin.)
Il est évident que cette résidence, par ellemême, n’a aucun intérêt aux yeux de Guillaume 1 1 . C’est par sa situation seule qu’elle lui a paru importante. Autour du petit château, l’empereur a fait édifier des annexes, des pavillons, des corps de garde, des corps de logis en pierre de taille, des casernements en planches, de spacieuses installations latérales, d’énormes écuries. C’est là que se fait le véritable tour du nouveau propriétaire. Il y aurait là de quoi loger tout un état-major, de quoi abriter toute une avant-garde. Guillaume II veut se poster à l’extrémité même de ce lambeau de terre que l’Allemagne a arraché à la France et qui frémit, saignant encore, sous l’envahisseur. A la tête des troupes qu’il a entassées en Alsace- Lorraine, c’est là qu’il prétend donner le signal de l’offensive.
Négligemment entretenue, meublée en hâte d’éléments disparates, ouverte aux passants, laissée sans appropriation ni personnalité, cette villa d’Urville n’est nullement destinée, quoi qu’on en dise, à devenir résidence impériale en
temps de paix. Sa fonction unique est d’être, au début d’une guerre possible, le quartier du commandant en chef. Au milieu de bâtisses toutes militaires, c’est bien une tente de hasard qu’on laisse claquer à tous les vents, moisir à toutes les pluies, sûr qu'elle suffira toujours à abriter son hôte pendant les premières nuits terribles.
Nous sortions du château d’Urville, après l’avoir parcouru sans y rencontrer âme qui vive. Nous considérions les deux grands tilleuls de l’entrée, beaux arbres français dont la cime a été brisée, peut-être par quelque boulet perdu de la bataille de Borny. Nous lisions l’inscription : « Urville-lès-Courcelles, 15 kil. 700 de Metz. » Nous songions que, déjà, cette maison avait vu un prince de Prusse, Guillaume, frère du roi, qui, en 1814, était venu y passer deux journées de janvier, et qu’on n’y avait plus revu. Nous regardions la tour pointue du pigeonnier dont, paraîtil, quelques oiseaux sont régulièrement envoyés à Potsdam ou à Berlin, comme une sorte de redevance. Nous arrivions du tournant de la route et nous examinions, dans le mur d’enceinte, une affreuse petite tourelle à créneaux, ornée d’une tête de lionne niaisement sculptée, avec de ridicules mâchicoulis fermés de vitraux en couleurs...
Tout à coup, sur la route, nous vîmes le plus singulier attelage. Lentement traînée par deux haridelles jaunes effroyablement maigres, s’avançait une voiture en forme de long cercueil sombre étendu sur quatre roues. Un drapeau noir à croix blanche, fixé sur le couvercle, pendait, effrangé, sordide, hideux. Sous la voiture se balançait un seau qui, aux cahots un peu forts, répandait quelques gouttes d’eau sur la poussière. Pieds nus, un vieux charretier au dos courbé, aux joues creuses, à la barbe mal taillée, aux yeux méfiants, marchait à côté de la voiture. Il conduisait ses chevaux, les mains vides. Pas de fouet dans ses mains, pas de fouet à son épaule, pas de fouet sur sa voiture ! Ce charretier sans fouet était sinistre et hagard, comme s’il avait été dessiné par Holbein. Et sa voiture, en effet, semblait sortir de la plus macabre Comédie de la Mort.
L’apparition avait un aspect si lamentable et si bouffon à la fois que nous aurions voulu la garder dans notre mémoire, avec tout son caractère énigmatique. Mais, rencontré de nouveau, le paysan qui disait : « On entre là comme en un moulin » , ne voulut pas nous laisser ainsi dans l’ignorance. Il nous donna le mot de l’énigme : « C’est de la poudre! » murmura-t-il.
En ce lugubre équipage et avec ce pavillon
sépulcral, c’est de la poudre que les Allemands transportent de bourgade en bourgade.
