TROISIEME PARTIE
La Trouée de Belfort. — Mulhouse. — Ensisheim. — Thann.
— Cernay. — De la Schlucht à Munster. — Turckheim. — Rouffach. — Colmar. — Neuf-Brisach. — Kaysersberg. — Ammerschwihr. — Ribeauviilé. — Schlestadt. — Eschery.
— Barr. — Obernay. — Rosheim. — De Niederhaslach à Molsheim. — Mutzig. — Molsheim.
La Trouée de Belfort.
Dannemarie-A Itkirch .
La trouée de Belfort! est-il chose plus vaste, plus douce, plus enveloppante? On s'y enfonce avecdélice. Comment expliquer cette impression? Elle rappelle l’idée que l'on se fait, tout enfant, du passage de la Mer Rouge. C'est ici le passage de la Mer Bleue. Les flots puissants des monts se sont retirés. Vers le sud, ils semblent très loin. On ne distingue plus qu’un mince ourlet d'azur, un repli d’horizon tout noyé dans le rêve. Au nord, la haute mer est restée. Figées soudain, ses vagues énormes, suspendues par enchantement, demeurent, toutes entassées, hérissées en leurs tragiques ondulations.
— Oui, répondra quelqu’un, et nous sommes les enfants qui, dans le chemin du miracle, s’amusent à ramasser des coquillages et des cailloux.
C’est la vie !
Voici une émouvante et délicieuse fantaisie « que nous recommandons ». Pour la savourer, que l’on choisisse le soir le plus mélancolique de l’automne parisien, à son début, un soir bleuâtre et mouillé où les becs de gaz battent de l’aile comme des papillons douloureux, où les vêtements des femmes ont quelque chose de frileux et de passionné, où les théâtres se rouvrent un à un, au signal lointain des casinos qui se ferment, où l’on se dit : « Que va produire l’effort prochain? »
Ce soir-là, vers les huit heures et demie, montez en wagon, à la gare de l’Est, et laissez-vous conduire par le train.
Un de nos amis était donc assis dans son wagon, moitié dormant, moitié méditant, c’est-àdire peut-être tout à fait rêvant. Il entendait confusément les mots : Troyes, Chaumont, Vesoul, se mêler à son rêve. Mais les noms de villes vont bien au rêve : ils en sont comme les illustrations brusques et larges.
A Belfort, la question se précisa : La Suisse ou l’Alsace ?
— L’Alsace! pensa notre ami. C’est toujours
elle qu’il faut choisir. Pourtant, je n’irai pas très avant aujourd’hui, n’ayant que quelques minutes de liberté. Mais je verrai !...
Un train allemand avait pris notre ami à Montreux-Vieux, et il le déposait à Altkirch.
— Non, j'ai visité récemment Altkirch, la haute et délicate bourgade. Ne recouvrons pas les images.
Notre amine parcourut pas de nouveau les rues tortueuses aux bonnes maisons, alsaciennes et suisses à la fois. Il n’alla pas de nouveau admirer l’ancien Palais de Justice dont la porte est surmontée d’un si gracieux balcon, les deux fontaines édifiantes, dont l’une porte un saint Maurant debout en costume de pèlerin, l’autre, une vierge antique qui presse ses deux mains sur son cœur, par un doux geste de théâtre. Il ne visita pas de nouveau l’admirable plate-forme de l’église, d’où l’on découvre des vignes en terrasse, pareilles à un rustique escalier de géants et l’immense plaine élégante d’une richesse si gaie.
Il se rappelait cette église de style roman qui paraît toute neuve, recouverte de tuiles vernissées noires et rouges, posées en losange. Il se rappelait surtout, gravée dans le porche, cette inscription : « L’an du Seigneur 1850, sous la République française et sous le pontificat de S. S. Pie IX, ce monument, placé sous l’invoca-
tion de Notre Dame, a été consacré au culte catholique ».
Comment, en effet, oublier ces mots et cette 1 date : République française , i8$o.
Notre ami demeura donc sous les beaux arbres mystérieux de la gare, attendant qu’un train repartît. Mais ce train nouveau s’arrêta à Dannemarie.
Le nom était joli comme un matin de mai. Notre ami ne résista pas.
En vérité, Dannemarie n’était pas tout près de 1 sa propre station. Le pluvieux matin d’automne, aggravé de toute une nuit blanche, rendait fiévreux notre ami. Mais le fifre discret qu’une fièvre légère fait sonner à son oreille, rythme bien le pas du voyageur.
A l’entrée de Dannemarie s’ouvrait la grille d’un cimetière. Quelques tilleuls, secoués par la bise, répandaient leurs feuilles que l’hiver avait déjà frappées d’or nouveau. La ville apparut. Les maisons aux toits aplatis vers les bords avaient, sans exception, des murs blancs barrés de poutres apparentes. Cet entre-croisement brun sur le fond clair de la chaux était amusant aux yeux comme un damier patriarcal. Maisons de ferme ou maisons de commerce, pharmacie ou épicerie, bureau de
percepteur ou logis de médecin, toutes étaient la même bonne maison réservée et cordiale.
Notre ami cheminait par les rues, regardant les premières fenêtres ouvertes et les portes. Déjà, certains volets s’entre-bâillaient, poussés par des bras nus. Blanchâtre, un boulanger surgissait sur son seuil. Des ouvriers passaient, somnolents. Une des maisons sembla particulièrement exquise au voyageur. Elle était basse et recueillie. Un balcon, composé d’X gracieux, régnait sous le toit. Le voyageur eût voulu s’accouder là, pour se refaire longuement. Sur les perrons, des vignes ou des arbustes ! Notre ami nota même, ici, un beau laurier palpitant qui agitait vers lui ses palmes en faisceau; là, un figuier maigre et pâle, dont les feuilles en forme de mains semblaient demander grâce pour les fruits en forme de larmes.
L’église dormait encore au milieu de ses marronniers, appuyée à sa large tour carrée. Notre ami y pénétra. Hélas! l’intérieur avait été orné, sculpté, paré, décoré, colorié, avec la plus germanique intempérance. Pas un endroit où reposer les yeux las! Partout, des saints aux barbes blondes, des médaillons aux légendes latines, des fresques criardes, des toiles vernissées, des caissons ciselés! Les anges, les vierges, les christs, les coqs, les lances, les échelles, les clous, les fleurs, les coeurs, les pleurs, se multipliaient avec
une sorte d'impatiente patience. Quel qu’il soit, l’art allemand a horreur de l’espace. Pour lui, une place laissée est une place perdue. Hélas! à force d’entassement, il donne la sensation du vide.
Mais voilà beaucoup de théorie pour l'église de Dannemarie, modeste dans son vêtement de grès rose, malgré l’immodestie involontaire dont l’emplissent les dons de l’étranger.
A gauche, à droite, les rues s’allongent mollement, toujours garnies de benoîtes maisons. Çà et là, coulent quelques fontaines, dominées par un obélisque de pierre grise. Près de l’une d’elles, des femmes lavent du linge sous un grand parapluie en champignon, fixé dans la vasque.
La pluie commence à tomber. Dans quelle auberge entrera notre ami? Son embarras est grand, j Tout autour de lui, fouettées par le vent, se démènent, tintent et résonnent des enseignes engageantes. Voici le Bœuf rouge, insoucieux de la mode, entouré de sa couronne verte; voici le Cerf d’or, sautant des haies de bronze; voici le Cheval hennissant, cabré sur un fond de prairie ; voici compère le Brochet sur un plat ; voici commère la Carpe sur un gril; voici le doux Mouton d’argent; voici le Lion superbe ; voici la Pomme de pin ; voici la Pomme de reinette ; d’autres enseignes et d’autres encore, dans tous les sens! Quelques-unes, imprévues : le Canon d’or, qui lance une bombe aux
étoiles; les Hommes sauvages, qui, placés au centre d’une guirlande, exécutent benoîtement la danse du scalp; enfin, noir, très noir, infiniment noir, un Corbeau d’attitude souriante, qui paraît croasser la bienvenue.
En ce doux lieu, il existe donc autant d’auberges que de maisons, plus peut-être! Cette Dannemarie serait-elle par hasard une damejeanne où l’on boirait sans fin? Non; ces auberges restent volontiers désertes. A peine voit-on quelques bonnes gens s’attabler près des tasses où fume le café au lait, autour d’un kugelhopf doré, — quelle savoureuse enseigne ! — et truffé de larges raisins d’un brun sombre.
Mais il est, en Allemagne, huit heures du matin : sept heures de notre monnaie. Notre ami va reprendre le train pour Belfort; de là, pour Paris. A cinq heures du soir, il sera de nouveau sur le boulevard, dans l’agitation effrénée des hommes et des choses, au cœur de l’adorable et terrible ville, où l’on prend toujours la place de quelqu’un.
Il ralentit le pas. Il veut goûter encore un moment de cette quiétude, si loin de tout. Il regarde les boutiques, les épiceries, où s’étagent les paquets bariolés de l'odieux tabac allemand, — pas une place n’est perdue pour les vignettes ou les caricatures; — les selleries, où les harnais et les valises se dissimulent sous un râtelier de cannes
io
à pique; les boulangeries, où s’entassent les massifs petits pains mous. Qu’est ceci? Un magasin de « nouveautés »? « Nouveautés » étranges,
inadmissibles, de pur paradoxe, d’extravagant symbole! Les chapeaux de femmes, d’un candide mauvais goût, alternent ici avec de somptueuses couronnes mortuaires. C’est d’abord ce chapeau aux plumes énormes et retombantes, blanches sur un côté, noires sur l’autre; puis cette couronne de mort au large filigrane de clinquant, portant au centre un crucifix de cuivre. C’est ensuite cette couronne en verroterie qui supporte un ange rose aux ailes étendues ; puis ce chapeau tapissé de roseaux verts qui s’inclinent sur un flot de rubans mauves.
Ah ! ceci est fait pour devenir un motif de naïf sermon : le luxe de l’amour et le faste de la tombe... Mais combien loin de cette antithèse était l’intention du marchand qui a composé l’étalage! Il vend des choses diverses, et il exhibe ce qu’il vend. Aussi bien, le cher village ne médite guère ni sur l’amour, ni sur la vie, ni sur la mort. 11 a la paix.
Cependant il fallut bien que notre ami rejoignît le train, emportant, avec un viatique de tranquillité surhumaine, l’image de la Dannemarie, pour qui les forêts ont tressé, jusqu’à l’horizon, une ceinture immense, bleuâtre, parfumée et virginale!
Mulhouse.
Dans une plaine féconde traversée par 1’ 111 et le canal du Rhin au Rhône, Mulhouse semble une image de très heureuse dignité humaine.
Mulhouse, c’est une ville de travail si franc, de volonté si droite ! Elle devient vite familière au passant. Tout de suite, il se retrouve en elle : dans ses rues comme dans son âme. Il se sent en pays d’amitié.
Amis, ces beaux arbres parmi les fleurs; amies, ces hautes maisons aux toits bruns recourbés et festonnés; amies, ces rues calmes où la richesse circule, ainsi que le sang dans les veines d'un corps vaillant.
Rien de vulgaire dans cette tranquillité ; rien de glacé dans ce goût commercial et industriel ; rien de plat dans cette lenteur méditative des esprits. Nous sommes en présence d’un peuple méthodique et bon, qui supporte avec allégresse les lois qu’il s’est données, — celles-là seulement!
A l’entrée de la ville, une place triangulaire est entourée de hautes maisons à arcades; un jardin occupe le milieu de cette place. C’est là une sorte d’introduction qui nous invite à prendre grande idée de la cité qui nous reçoit. Le reste de la ville, très simple, très correct, très patriarcal,
combine, en une harmonie singulièrement douce, la fermeté alsacienne, la gravité suisse et l’esprit français.
Mulhouse est la ville du moulin (Mühle). Admirable et symbolique origine ! Autour de ce moulin bâti sur les bords de 1’ 111, se sont groupées des maisons. Au treizième siècle, la cité se fortifia. En grandissant, elle accrut ses privilèges. Elle eut, par exemple, le droit de conférer à qui elle voulait le titre de citoyen, et nul de ces citoyens ne pouvait être traduit devant n’importe quel tribunal du dehors. Si un citoyen tuait un étranger et s’il prouvait qu’il avait été provoqué, il n’était pas même condamné à une amende. Enfin de quelque crime qu’il fût accusé, un citoyen ne pouvait pas être arrêté dans sa maison. Ces privilèges et quelques autres aussi extraordinaires attirèrent dans la ville une population amoureuse d’activité et de liberté. Au quatorzième siècle, Mulhouse entra dans la Ligue d’Alsace, contre les seigneurs. Au quinzième siècle, elle chassa les nobles de ses murs. Elle fut dès lors une République.
