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CHAPITRE VIII Visites et Politique

Même limitée au banquet de l'Université catholique et à notre réception par le Président, l'après-midi du 24 octobre n'aurait pas constitué ce qu'on appelle du temps perdu. Mais une journée de mission, en Amérique, ne peut pas se terminer à quatre heures trente-cinq. En sortant de la Maison-Blanche, nous fûmes conduits par Mgr Shahan au faubourg de Georgetown, où le Potomac devient navigable et qui est séparé de Washington par la petite rivière de Rock Creek. Il nous fit à dessein passer devant les plus beaux édifices publics et par les superbes jardins, accidentés de pièces d'eau, qui se succèdent depuis la « Maison de l'Exécutif » jusqu'aux rives du fleuve. Le pittoresque, cependant, n'était pas le vrai but de notre course; nous tenions à visiter l'Université célèbre de Georgetown, le plus ancien collège catholique des États-Unis, fondé en 1789 par les Jésuites, et depuis lors dirigé par eux sans qu'on les ait jamais inquiétés. Deux cent trente maîtres y instruisent aujourd'hui quinze cents étudiants ou plutôt élèves, car on y fait moins de part à l'enseignement supérieur qu'aux études

Klein. — En Amérique. 10

classiques. Les Pères nous reçoivent fort aimablement, nous montrent en son entier la vaste et riche institution, nous offrent, sous prétexte de goûter, un dîner complet où les gens sages ne font que semblant de prendre part. Je n'oublie pas, pour mon compte, que nous sommes invités le même soir chez M. de Billy, chef du haut commissariat français, et qu'il n'y aura d'autre intervalle entre ces deux repas que le temps du trajet.

De cette dernière réception, non plus que du déjeuner que nous offrirent le lendemain M. et M"^^ Jusserand, je ne saurais perdre le souvenir. Au commissariat comme à l'ambassade nous eûmes la joie de rencontrer, dans les familles réunies de nos diplomates, une élite d'hommes et de femmes, qui vraiment représentaient la France dans ce qu'elle a de plus fin et de meilleur. Je manquerais, en insistant, à la discrétion qui est de mise là plus que nulle part au monde. Mais il est bien permis d'exprimer le vœu que dans toutes les capitales notre pays se montre sous un pareil jour. Nous ne voyons pas qu'à Washington il ait eu lieu de s'en repentir.

La présence de quelques convives étrangers ne nous empêchait pas de nous sentir entre nous, tant ils étaient amis de la France. Tel M. White, le Chief Justice ou juge suprême, dont Mgr Baudrillart, qui à l'ambassade était son voisin, a cité

ce propos : « On disait dans mon enfance : Français de France, Français de la Louisiane. On dit aujourd'hui, et je dis moi-même, quoique je ne sois ni Français de France, ni Français de la Louisiane : François de cœur. » Or, c'est un personnage que le juge suprême, le président de cette Cour à laquelle on en peut appeler, non seulement des décisions de toutes les autres cours, mais des lois mêmes votées par le Parlement et qu'il lui appartient de suspendre si elle les juge contraires à la Constitution. A cette fonction très haute, la première sans nul doute après celle du Président des États-Unis et qui a sur elle l'avantage d'être inamovible, M. White a pu être élevé, par M. Taft, en raison de ses mérites personnels, sans que sur- ^t le moindre obstacle du fait, pourtant bien connu, qu'il est catholique et catholique fervent. En sortant de l'ambassade, nous partîmes pour le Capitole, où M. White avait tout arrangé pour notre visite. Sur le parcours, cependant, nous nous arrêtâmes à un établissement de la Croix-Rouge, où des dames de Washington travaillaient spécialement pour notre ambulance de Neuilly et qui même arborait ce nom en grandes lettres sur la porte d'entrée. Je leur dis en quelques mots la reconnaissance de nos blessés, et aussi la mienne, car elles m'avaient préparé un « paquet du soldat », garni de bons lainages, de fines cigarettes, de jolis foulards et même de parfumerie.