Le mystère avait disparu, mais un symbole apparaissait, mille fois plus saisissant. C’est l’ Alsace- Lorraine qui maintient l'Europe sous les armes. C’est à cause de cette question d’Alsace-Lorraine que l’Europe s’épuise, se déssèche, se dégrade, se déshonore, dans la préparation et l’épouvante de la guerre. C’est à cause de l’ Alsace- Lorraine que l’on a rempli les arsenaux d’une telle quantité de projectiles qu’on ose à peine remuer. Qu’un coup de fouet soit donné à l’équipage, qu'une étincelle jaillisse des cailloux lorrains heurtés brusquement par le sabot d’un cheval ou parle clou d’un soulier rustique, que le seau d’eau ne vienne pas assez vite noyer la moindre flammèche : une explosion éclaterait qui bouleverserait l’Europe jusqu’au fond. Cette explosion la débarrasserait-elle à jamais du drapeau noir à croix blanche?
Thionville .
— Pour Thionville.
Derrière son grillage, l’employé de gare à cas quette militaire reprend vivement :
— Diedenhofen !
Thionville, s’il vous plaît.
— Voilà, dit-il, le billet pour Diedenhofen.
Il a le dernier mot ; mais ce n’est pas le dernier mot qui importe : c’est la dernière raison.
Depuis trente ans, Thionville n’a été, au fond, nullement touchée par l’occupation prussienne. On y parle, on y agit, on y pense en français. L’allemand, en toute matière, est une applique plus ou moins encombrante.
Que l’on néglige vite la tour ridicule à créneaux d’opéra que l'empereur Guillaume II fit construire à l’entrée de la ville; que l’on oublie les casernes, la poste et quelques édifices officiels de ce style prussien où la platitude, la lourdeur et la pédantisme apparaissent, semblables à des méduses dans la vague. La bonne cité française demeure intacte ! Maisons hautes, arcades solides, rues un peu entortillées de place forte, elle nous fait accueil. Nous la reconnaissons sans l’avoir jamais vue. Elle aussi nous reconnaît.
Au bout de quelques pas, dans un sens quelconque, on apercevait le talus vert de la citadelle, la courbe vaste et délicieuse des coteaux, le tendre ciel de Lorraine, — et une sentinelle ennemie !
Rentrons dans le cœur même de Thionville.
Aux enseignes sont inscrits des noms français; au seuil des portes, des femmes, très douces à l’étranger, appellent en français leurs enfants qui,
chose grave et heureuse, leur répondent de même. L’accent est un peu chantant, cordial, plein de confiance jolie, comme si les mains s'ouvraient.
L’église se presse contre le rempart. Il faut la chercher. Ce qui frappe d’abord, c’est sa ressemblance avec celle de Montmédy ; mieux encore : avec celle de Belfort. La façade, sévère et large, élève deux tours rondes couronnées d’une balustrade. A l’intérieur, ce sont de belles voûtes à triple nef qui s’arrondissent dans l’ombre et dans la paix. Ses vitraux médiocres ont au moins cette vertu d’être sombres. Au transept, quatre statues de saints, peintes et dorées, inclinent leurs faces teintes de couleurs humaines qui, dans la nuit commençante, émeuvent, oppressent le passant. Près de la statue de droite (un saint Nicolas sans doute, ressuscitant trois petits dans un cuveau), il y a une roue hérissée de pointes destinées aux cierges. Un cierge y brûle, un seul, si simple qu’il semble une manière de crayon blanc au bout duquel une mine d’or serait finement taillée. Ce cierge de pauvre, nous voudrions qu’il fût regardé.
L’antique cité a connu Charlemagne. Sous les Carolingiens, des assemblées générales de la nation et des conciles s’y sont réunis. Ses murailles s’élevaient comme une digue contre les incessantes
invasions. Guerres, émeutes, révoltes, sièges, Thion ville endura toutes les épreuves. Condé la sacra française. Vauban la cuirassa.
En 1792, elle fut assiégée par les Autrichiens. Parmi eux se trouvait Chateaubriand, émigré ou plutôt égaré. Chateaubriand fut blessé au cours de cet impuissant blocus. Il partit, chancelant, épuisé, atteint plus cruellement encore dans ses rêves que dans sa chair.
Aux murailles de Thionville est attaché le souvenir du général Hugo, père du poète.
