CHAPITRE VII Chez le Président Wilson
SA PERSONNE ET SES IDEES. — SON ROLE DANS^ LA GUERRE. — LA LIGUE DES NATIONS
Il était plus de trois heures quand le banquet se termina. Notre audience chez le Président était fixée à quatre heures et demie. On eut le temps de commenter, non seulement le discours sur l'Irlande, mais un document de bien autre importance, la réponse transmise la veille au gouvernement allemand par M. Lansing et publiée en gros caractères dans tous les journaux. Nos lecteurs comprendront ce que nous éprouvâmes, juste avant d'être reçus par le Président des Etats-Unis, à le voir traiter de si haut nos ennemis communs. Il ne voulait, disait-il, rien conclure sans le consentement des Alliés, et ceux-ci, à ce qu'il prévoyait, s'en remettraient des conditions de l'armistice à leurs conseillers militaires. Mais ces conditions devraient sans nul doute : 1° « laisser les États-Unis et les peuples associés avec eux en situation d'imposer tout arrangement à conclure et de rendre impossible un renouvelle-
Klein. — En Amérique. 9
ment d'hostilités de la part de l'Allemagne »; 2^ M assurer aux gouvernements associés le pouvoir sans limites de sauvegarder et d'imposer les détails de la paix ». Encore ne s'engageait-il à soutenir la proposition d'armistice que si les Alliés « le jugeaient possible au point de vue militaire )'. Comment se trouvera-t-il, plus tard, certains publicistes assez oublieux de ce qu'ils auront lu, assez oublieux de ce qu'ils auront approuvé eux-mêmes, avec l'opinion unanime des nations alliées, pour s'imaginer à distance qu'on aurait dû tenir un autre langage? Et lequel donc, en vérité, aurait pu être plus digne et plus ferme? plus écrasant pour l'ennemi, qui en prit acte en courbant la tête? plus rassurant pour nous, plus favorable d'avance aux résolutions de notre Conseil de Versailles, laissé libre d'imposer telles conditions qu'il jugerait utiles? Il est certaines matières où la légèreté ne saurait être admise...
Qu'on n'aille pas, au inoins, attribuer ce mouvement d'humeur à une admiration préconçue et fanatique pour le Président actuel des États- Unis. M. Wilson n'est pas de ceux qui excitent l'enthousiasme de leurs visiteurs; et, quant à ce qu'on peut alléguer contre lui, je crois bien l'avoir tout entendu dans son propre pays, sans en perdre le plus petit grief. A vouerai- je même que mon opinion sur lui a varié à plusieurs reprises, de
plus en plus hésitante à mesure, comme il arrive que je possédais plus d'informations, arrêtée en ce moment et, je crois, pour ne plus changer, dans le sens favorable? Mais, avant de le discuter, allons, puisque l'occasion s'en offre, le voir chez lui, à la Maison-Blanche.
On y pénètre sans aucun apparat. Deux domestiques nègres nous ouvrent la porte ; un secrétaire nous introduit, avec Mgr Shahan et les membres de la délégation anglaise, dans le petit salon de réception. Le mobilier en est très sobre; les murs ne sont ornés que de portraits de présidents; ce qu'il y a de plus en vue est un buste qui occupe le milieu de la cheminée : le buste de La Fayette. Nous n'attendons que quelques minutes. A quatre heures et demie sonnant, le Président entre et salue, un peu raide malgré son sourire ; il prononce quelques mots de bienvenue et l'expression de ses traits devient plus douce. Il nous serre la main lorsque nous lui sommes nommés individuellement par Mgr Shahan. Le recteur lui dit combien nous tenons à lui présenter l'hommage de nos deux pays, à cette heure particulièrement où les regards du monde entier sont tournés vers lui; puis il déclare que nous connaissons, que nous apprécions tout ce qu'il a dit et fait pour la cause commune. Les évêques de Northampton et d'Arras prononcent chacun une phrase d'adhésion, Mgr Julien ajoutant qu'il prie pour la vie-
toire et pour que Dieu éclaire le Président dans les négociations difficiles de la paix. M. Wilson les remercie de leurs prières et demande aussi à Dieu de les bénir. Les présentations achevées, il nous adresse une allocution de deux ou trois minutes. Il parle d'un ton calme, sans mouvements, sans geste et pourtant il y a de l'émotion dans sa voix et il en fait passer en nous. Il ne dit rien d'extraordinaire, mais il dit exactement ce qui convient, et avec la précision de langage qui est une de ses forces :
Il nous remercie sincèrement de notre visite; il lui est agréable d'accueillir, et en même temps, des hommes qui représentent l'Angleterre et la France, amies de l'Amérique, dans ce que les peuples ont de meilleur : la religion. La forée morale est la plus grande des forces. Et comment ne pas s'appuyer sur elle quand on ne cherche, suivant l'idéal des Alliés, que le triomphe du droit? Nous ne faisons pas une guerre de conquête, mais une guerre de justice. Un autre motif, pour lui, de se réjouir de notre visite aux Etats-Unis, c'est que nous y soyons venus pour rendre hommage au cardinal Gibbons, un citoyen que lui-même admire et qui a rendu de si grands services tant à son pays qu'à la causi' des Alliés.