La République de Mulhouse s’allia à la Suisse. Dès que la Réforme fut prêchée, elle l’adopta d’un seul élan. Si, vers la fin du seizième siècle, des querelles religieuses éclatèrent, ce fut à l'instiga-
tion de l’Autriche. Quand l’Alsace devint française, Mulhouse resta d’abord ce qu’elle était. Au dix-huitième siècle, elle développa d’admirables industries. Kœchlin, Schmaltzer et Dolfus venaient d'établir (1 746) la première fabrique de toiles peintes. Dans les hôtels de l’ancienne aristocratie, on fondait de nobles ateliers. En 1798, après avoir délibéré, Mulhouse décida qu’elle se donnerait à la France.
Alors que toutes les cités appartiennent à une nation en vertu d’un traité, taché de sang par la guerre et d’encre par la diplomatie, Mulhouse, le 10 mars 1798, s’est faite elle-même française. Elle envoya des représentants chargés de dire à la Convention : « Mulhouse désormais est à la France. » On sait le nom de ces hommes. On sait de quelle émotion a battu leur cœur quand la Convention a répondu : Mulhouse est à la France. » Un lambrequin tricolore, conservé au musée, porte cette inscription : « La République de Mülhausen REPOSE dans le sein de la République française. » N’y a-t-il pas une grandeur étrange en ces quelques mots? Formule incomparable, calme comme la mort, féconde comme la vie !
Les églises et les monuments de Mulhouse sont modernes. On s’est contenté de les édifier d’après les meilleurs plans. Sagement on s’est appliqué, dignement on a réussi. Le même architecte a
construit l'église catholique, le temple protestant et la synagogue. Il a tâché de leur imprimer le style le mieux approprié à leur signification. Un pareil effort est un bel exemple d’impartialité artistique.
Dans ce fier municipe, de ressources si constantes, d’indépendance si jalouse, une maison devait être précieuse et significative entre toutes : la maison municipale, l’hôtel de ville. Voici donc le bon logis civique, le seul qui soit ancien à Mulhouse, celui-là-même dont Montaigne disait : « C’est un palais tout magnifique et tout doré. »
Imaginez un édifice à trois étages, orné d’un perron à double rampe qui donne accès à l’étage principal. Sous le perron s’ouvre une porte gothique. Les croisées, à triples baies sont du même style que la porte. L’architecte n’a pris à la Renaissance que ses bijoux et ses fleurs : par exemple, les volutes jolies qui couronnent les fenêtres du rez-de chaussée, le baldaquin à colonnettes, les délicats pignons des côtés!
Des peintures extérieures décorent les murailles . On les attribue à Christian Vackstorffer de Colmar. Voici un Moïse superbe, un Salomon triomphal. L’un est coiffé d’une toque à plumes; l’autre est chaussé d’un maillot mi-partie : ils semblent proches parents de Guillaume Tell et de Gambrinus, héroïques comme l’un, indulgents comme
l’autre. Le Temps qui les suit déploie des muscles d’athlète. Quelques femmes sont peintes sur fond d’or, dans les niches à plein cintre de la façade. La Tempérance fait couler dans sa coupe un filet d’eau claire. La Justice tient une balance dont le fléau porte deux bassins d’or. A droite, se tient la Prévoyance avec ses attributs, le compas et la rose des vents; à gauche, la Vigilance, ayant à côté d’elle un épervier aux yeux moins perçants que les siens. C’est merveille d’étudier la puissance, la tension, l’énergie clairvoyante de ces visages de femmes, citoyennes accomplies, épouses modèles, grands et tendres compagnons de l’homme! En leur bouche, pas de ces vains propos, pas de ces bavardages où s’amollit, se corrompt, se dilue la vaillance virile, comme en un flot acide et intarissable !
Au mur de l’hôtel de ville est suspendue par une chaîne la « Pierre des Bavards ». C'est un pavé grossièrement sculpté en forme de tête. La face vultueuse, le front ridé, les yeux saillants, la bouche béante, disent la niaiserie des paroles vaines. Un magistrat garant de la paix publique, vrai censeur des paroles, faisait attacher ce masque de granit au cou des médisants, condamnés à le porter par toute la ville, un jour de marché.
Hélas! en 1871, il s'est fait, dans l’Alsace, un cruel silence.
Ensisheim .
Nous traversons la plaine qui s’étend entre les Vosges et le Rhin. Plaine tellement plane et plate qu'elle empêcherait d’imaginer les montagnes possibles si l’on n’apercevait, soulevés à quelques pas, ces gigantesques flots miraculeux! Çà et là, s’étendent de belles forêts, troupeaux d’arbres pressés les uns contre les autres ; çà et là, isolés, se dressent des peupliers comme de sveltes bergers.
Au milieu de cette plaine, sur la rive droite de l’Ill, la ville d’Ensisheim semble tout entière un monument du passé alsacien. Sa grande voisine, Mulhouse, débordante d'activité, a un hôtel de ville toujours vivant. Ensisheim, au contraire, a un hôtel de ville mort, mais si rayonnant de beauté !
Ensisheim, sous la domination autrichienne, fut le chef-lieu du landgraviat de la Haute-Alsace. Elle devint, en 1431, le siège de l’administration de la Régence qui s’étendait aux deux Brisgau, au Schwarzwald, aux quatre Waldstætte suisses. Un historien écrit : « De quels droits ne jouissait pas la ville ! Elle avait la faculté de battre monnaie ». Sans exagération, Ensisheim faisait une admirable proie. Pendant la Guerre de Trente ans, elle fut prise et pillée jusqu'à trois fois. Le
traité de Westphalie la céda à la France. Neuf ans après, en 1657, on y installa le Conseil souverain d'Alsace.
L’hôtel de ville avait été construit en 1535. Il a servi de siège magnifique à la Régence d'Autriche, puis au Conseil souverain d’Alsace. Il repose sur de vastes arcades grandes ouvertes. Ces arcades sont à la fois élégantes et trapues. Vestibule merveilleux tout illustré de blasons ! Glorieux narthex municipal ! Le pilier central se compose d’une puissante colonne entourée de six délicates colonnettes : des palmes ciselées et un exquis chapiteau ornent ce précieux faisceau.
L’hôtel de ville s’éclaire par trois grandes baies à meneaux. La baie du milieu, plus haute, semble présider à l’éclairage. Au premier étage, la salle du Conseil est d’une ampleur, d’une noblesse, d’une gravité inoubliables. Les murs sont revêtus de belles boiseries nettes et harmonieuses. Les cartouches du plafond arborent les armes de la Décapole. Les embrasures des fenêtres ont été récemment peintes à la fresque. Parmi les guirlandes et les rinceaux, nous distinguons une figure assez plaisante : c’est un singe au chapeau paré de plumes de paon. Ce singe porte un monocle qu’une chaîne d’or relie à son cou et il agite une palette chargée de couleurs. Il n’a pas d’autre vêtement. Mais quoi! le grotesque a bien sa place dans les
cathédrales; ne le proscrivons pas des hôtels de ville. Hôtels de villes et cathédrales sont égale ment les « maisons du peuple ». Or, le peuple a besoin de gaieté autant que de doctrine, de sel autant que de pain !
Au fond de cette salle, à l'endroit où s’asseyait le président du Conseil, on a placé sur un tréteau, dans une boîte de verre, le fameux aérolithe qui tomba à Ensisheim le 7 novembre 1492. Il pesait, dit-on, quatre quintaux métriques. Tant d’échantillons en ont été détachés qu’il ne pèse plus aujourd’hui que cent dix livres . On dirait une énorme éponge brune, pétrifiée. Involontairement les doigts se tendent pour l’effleurer. Eponge pétrifiée qui a été imbibée de ciel ! Ce bloc a traversé l’infini de l’espace dans l’infini du temps; il a rayé de feu le sombre satin des nuits; il est venu choir ici, comme un caillou qu’un prisonnier jette pardessus le mur. Certes, la moindre pierre de nos carrières est aussi vieille ; elle a une histoire aussi mystérieuse et elle est mille fois plus utile. Mais quoi ! elle semble venir d’en bas, et ceci semble venir d’en haut. Cette différence-là (le dirai-je en confidence à l’aérolithe d’Ensisheim?) c’est justement celle qu’il y a entre la prose et la poésie.
En face de l’hôtel de ville, voici Y hôtel de la Couronne. L’hôtel de ville est le trésor d’Ensisheim. L 'hôtel de la Couronne en est le fleuron.
Au-dessus d’un perron de trois marches circulaires que garnit, fine et fraîche, une double rampe de fer hospitalièrement élargie, la porte de bois ouvragé apparaît comme un régal. Au proverbe qui dit : « Triste comme la porte d’une prison », s’il y avait beaucoup de chefs-d’œuvre pareils à celui-ci, un autre proverbe pourrait répondre : « Gai comme la porte d’une hôtellerie ». Le marteau de cette porte est lui aussi un poème, un poème sonore. Léger comme une antenne d’insecte, il lance, en heurtant sa mignonne enclume, un appel hardi et bienveillant.
Au fronton de la porte, on lit la date MDCX. Sur la façade s’applique une autre loggia fleurie d’oves, de roses, d’écussons. Elle étale à son sommet un balcon carré dont la couronne est, comme il sied, la capitale décoration. Le haut pignon s’enjolive de consoles et de crochets. De chaque côté est planté un gentil petit obélisque, jouet d’étagère rustique. Hôtellerie où, tout de suite, les yeux se délectent. Turenne y passa la nuit qui précéda la bataille de Turckheim. A la veille de couronner sa gloire, il ne pouvait pas choisir un logis de meilleur style ni de meilleur augure.
Dans une salle du rez-de-chaussée, on montre un coffre-fort encastré en pleine muraille. Sertie en un panneau de bois, la porte de ce coffre est ornée de
barres de fer en croix, de gonds énormes, d’un gros anneau et d’une entrée de serrure démesurée. L’anneau rappelle les boucles des forçats. La serrure sent le cachot. Étaient-ce là de suprêmes avertissements aux incorrigibles que la vue de la prison voisine n’avait pas suffisamment édifiés?
La prison d’Ensisheim est un ancien collège des Jésuites, construit au commencement du dixseptième siècle. Elle peut contenir un millier de détenus. Quelques-uns de ses hôtes sont condamnés à perpétuité. Les détenus exécutent des travaux divers. Ils fabriquent surtout des objets de sparterie dont les Guides parlent avec admiration.
En face de la porte de la prison, postés de l’autre côté de la rue, deux soldats allemands, le fusil sous le bras, font sentinelle. Immobiles, les yeux levés, ils ont l’air d’attendre qu’un prisonnier descende de la fenêtre ou qu’un aérolithe tombe du ciel. Sous la prison glisse, libre, frémissante et joyeuse, la rivière. Son bruit doit inspirer de mélancoliques rêveries aux pauvres diables qui respirent derrière ces volets clos dont les planchettes sont dirigées obliquement vers le ciel.
Entre l’église et l’hôtel de ville, on a élevé récemment un monument un peu bizarre et très allemand. C’est une fontaine sans eau qui porte
une couronne dorée. Un médaillon enferme une tête casquée à la mode des croisés d’opéra-comique, avec cette inscription : Rudolf von Habsburg. Quatre petites vasques sont surmontées de figures fluviales sculptées en relief. Chacune de ces fiafures tient à la bouche une sorte de cigarette noire. Qu’est-ce ceci? Les écoliers d’Ensisheim se seraient-ils permis une irrévérencieuse plaisanterie classique? Mais non! cette cigarette noire, c’est le tuyau par où l’eau coulerait, s’il y avait de l’eau dans la fontaine.
Nous échangeons quelques mots avec un barbier du cru qui vend du tabac, des souliers, des chaussons, des cartes postales, des parfums.
— Y a-t-il à Ensisheim beaucoup de prisonniers?
— Beaucoup plus que du temps des Français.
— Et des soldats?
— A peine quelques hommes qui viennent de Mulhouse. Il y avait ici un bataillon, du temps des Français.
— La ville s’est-elle développée depuis l’annexion?
— Elle était plus grande, plus riche, du temps des Français.
Ces mots « du temps des Français », sont toujours délicieux aux lèvres des Alsaciens.
Notre barbier insiste pour que nous revoyions
le « météore ». Il dit : « le météore », avec une sorte de piété, comme il dit : « Au temps des Français ».
— On ne peut pas visiter la prison?
— Non, certes; ce n’est pas une ménagerie!
Tranchante comme un coup de rasoir, la ré ponse de notre barbier est parfaite.