Le général Hugo venait d’être nommé gouverneur de Madrid. Il avait dirigé ce retour d’Espagne, lamentable et difficile comme la « Retraite des Dix-Mille », long encombrement de voitures pleines de bagages, de femmes, d’enfants, où conseillers d’Etat, agents diplomatiques, préfets, devaient faire le coup de feu devant les guérillas. Le bon Lorrain, défendant une ville lorraine, se montra plein de bravoure et fertile en ruses. Le 10 janvier 1814, il prend le commandement de Thionville. Peu de munitions, encore moins de vivres. Pour soldats, le dépôt du 96e, composé de conscrits et d’estropiés. Hugo était arrivé le matin du 10 janvier, presque avant le jour. Il avait mis ses bagages à la première hôtellerie venue. Sans se faire reconnaître de personne, il visite les fortifications et les abords. Il se rend ensuite chez le
commandant qu’il remplace, lui montre ses pouvoirs, s’occupe d’approvisionner et d’armer la forteresse.
Le froid était extrêmement vif. La Moselle charriait. Elle menaçait de « prendre ». Hugo, sans retard, invente un expédient. Il prévient le commandant de Metz de fermer chaque soir les écluses pendant six heures et de les lever pendant dix-huit heures. Glace sans appui se défonce aisément; le fleuve en emporte les débris : autant de béliers qui saccagent les barques de l’ennemi et qui dégagent l’accès de Thionville. La Moselle sert d'alliée au Lorrain. Elle lui sert aussi de messagère. Il se fait envoyer de Metz des lettres dans des bouteilles qu'il recueille aux filets suspendus entre les arches du pont. Mais l'investissement se resserre. Les épidémies déciment les assiégés. L’hôpital regorge de malades. On en place deux ou trois par lit. Hugo s’occupe défaire blanchir les lits, le linge, les murailles. Il réussit à donner un lit à chaque homme. Les provisions s'épuisent. Les conscrits, qui forment presque toute la garnison, s’inquiètent, se désespèrent. Le général organise dans le manège (lequel est un des plus beaux manèges de France) un immense bal public, et il donne à ses hommes la permission de danser jusqu’à minuit, les dimanches et fêtes. Parmi les ruines d’une ville assiégée, comme sur les ruines
d'une Bastille prise, le peuple français aime à lire : « Ici l’on danse, » et à danser. Mais on ne saurait danser toute la journée. « Qu'ils s’amusent ! » dit Hugo. Il leur distribue des jeux de quilles. Le mois de mars est venu. Il leur apprend à faire des jardinets dans les glacis. Le canal et les fossés sont très poissonneux. Il les autorise à pêcher à la ligne. Les « gaules » tranquilles s'allongent au bord des remparts. Distraction à la fois pacifique et héroïque !
De temps en temps, divertissements un peu moins contemplatifs, des sorties, encore des sorties. Plus une seule minute d’ennui! Le 12 avril, un parlementaire remet au général une lettre où le baron de Haynau, commandant la brigade hessoise du blocus, demande au général Hugo une conférence horsde Thionville. Hugo lui répond que les lois de la France l’attachent au glacis de la place. Le lendemain, nouveau parlementaire qui fait connaître à Hugo que les armées alliées se sont emparées de Paris; que le Sénat a reconnu Louis XVIII; que les alliés, ayant eu l’honneur de produire ce grand résultat, en recueilleront indubitablement les avantages; mais que, par une fatalité des plus fâcheuses, les Hessois n’ayant été chargés que des opérations les plus ingrates, celles du blocus des places, avaient eu ce malheur de n’en prendre aucune, et qu’il importait, tant à
leur honneur qu’à leur intérêt, que la Hesse, pour avoir droit au chapitre, pût présenter quelque fait en sa faveur. En conséquence, M. de Haynau offrait au général Hugo les grades, les honneurs et les biens qu’il pourrait désirer, pourvu qu’il livrât la forteresse de Thionville. Dans la réponse que fit le général Hugo, l'indignation éclate, et le mépris! « Les alliés sont entrés à Paris; ils ont rétabli l’ancienne dynastie, et le premier acte des Hessois, en m’annonçant cet événement, tend à faire de moi un traître! Ne dois-je pas me méfier d’une semblable nouvelle? Je n’ai besoin de rien. Ma seule ambition est de bien remplir mon devoir. Quels que puissent être les messages qui m'arriveront désormais, je ne prêterai l’oreille à aucun. » Le baron de Haynau insista. Il employa même les messagers les plus inattendus : la mère d’un officier de la garde nationale de Thionville; un chien porteur d’un gros paquet de journaux, parmi lesquels était une lettre... Le général n’adhéra aux actes du Sénat qu’après avoir reçu communication des pièces officielles. La ville, par une députation de notables, remit au général une adresse où elle exprimait ses sentiments d’estime et d’attachement.