Dès qu'il a terminé, le Président salue et se retire. L'audience n'a guère duré plus de cinq minutes. M. Wilson a bien eu un peu l'air, en nous
recevant, d'accomplir un devoir de sa charge. Mais après tout, n'était-ce pas la réalité? Nous lui restons reconnaissants d'avoir distrait pour nous quelques instants d'une vie absorbée, ces jours mêmes, par les responsabilités les plus accablantes.
Je devais le revoir deux mois plus tard, et peutêtre plus à son avantage. Un dimanche, au début de janvier, il vint, avec M.^^ Wilson, à notre ambulance de Neuilly. De tous les hôtes illustres qu'elle a vus passer : présidents, ministres, princes et princesses, une reine même, aucun ne l'a visitée avec cette conscience. Rien pour la montre ; pas un seul mot dans les journaux ; aucune espèce de discours, ni de réception. « Combien de temps voulez- vous nous accorder? lui avait demandé, à son arrivée, notre chirurgien en chef, le colonel Hutcliinson. — Le temps qu'il faudra pour voir chaque patient. » Et en effet, de dix heures du matin à deux heures sans interruption, M. et M°^e Wilson parcoururent les salles, s'arrêtant à tous les lits, serrant la main à chacun des douze cents blessés que nous avions encore (120 Français environ et les autres, Américains), adressant à tous quelques mots, du ton naturel et affectueux qu'auraient pu avoir des parents. On eût dit une visite pour de bon, tant elle était simple et exempte de cette précipitation fâcheuse par où trop de visiteurs officiels, en prononçant
de bonnes paroles et faisant des gestes aimables, laissent assez deviner que leur pensée est ailleurs.
Ces deux rencontres m'ont fait voir en M. Wilson deux hommes assez différents. Et ce n'est pas ce qu'on m'a dit ou ce que j'ai lu sur son compte qui m'aidera à les fondre en un. L'opinion aux États-Unis lui est favorable chez beaucoup, défavorable chez un plus grand nombre; s'il a des partisans décidés, il compte de farouches adversaires : impossible de le juger par ce qu'on entend ou ce qui s'imprime. Or, l'embarras est le même quand on le voit. A quel jugement s'arrêter devant l'idéalisme de ce front et de ces yeux magnifiques, devant le réalisme de ce menton énergique, devant l'expression incertaine de cette bouche largement fendue, qui n'arrive pas à sourire gracieusement comme elle s'y efforce, qui cherche à se montrer aimable et réussirait mieux à être ironique? Une affirmation, en tout cas, s'impose et celle-là sans un doute possible : c'est que l'humanité ne produit pas souvent des volontés d'une pareille force ni des intelligences de cette envergure.
Il semble bien qu'au fond peu de gens le connaissent ; mais ce sont ceux-là, parents ou amis, qui disent du bien de lui, qui vantent sa gaieté,
son esprit, son cœur; et peut-être, ayant le moyen d'être mieux informés, ont-ils droit à plus de crédit que ceux du dehors, lesquels assez souvent l'accusent de froideur et de sauvagerie, quand ce n'est pas d'égoïsme et de manque de franchise. Miss Axson, avant de l'épouser, le proclamait le plus grand et le meilleur des hommes, the greatest man in the world and the best. Admiration de fiancée, sans doute ; mais c'est quelque chose, qu'un tel sentiment ait duré toute sa vie et qu'on le voie partagé, non seulement de la seconde femme, mais de tous les proches et de tous les intimes. De même que la figure de M. Wilson est certainement plus agréable et plus animée que celle que lui attribuent d'ordinaire ses photographies, de même je crois son caractère supérieur à l'idée que beaucoup s'en font.
