M. ï. I r BIBLIOTHEQUE
le nombre des anciens élèves, laïcs parvenus à des situations importantes et répandus dans tous les États, membres de communautés religieuses ayant fait ici leur noviciat ou scolasticat et mettant leur large influence au service de VAlma mater.
C'est un des traits originaux de l'Université catholique américaine, que le grand nombre de maisons religieuses bâties dans son voisinage et affiliées à son enseignement. Ces couvents, qui n'occupent pas moins de 150 acres, contigus aux 144 qui lui appartiennent en propre, présentent pour la plupart une vraie beauté architecturale; dispersés au milieu des pelouses ou des arbres, sur le bord de routes et d'avenues spacieuses, ils font de ce gracieux coin de terre une sorte de cité idéale, vraie Salente de l'étude et de la piété. Nous passons nos matinées à la visiter et à en admirer les chapelles, les bibliothèques, les grandes salles communes. Partout y règne un chaud et sobre confort, qui, sans exclure l'austérité, laisse l'âme plus complètement libre de s'élever à Dieu, de ne penser qu'au vrai et au bien, la vie supérieure n'étant contrariée en rien par les préoccupations de l'ordre matériel.
Les Sulpiciens, qui dirigent le Hall commun de théologie, sont en train de construire pour eux-mêmes un très beau séminaire. Les Maristes possèdent un collège et une maison provinciales.
Les Dominicains, les Oblats, les Pères de Sainte- Croix et les Capucins, ont chacun leurs couvents et des chapelles magnifiques; celle des Capucins reproduit, dans la crypte, les principaux sanctuaires de Terre sainte. Les Paulistes forment leurs novices dans le collège Saint-Paul et préparent, dans la Maison Apostolique, confiée à leurs soins par tous les évêques, des missionnaires diocésains destinés aux non-catholiques. Ce m'est une grande joie de trouver à la tête de ce monastère l'éminent P. O'Callaghan, ancien élève d'Harvard, dont je fus trois semaines l'hôte à Chicago, et qui, avec son intelligence aussi originale que lucide, me fait pénétrer plus avant que personne dans les idées qui animent ou qui inquiètent en ce moment l'âme des Américains pensants. Mais ce ne sont point là, je le regrette, entretiens pour le grand public. Trop intime aussi pour être rapportée, ma conversation avec le vénérable P. Elliott, biographe du P. Hecker et le seul survivant de ses compagnons. On en trouvera, si l'on veut, le sens, avec le fruit de ses méditations et de son expérience, dans le précieux volume qu'il veut bien m'offrir : The Spiritual Life, « la Vie Spirituelle ». Avant de nous séparer, mélancoliquement sûrs de ne nous revoir qu'au ciel, nous visitons ensemble, dans la maison même, de pauvres sœurs bretonnes que les lois d'expulsion avaient jetées sans ressource dans
l'exil; elles ne peuvent pas, me disent-elles, remercier assez le bon Dieu de leur avoir rendu, après quantité d'épreuves, la sécurité matérielle et leur vie religieuse auprès des bons Pères Paulistes. Je ne sais s'il existe en aucun palais plus de joie véritable qu'en cette cuisine et cet office, d'ailleurs pleins de lumière et brillants de propreté, où elles servent si paisiblement les serviteurs de Dieu.
Il ne faut pas que cette visite personnelle me fasse oublier nos visites collectives aux autres collèges et communautés. En deux petites phrases, Mgr Baudrillart résume parfaitement ce que nous y avons vu et ce que nous y avons fait : « Nous prenons partout la parole. La France excite le plus vif enthousiasme^. » Et cela ne paraîtra point dénué d'importance, pour peu qu'on aperçoive dans toutes ces maisons, ainsi qu'il est juste, autant de centres nerveux de la vie religieuse aux Etats-Unis.
L'établissement qui nous frappe le plus et qui peut-être importe davantage aux progrès de l'éducation chez les catholiques, c'est le « Collège des Sœurs », sorte d'école normale, où quarante communautés enseignantes envoient se former leurs meilleurs sujets. Une seule famille catholique
* Notre mission aux Étols-Unis, dans le Bulletin de Propagande française, janvier-février 1919, page 54.
a bâti, au coût de 50.000 dollars, l'édifice central et commun autour duquel les différentes congrégations pourront élever chacune leur maison individuelle; deux sont déjà en train de le faire. Il y a place pour toutes sur la belle propriété de 57 acres que possède la « corporation », non loin du domaine universitaire. La Mère Marie du Sacré-Cœur avait conçu pour la France un projet analogue ; les temps n'étaient pas mûrs. La réalisation en est encore plus utile aux États-Unis qu'elle ne le serait chez nous, car ce ne sont pas seulement les filles, mais les garçons, qui y sont élevés par les femmes; elles composent, à elles seules, 95 pour 100 du personnel enseignant dans les Grammar Schools et dans les High Schools, ou, si l'on veut, dans les écoles primaires, fréquentées de dix à quatorze ans, et dans les écoles primaires supérieures, fréquentées de quatorze à dix-huit ^.