Nous songeons alors aux prisonniers que nous avons rencontrés en chemin, traînant des tombereaux sous la surveillance d’un gardien armé d’un briquet de garde champêtre. Ces prisonniers coiffés d’une calotte brune, face rasée, avaient l’air de malheureux prêtres ou d’infortunés comédiens. L’un d’eux baissa la tête pour nous dérober son visage. Pauvre homme, notre regard n’avait rien d’offensant. Il était plein de larmes! Peut-on haïr des prisonniers? Ils payent leur dette. Hélas! seuls, les coquins en liberté, débiteurs insolents, nous paraissent haïssables.
Thann.
La ville de Thann s’étend au pied d’une très haute colline, où apparaissent les ruines d’un château. De grandes vignes s’élèvent presque jusqu’au sommet. La verdure y déploie une allégresse et une force ravissantes. Tandis que le versant opposé des Vosges étonne le voyageur par l’âpreté
de ses cimes dénudées, de ses silhouettes rocheuses, de ses chemins creux où pendent les racines des sapins, on goûte, sur les pentes qui re gardent le soleil levant, une douceur pleine de fécondité.
Thann a une histoire très ancienne, plus ancienne assurément que sa vieille et enfantine légende. On contait jadis qu’un serviteur de saint Thiébault (évêque de Gubbio, en Ombrie), voyant son maître mort, avait pris un couteau et lui avait pieusement tranché le pouce pour l’apporter à l’église de son village, dans les Pays-Bas. Ce ravisseur cheminait jour et nuit, un bâton à la main. Un soir, brisé de fatigue, il s’assit au pied du château d’Engelbourg, planta en terre son bâton près d’un sapin, et s’endormit. Quand il se réveilla, il voulut arracher le bâton et reprendre sa route. Le bâton avait poussé des racines profondes. On comprit que la relique voulait demeurer en ce lieu. Une chapelle y fut bâtie à saint Thié bault. La présence d’une relique attira des pèlerins et contribua à l’accroissement de la cité. Les fidèles reconnaissent là le doigt de Dieu et le pouce du saint.
On a comparé l’église de Thann à la cathé-
drale de Strasbourg. Le rapprochement est terrible. Mais, si élégante, si eurythmique, si pittoresque, si riche en expressives et enchanteresses sculptures, l’église de Thann demeure digne d’admiration , même rapprochée de l’incomparable cathédrale.
Les diverses époques de l’art gothique s’y combinent à souhait. Le portail est du treizième siècle; la grande nef et le chœur, du quatorzième; la tour, du seizième. Placée sur le côté droit de l’église, près du chœur, la tour octogonale, surmontée d’une flèche, surgit, merveille de légèreté, de fraîcheur, de poésie.
Les vitraux, d’un beau style, sont de nature à faire comprendre à tous l’art du verrier. L’art du verrier est gothique par son origine, ou plutôt par sa consécration. L’architecture romane aimait l’ombre. Dans l’épaisseur de ses murs, ses fenêtres, avarement ménagées, ne donnaient aux nefs qu’une sorte de clair-obscur. Elargissant les baies, les étendant d’un pilier à l’autre, le gothique, au contraire, rêvait de supprimer la matière même de la muraille. Nous aurons donc, entre les contreforts qui sont une muraille extériorisée, de9 vitraux qui seront une muraille sublimisée. De cette cloison aérienne, la lumière coule désormais à flots. Jadis, dans les cathédrales romanes, des cierges piquaient l’ombre et semblaient
se refléter sur le fond d’or des mosaïques. Désormais, la mosaïque opaque est remplacée par le vitrail translucide. Le vitrail, c’est la cloison aérienne, mais prismatique, qui a mission de poétiser la lumière. Au début, les verriers, pour cuire et colorer leurs verres, n’avaient quede médiocres procédés. Mais quelles ressources dans leur génie! Quel sentiment de l’harmonie dans leur cœur! Nous connaissons telle verrière primitive où le sujet reste presque inintelligible sous l’enchevêtrement du plombage, et qui pourtant semble un bouquet de flamboyantes délices dans la gloire des cathédrales. Peu à peu, les procédés deviennent plus subtils et plus sûrs : le dessin apprend à se faire respecter par le plombage; on découvre la taille du verre au diamant ; les contours assouplis favorisent les formes ; les personnages ont des gestes plus élégants, des nuances plus variées. Voici les incomparables vitraux du treizième, du quatorzième, du quinzième siècles, qui illustrent cette église de Thann, comme ils illustrent Strasbourg et Wissembourg. Ajoutons — c’est le lieu et c’est l’occasion — que, dans cet art, la décadence fut pour ainsi dire provoquée par l’excellence même des procédés. N’était-il pas tentant d’exécuter sur le verre ce qu’on exécutait sur la toile ? Hé quoi! le four du verrier pouvait rivaliser avec la palette du peintre ! Le verrier ne résista pas à
la tentation. Il fit de la peinture à l'huile sur verre. Confusion des genres, toujours préjudiciable à l’art ! Pareillement, le jour où le tapissier réussit, lui aussi, à exécuter des tableaux sur étoffe tissée, il s’engage dans un contre-sens artistique. Tirer d’une matière des effets contraires à son essence, c'est une prouesse, mais une vanité.
De quelque côté qu’on l’examine, l’église de Thann fait éprouver la pure sensation du chefd’œuvre. C’est le grand portail, entre deux contreforts, avec son ogive à voussures, ses statues, sa magnifique fenêtre, son pignon ouvragé; c’est le campanile du quinzième siècle; c’est la galerie qui tourne autour de l’édifice ; c’est le portail latéral de gauche, où se dresse la statue de la Vierge ; c’est l’élégante tourelle du côté droit!...
Autour de sa miraculeuse église, la petite ville s’étend calme, laborieuse et bonne. On aime ses monuments : une fontaine, avec la statue de saint Thiébault ; les tours des anciennes fortifications; l'hôtel de ville, construit par Kléber, lorsque Kléber était architecte à Belfort. On aime surtout ses maisons à pignon aigu, à tourelle ou à balcon, ses vieilles maisons où toute l’âme de la vieille Alsace semble rêver et attendre.
Quand on lève les yeux sur la colline qui do-
mine Thann, on aperçoit, parmi des ruines, une sorte d’énorme douve de pierre, gigantesque anneau gisant à terre. C’est une obsédante vision.
En quelques minutes de marche, on arrive à cet anneau parmi les ruines d’Engelbourg, château du douzième siècle détruit par Turenne. Lorsque la mine a joué, la partie supérieure d’une tour, se détachant sans se briser, est venue s’appuyer sur un côté de sa circonférence. On dirait une lunette monstrueuse. Par un bout, cette lunette montre les collines d’alentour, pétries de verdure et d’ombre; par l’autre bout, le ciel aux nuances ou aux étoiles sans nombre. Les bonnes gens du pays appellent cette tour Y Œil de la sorcière. Le mot est d'une justesse saisissante. Mais il faut ajouter que l'œil de la sorcière a des regards de fée.
L’heure est venue de quitter Thann. Dans une librairie toute pleine de livres français et où l’on nous salue en français avant que nous n’ayons dit un mot, nous achetons une photographie de l’église. On enveloppe la belle image dans un lambeau de journal. En wagon, vers Mulhouse, nous déplions ce papier. C’est le Journal offiçiel français... Nos regards tombent sur la liste
des spectacles : Théâtre-Français : Cinna; Opéra- Comique : la Dame blanche; Vaudeville : les
Faux Bonshommes ; Variétés : Faust et Patrie'. I
Palais-Royal : Gavaut , Minard et C'e; Porte Saint-Martin : Patrie; Folies-Dramatiques : le Petit Faust. . . Cette liste nous paraît de ce matin, pour ce soir même! Mais, en parcourant la feuille, nous apercevons un article de statistique qui se termine par ces lignes :
« On arrive ainsi à se faire une idée exacte du degré de puissance où la France est parvenue, sous le règne de Napoléon III. »
Qu’est-ce à dire?... Nous cherchons la date et le titre. Nous voyons : « JOURNAL OFFICIEL — y juin 18 6p. »
Quand il a été distribué ici, par un beau matin d’été, ce Jourjial ojficiel , l’industrieuse cité de Thann était très tranquille en la très douce loi de France. La moindre inquiétude n’eût-elle pas été une sorte de blasphème muet? Nous songeons à cette époque, si proche et si lointaine à la fois. Y songer, c’est imaginer, pour un temps, que ce qui fut n’a pas été. Dans les grandes villes pleines de soldats, à Metz, à Strasbourg, l’illusion est vite rompue. Ici, dans la petite cité de beauté calme, on peut douter beaucoup plus longtemps.
Ah ! de quelle joie profonde, de quel soleil idéal elle s’emplirait, cette vallée, le jour où le clocher
de Saint-Thiébault annoncerait, par son carillon, que ce qui fut est réparé.
Cernay.
A une ou deux lieues de Thann, sur la rive gauche de la Thur, la petite ville de Cernay dresse la crête de ses toits.
Cernay fut française de bonne heure. En 1634, les Suédois nous la cédèrent à titre de ville forte, avec tout ce qu’ils avaient conquis en Alsace sur les Impériaux. Quatre ans après, près de Cernay, Bernard de Saxe- Weimar, allié de la France, battit l’armée du duc Charles de Lorraine.
Généreuse petite ville industrielle, où travaillent avec tant de ferveur filatures et tissages, Cernay sait pratiquer toutes les sortes de vertus hospitalières. Voici, par exemple, un bel hôpital dû à la libéralité d'un de ses fils, un asile agricole pour les enfants pauvres et abandonnés.
De la Thur à la Petite-Doller s’étend l'Ochsenfeld, vaste lande de dix kilomètres carrés où sont tombés les Lorrains. D’où vient ce nom d’Ochsenfeld? Est-il vrai que jadis s’y soient tenus d’opulents marchés de bœufs? Place étrangement choisie pour de telles réunions ! Sur ce sol stérile, sinistre, flagellé de tous les vents, ce
ne sont pas des bœufs superbes et des marchands heureux qu’on croit voir, dès que tombe la nuit! On dirait plutôt une vallée de Josaphat où, squelettes mugissants, les bœufs ressuscitent pour une sorte de Marché dernier. A maints endroits de l'Ochsenfeld, les bœufs vivants ne trouveraient pas une touffe de gazon à tondre de leur langue.
« Attila a passé ici, dit la légende, et l’herbe a séché sous les pieds de son cheval. » Ici, Attila aurait livré un long combat. Ce sol aurait donc absorbé le sang comme il absorbe l’eau, sans rendre une fleur en échange. De quel combat s’agit-il? L’histoire n’en garde pas souvenir.
Peut-être y a-t-il un peu plus de vraisemblance dans l’hypothèse d’après laquelle l’Ochsenfeld est le Champ du Mensonge , où Louis le Débonnaire, par la perfidie de ses troupes, fut livré à la haine de ses fils. Serait-ce donc ici que cette âme délicate, lettrée, discrète, toujours en proie à la cynique violence des temps, endura sa plus cruelle épreuve? Si clément, même dans sa légitime indignation, le malheureux homme n’a pas voulu maudire ses fils. Il a, dit-on, maudit seulement le champ où était née la trahison. Et l’herbe n’y a plus poussé.
Autre hypothèse, beaucoup plus précise! Sur ce sol ingrat que nous foulons, dans des souterrains, des légions sont couchées. En des nuits
marquées, les morts se relèvent, et, casque en tête, glaive en main, viennent faire le tour de la lande.
Comment expliquer tant de macabres traditions? Quelques historiens affirment qu’elles remontent à l’époque romaine. C’est ici, selon eux, qu’Arioviste, ce barbare d’une intelligence si lumineuse, fut, par l'impatience de ses soldats, contraint de livrer bataille à César, et qu’après des prodiges de valeur il vit s’anéantir sa puissance : hommes, femmes, enfants, tout était écrasé ou rejeté vers le Rhin ; il n’avait plus qu’à se retirer, pour y mourir, dans l’obscurité de ses forêts natales.
Une voie romaine, dont les vestiges sont encore apparents, traverse l’Ochsenfeld : elle allait vers Vieux-Brisach.
Le seul fait dont ce lieu ait incontestablement été le théâtre, c’est la lutte entre Charles IV de Lorraine et Bernard de Saxe- Weimar. Dans la défaite, le léger, l’inconstant, le voluptueux duc Charles retrouva soudain toute clairvoyance et toute intrépidité. La retraite qu’il conduisit suffirait à un autre prince pour l’illustrer.