De cette idée, au reste, il ne se met pas en peine. Est-ce orgueil, est-ce modestie, ou simple sentiment de sa valeur propre? Peu d'hommes publics se montrent aussi indifférents à ce qu'on pense de leur personne. Mais où l'opinion l'intéresse et le fait sortir de son calme, c'est lorsqu'elle s'en prend aux idées ou aux actes qu'il juge les meilleurs. Il ne laisse pas à d'autres le soin de les défendre; ni sa dignité ni les traditions, en pareil cas, ne l'arrêtent. Il n'envoie pas ses messages au Congrès, il va les lire lui-même ; au besoin, il s'explique directement avec la nation. Mais nous
avons eu, nous avons encore sous les yeux, l'exemple le plus illustre de cette extraordinaire volonté d'agir par soi-même. Ayant jugé sa présence nécessaire à la Conférence de la Paix, il y est venu, il y revient, en dépit de tous les usages, de tous les obstacles, de toutes les désapprobations. Si quelqu'un tremble devant les responsabilités, ce n'est pas lui ; plus elles sont grandes, plus elles l'attirent. Voici les conjonctures les plus graves peut-être que le monde ait traversées ; les résolutions à prendre influeront pour des siècles sur le sort de l'humanité, et dans ces résolutions la part des États-Unis semble être prépondérante. Quelle mission, dès lors, que celle de parler au nom de la grande République ! Cette mission, lui Woodrow Wilson, et lui seul, il la remplira ; et, pour la remplir, quatre fois en plein hiver il traversera l'océan Atlantique, autant de fois qu'il sera nécessaire il traversera la mer plus dangereuse des oppositions, des inintelligences, des ingratitudes. Ce n'est pas en vain qu'il a écrit dans VArt d'être un homme : « Nous devons nous élever au niveau de la tâche, accepter le chemin qui nous est ouvert... L'homme vraiment supérieur aura une voix dans la préparation de l'avenir; l'art d'être humain est essentiellement l'art de liberté et de force ^ »
1 « We must measure ourselves by the task, accopt the pass set fort us... The best sclected human nature will tell in the
Même si on le désapprouve de vouloir aujourd'hui exercer un tel rôle et conduire trop en maître le chœur de tant de peuples assemblés, il ne faut pas s'en montrer surpris. A tort ou à raison, il tâche de faire la paix comme il a fait la guerre, par les mêmes moyens et pour le même but. Car c'est bien, en ce qui touche les États-Unis, c'est bien à M. Wilson que revient la part principale, non seulement, comme chacun le sait, dans l'effort de soutenir et de pousser la guerre, mais dans la résolution même de la déclarer.
Pour l'Amérique, était-ce le devoir, était-ce l'intérêt, que de se lancer dans la grande aventure et la lutte pleine de sacrifices? Près de trois ans, M. Wilson se l'est demandé et il a hésité devant la réponse, cherchant s'il n'y avait pas de meilleure voie de salufc, si l'on ne pouvait pas ramener autrement la paix. Peu à peu son jugement se forme, et en même temps son langage, son attitude changent. Tant qu'il ne s'est pas répondu à lui-même, l'opinion d'autrui ne le trouble point, et c'est en vain que beaucoup l'accusent d'inertie,^ de matérialisme ou même de couardise. Mais voici que les faits deviennent plus clairs, les crimes allemands plus monstrueux; impossible
making of the future, and the art of being hunian is the art of freedoni and of force. -) — On ieing hiiman, pp. 54 et 55.