Un peu partout, aux États-Unis, je retrouverai, quoique sous une forme plus générale, de ces admirables ateliers où les femmes américaines consacrent leurs loisirs, quelquefois même tout leur temps, à travailler pour les combattants d'Europe, voire de Sibérie, et pour les victimes de tout genre qu'a mutilées sur son parcours la lourde machine de la guerre.

Un peu partout aussi je constaterai, chez les adhérents de la Croix-Rouge américaine, — qui ne sont pas moins de vingt-deux millions! — le désir de prolonger durant la paix et de rendre plus efficace, au moyen de l'union, leur effort pour soulager et même pour prévenir la misère humaine. C'est une joie d'apprendre qu'un si noble vœu est maintenant en bonne voie de réalisation. A personne, certainement, n'en échappe l'opportunité. Les souffrances engendrées par quatre ans et demi de guerre universelle n'ont pas, nous ne le voyons que trop, disparu, le 11 novembre dernier, par la cessation officielle des hostilités. L'armistice n'a pas, d'un trait de plume, arrêté les répercussions de la lutte effroyable, rendu la vie aux soutiens de famille disparus par millions, affermi les santés ébranlées par les pires épreuves, ni seulement rétabli la production ou la distribution normale des moyens matériels d'existence. D'immenses populations sont demeurées en proie aux épidémies, aux plus cruelles privations, à la

famine même et aux funestes conséquences qui s'en suivent jusque dans l'ordre moral. Dans ces calamités, avec lesquelles de par leur mission ils se trouvent sans cesse en intime contact, les membres des Croix-Rouges ont su voir un appel de la Providence à redoubler leur action bienfaisante et à la perpétuer; ils se sont dit que le moment était venu, pour eux tous, d'une collaboration plus étroite et plus fraternelle encore que par le passé. Réunies à Cannes en janvier et avril derniers, les sociétés de Croix-Rouge des cinq grandes puissances amies, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon, ont procédé à un échange de vues et adopté un plan général dont la mise en œuvre a commencé sans le plus petit délai. Les Croix-Rouges de chaque nation sont maintenant groupées, à Genève, en un Comité central qui ne cessera de lutter, par tous moyens et en tous pays, contre la misère, la maladie et les autres fléaux dont la paix, hélas ! n'a pas délivré le monde. L'entreprise est sans nul doute, magnifique d'ambition; les hommes pratiques et dévoués qui ont su la concevoir sauront la réaliser. Ce temps n'est pas un temps ordinaire; les peuples ébranlés jusqu'en leurs fondements se trouvent à la fois plus malheureux, plus sensibles et, qu'on ne l'oublie pas, plus malléables en raison même du bouleversement de leurs anciennes coutumes. A de plus grands maux, de

plus grands remèdes; au monde éprouvé comme jamais il ne le fut depuis des siècles, un secours mieux organisé que tous ceux qu'on avait connus; contre les calamités engendrées par une science barbare, une lutte savante autant que généreuse; à l'humanité enfin, sur laquelle pleure le Christ, une pitié digne de l'Évangile.

Mais j'oublie un peu trop longtemps que nous étions à Washington et en route pour le Capitole. Encore qu'ils fussent de ceux qui ont visité les plus beaux monuments d'Europe, mes compagnons ne laissèrent pas de l'admirer sincèrement. C'est qu'il a fort grand air, dans son style classique, avec son ampleur sans disproportions, avec l'harmonie toute grecque de ses colonnades et de ses frontons, avec son dôme de près de trois cents pieds, que domine la haute statue de VArmed Freedom ou Liberté armée, tenant en main le bouclier et le glaive, calme et fière d'attitude, le front ceint d'étoiles. L'édifice, qui s'élève sur une colline dégagée de toutes parts, est assez vaste pour contenir à l'aise le Sénat, la Chambre des représentants et la Cour suprême, avec leurs salles de séances, leurs chambres de réception et de travail, tous les services annexes.