Au passage, nous saluons l’élégant fantôme de ce duc. Il fut charmant et infortuné. Ses traités
avec Louis XIII attirèrent sur lui toutes les misères de la guerre. Son palais fut livré au pillage. Son pays, le plus peuplé de l’Europe, n’offrit plus que ruines et déserts. Pourtant son peuple ne cessait pas de l’aimer, parce qu’il le sentait si brave! Dès qu’il pouvait avoir une lueur d'espérance, ce peuple l’acclamait furieusement. Parmi les clameurs d’enthousiasme, les jeunes filles criaient en joignant les mains : « Dieu conserve et bénisse monseigneur et ses deux femmes ! » Elles auraient pu dire : ses trois femmes. Charles, qui avait épousé à la fois la duchesse Nicole et la princesse de Cantecroix, devait se remarier, à l’âge de soixante-deux ans, avec Mlle d’Apremont-Nanteuil, qui n’en avait que treize. L’exquise petite ombre de Mlle d’Apremont-Nanteuil n’est pas de trop, en ce lieu désolé où nous songeons à elle, pour rendre le soupir à nos cœurs angoissés. . .
Reconnaissons d’ailleurs que les pas du « Fléau de Dieu » et la malédiction de Louis le Débonnaire perdent peu à peu de leur efficacité. En maints endroits de l’Ochsenfeld, s’étalent déjà des prairies ou s’alignent des sapins. Le travail humain est un si puissant exorcisme! Rien de néfaste ne résiste à la bénédiction sacrée de la main qui sème !
De la Schlucht à Munster.
Dans la voiture qui nous transportait de Gérardmer à Munster, au milieu d’un des paysages les plus nobles et les plus délicats qu’on puisse rêver, nous entendions deux industriels de Munster parler d’une contrée qu'ils venaient de visiter et où les gens leur avaient paru fort pauvres.
« Pourtant, répétaient nos deux compagnons, pourtant ils ont de l’eau! »
Ils ont de l’eau! Ces mots, dans la bouche de ces industriels, prenaient une saisissante expression. « Ils ont de l’eau, et ils sont pauvres! » L’eau, à l’heure présente, n’est-elle pas un don du ciel que l’industrie ne doit jamais laisser couler en vain? L’eau donne la force; l’eau donne la lumière; l’eau donne le pain!
A mesure que, par la merveilleuse route qui descend de la Schlucht, nous avancions dans la vallée, ces mots : « Ils ont de l’eau! » devenaient plus clairs et plus significatifs.
Parmi les hauts pâturages alpestres, parmi les escarpements et les aiguilles de granit, le long du chemin ombragé de noyers, à travers les forêts et les prairies, coulaient des ruisseaux sans nombre. Tantôt bondissants, tantôt alanguis, ils étaient également purs, également inépuisables. Et, tous,
si laborieux! Tous, contribuant de leur mieux à la prospérité des hommes! Filatures de coton, blanchisseries de toile, tissages, papeteries, scieries mécaniques, industries de toute espèce, puisent en cette eau vive le principe de leur développement. L’eau les nourrit, comme le sang nourrit le corps. Les sources sont les ressources du pays.
Voici Munster! Une abbaye de bénédictins, vers le milieu du septième siècle, s’était établie au confluent de ces cours d’eau : les ruisseaux de la Petite-Vallée et de la Grande-Vallée de la Fecht. Cette abbaye s’appela Monasterium Confluentis . De là : Munster.
L’abbaye prit bientôt une grande importance. Plusieurs de ses religieux devinrent évêques de Strasbourg. Dom Calmet, qui en fut sous-prieur, en écrivit l’histoire. Au seizième siècle, le protestantisme fut, ici, étudié avec attention, puis accueilli avec ardeur. L’abbé Burkard Nagel, un des premiers, s’engagea dans la Réforme. La vallée entière suivit.
Autour de l’abbaye s’étaient formés une ville et neuf villages. L’ensemble se nomme Cité de Mimster . Les biens communaux restaient indivis entre les citoyens de la vallée. Quand l’abbaye eut cédé une partie de ses droits à l'empereur d’Allemagne, la Cité de Munster entra dans la
Décapole, ligue des dix villes impériales d’Alsace.
La Révolution française, dont l’action fut si efficace dans cette ville, organisa chacun de ces villages en commune. Mais les biens communaux demeurèrent pourtant encore dans l’indivision. Ce ne fut qu’en 1847 que la cour de Colmar en régla le partage. Rien n’est plus curieux, rien n’est plus •édifiant que l'histoire de cette « commune » , sous l’administration paternelle d’un syndicat que présidait le maire de Munster! Si belle tradition de tant de siècles ne saurait disparaître tout à fait dans les mœurs et dans les cœurs. Ce sens héréditaire de la solidarité favorisa le développement industriel et commercial de la vallée. Dans ses « marcaireries », la vallée de Munster entretient plus de six mille cinq cents têtes de bétail. Elle expédie chaque année ses fromages par 1 00,000 kilogrammes.
La ville de Munster révèle une sorte de santé énergique et drue. Sur la place du Marché, la grande fontaine et le temple protestant sont de pierre rouge. Le temple, de style roman moderne mais correct, porte un clocher carré flanqué de tourelles rondes. Au bout de la ville, l'église catholique élève hardiment sa flèche. L’hôtel de ville, de style Renaissance (1550), se couronne d’un pignon que décore l’aigle à deux têtes des empereurs allemands d’autrefois. L’admirable
école primaire a été fondée par les soins de Frédéric Hartmann (des établissements Hartmann, filature, tissage, etc.), pair de France, qui mourut en 1861, à quatre-vingt-neuf ans. L’hospice, la salle d’asile, la crèche sont dus également aux manufactures. Les établissements Hartmann datent de 1790. L’aïeul, s’arrêtant au bord de la Fecht, y avait fondé un petit atelier d'impressions sur toiles. Il produisit ensuite des indiennes, des perses. Quatre générations se succédèrent, ajoutèrent aux ateliers d’impression des ateliers de filature, de tissage, de blanchiment... Aujourd’hui, métiers et ouvriers se comptent par milliers.
L’eau qui court, l’eau qui chante, l’eau qui travaille, assidue et généreuse collaboratrice de l’homme, a porté bonheur au pays.
Turckheim.
Doucement, la vallée de Munster vient mourir dans la plaine. Les vignobles succèdent aux forêts. A côté de l’eau qui travaille et de l’eau qui guérit (l’eau de Soultzbach, par exemple), voici le vin, le beau vin d’Alsace.
A quelle époque remonte la fondation de Turckheim? Dans ce sol que nous foulons, on a trouvé maintes statuettes romaines, des « Mercure » par-
ticulièrement, des monnaies, des poteries, des substructions de villas. A partir du quatorzième siècle (1354), Turckheim fit partie de la Décapole. C’est dans cette plaine qui s’étend vers Colmar qu’un matin de janvier (1675) Turenne surprit les Impériaux : bien qu’ils fussent supérieurs en nombre, il les força à repasser le Rhin.
La ville de Turckheim forme un triangle dont chaque pointe est munie d’une admirable porte à voûte solide que surmonte une lourde tour carrée. Ce sont là les vestiges de l’ancienne enceinte disparue. Vestiges de l’ancienne église, une tour du treizième siècle s’élève sur une chapelle gothique près de l’église moderne. Dans les rues antiques de Turckheim se succèdent d’inoubliables maisons aux pignons aigus et dentelés. Leurs poutres sont ciselées, tantôt avec une ingénuité angélique, tantôt avec un extrême raffinement décoratif.
On trouve autour de la ville de délicieuses promenades, de fraîches châtaigneraies, des montagnes, des ruines : le mur de Hohlandsberg, le donjon de Pflixbourg, vieux nids de légendes toujours jeunes! N’y verrons-nous pas apparaître la pauvre princesse, moitié femme moitié dragon, qu’un baiser peut rendre tout à fait femme, à moins qu’il ne la rende tout à fait dragon? N’y entendrons-nous pas le chant plaintif du Weisses
Fraulein, la dame blanche de Pflixbourg qui, en certaines nuits de printemps et d’automne, descend vers Turckheim, inconsolée?
Marchez pendant deux ou trois lieues ou prenez place dans un tramway électrique. Parmi les forêts de pins, vous arriverez au plateau de grès où est situé le couvent des Trois-Épis. L’église, bâtie en 1635 (l’ancienne église ayant été brûlée en 1633 par les Suédois), est tout entière d'un goût déclamatoire et fastueux. On dirait une tragé-
die de la jeunesse de Corneille, retouchée par Voltaire vieillissant. Des ex-voto y abondent, qui ne rappellent ni Corneille ni Voltaire. Blotti près de l’église, le petit cimetière est tout à fait ravissant.
Et, dans l’air magnifique qui semble saturé d’immensité vivifiante, au loin, on aperçoit Colmar, la vaste plaine du Rhin, la Forêt-Noire, l’infini.
Roujfacli.
— Voilà où se trouvait le moulin du meunier Lefebvre. Ce meunier, qui avait servi quelque temps comme hussard, eut un fils, François- Joseph, à qui il aimait conter des batailles, le soir, assis devant la fosse de son moulin.
Devenu orphelin à huit ans, François-Joseph
fut poussé vers l’Église par un oncle; mais il suivit la pente où son père l'avait engagé. Il s’enrôle à dix-huit ans dans les gardes françaises, et met quinze ans à devenir sergent. La Révolution éclate. En cinq ans, il devient général de brigade. A l’armée de la Moselle, le général Lefebvre sert sous les ordres de Lazare Hoche dont il avait été l’instructeur aux gardes françaises. Général de division en 1 794, il commande l’avant-garde dans les armées des Vosges, de la Moselle, de Rhin-et- Moselle, de Sambre-et-Meuse, du Danube. Il ramène en avant nos soldats à Fleurus. Il fait trois mille prisonniers à Altenkirchen. Il arrête trente-six mille hommes à Stockach. Grièvement blessé au bras, il revient à Paris : le Directoire lui fait hommage d’une armure d'honneur. Après le 18 brumaire où, fidèle jusque dans le crime, il reste le complice calme et adroit de Bonaparte, il est nommé sénateur et promu maréchal. A Iéna, il commande la garde impériale à pied. Après Eylau, il reçoit l’ordre d’assiéger Dantzig. La place semble imprenable. Le siège dure plus de cinquante jours. Le maréchal meurt d'impatience. Il dit à ses artilleurs : « Je n’entends rien à votre affaire. Mais donnez-moi un trou et je passerai. » Une brèche est faite. Il passe! En Espagne, il gagne les batailles de Durango et d’Espinola. Il soumet le Tyrol. Pendant la retraite de Russie,
il marche constamment à la tête des troupes. Pendant la campagne de France, il se bat à Montmirail, à Arcis-sur-Aube, à Champaubert. Aussi incertain dans la paix que ferme dans la bataille, il se laisse nommer pair de France par la Restauration. Il meurt en 1 8 19, à soixante-quatre ans. On sait combien Lefebvre était brusque et généreux tout ensemble. Il fut à tort accusé d’être
illettré. Ce prétendu « illettré » trouvait pourtant des mots du plus grand style. L’aristocratie de la Restauration s’apprêtait à le railler, comme l’avait raillé la Cour impériale. Un courtisan parlait de son arbre généalogique. « Hé! ne soyez pas si fier, lui dit le fils du meunier; moi, je suis un ancêtre ! »
A chaque étape de sa vie, en France, en Allemagne, en Espagne, en Russie, Lefebvre aimait à se rappeler Rouffach, le pays natal, seule chose peut-être que sa mémoire d’enfant eût bien retenue. Il songeait aux légendes épiques que son père lui avait contées, assis sur le banc du moulin : — comment l’Empereur Henri IV s’était emparé de Rouffach par violence; comment ses hommes d’armes y commandaient en maîtres; comment, le jour de Pâques, l'ancien gouverneur du château osa faire enlever une jeune fille que sa mère conduisait à l’église... « La mère poussa un grand cri. Les hommes l’entourèrent, inquiets,
hésitants. Mais, dès qu’elles eurent appris l’outrage, les femmes n’hésitèrent pas. Elles coururent au château, brisèrent une porte et passèrent. La garnison lâcha pied. L’Empereur Henri V qui se trouvait là, bouleversé par cette brusque attaque, s’enfuit, demi-nu, jusqu’à Colmar. Il abandonnait à Rouffach sceptre, couronne et manteau impérial. Les femmes suspendirent ces dépouilles à l’autel de la Vierge. Pour rendre hommage aux victorieuses, le magistrat de la ville leur concéda le pas sur les hommes dans les cérémonies et le côté droit de l’église pendant les offices ». Le maréchal Lefebvre adressait, en passant, son hommage aux aïeules, aux héroïnes de là-bas. Il revoyait la ville aux pittoresques profils, les maisons aux grands toits gris, la vieille église Saint- Arbogast avec la haute tour de son portail, la flèche de son transept, ses beaux escaliers intérieurs, ses belles pierres tombales. Il revoyait la rivière en quelque sorte maternelle, cette Lauch qui court sur les cailloux ou qui s’endort sous les saules. Il revoyait surtout les montagnes, les chères montagnes aux cimes aiguës, aux larges contours vêtus de neige, de brume, de soleil, et qui sont éternellement ravissantes.