de méconnaître plus longtemps où se trouve le bon droit, où se trouve l'intérêt de l'humanité, et par conséquent de l'Amérique elle-même, M. Wilson est convaincu; il agira en conséquence. La première chose à faire est d'éclairer l'opinion, l'opinion tout entière des Américains. « Ce que je considère par-dessus tout comme indispensable, déclare-t-il, c'est l'unité de l'Amérique... Oui, une Amérique d'accord en pensées, en intentions, en desseins, une Amérique n'ayant qu'une même vision de l'acte à accomplir, de l'heure où il s'impose, voilà ce qui importe, à mes yeux, plus que tout. )) Or il faut connaître les obstacles à vaincre. Dans l'Est en général et dans les classes libérales, la majorité veut l'intervention. Mais il y a les États du Centre, et surtout ceux de l'Ouest, qui ont réélu le Président parce qu'il les a tenus en dehors de la guerre ; il y a les Irlandais, qui ne veulent pas s'associer à l'Angleterre, et les Germano-Américains, qui ne veulent pas combattre leur pays d'origine ; il y a les Juifs exilés de Russie et tous ceux qui ont horreur du tsarisme, les pacifistes de bonne foi et ceux qu'ont soudoyés les millions de l'Allemagne, les fidèles innombrables de la tradition de Washington et de la doctrine de Monroe, qui jugent l'intervention incompatible avec les principes fondamentaux de la nation. Avec quelle persévérance et quelle sage progression ]\I. Wilson arrive à
ébranler, à convaincre, à entraîner toutes ces opinions adverses, on l'a dit maintes fois et l'on ne saurait trop le dire. L'Allemagne, sans doute, lui fournit contre elle-même les plus forts arguments. Mais comme il sait la mettre dans son tort! Comme il tire parti de ses erreurs et de ses attentats publics! Comme il découvre ses crimes cachés et comme il en dose habilement la révélation ! La décisive colère que n'ont pu produire, à eux seuls, les torpillages impudents, il la provoquera en faisant connaître successivement et à l'heure opportune les organisations d'espionnage et de rébellion, les attentats contre les fabriques, la révoltante dépêche de Luxbourg, et enfin la menée la plus grave aux yeux des Américains, de ceux de l'Ouest surtout : l'invitation adressée au IMexique de s'unir au Japon contre les États-Unis. L'indignation naît, se développe, devient irrésistible; elle va jusqu'à s'en prendre à la mollesse du Président, trop heureux de ce reproche. Enfin, il peut s'appuyer sur le sentim.ent public, sur la révolte de l'honneur national. Il ne lui reste, pour plus de sûreté, qu'à émouvoir aussi l'intérêt matériel ; et c'est à quoi il arrive sans peine en laissant s'interrompre, devant la dernière menace sous-marine, la navigation, et par suite, les transports, le commerce, les affaires.
Maintenant, il a les mains libres.
Le 31 janvier, l' Allemagne déclare qu'elle est obligée d'arrêter par la forée la navigation, même des neutres, dans les eaux européennes et que tous navires rencontrés seront coulés. Aussitôt, M. Wilson convoque le Congrès et il lui annonce la rupture des relations diplomatiques : « J'ai chargé le secrétaire d'État de remettre à l'ambassadeur SCS passeports. Je ne puis rien faire de moins. » Il est prêt, si cela devient nécessaire, à faire quelque chose de plus :
Notre seul but, dit-il, est de défendre les droits ineontestables de notre peuple. Nous ne désirons satisfaire aucune visée égoïste. Nous cherchons seulement à rester fidèles, en pensées et en actes, aux principes immémoriaux de notre peuple. Seulement nous cherchons à revendiquer nos droits à la liberté, à la justice et à la tranquillité de l'existence. Ce sont là des éléments de paix et non de guerre. Dieu veuille que des actes d'injustice voulus, de la part du g:uvernement allemand, ne viennent pas nous provoquer à les défendre.
L'Allemagne, que la Providence aveugle, ne sait pas s'arrêter; elle commet « les actes d'injustice ». L'Amérique n'a plus qu'à ceindre le glaive pour la protection de ses droits et des droits de l'humanité. Elle a conscience de la gravité de cet acte; elle l'accomplit avec une solennité religieuse; elle ne part pas en guerre, elle part en croisade. La grandeur, certes, est inoubliable, de notre séance parlementaire du 4 août 1914;
la séance du 2 avril 1917 au Congrès de Washington, quoique d'un autre caractère, n'est pas moins digne d'admiration. Elle s'est ouverte, comme chaque séance, par la prière; et voici ce qu'a dit le vieux chapelain aveugle : « La diplomatie a échoué, les appels à la raison et à la justice ont été écartés. Nous abhorrons la guerre; nous aimons la paix ; mais, si la guerre nous est imposée, nous prions pour que tous les cœurs américains battent du même mouvement patriotique, pour que le peuple uni se rallie autour du Président et lui donne l'autorité de prendre toutes les mesures capables de protéger la vie de nos concitoyens et de sauvegarder notre héritage. » Et après la prière, le Président lit son message, un des plus beaux documents de l'histoire. C'est un triomphe déjà, que de pouvoir dresser contre ses ennemis un réquisitoire aussi écrasant. Nous n'avons pas à le rappeler en entier, connaissant trop les crimes qu'il flétrit. Mais ce qu'il faut maintenir sous les yeux de nos peuples libres, assemblés aujourd'hui afin d'établir la paix, c'est l'idéal qu'en a tracé dès la première heure, et pour y demeurer fidèle jusqu'au bout, le chef et le porte-parole de la nation américaine.