Lorsque Napoléon revint de l’île d’Elbe, le général Hugo fut remis en activité. Thionville était remise en état de siège. Le maréchal Davout
dit à Hugo : « Les vœux les plus honorables vous rappellent à Thion ville : la garnison, les habitants, les autorités, le général commandant la division, il n’y a qu’une voix pour que vous repreniez le commandement. » Hugo se rend à son poste. La ville l’espérait. Du 25 juin au 18 juillet il se défend. Louis XVIII est rétabli sur le trône. Hugo ne veut pas être présent à la reddition de la place. Dans sa retraite de Blois, il a écrit la relation de ces deux sièges, un peu avant de mourir, à cinquante-cinq ans, frappé d’apoplexie comme d’une balle. Thionville est pleine de son nom, de ce nom qui, grâce au poète, a rempli le monde.
En 1870, l’investissement de Thionville suivit immédiatement l’invasion du territoire français. Un parlementaire s’était présenté, sommant la place de se rendre pour éviter un bombardement. Thionville refusa. Mais, le 28 octobre, sa grande voisine, Metz, fut livrée. Les assiégeants reçurent d’importants renforts. Le 13 novembre, ils commencèrent le bombardement sans merci. Le commandant de place avait demandé que les femmes et les enfants pussent quitter la ville. Le général prussien répondit que leur présence hâterait le dénouement. Quatre-vingts pièces accablèrent la ville de bombes et d’obus. Le 24 novembre, Thionville était à moitié anéantie. On capitula.
Depuis quelques mois, les fortifications de Thionville, comme celles de Metz, sont démolies. A Metz, la porte Serpenoise se trouve isolée. Étrange entrée de tunnel! Caverne bizarre autour de laquelle manque la montagne ! Ainsi désemparée, cette porte, par une sorte de revanche, a l’air d'un arc de triomphe. A Thionville, comme à Metz, les remparts abattus se sont transformés en immenses « démolitions » triées, classées, cataloguées. Ici, les briques; là, les blocs de matériaux divers. Agrégats de liais, de ciment, de cailloux : on eût dit, tantôt de rudes et superbes cristallisations, tantôt des masses de laves, figées en leur bouillonnement.
Une pensée venait à l’esprit; une question aux lèvres : Quand les ouvriers ont fait ce triage, n’ont-ils rien trouvé? On rêve de trésor caché dans ces gigantesques constructions françaises. Rien trouvé? Hé! non, sans doute: rien de matériel. Mais quels souvenirs magnifiques, honneurs de notre histoire, y sont mêlés! N’est-ce pas là un trésor sans prix?
Un vieux Thionvillois à barbiche blanche, qui fumait sa pipe sur un banc près de la Moselle, regardait ces décombres et s’indignait du sacrilège commis. La ville semble découronnée, dénudée, disqualifiée. La grande lumière et le grand air passent ici comme sur une blessure
fraîche. Thionville n’est plus Thionville. Va-t-elle donc devenir Diedenhofen ?
Ami Thionvillois, vous qui parlez d'un accent et d’un cœur si français, ne plaignez pas trop ces fortifications qui disparaissent. Contre qui auraient-elles été employées?
Lentement, nous retournons vers la gare. Chargé de toute la nuit qui vient, le vent plus triste ravage, fouette, déchire les feuillages douloureux des platanes. Sous le pont, l’immense Moselle, d’une si royale étendue, coule, plissée et frissonnante, pleine de tons mats évocateurs de vertiges. A notre insu, nous ralentissons notre marche, avec ce sentiment amer qu’on éprouve en quittant les chères cités d’Alsace ou de Lor- ! raine, — que c’est un Français encore qui s’en