Vers le commencement d’avril, la plaine jalonnée de saules et de noyers qui s’étend jusqu’au Rhin se revêt de délices. La verdure saturée d’eau com-
mence à se lustrer. Le ciel, vers le soir, devient tout violet. Il y a alors, dans la campagne, un moment de silence qui est comme un sublime signal.
Colmar.
Dans Colmar, à chaque pas, le voyageur rencontre des choses qu’il croit connaître depuis longtemps, parce qu’elles lui sont devenues chères tout de suite et pour toujours : — les vieux logis bourgeois à tourelle fleurie ; — • l’ancien hôtel de ville du quatorzième siècle ; — la maison Pfister dont les galeries, la cage d’escalier, les murs euxmêmes paraissent dessinés par un menuisier qui, pour règle, aurait eu la baguette d’un magicien. Le long du canal, certaines vieilles rues, avec leurs antiques maisons aux traverses vermoulues, leurs ateliers bizarres aux fenêtres extravagantes, leurs ponts de bois aux planches disjointes, forment un paradoxal décor de mélodrame, perdu dans la plus honnête cité.
C’est à Colmar qu’a vécu un des meilleurs artistes du quinzième siècle, Martin Schongauer, peintre et graveur. Le Musée, admirablement installé dans l’ancien couvent des dominicains, possède quelques tableaux de ce maître. Notre cœur va vers lui, d’un élan fraternel. Il a tant de science
ingénue, de pénétration, de bonté. On sent qu’il a ouvert tout grands ses yeux et son cœur sur le monde.
La cathédrale Saint-Martin, commencée en 1160, a été terminée en 1360. Ses contreforts si simples et si élégants portent de très hauts pinacles. Elle respire tout entière une noblesse, une gravité, un charme sans pareils. Une rivière bouillonne au pied de ses murailles : leur ombre lui donne une grâce de flot lustral.
Dans la sacristie, on a placé la Vierge au Rosier, le chef-d'œuvre de notre Martin Schongauer. Cette Vierge est vêtue d’un manteau de pourpre tombant à plis lourds sur le sol. Ses mains pures ont des doigts longs et flexibles. Au-dessus de sa tête, sa couronne est soutenue par deux anges. Son visage, aux tempes un peu larges et bombées, exprime l’attention, l’indulgence et la paix. Créature toute virginale et toute maternelle ! Autour d’elle, se tiennent des oiseaux : rougesgorges, chardonnerets, mésanges, les uns dans le rosier, les autres à terre, près des plis de son manteau. Le peintre a traité ces oiseaux avec une netteté vive et savante. Il leur a offert des tiges de plantain et des fraises mûres. Dans l’air que respire Marie, il voulait que tout fût joie et printemps.
Dans le tympan du petit portail sud de Saint-
Martin, on aperçoit saint Nicolas distribuant des monnaies. Hommes et femmes se pressent, avec une poussée de tout leur corps . LeS visages reflètent l’espérance : le saint est si bon! — l’inquiétude aussi : eux-mêmes sont si indignes! Sur la caisse ouvragée de l’ogive, sur la frise fleurie, sur les pieds-droits de la porte, des têtes apparaissent, sans nombre. Elles sortent de la pierre, rient, rêvent, pleurent, menacent, grimacent. Parmi ces figures se distingue modestement un front pensif, un peu soucieux : c’est le portrait, dit-on, de maître Humbert, un des architectes.
Nous quittons la cathédrale. Il nous semble que toutes les têtes de pierre nous poursuivent de leurs regards, presque de leur voix.
En face de la cathédrale, au mur d’une maison, est suspendue une loggia en encorbellement ; des piliers délicats se dessinent parmi des arabesques et dans une nuée de figures nouvelles.
Nous parcourons la ville. Les maisons de bois, penchées les unes contre les autres comme de jolies vieilles femmes pour une intime causerie, portent en guise de décoration des têtes, des têtes toujours, des têtes sculptées à mine hospitalière. La Maison des Têtes paraît particulièrement peuplée et grouillante à souhait. Autour des fenêtres, des balcons, des lucarnes, et des pilastres, ce ne sont que satyres, sirènes, lutins, qui tous restent
bonnes gens, malgré leurs sourcils, leurs dents ou leurs cornes. La façade semble l’enveloppe illustrée d’un roman fantastique. Ici, de longues moustaches à l’italienne; là, des favoris à la russe; là, une chevelure flottante de poète ingénu; là, un front étroit de vieux cynique; là, un minois de jeune veuve friande ; là, un masque d’hommechien. Epopée caricaturale qui répond au soleil par un inépuisable sourire, ou qui égaie la neige elle-même par une intarissable bonne humeur!
Si jamais ville fut propice au travail et au plaisir également recueillis, c’est celle-ci. Appuyée à l’énorme rempart des Vosges, lequel, sur ses pentes, distille le breuvage éternellement jeune de ses vignes, elle a devant elle le calme de la plaine et du fleuve magnifique. Ici, tout doit être aisé, apaisé, choisi. L’homme qui a fait construire telle de ces maisons exquises, subtil connaisseur en bons vins et en bons livres, avait sans doute appris l’hébreu, le grec, le latin, le droit, les sciences, — et que la vie veut être tenue à l’écart, pour avoir tout son bouquet. Quand il passait la tête à sa fenêtre, au milieu des têtes sculptées, c’était, de plus, la tête d’un homme heureux.
Neuf-Brisach .
Près de la porte principale de Neuf-Brisach,
i82 EN ALSACE-LORRAINE
on lit cette inscription récemment gravée sur la muraille :
« ERBAUT : 1708 DEUTSCH : 1870. »
[Commencé 1 y 08 . Alle?nand iSjo) .
Les mêmes chiffres forment deux dates si différentes, si opposées, si tragiques dans leur contraste !
Après le traité de Ryswick qui l’obligeait à céder le Vieux-Brisach à l’Autriche, Louis XIV avait voulu créer, en face du vieux Brisach allemand, un Brisach nouveau, un Brisach français, qui pût réduire l’autre au silence et même l’anéantir.
Vauban fit donc, de la plaine alsacienne, surgir cette ville armée de toutes pièces. Un peu plus loin, il disposa le fort Mortier, pièce avancée de la forteresse. En 1793, Neuf-Brisach ruina en partie Vieux-Brisach. Cette arme qu’avait forgée le grand roi, la République la tournait contre les monarchies coalisées.
Les remparts de Vauban, fossés, bastions, embrasures, demi-lunes, ont toujours une majesté décorative plus pacifique que guerrière. On y sent l’effort admirable de cet homme de guerre qui concevait l’armement en vue de la paix et qui, par haine de ce qu’il appelle « les voies ensanglantées », s’écriait : « Les forteresses ne
doivent avoir d’autre but que de diminuer la consommation des hommes ! »
Neuf-Brisach a été pour lui l'objet d’une étude particulière. Le procédé dont il se servait ici, Vauban ne l’employa qu’une seule autre fois : pour Landau.
En visitant Neuf-Brisach, forteresse posée à même la plaine, si on lève les yeux, on aperçoit au loin, sur un rocher, les deux flèches et les silhouettes de Vieux-Brisach, forteresse antique, cible déchiquetée et superbe.
A l’entrée de la seconde enceinte de Neuf-Brisach, voici un « corps de garde » abandonné. C’est exactement le même corps de garde qu’à Montmédy, à Longwy. On croit voir nos petits soldats à pantalon rouge, assis sur un banc et regardant devant eux !
Régulière , correcte , froide , presque morte , cette petite ville demeure pittoresque par l’absence même de tout pittoresque. Elle semble d’un style curieux, par l’absence même de tout style. Vauban avait entendu fabriquer ici une ville forte : tout ce qui n’aurait pas concouru à son dessein aurait été faiblesse. C’est un polygone de huit côtés percé de quatre portes. Tracées au tireligne, les rues aboutissent à la place d’Armes. La place d’ Armes, si vaste dans une si petite ville, paraît démesurée. Trois rangées de beaux
tilleuls l’entourent noblement, à la française.
La mairie à galeries de bois s’abrite sous une toiture immense et suraiguë. A quoi Vauban destinait-il les énormes greniers de la maison commune ? Il n’était pourtant pas grand ami de la paperasserie! L’horloge de la mairie est surmontée d'un soleil d’or. Les armoiries de Louis XIV rayonnent toujours à l’écusson de la cité, qui est son œuvre. Les maisons n’ont qu’un étage. Elles se ressemblent toutes comme des sœurs jumelles. Deux ou trois bizarres maisons nouvelles, ainsi que le bureau de poste — édifice à clochetons et à baies romantiques — rappellent au passant que les architectes officiels d’outre Rhin sont des fonctionnaires rudement frottés d’esthétique. Les toits des maisons françaises sont de bons toits alsaciens, aux ouvertures innombrables. Vauban savait se plier aux difficultés du pays et s’accommoder aux usages, lesquels sont nés des difficultés elles-mêmes. Il possédait au plus haut point cette merveilleuse faculté d’adaptation qui s’appelle de son vrai nom : l’intelligence.
Sur la place d’Armes, l’église porte une tour carrée coiffée d’un bonnet d’ardoise. Une seule tour ! Elle est moins favorisée que les églises des autres villes de Vauban, Belfort, Montmédy, Longwy, Thionville, qui toutes ont deux tours de cette famille. Vauban avait pensé : « Neuf-Brisach
ne sera jamais une grande cité. Une seule tour lui suffit. D’ailleurs, c'est bien assez d’une tour pour servir de point de mire aux canons de là-bas » . Au portail, deux anges sont sculptés en relief dans le grès rose : anges replets au - sourire de sensuelle extase, comme les aima le dix-huitième siècle où le mysticisme manquait d'exaltation. On entre! La sensation première est surprenante. Cette église, c’est une grange toute blanche! Bientôt on remarque de belles boiseries d’un goût fastueux et sévère à la fois, d’assez bonnes copies d’assez bons tableaux, un buffet d’orgues, un chemin de Croix avec des légendes en français : « Jésus tombe pour la deuxième fois... »
A Neuf-Brisach, il n’y a que les magasins indispensables : boulangeries, cordonneries, épiceries. Dans des auberges muettes tricotent des femmes vêtues de noir. La race est énergique, d’accent martial, faisant vibrer les r. Douceur des rues où ne passe personne ! Parfois, le galop d’un cheval tombe dans le silence qui, troublé un instant, ne nous enveloppe que mieux de ses remous.
Kaysersberg.
Ceux qui veulent aller loin pour admirer disent par exemple : « En Bavière, Rothenbourg, sur la Tauber, près de Nuremberg, est une incompa-
rable vieille petite ville, restée si naïve en son corset de pierre ! »
Oui, certes, Rothenbourg-la-Bavaroise mérite votre enthousiasme. Nous en venons et nous y retournerons. Mais, s’il vous plaît, que pensezvous de Kaysersberg-1’ Alsacienne? Ne voilà-t-il pas, sur l’honneur, des rues assez étroites et tortueuses, enroulées comme des nœuds d’anguilles le long des deux rives de la Weiss, à l’endroit où la rivière débouche dans la plaine? Ne voilàt-il pas d’anciennes maisons renaissance dont la bonne grâce est irrésistible? Regardez autour de Kaysersberg ces massifs, ces montagnes d’Aubure et de Riquewihr. Des sentiers à peine visibles montent en zigzag dans les vignes ; les vignes montent, épaisses et magnifiques, jusqu’aux forêts qui couronnent les montagnes. Goûtez, je vous prie, le vin de ces vignobles; il a un peu plus de bouquet et de chaleur que la bière, d’ailleurs si honorable, qu’on lampe par litres à Rothenbourg ou à Nuremberg.
Ici, l’histoire, elle aussi, a du bouquet et du feu. Kaysersberg fut d’abord un poste romain. Le fils de Barberousse y éleva un château auquel il donna le nom de son père. Du château de Barberousse subsistent cet énorme donjon crénelé, ces murs d’enceinte, ces tours. Les bourgeois de Kaysersberg eurent la jouissance des libertés, privi-
lèges et coutumes de Colmar. Cité impériale, Kaysersberg fit partie de la Décapole. Mathieu, duc de Lorraine, la prit en 1238. Vingt-trois ans après, Rodolphe de Habsbourg la reprit. Les rustauds s’en emparèrent en 1525 ; mais ils furent écrasés dans les champs de Scherwiller. Les Suédois, en 1636, y exercèrent leurs ravages accoutumés. Lors de la Réforme, en 1 523, le curé Samson Hulner monta dans la chaire de son église paroissiale et se mit à exposer, en les approuvant, les idées de Martin Luther. Ne voulant ni se laisser convaincre, ni entrer en discussion avec leur propre curé, les paroissiens se précipitèrent sur lui tous ensemble, lui déchirèrent le visage à coups d’ongles et l’assommèrent.