Ce qui frappe le plus (car je ne vise nullement

au parfait guide-book), c'est le culte des souvenirs, manifesté en toutes les œuvres d'art. L'Amérique a un passé; les peintures, les sculptures de son monument national par excellence rappellent des scènes et des personnages qui remontent, avec Christophe Colomb, jusqu'à la fin du quinzième siècle ou, avec la guerre d'Indépendance, jusqu'au dix-huitième. Nous aimons. Français, à voir le siège du Président de la Chambre entouré de deux portraits, ceux de Washington, par Vanderlyn, et de Lafayette, par Ary Scheffer; nous aimons, hommes d'étude et prêtres catholiques, à chercher dans le Hall des Statues, où chaque Etat en a envoyé deux, quels sont les personnages préférés de l'histoire américaine et à trouver parmi eux le P. Marquette, un jésuite notre compatriote, grand pionnier du Michigan. Nous notons et nous envions le nombre relativement petit des sièges parlementaires : trois cent cinquante-deux pour la Chambre des représentants, quatre-vingt-dix pour le Sénat. Bien plus encore nous jalousons, en visitant la belle salle où elle siège, la Cour suprême des États-Unis, rocher nécessaire de stabilité sur le sable mouvant de la démocratie, établissement tutélaire où tous les droits peuvent trouver refuge contre tous les caprices, même contre le caprice d'une majorité passagère d'électeurs. Huit juges et leur président, le Chief Justice, tous inamovibles, composent ce tribunal souve-

rain. Les portraits des présidents, qui ornent le vestiaire, témoignent d'une sérénité qui inspire confiance, et ce n'est pas celui de M. White qui déparera l'imposante série,

La personnalité de M. Wilson nous fait prêter une attention spéciale à la Président' s Room, qui sert au chef de l'État lorsqu'il vient lire ses messages au Congrès ou signer, à la fin des sessions, les lois votées en dernière heure, — quand l'obstruction voulue d'un parti ne les arrête pas. Dans cette pièce recueillie et solennelle, entre les portraits de Christophe Colomb et de Washington, parmi les tableaux allégoriques de la Liberté, de la Religion, de la Loi et de l'Autorité, un Lincoln, un Grant, un Cleveland, un Roosevelt, un Wilson, peuvent avoir conscience de leur haute mission et se souvenir du serment que devant l'entrée du Capitole, au jour solennel de leur « inauguration », ils ont prêté sur les Livres saints.

Le réel, en Amérique, n'est jamais loin de l'idéal et, d'ailleurs, fait le plus souvent bon ménage avec lui. On ne visite pas le Capitole sans apprendre qu'il a coûté 16 millions de dollars. C'est, du moins, ce que nous affirme le vieux soldat qui nous accompagne et qui, né en Louisiane, possède juste assez de français pour nous tutoyer. Mgr d'Arras, dont le costume et l'affabilité l'attirent spécialement, n'entend pas tous les jours un pareil nombre de tu vois, et de tu

comprends. La bibliothèque du Congrès, qui forme, au sud-est du Capitole, un immense édifice à part, a coûté, elle, 6.180.000 dollars, plus de 30 millions de francs. Les Américains, qui partout logent splendidement les livres, leur ont fait ici une demeure presque trop somptueuse. Je dois dire pourtant que la profusion d'or et de marbre y fatigue moins les yeux que lorsque je visitai la bibliothèque pour la première fois, sept ans après qu'on l'avait achevée. Le temps met sa patine sur les monuments comme sur les nations; et souvent ils y gagnent.

Il y a un siècle et demi, cent quarante ans au juste, que les États-Unis ont fait reconnaître leur indépendance. Ils ne sont plus ce peuple « au maillot » que dédaignait Joseph de Maistre, le prophète. Ils ont leurs traditions et leurs coutumes, contre lesquelles il n'est pas sans danger de prendre position. Comme nous sortions de la bibliothèque du Congrès, les journaux du soir nous apprennent un acte de M. Wilson qui me paraît fort contraire à tous les usages et de nature à choquer l'opinion de beaucoup. Quelque respect que je commence à ressentir pour lui, j'en suis moi-même tout ému dans mes sentiments demi-américains, et mes compagnons s'étonnent