Notre but est de faire triompher dans la vie du monde les principes de paix et de justice sur l'égoïsme du pouvoir autocratique et d'établir, entre les peuples vraiment libres qui se gouvernent eux-mêmes, une
telle solidarité de dessein et d'action que l'observation de CCS principes se trouve désormais assurée... Nous n'avons aucun but égoï te, nous ne désirons aucune conquête, aucune domination. Nous ne cherchons aucune indemnité pour nous-mêmes, auciuic compensation matérielle des sacrifices que librement nous allons consentir. Nous ne sommes qu'un des champions des droits de l'humanité. Nous nous tiendrons pour satisfaits quand ils seront assurés.
C'est une chose redoutable ([ue de conduire notre grande et pacifique nation à la guerre, à cette guerre la plus terrible et la plus désastreuse de toutes et où la civilisation elle-même est en jeu. Mais le droit est plus précieux que la paix et nous combattons pour les choses qui ont toujours été les plus chères à notre cœur, pour la démocratie, pour assurer à ceux qui sont soumis à une autorité le droit d'intervenir dans la conduite du gouvernement, pour les droits et les libertés des petites nations, pour l'établissement universel de la justice par un conceii des peuples libres tel qu'il puisse apporter la paix et la sécurité à toutes les nations et faire le monde luimême enfin libre.
A cette tâche nous pouvons sacrifier notre vie, notre fortune, tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons, avec la fierté de \o'\v venu pour l'Amérique le jour où elle a le privilège de donner son sang et sa fortune pour les principes auxquels elle doit rexistenee, le bonheur et la paix.
Elle ne peut, Dieu l'aid uit, autrement agir.
Voilà pourquoi le Président des États-Unis, avec son puissant peuple, est entré dans la guerre
mondiale. On ne peut pas ne pas en tenir compte, maintenant qu'il s'agit, après la victoire commune, de fixer les conditions de paix. Mais j'ai tort d'invoquer cet argument impératif. Jamais M. Wilson n'y a fait appel, et nous avons de meilleurs motifs de le seconder en son grand projet. La Société des Nations demeurât-elle dans l'obscur lointain où plusieurs s'obstinent à l'imaginer, elle mériterait encore le respect et la sympathie de quiconque se réclame du christianisme ou seulement de l'humanité. Telle qu'aujourd'hui, en fait, on l'a proposée, ce n'est plus la chimère que beaucoup annonçaient, et il ne reste à lui reprocher qu'un nom trop ambitieux ou prématuré. Si elle recevait celui qu'elle mérite déjà, de Ligue des Nations libres, on verrait la plupart de ses adversaires changer soudain d'attitude et reconnaître en elle, à leur grande surprise, justement ce que réclament leurs protestations : l'alliance consolidée de tous les peuples qui viennent de lutter ensemble pour leur salut et celui du monde; alliance ouverte dès maintenant aux neutres qui, pour en recueillir l'avantage, voudraient en remplir les obligations ; alliance qui n'admettra les peuples ennemis que de notre propre consentement et le jour où, transformés, ils nous en paraîtront dignes. Là se trouve la garantie, — sans en exclure d'autres, — là se trouve la garantie de la paix pour le monde en général et pour la France en parti-
culier. A ceux qui, non contents de chercher au projet actuel des perfectionnements pevit-être opportmis, le combattent comme un danger ou comme une utopie, je ne demande que d'en Hre le texte avec attention et d'examiner loyalement s'il ne satisfait pas, en réalité, leurs désirs profonds. Étvidions sérieusement une question si sérieuse. Ne donnons point, par notre blâme irréfléchi, de faciles arguments aux Américains, trop nombreux déjà, qui pour leur pays préfèrent l'isolement tranquille à une association moins féconde, pensent-ils, en profits qu'en risques. D'un point de vue matériel et borné au présent, ils n'ont peut-être que trop raison; d'un point de vue moral et de plus vaste envergure, ils se trompent, car l'Amérique, en refusant ces nouvelles responsabilités, quelque graves qu'elles soient, manquerait à sa mission providentielle et découronnerait sa grande destinée. Mais, en ce qui nous concerne, on ne saurait trop haut l'affirmer, la question est autrement simple, et l'idéal s'accorde avec l'intérêt certain. La Société ou la Ligue des Nations est le seul moyen de nous assurer un système d'alliances où entre l'Amérique, le seul moyen, par conséquent, de maintenir dans la crainte, malgré la supériorité croissante de leur nombre, les Allemands de l'avenir.