Est-il possible que cette église-ci ait été le théâtre d’un pareil drame? Elle date de maintes époques; mais si l’on excepte le lourd clocher moderne, de forme malheureuse et percé de fenêtres banales, on peut dire que tout en elle s’est harmonisé avec tant de douceur !
Le tympan du portail principal contient un Couronnement de la Vierge. Assis sur un banc dont les pieds sont de délicats piliers romans, le Christ aux yeux saillants et bons, couronné luimême, vient de couronner la Vierge. La Vierge ébauche un geste de surprise tendre. Sa bouche si petite est d'une enfant, son front pensif est d’une
mère. Deux anges (Michel et Gabriel), aux yeux saillants comme ceux du Christ, mais un peu moins pourtant, tiennent des encensoirs. De chaque côté du portail, des colonnettes romanes ont pour chapiteaux des palmes, des oiseaux, des sirènes placées en rond et de leurs mains tenant mutuellement leurs queues relevées.
Les piliers de la nef principale sont, comme le portail, du commencement du douzième siècle. Le chœur gothique est du quatorzième ; les bascôtés, du quinzième. Dans le chœur, au-dessus du maître-autel, s’ouvre un retable du seizième siècle commençant. D’innombrables sculptures en haut-relief représentent la Passion, scène par scène. Sur le volet de ce merveilleux retable est peinte, sans doute par quelque élève de Hans Holbein, une Salutation angélique. Agenouillée devant son pupitre où repose son missel, la Vierge, au premier mot de Y Ave, pose ses doigts fuselés sur sa poitrine qui s’emplit de poignant et déjà maternel émoi. Près du chœur, au bout du bascôté gauche, un autre retable représente une Descente de Croix. La Madeleine se penche sur la main du Christ que son baiser éperdu semble vouloir dévorer. Dans le bas-côté gauche, un Sépulcre du quinzième siècle a une naïveté émouvante. Autour du Christ se dressent, tenant des pots à parfum, des femmes dont les corsages étroits, les
seins menus et les jupes à longs plis semblent dessinés par Martin Schongauer, le vieux peintre colmarien.
Ainsi, près de ces piliers qui sont d’un roman si chaste, ornés de têtes si ingénues; entre ce bon Saint-Sépulcre et cette excellente Descente de Croix ; devant ces hauts-reliefs qui représentent si pieusement la Passion du Christ, les paroissiens de Kaysersberg ont déchiré de leurs ongles le visage de leur curé ! L’histoire ajoute que quelque temps après, les femmes de Kaysersberg, rencontrant une bande de luthériens qui venaient de Riquewihr, prirent des faulx et les mirent en fuite. Époques de troubles où les femmes empruntaient aux hommes leurs armes et où les hommes, si l’on peut dire, combattaient parfois à la façon féminine !
Derrière l'église, une chapelle demeure toujours ouverte. Nous y entrons. Dans l'ombre déjà profonde du soir, nous distinguons contre la muraille vingt têtes, cent têtes, mille têtes de morts. C’est un ossuaire du quinzième siècle. On y expose le cercueil qui servait au transport des cadavres pendant les maladies épidémiques. Tous les éléments de la mélancolie sont ici réunis à souhait. Le prince Hamlet n’aurait que l’embarras du choix.
A chaque pas, dans la ville, des maisons pittoresques dissipent cette sombre impression d’hos-
pitalité éternelle. Au pied même du château, une maison très vieille, un peu pauvre, à balustres et à colonnettes d’un luxe délicat (et qui porte cette enseigne en français : Tailleur ), est un spécimen de l’architecture de pierre dont s’étalent là-haut les ruines indestructibles.
A côté, en une de ces vieilles maisons, éclate une fanfare de couleurs, roses vifs, rouges crus, verts criards. Ce sont des chapeaux de femmes, en un magasin de « modes » . Passons !
Presque partout, sur les édifices, à côté des sculptures et des ciselures, on lit : Reno et une date ( renovatum , réparé). La réparation n’a pas été trop souvent un outrage. Partout s’arrondissent des écussons bizarres, mais décoratifs. L’un d’eux, daté de 1870, (mais non reno), représente un cœur où est plongé un grand couteau : on dirait un kugelhopf entamé par un gourmand. Sur quelques toits, les tuiles plates, au lieu d’être brunes comme à l’ordinaire, sont complètement verdies par l’humidité. Rien ne s’accorde mieux avec la teinte des montagnes et des vignes auxquelles ces toits semblent s’appuyer.
L’hôtel de ville, du seizième siècle, porte sur sa façade, de dimensions modestes, la précieuse parure d’un « cabinet » en saillie. Imaginez un window de pierre qui serait un modèle d’élégance. Ce « cabinet », ainsi que l’arcade en plein
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cintre de l’entrée, s’orne de médaillons : têtes qui se hérissent, rosaces qui se fleurissent. Au premier étage, deux salles, communiquant l’une dans l’autre, sont ornées de boiseries. Reno sans nul doute, mais optime reno! Leur style solide et familier rappelle plusieurs chefs-d’œuvre de la Renaissance suisse. Des figures en marqueterie illustrent ces boiseries. Judith tient une tête, la Justice en personne tient une balance. La Justice est représentée sous les traits d’une femme au visage régulier, aux longues jambes gracieuses. Son costume — qu’on excuse l’anachronisme indiscrètement reno! — siérait à une parfaite bicycliste.
Au rez-de-chaussée de l’hôtel de ville, dans le cabinet du maire, se trouve une paire de sabots qui compte parmi les monuments de la cité. Ces sabots pèsent vingt-deux ou vingt-trois livres. Des clous énormes sont plantés dans la semelle ; des bandes de fer imitant des bandes de cuir sont enlacées et bouclées de chaque côté. Qui pouvait porter ces chaussures d’un tel volume et d’un tel poids? Les légendes abondent ici comme des présents de Noël : elles sont à la mesure des sabots eux-mêmes. On dit qu’en décembre 1763 (pourquoi ne pas indiquer le jour et l’heure?), un géant étranger traversa la ville ; des honnêtes gens le saluèrent, mais il ne leur répondit pas, tant il était las. Il alla mourir dans la neige, près d’Alspach.
On dit aussi que certains amateurs de mortifications chaussaient, pour certains pèlerinages, ces chaussures de supplice. — « Chaussures de supplice, tout simplement! » répondent les ennemis des légendes. (Il y en a, même à Kaysersberg!) A les en croire, ces sabots, comme la « pierre des Bavards » de Mulhouse, auraient servi au bon temps à châtier quelque défaut. C’est à faire frémir le voyageur d’humeur trop nomade.
A mmerschwihr.
Plus encore peut-être que Kay serberg, Ammerschwihr a gardé son aspect du vieux temps. C’était premièrement une ferme royale. Ce fut ensuite une forteresse. Aujourd’hui, la cité d’Ammerschwihr ne semble plus être qu’une fermière, mais royalement belle.
Parmi les restes de l’enceinte se dressent la Tour de Défense (Schelmenthurm), datée de 1534, tour énorme à toit aigu qui menaçait la plaine, et la porte Oberthor qui donne sur la montagne. L’église est du quinzième et du seizième siècles. Elle a cette vastité et cette douceur sombres qui sont parmi les plus délicieux enchantements. A l’extérieur, un grand crucifix (1609) est parmi les plus effrayantes apparitions. Horriblement maigre et long, le corps aux côtes sail-
lantes raidit ses jambes squelettiques. La tête au profil démesuré se penche avec un affreux accablement. Autour des reins, un haillon qui fut doré se relève comme sous le coup d’une bise éternelle.
Toute la petite ville rustique est pleine de pignons élégants, d’escaliers tournants aux formes délicates, de subtils encorbellements. Dans les rues, le bruit clair de l’eau rafraîchit le voyageur. Deux fontaines du seizième siècle ornent deux places minuscules. Sur une de ces fontaines, une statuette représente une sorte d’ « homme des bois » velu et grimaçant, qui tient sans le lire un parchemin déployé.
Ammerschwihr est fière, à très juste titre, de ses vignobles si généreux et d’ailleurs si bien entretenus. Les grands échalas sont presque tous en bois de châtaignier. Ici, on plante des châtaigniers près des vignes, pour les vignes. On n’a pas besoin de leurs fruits. On ne sait pas même qu’ils peuvent avoir des fruits. On ne leur demande que de pousser. Ils poussent gaiement au bord des routes, fûts vernissés d’apparence presque métallique, feuilles aiguës et dentelées, arbres gracieux destinés à rester stériles.
L’été, pendant les soirs orageux, sous l’ouate des nuages qui se déchirent et s’éparpillent, les montagnes s’emplissent de teintes violettes si intenses qu’elles semblent poignantes. Çà et là,
plus éclairés, quelques sommets restent pâles et font contraste. Parfois, en une éclaircie, un rayon tombe sur un sommet, y prend tel ou tel arbre, le cisèle et le peint tout entier, noir sur un voile aérien de peluche blonde.
On éprouve ici le charme et aussi le « mal de montagne ». Montagnes immenses, vous insistez trop! Nous connaissons suffisamment la petitesse de l’homme. Les plus hauts clochers, eux aussi, paraissent un peu risibles. On dirait des aiguilles piquées par des nains railleurs sur la robe des géantes distraites. Beaucoup plus belles s’ouvrent, au flanc des monts, les carrières dont les clochers sont sortis. Carrières rouges, striées de verdure; écrins vides d’une farouche somptuosité!
Ribeauvillê.
Sur les montagnes qui abritent Ribeauvillê se dressent les châteaux de Saint-Ulrich, de Girsberg, de Hoh-Rappolstein. Ces rudes et menaçantes forteresses d’autrefois sont aujourd’hui des ruines pleines d’attrait. Cuirasse de cauchemar devenue enveloppe de rêve !
Les pentes voisines donnent un vin qui compte parmi les meilleurs de l’Alsace. Les vignes de Ribeauvillê occupent une place d’honneur sur cette arête vineuse qui va de Thann à Wissembourg.
On dit bien : « ligne de partage des eaux » ; pourquoi ne dirait-on pas : « ligne de partage des vins » ? Dans ce partage Ribeauvillé a joui d’une rare faveur. Ici, le raisin est surtout fruit des montagnes. C’est à une altitude de deux cents, de trois cents, voire de quatre cents mètres, qu’il mûrit le mieux : en plaine, la gelée a trop souvent raison de lui. Ajoutons que la culture de ces vignes est l’objet d'admirables soins. On sait combien les vignobles changent d’aspect suivant la contrée. Les vignes de Lombardie, avec leurs guirlandes de pampres, semblent des légions de treilles. Les vignes d’Alsace, avec leurs grands échalas, ont l’air de petites houblonnières. Il nous a paru, à nous profanes, que seules les vignes de Champagne étaient entretenues aussi religieusement. Et encore, en Alsace, à force de correction et de discipline, la culture de la vigne ressemblet-elle à un culte !
Au moyen âge, Ribeauvillé, très riche seigneurie, appartenait à la maison de Ribeaupierre. Louis XIV donna la seigneurie de Ribeauvillé au duc de Deux-Ponts. On sait que le dernier seigneur de Ribeauvillé, Maximilien-Joseph, devint roi de Bavière. Il est le chef de cette étrange famille dont sortent le roi récent qui se croyait transformé en chien, et son prédécesseur Louis II, Louis le Songeur. Comment, devant le Pjeij-
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ferhaus (Maison des Ménétriers) de Ribeauvillé, ne pas songer à ce Louis II que son peuple continue à aimer tant? A ce propos, un souvenir nous obsède, d'un caractère bien spécial. Récemment, à Munich, dans une immense salle de concert remplie d'une foule attentive, une gymnaste évoluait à la barre fixe attachée au plafond. Tout à coup, se laissant tomber dans le vide, la gymnaste se tint suspendue par les jarrets, immobile. Alors, sur son ventre de femme gainé de soie verte, comme sur un écran arrondi, un appareil à projection reproduisit successivement la figure des hommes les plus connus de l’Allemagne. Ce fut d’abord, par nécessité, l’empereur Guillaume II. Silence dans toute la salle ! Ce fut ensuite le vieux Guillaume, celui que les rois, dont était Louis II, couronnèrent empereur à Versailles. Silence encore! Ensuite, Bismarck. Silence toujours! Enfin Louis IL Alors, la salle éclata en applaudissements. On sentit passer, en ces hommes que le hasard avait réunis, la plus unanime des émotions. Ils oubliaient où et comment était représentée la figure si chère à leur cœur. Ils reconnaissaient avec transport ce front haut, ces cheveux rejetés en arrière, ces paupières lasses sur de grands yeux pensifs, ce masque d’énigmatique tendresse marqué par la fatalité.