de me voir prendre la nouvelle tant à cœur. Il ne s'agit, ni plus ni moins, que d'une intervention directe de l'Exécutif dans les élections qui doivent, le 4 novembre, renouveler le tiers des sénateurs et des représentants. La distance est si faible entre républicains et démocrates qu'un déplacement de quelques voix peut faire passer, dans les deux Chambres, la majorité d'un parti à l'autre. M. Wilson estime que dans les circonstances actuelles il faut qu'il ait le Congrès pour lui et, par conséquent, que les démocrates l'emportent. Il adresse donc à la nation un message pour demander officiellement que l'on vote pour eux, le contraire devant, selon lui, équivaloir à un blâme de sa politique, et, au milieu d'une crise sans égale, diminuer son autorité devant les autres peuples. Est-ce, en droit, une raison suffisante d'aller contre l'essentiel principe de la division des pouvoirs? et, dans l'ordre des faits, est-ce le meilleur moyen d'obtenir un vote favorable? Aux deux questions je crois qu'il faut répondre par la négative; mais c'est une raison de plus pour loyalement montrer avec toute leur force les motifs qui font agir le Président dans un sens contraire. Voici donc, dans les passages essentiels, le texte de son message :

Mes concitoyens, les élections pour le Congrès sont sur le point d'avoir lieu. Elles se présentent dans la plus critique des périodes que notre pays ait jamais

eues à regarder en face. Si vous approuvez la façon dont j'ai gouverné et si vous voulez que je continue, les mains libres, à vous servir d'interprcte dans les affaires intérieures et extérieures, je vous demande avec instance d'exprimer, sans erreur possible, votre volonté sur ce point en envoyant une majorité de démocrates soit au Sénat, soit à la Chambre des représentants. Je suis votre serviteur et j'accepterai sans récriminer votre jugement ; mais mon pouvoir d'administrer les grands intérêts que m'a confiés la Constitution serait sérieuement diminué si votre verdict allait à l'encontre... L'élection d'une majorité républicaine dans l'une ou l'autre des deux Chambres du Congrès serait, de plus, interprétée de l'autre côté de l'eau comme un désaveu de mon administration. Les porte-paroles du parti républicain vous pressent d'élire un Congrès de leur opinion pour soutenir l'action du Président; mais, parvinssentils ainsi à en imposer à des électeurs crédules de ce côté de l'eau, ils n'en imposeraient à personne de l'autre côté... Si, dans ces temps critiques, vous tenez à me donner un appui solide, je vous demande de l'affirmer d'une manière qui ne laisse place à aucun malentendu, ni chez nous ici-même, ni parmi nos associés d'outre-mer. Je vous soumets mes difficultés et mes espérances. — Woodrov»- Wilson.

La tempête que j'avais prévue éclate soudaine et furieuse. L'agitation est au comble, dès ce soir, dans le monde politique de Washington; elle passera demain dans les journaux et reléguera même au second plan, si graves qu'elles puissent être, les préoccupations militaires ou diplomatiques. « Que signifie, demandent les républi-

cains, un pareil coup d'État? N'est-ce pas le Président lui-même qui proclamait naguère l'ajournement de la politique, politics is adjourned? Et le voilà, tout d'un coup, après la trêve de l'emprunt, après le silence imposé par l'influenza, qui demande au pays de voter pour les démocrates, alors que ceux-ci n'ont pas mieux soutenu que nous, ni même aussi bien, les mesures de guerre. » Les leaders du parti se concertent sans retard et publient un contre-manifeste où ils disent, non sans apparence de raison : « Cette guerre n'est pas la chose du Président, mais du peuple américain et de tous les peuples alliés, de tout le monde civilisé, contre la barbarie allemande. Le parti républicain, qui représente plus de la moitié de la nation, n'entend pas être frustré de sa part. » Leur colère grandira à mesure que s'affirmera davantage l'intervention de l'Exécutif dans la campagne électorale, à mesure qu'ils verront les personnages officiels se prononcer en plus grand nombre, dans des lettres ou des discours publics, en faveur de tels ou tels candidats. Ils crieront qu'on exploite la guerre dans un intérêt de parti, et nous verrons bientôt qu'ils seront écoutés.