Qu’était jadis la ville de Ribeauvillé? Une forteresse ou, pour mieux dire, quatre forteresses réunies. Les quatre quartiers qui la composaient avaient chacun leur enceinte et communiquaient par une porte ogivale fortifiée. Seule, une de ces quatre portes subsiste, surmontée de sa tour carrée à cinq étages. La Tour de la Boucherie , comme on l’appelle familièrement, se couronne d'une balustrade où les armes de Ribeaupierre sont entourées du collier de la Toison d’or. Ses quatre gargouilles grimacent à l’envi, fort symboliquement.
Quelques maisons renaissance (quinzième et seizième siècles) gardent un caractère de haute bourgeoisie robuste. L’église, achevée à la fin du quinzième siècle, nous montre des bas-reliefs, des ferrures, des chapelles, des statues. Une Vierge de bois (Vierge de Dusenbach) a été, dit-on, rapportée de la croisade par un sire de Ribeaupierre. Dans le moderne hôtel de ville assez insignifiant, il n’y a de très significatif que les hanaps donnés à la ville par les seigneurs de Ribeaupierre et où l'on versait le vin d’honneur. A flot d’ambre, le Riesling vigoureux et le puissant Zahnaker ont parfumé ces hanaps de leurs nobles rasades. D’ailleurs, l’eau est, ici, non moins bien traitée que le vin. Sur la place du Marché, une très belle fontaine de 1536 porte, ainsi que la tour voisine, les armes de Ribeaupierre.
Nous songions à Louis II en passant dans la grande rue, devant le Pfeifferliaus . C’est là sans doute qu’il aurait voulu être né. Sur la façade de cette Maison des Ménétriers, un encorbellement orné d’une Vierge est soutenu par des figures d’anges. On ne saurait imaginer plus séduisante assomption architecturale (i). La corporation des ménétriers ambulants d’Alsace — les siffleurs ! — tenait ses séances annuelles le 8 septembre, jour de la Nativité de la Vierge. La royauté de cette corporation appartenait aux Ribeaupierre. Pauvre Louis II, dernier roi des « siffleurs », noyé si tragiquement dans ce lac mystérieux où il aimait à laisser flotter ses rêveries !
Ribeauvillé a un jardin public vraiment seigneurial ( Herrengarten ), créé au dix-septième siècle et planté de charmes, de marronniers, de lilas. Mais bien plus seigneuriales encore sont les promenades que l’on peut faire dans la montagne. Voici, à une demi-heure de la ville, le château de
(i) A la Maison des Siffleurs, l’exquise décoration d'une des fenêtres est portée par une cariatide d’un genre tout particulier ! C’est un homme à moustaches, entièrement nu, mais chaussé d'énormes bottes. Il relève la tête, avec une expression à la fois étonnée et narquoise, comme pour examiner le chef-d’œuvre dont on confie ainsi la fortune à son dos.
Saint-Ulrich, et, de l’autre côté d’un ravin, le château de Girsberg. Construit au quatorzième siècle, le Saint-Ulrich garde, au milieu de ses ruines, une extraordinaire salle, jadis à trois étages, aujourd’hui à ciel ouvert, dont les murs sont percés de sept fenêtres vraiment inoubliables. Géminées et encadrées dans une arcade d’un beau cintre, ces fenêtres sont surmontées d’une ouverture qui est pour l’une un trèfle, pour l’autre une étoile, pour l’autre un losange, pour l’autre une ove, alternativement. Quand le soleil les regarde, ces ouvertures dessinent sur la muraille un jeu charmant. Plus grave, d’ailleurs plus ancien, est le Girsberg, dont on voit près d’ici le lourd donjon carré.
Selon la légende, ces deux châteaux auraient appartenu à deux frères, grands chasseurs devant l’Éternel. Hélas! l’Éternel ne semble pas vouloir grand bien aux grands chasseurs. La légende dit que le frère du Saint-Ulrich éveillait chaque matin le frère du Girsberg en lançant une flèche dans le volet de sa chambre. Un matin, le frère du Girsberg se réveille avant le jour, veut goûter l’aurore, ouvre son volet de chêne. A cet instant arrive la flèche fraternelle — la flèche fratricide. Hélas! ce n’est pas sur le frère du Girsberg que nous pleurons... Voilà, au donjon, la fenêtre sinistre! Mais, qu’est ceci? Au-dessous de cette
fenêtre, nous apercevons comme un grand oiseau qui bat de l’aile sinistrement. On dirait qu’il est retenu là par une force surnaturelle. Avec peine, nous détachons nos yeux de cette aile douloureuse qui palpite sans fin. Nous avons beau nous dire en partant : « Ce que nous prenions pour une grande aile, c’était peut-être une large feuille de quelque plante pariétaire. » En vain! Le paysage que nous découvrons du haut du Hoh-Rappolstein, le troisième château à tour cylindrique de grès rose, planté au-dessus des deux autres comme en triomphe, cet immense et tendre paysage nous apparaît comme voilé d’un deuil fraternel.
Schlestadt.
Autour de Schlestadt, les Vosges forment un cirque d’enchantement. Des châteaux en ruines surgissent à la pointe des collines, fantômes du passé debout sous le soleil. Des eaux limpides circulent dans de riches vallées. Tout abonde en couleurs incomparables ; verts intenses des arbres et des prairies, violets légers des cimes lointaines.
Schlestadt est une ville ancienne, plus qu’ancienne si l’on peut dire, tant est profond le mystère où se perdent ses origines ! On prétend que les rois francs y établirent un palais. Charlemagne
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y passa une nuit de Noël. Au quinzième siècle, Schlestadt donna le signal des grandes révoltes populaires. Ce fut un de ses fils, Jean Uhlmann, qui conduisit les paysans au combat.
Cité de lutte, cité de méditation, cité d'invention. Au treizième siècle, elle inventa l’art de vernisser la poterie. Au quinzième siècle, elle ouvrit une école dont le succès fut éclatant. Erasme, qui déjà savait tout, vint écouter les maîtres qui professaient « dans ce lieu de félicité et de sagesse ». Cette école fut brusquement fermée , au seizième siècle , par le « magistrat » , inquiet de la voir accepter la Réforme. On nomme un autre fils de Schlestadt, Mentelin, qui dispute à Gutenberg la gloire d’avoir inventé l’imprimerie.
L’église Saint-Georges, en sa belle masse vivante, représente le treizième, le quatorzième, le quinzième siècles, et même le commencement du seizième. Elle porte une très élégante tour carrée, haute de soixante mètres. Latour de Saint- Georges est ornée de tout ce qui peut orner une tour : larges baies, meneaux, clochetons, balustres, pignons. Toutes les herbes de la Saint- Georges! On admire, dans la nef, certains piliers encore à demi romans , illustrés parfois d’une figure âpre et superbe. D’autres piliers sont d’un
gothique affiné et somptueux. Soutenue par un Franc en costume pseudo-grec, la chaire avec ses colonnettes, ses niches, ses statues, est une œuvre de véritable éloquence sculpturale. Saint-Georges combine tous les modes du gothique. Mais la belle pierre rouge possède une telle puissance d’harmonie que l’édifice n’offre rien de disparate.
Un dimanche de juin, en entrant à l’église au moment où en sortait la procession, nous avons vu la place jonchée de feuillages, de fleurs et de confetti. Pieux confetti, puissiez-vous racheter les autres !
La seconde église, Sainte-Foi, est surmontée de trois tours romanes. Celle qui se dresse sur la croisée est octogonale, avec deux étages de fenêtres et une étrange flèche pyramidale en pierre sombre dont les côtés sont légèrement convexes, Rien de plus austère et de plus compliqué, de plus barbare et de plus gracieux ! La chaire de « Sainte-Foi » (1773) imite son opulente voisine de Saint-Georges, modestement. Sur les panneaux est résumée la biographie de Saint-François-Xavier : il foule aux pieds une guitare et une couronne, c’est-à-dire la puissance et le divertissement ; il se rend chez les sauvages ; il en prend un sur son dos et il le porte à son ermitage; un monastère sort du sol, comme sous un coup de foudre; les sauvages reçoivent le bap-
tême; le roi donne audience au missionnaire : il lui annonce que le christianisme devient religion d’Etat. Gloire au nouveau Constantin coiffé de plumes, comme un Mohican!
A Sainte-Foi, près des chapiteaux romans de forme cubique, de style si pur et si calme, apparaît tel chapiteau presque campaniforme, composé de têtes en bouquets et dont la bizarrerie est émouvante. Les bas-côtés ont une voûte en tiers-point. La voûte de la nef est cintrée. Le porche appartient à la période de transition. Ce mélange est plein d’harmonie et de candeur.
Dans la ville, au-dessus d’une large voûte ogivale puissante, s’élève une tour à galeries, flanquée de deux tourelles, où est placée l’horloge. D’autres tours, d’autres nefs, d’autres flèches se hérissent de toutes parts. A chaque pas, ce sont des surprises : maisons aux pignons suraigus, balcons ouvragés, façades en équerre, ogives fleuries, écussons précieux, amples fenêtres hospitalières. Quelques-uns de ces vieux bâtiments demeurent solides, fermes et corrects comme au premier jour. D’autres, un peu fléchissants, se sont accotés fraternellement, et, dans cette attitude, bravent l’injure du temps.
Mais voici l’image la plus haute que l’on
emporte de Schlestadt. Dans tout l’art de l'univers, y-a-t-il un chef-d’œuvre comparable à ce qu’on appelle « le moulage du cimetière »? Une jeune bénédictine avait succombé à quelque brusque épidémie. On transporta la morte dans une crypte et on jeta sur elle de la chaux. Pendant des siècles, la chaux garda l’empreinte de cette tête charmante. Un jour, en ouvrant une tranchée, on trouva un moule durci et vide. On y coula du plâtre. La merveille apparut. La jeune morte est coiffée d’une tresse en diadème. Le cou est nu. Le sein se dessine chastement sous les plis d’un voile. Les yeux semblent un peu enfoncés : une des paupières se soulève doucement. La lèvre nous sourit. Jamais, sur un visage humain, si divine suavité ne se refléta. Et c’est dans la fosse même, c’est dans l’absolue et définitive paix de la terre que, par le hasard, cette expression suprême a été saisie... Jeune morte du cimetière de Schlestadt, si douce, si belle, si sereine, que de grâce et de consolation sont en toi !
Scherwiller.
Terre si douce, et qui a bu tant de sang!
Par ce matin de printemps, les montagnes sont voilées d’un brouillard gai et fécond. Combien ce
brouillard est différent des brumes d’automne, mornes, muettes, et que semble remplir la mort des feuilles! C’est une vapeur pleine de sève, la vapeur d’un baiser sur la vitre du ciel. A travers ce brouillard, le perçant, le soulevant de toutes leurs forces, éclatent des chants d’oiseaux. Peu à peu, les montagnes dessinent leurs immenses ondulations d'un bleu gris. Les ruines des châteaux-forts y plantent leurs jalons de rêve. Les hautes vignes bien alignées, pareilles à des pépinières, les tranquilles maisons couvertes de larges toitures brunes, la rivière plissée de sourires sur son lit de cailloux : tout compose un tableau d’éternelle jeunesse et d’espoir sans fin.
Les pentes de nos monts sont d'une grâce telle,
D’un tel frémissement de rêve et de dentelle,
Que tous les mots d’amour sont trop vils à mon gré;
Le printemps, tendrement discret et diapré,
Comme un voile de pur miracle se déploie.
C’est un frisson d’amour en un frisson de soie.
Qui connaît la montagne et qui connaît avril ?
Le charme en est mouillé, pénétrant et subtil;
Voici du blanc si blond et du lilas si rose!
Sous le délice frais du ciel qui se repose,
Parfois, dans les taillis, on dirait un peu d’or,
D’or respirable ! Oh! vaste et frêle et pur essor!
Seuls, les rudes sapins dont la verdure calme,
Après l’hiver vaincu prend à peine une palme,
Semblent là, solennels et lourds, pour apaiser Cet éveil virginal trop fragile au baiser.
Scherwiller! Au pied de la montagne où deux
châteaux s’étagent, une église blanchie à la chaux dresse sa flèche ciselée parmi de bonnes maisons aux toits en équerre. Près d’un petit chalet aux tuiles peintes et d’une petite usine vitrée, vers une gare de grès rose solide et joyeuse, des paysans endimanchés s’empressent vers le train.
Les noms des batailles anciennes nous émeuvent faiblement . Le sang depuis si longtemps est absorbé par la terre! Il a fleuri et refleuri au bois noir des cerisiers que voilà. D’ailleurs, pour bien plaindre les morts des vieux âges, il faudrait les ressusciter à travers tant de deuils récents.
Poussés par la parole de certains prédicants réformés et surtout par l’aiguillon de la misère, les paysans alsaciens, les Rustauds , comme on les appelait, avaient pris les armes afin de hâter l’avènement du règne de Dieu sur la terre. Déjà, au nom de l’égalité des droits, Munzer avait soulevé les anabaptistes de la Souabe, de la Misnie, de la Thuringe, de la Franconie. Ils avaient ravagé la Saxe. Ils avaient passé le Rhin, au nombre de plus de trente mille.
Les esprits semblaient bien préparés à accueillir les déclarations les plus révolutionnaires. Les astrologues vendaient des almanachs qui annonçaient la fin du monde pour 1524. Vers le milieu
d'avril 1525, des désordres éclatèrent depuis Bâle jusqu’à Wissembourg. Georges Ittel, schultheiss (maire) de Blœsheim, prit, avec deux bourg-cois de Molsheim, le commandement des insurgés. Il envoya dans les villages des messagers chargés d’annoncer que le rendez-vous général était fixé dans la plaine d’Altorf, près de Molsheim. Le quart des hommes âgés de plus de vingt ans et de moins de soixante, devait s’y réunir immédiatement après la fête de Pâques, laquelle tombait le 16 avril. Les villages qui ne se conformeraient pas à cet ordre devaient être pillés et brûlés. Presque tous obéirent.
Les paysans qui s’assemblèrent, au jour dit, dans la plaine d’Altorf furent très nombreux, trente mille, cinquante mille, dit-on en chiffres légendaires. Ils se rendirent ensuite dans la prairie de Heiligenstein, non loin de Sainte-Odile. Là, ils prêtèrent un serment qui mérite de compter parmi les serments politiques les plus vastes et les plus hardis. Ils jurèrent de ne déposer les armes qu’après avoir détruit le pouvoir de la noblesse et du clergé, et obtenu les satisfactions suivantes : liberté de prêcher l’Evangile, suppression des dîmes, intérêts et redevances, abolition du servage et des lois qui restreignaient l’usage des eaux et des bois et qui défendaient la chasse, droit de choisir son seigneur, d’élire et de desti-
tuer les baillis, de reprendre les biens communaux dont les nobles s’étaient emparés en tant d’endroits et de ne plus payer aucune rétribution aux ecclésiastiques. Le serment de la prairie de Heiligenstein ne contient-il pas en germe les principaux articles des cahiers de 89 !
Le commandement fut confié à Erasme Gerber, bourgeois de Molsheim, et à deux de ses concitoyens : Pierre et Diebold.
En général, les châteaux échappèrent à la dévastation : les Rustauds n’étaient guère en état d’entreprendre un siège.
Antoine, duc de Lorraine, craignant de voir la révolte gagner ses états, vient au secours des seigneurs d’Alsace. Les Rustauds décident que vingt mille d’entre eux iront occuper Saverne, afin de fermer aux Lorrains le passage des Vosges. Ces vingt mille hommes passent par Marmoutier, saccagent la merveilleuse abbaye, se présentent devant Saverne. Dans cette ville, leurs partisans sont forts nombreux. Un Savernois, Wix, à qui l’on avait confié un commandement, ouvre une des portes. Presque au même moment, les paysans des principautés de Salm, deCréhange, de Nassau, de Sarrebrück, de Deux-Ponts se soulevaient. Les paysans des environs de Dieuze, réunis dans
une prairie voisine de la ville, ont pris une résolution qu’ils formulent ainsi : « Nous consentons à vivre sous l’obéissance d’Antoine que nous regardons comme le meilleur des princes, mais il faut que nous soyons traités selon le contenu des articles que ceux d’au delà du Rhin ont semés et mis en avant. Il faut aussi qu’on nous accorde de faire paître nos bestiaux dans les jeunes bois. » Reinhardt, comte de Bitche, annonçait que, « sur six mille sujets, il n’en comptait que six véritablement fidèles ».
Le 14 mai, à la nuit tombante, le duc Antoine se dispose à aller de Sarrebourg à Saverne. Il fait partir son artillerie sous une forte escorte. Son armée se met en marche à une heure du matin. Il la suit vers quatre heures. L’artillerie avance lentement, à cause du mauvais état des chemins. C’est dans cette marche que, suivant la légende, le duc Antoine, emporté par son cheval, s’élança du haut d’un rocher jusque sur la route. A cet endroit appelé le Saut du duc de Lorraine , les trous dans les pierres seraient les empreintes laissées par les fers du cheval.
A huit heures, les Lorrains font halte. On amène un paysan rencontré en forêt, qui apporte au duc de Lorraine une lettre écrite (dictée?) par le chef des Rustauds : « Erasme Gerber de Molsheim, capitaine de la clère bande », proposait
un armistice pendant lequel on pourrait établir les bases d'une pacification. Antoine lit la lettre, envoie le messager dans la prison de Sarrebourg et poursuit sa marche. Le combat s'engage. Les Rustauds résistent d’abord avec succès. Mais un corps de cavalerie albanaise, qui faisait partie de l’armée du duc Antoine, jette le désordre dans leurs rangs. Les décharges de l’artillerie achèvent la déroute. Les fuyards s’étouffent aux portes de Saverne. Le duc envoie un héraut d’armes, accompagné d’un trompette, sommer les Rustauds d’accepter le combat ou d’ouvrir les portes. Ce héraut d’armes a un nom deux et trois fois illustre. C’est Pierre Gringoire, votre Gringoire, ô Victor Hugo! ton Gringoire, Théodore de Banville ! notre Gringoire, à nous, Gringoire de l’histoire si différent du Gringoire de la légende! Accueilli par des arquebusades qui blessèrent mortellement son trompette, Gringoire revint au galop vers le duc. Le 16 mai, un des bénédictins expulsés de Marmoutier annonce qu’une troupe de six mille paysans s’avance pour entrer dans Saverne. Elle se trouve à deux lieues et demie, dans le village de Lupstein. Le duc envoie ses Albanais, ses Italiens, ses lansquenets et quelques pièces de son artillerie attaquer cette bande avant sa jonction avec Gerber.
Les paysans prenaient leur repas. A peine
eurent-ils le temps de disposer leurs chariots en cercle et de les garnir de madriers percés de trous pour tirer sans être vus. L’artillerie a vite raison de ces fortifications fragiles. Les Rustauds se réfugient dans les maisons, dans l'église de Lupstein. Les assaillants y mettent le feu. Favorisée par un mode de construction où le bois remplace souvent la pierre, la flamme envahit tout si rapidement que les assiégés ne peuvent même pas tenter une sortie : plusieurs milliers d’hommes périssent misérablement. La nouvelle de ce désastre consterne Gerber et ses troupes de Saverne. Ils envoient au duc Antoine des parlementaires, promettant de mettre bas les armes, de se disperser, de réparer les dommages causés par eux. Mais ils demandent qu’aucun d’eux ne soit inquiété pour la part qu’il a pu prendre à la révolte. Que répond le duc! Il ne veut pas leur accorder ces conditions qu’il juge trop favorables. Il exige que ses ennemis se rendent à discrétion. D’après les principaux historiens, « il promet seulement aux simples soldats de n’être pas recherchés ». Les Rustauds, après avoir longuement délibéré, déclarent qu’ils se soumettent. Le lendemain, 17 mai, ils commencent à s’attrouper devant les murailles de Saverne et à défiler en présence de la milice bourgeoise, pour s’acheminer vers leurs villages.
Alors se produit un incident qui reste sinistrement énigmatique, pareil, dans ses causes et dans ses résultats, à ce qui sera, trente-sept ans après, la mystérieuse affaire de Vassy. Il advint qu’un lansquenet se prit de querelle avec un Rustaud. Des injures furent échangées, puis des coups. Les compagnons des deux adversaires se mêlent à la lutte. Quelques cris de : « Vive le gentil Luther! » retentissent. Tout à coup, un homme dont on ignorera toujours le nom prononce ces paroles : « Frappe dessus! Il est permis ». Les lansquenets de se ruer sur les paysans. Désarmés, les paysans reculent vers Saverne, tâchent de baisser la herse, se barricadent dans les rues. Ils se défendent de leur mieux. Le massacre est effroyable. De toutes parts, le sang ruisselle. Antoine ordonne vainement de faire quartier. Certains historiens prétendent que dix-huit mille paysans périrent ce jour-là. Plusieurs bourgeois de Saverne, des femmes, des enfants, trouvèrent la mort au milieu du pillage. Gerber fut pendu par les Lorrains. Ittel fut torturé, puis écartelé par les Strasbourgeois.
Le 18 mai, l’armée lorraine quitte Saverne. Elle loge à Marmoutier, traverse Wasselonne, s’avance vers Molsheim. Les habitants de Molsheim qui redoutent son indiscipline, refusent de la recevoir. Le duc déclara qu’il traiterait Molsheim
en ville prise d’assaut, si elle ne lui remettait pas sur l’heure une somme qu’il fixe. Molsheim paya, mais elle n’eut pas à abriter l’armée, inquiétante protectrice du pays.
Le 20, dès l’aurore, les Lorrains se dirigent vers Saint-Hippolyte. L’avant-garde, arrivant au village de Stotzheim, aperçoit des flots de poussière soulevés par une multitude en marche. Elle a le temps de gagner Scherwiller. Les Rustauds se trouvaient non loin de là. Ils se rangent en bataille derrière une ligne de chariots pour arrêter la cavalerie, abritent leurs ailes dans les pentes hérissées de vignobles, se fortifient dans le village même. Ils ont une douzaine de fauconneaux et une centaine d’arquebuses à crochets. Combien sont-ils? Vingt-quatre mille suivant les uns, seize mille suivant les autres. Le duc Antoine, prévenu par les messagers de son avant-garde, accourt avec sa cavalerie et son infanterie. Le chaleur est accablante. Dans l’espace de huit lieues qui sépare Molsheim de Scherwiller, beaucoup de troupes restent en arrière, particulièrement les lansquenets pesamment armés. Le duc arrive à six heures du soir à Scherwiller. Un conseil de guerre est réuni en hâte. On propose de remettre l’affaire au lendemain. La moitié de l’infanterie manque à l’appel. La cavalerie est harassée. On connaît mal le terrain. « Combattons tout de suite, interrompt un
capitaine allemand. Il fait encore grand jour. Une nuit au milieu des alarmes ne reposerait guère nos hommes. Les retardataires vont nous rejoindre. Ne donnons pas à l’ennemi le temps de recevoir des renforts. D’ailleurs, quoi que vous décidiez, mes camarades et moi, nous allons marcher ». On distribue du pain aux combattants. On défonce des tonneaux de bon vin. On s’approche des maisons en rampant le long des haies épaisses que les Rustauds n'avaient pas eu le temps de brûler. Le village est emporté. Les pauvres canonniers rustiques avaient maladroitement placé leurs fauconneaux sur des chevalets si élevés que les projectiles n’effleuraient même pas le fer des piques. Accompagné de quelques-uns de ses hommes, un condottiere italien, Dagobbio, rompt la ligne ennemie. L’armée passe par la brèche, renverse tout. A la faveur des ténèbres, les Rustauds essayent de gagner la forêt. On les massacre. Douze mille, dit-on, tombèrent autour de Scherwiller. Dom Calmet a vu des ossements accumulés dans des chapelles construites çà et là, des ossements entassés dans les champs, par monceaux de plusieurs pieds.
L’armée victorieuse coucha au milieu des morts. On remarqua, comme une des choses qui avaient le plus contribué à la défaite des Rustauds, que les luthériens chargeaient leurs mousquets
debout, exposés tout entiers aux feux de l’ennemi, tandis que, pour charger les leurs, les lansquenets se mettaient à genoux et les Italiens à plat ventre.
Au moment où nous quittons Scherwiller, dans la nuit, sur les montagnes, s’allument des feux : les uns semblent au ras de terre; les autres, très haut ; tous, également rouges, tranquilles à souhait ! On sent qu’auprès d’eux il y a des âmes, et qu’ils sont presque des âmes eux-mêmes.
E cher y .