Mais gardons-nous d'intervenir dans la politique intérieure des Américains. Il est assez

malaisé déjà d'avoir à se prononcer sur celle des Français. C'est ce que j'éprouve une fois de plus lorsque, le lendemain matin, avant de quitter Washington, il faut m'en expliquer avec l'envoyée, pourtant fort discrète et fort bienveillante, de la Baltimore Catholic Review, un des périodiques les plus importants et les mieux rédigés du catholicisme américain. — Il n'y a pas, aux États-Unis, de quotidiens spécifiquement religieux, et dans ce pays de loyale discussion l'Église s'en trouve bien; le cardinal Gibbons m'a naguère affirmé lui-même qu'elle doit en partie à ce fait le respect, à la fois sincère et intéressé, des journaux de toute opinion.

L'interviewer, qui se présentait avec les meilleures références, avait demandé en même temps Mgr Baudrillart et moi. De là un certain mélange de nos réponses, et pour moi le devoir d'en revendiquer au besoin toute la responsabilité, précaution d'autant plus juste que le recteur ne parle pas anglais, et qu'il ne put demeurer là tout le temps de l'entretien. Sous cette réserve, l'ensemble de l'article est assez exact. En supprimant les portraits '.rop flatteurs des interviewés, j'en rapporterai une grande partie ^, non pas que je m'illusionne sur l'impor-

> The Ba timoré Catholic lieviexv, 2 novcinljre 1918, p. 5 « Half an Hour with Abbé Klein. »

tance ou l'intérêt des déclarations qu'il contient, mais parce qu'il fut reproduit dans beaucoup de journaux et surtout parce qu'on y peut voir quelles sont en Amérique, dans le monde religieux, les préoccupations dominantes au sujet de la vie de la France :

Interrogé sur l'origine de VUnion sacrée, l'abbé Klein a répondu : « Elle ne fut pas l'œuvre d'un individu. Elle sortit spontanément du eœur de toute la nation lorsqu'éclata la guerre. Auparavant, comme les autres pays, nous avions nos dissensions et nos rivalités de partis, mais la déclaration de guerre établit l'unité; les différends furent oubliés; de l'extrême droite à l' extrême-gauche, les divisions cessèrent. Le nom même d'Union sacrée est pris des paroles du Président Poinearé, nous demandant de résister tous ensemble et de ne faire plus qu'une France. Quand cet appel fut lu à la Chambre, tous les députés se levèrent d'un même élan et l'Union sacrée avait pris naissance.

(( Si elle continuera après la guerre? Nous en avons l'espoir. Une des heureuses conséquences eu aura été de mettre un terme à ce qui restait de discussions sur la forme du gouvernement; une autre, d'adoucir les rapports entre catholiques et non catholiques. Les relations entre le gouvernement et l'Église sont beaucoup meilleures depuis le début de la guerre. On peut voir, par exemple, l'archevêque de Paris se rencontrer, à certaines cérémonies, avec des personnages officiels; et, quand se célèbrent des services religieux pour les soldats tués à la guerre, le gouvernement français s'y fait représenter. »

Tandis que l'abbé Klein s'expliquait sur les présentes relations de l'Église et de l'État, Mgr Baudrillart, de qui nous souhait'ons aussi avoir quelques mots, se joignit à lui pour dire que le gouvernement français avait beaucoup apprécié ce que les étudiants de l'Université catholique avaient fait pendant la guerre. Lui-même siège, comme d'autres représentants de l'Église, dans des commissions officielles qui s'occupent des blessés, des orphelins et de la propagande. Autre fait intéressant et significatif : un sénateur anticatholique, M. Lecomte, avait, avant la guerre, présenté un projet de loi pour la suppression des Universités catholiques en France; le Sénat a décidé que le projet ne serait pas même discuté. Enfin, n'y a-t-il pas un symptôme favorable d'union dans le fait que la présente mission ecclésiastique est envoyée aux Etats-Unis avec le cordial appui du gouvernement?

Mgr Baudrillart et l'abbé Klein tiennent tous deux à dire qu'ils comptent sur l'exemple de l'Amérique pour exercer une bonne influence sur les rapports de l'Église et de l'État en France. C'en est un signe déjà, que le gouvernement ait envoyé un officier au devant de M. Hearn, le haut commissaire des Chevaliers de Colomb, pour le saluer à Bordeaux et pour l'accompagner dans toute sa mission. M. Tardieu, de plus, a donné en son honneu" un grand dîner officiel, auquel il invita le cardinaJ' archevêque de Paris, malheureusement empêché par une indisposition, et d'autres ecclésiastiques éminents (parmi lesquels se trouvaient nos deux interlocuteurs).

(( Le gouvernement français, nous est-il déclaré, a compris le pouvoir qu'exerce l'Église catholique dans le monde entier et quelle folie ce serait de s'aliéner

une telle influence, de perdre la sympathie des catholiques de toute nation. Il a compris aussi, par l'exemple même de ce qui se passe ici, qu'il est possible d'établir des rapports satisfaisants entre la forme républicaine et la hiérarchie catholique. Ces rapports de l'Église avec l'État ont été rendus plus faciles à Paris par la sage attitude du cardinal Amette, un homme dont le caractère, ferme et conciliant à la fois, rappelle étonnamment celui de votre cardinal Gibbons. Il est, lui aussi, aimé de tous les catholiques et jouit du respect de ceux mêmes qui ne le sont pas. Il a été, soit dit en passant, heureux de notre mission et nous a confié une lettre de félicitations pour votre archevêque...

(( Si les relations seront reprises, après la guerre, entre la France et le Saint-Siège? Nous en avons l'espoir. Ce n'est pas qu'il faille compter sur un nouveau concordat; la séparation entre l'Église et l'État paraît bien définitive. Mais les rapports diplomatiques devront se renouer. Ils seront indispensables pour régler la situation ecclésiastique en Alsace-Lorraine et pour fixer les conditions de notre protectorat en Orient. »

Questionné sur la manière dont se distribuent les souscriptions américaines pour les orphelins de France, une matière qui a soulevé beaucoup de discussions ici et en France, l'abbé Klein a répondu ^ : « On nous a donné l'assurance formelle, spécialement ces trois derniers mois, que l'argent souscrit pour les orphelins est et sera distribué très impartialement. »

L'interview se termine par la mention et le résumé d'un article de votre serviteur paru dans

* Comme il l'avait entendu faire à Mgr Baudrillart, souvent interrogé sur ce point délicat.

le Harper's Magazine de mai sur « le vrai plébiscite de l'Alsace-Lorraine », montrant que ce plébiscite a été fait à maintes reprises et qu'il ne reste plus qu'à en tirer la conséquence logique : réintégration des frères séparés au foyer familial qu'ils ont sans cesse réclamé. Mais cette question, si importante qu'elle fût, n'intervenait ici qu'accidentellement. L'attitude du gouvernement français envers la religion, la liberté laissée à l'Église, les rapports avec le Saint-Siège, l'impartialité dans le traitement des orphelins de guerre, voilà ce qui intéresse plus que tout les catholiques américains et voilà de quoi dépend le maintien de leur sympathie. Or cette sympathie mérite qu'on la considère à sa vraie valeur; elle commande un cinquième des votes, aux États-Unis, et les hommes politiques, on peut en être sûr, ne manqueront jamais d'en tenir compte^.

* Une personnalité catholique de New- York disait le 18 novembre à Mgr Baudrillart, qui le raconte lui-même dans le Bulletin de Propagande française de janvier-févri'"r : « 11 n'y avait entre l'Amérique et la France que la questi^i religieuse. » Ajoutons avec lui : « Dieu veuille que l'obstacle ne se relève pas! »

Klein. — En Amérique. 11

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