L'enseignement féminin, à l'Université catholique, n'atteint pas que les religieuses. Trois cents jeunes filles en bénéficient dans le beau collège de Trinity (il y en avait 77 lorsque je le visitai pour la première fois, en octobre 1903). Les cours y sont faits par les professeurs de l'Université, et la direction morale est donnée par les Sœurs de
* A vrai dire, les ïligh Schools se rapprochent autant de nos collèges que de nos écoles primaires supérieures.
Klein. — En Amérique. 8
Notre-Dame de Namur. Je ne reviens pas sur ma description ancienne*; mais une fois de plus je constate avec certaine complaisance que, mis en présence des mêmes faits que moi, mes compagnons de voyage ressentent les mêmes impressions. « A coup sûr, dit le recteur de l'Institut catholique de Paris à ses étudiantes, à coup sûr vous auriez le droit d'être jalouses, et nous aussi, de l'aimable galerie de tableaux, gravures et copies des plus belles œuvres des plus grands maîtres, où se donnent les leçons d'art ; ainsi que du laboratoire de biologie, où ces demoiselles se livrent au studieux plaisir de la dissection. Vous le seriez encore plus de leur gymnase, de leur piscine, de leur parc, et de bien d'autres choses du même genre que nous sommes hors d'état de vous donner. Aussi pourquoi les Français s'obstincnt-ils à vouloir que les Universités soient au cœur des grandes villes? Les Universités américaines occupent des espaces qui varient entre 50 et 500 hectares. »
Et il constate avec un peu de jalousie, lui aussi, que son collègue, qui règne sur 80 hectares, se plaint d'être à l'étroit, autant que lui-même qui n'en régit pas tout à fait un. Étonné d'abord d'entendre Mgr Shahan se plaindre que son Université ne possède qu'vm revenu de 1.600.000
* AuPœjs de M Vie liifcnse, 11<' cdit., p. 2G9 (Pion, éditeur)
francs, il se ravise en pensant que celui de l'Université Columbia et celui de Cornell sont de quinze à vingt fois supérieurs, et il conclut mélancoliquement que « tout est relatif m. Mais la fréquentation de l'Amérique n'a pas dû être pour rien dans l'éloquent et trop juste appel qu'il vient d'adresser aux catholiques pour l'entretien et le développement de l'enseignement supérieur libre dans notre paj^s.
L'Université de Washington ne cesse de grandir. Chaque année voit s'augmenter le nombre de ses étudiants, depuis surtout que Mgr Shahan a eu la sagesse de les admettre, comme ailleurs, dès l'âge de dix-huit ans; — le nombre des édifices, qui atteindront bientôt la vingtaine et dont le magni figue Hall élevé par souscription en l'honneur du cardinal Gibbons, serait le plus récent, si nous n'en voyions construire deux autres sous nos yeux ; — le nombre enfin des dotations, qui, en décembre 191C, la dernière année dont je possède les chiffres, avaient constitué déjà une fortune de trois millions et demi de dollars, et dans lesquelles il faut signaler à part vingt fondations de chaires, cinquante bourses d'étudiants, une moyenne de sept legs notables par année. Les donations par testaments sont d'un usage d'autant plus fréquent aux États-Unis, que l'impôt ne les atteint pas lorsqu'elles ont pour objet le bien général, et l'on entend par là tout ce
qui sert l'éducation au sens le plus large : religion, morale, philanthropie sous n'importe quelle forme. L'État comprend que favoriser les œuvres d'initiative privée, c'est alléger d'autant son propre fardeau; l'Amérique dépense plus que nous pour l'instruction publique, et il n'en coûte rien au budget fédéral. Dans ces conditions et avec la sécurité dont ils jouissent pour l'avenir, toutes les espérances, toutes les ambitions sont permises aux établissements libres, toutes les générosités envers eux sont encouragées. L'Université de Washington vient de recevoir d'un curé de paroisse, qui s'était, dit-il, ennuyé aux sermons, trois millions de francs pour établir un collège de prédicateurs. Un bienfaiteur lui a promis un institut de biologie; un autre le bâtiment, avec installation entière, d'une immense bibliothèque. Elle lance en ce moment même, et avec confiance, un appel au public pour construire une église qu'elle veut la plus belle d'Amérique. Elle peut désormais compter sur les catholiques de tous les États. Ils savent qu'elle est devenue le centre habituel des réunions qui les intéressent, depuis l'assemblée annuelle des archevêques jusqu'aux congrès principaux d'édiication et de charité; ils connaissent les six périodiques et les ouvrages qu'elle publie; ils voient sortir de ses cours les maîtres de leur enseignement et les leaders les plus éclairés de
leurs œuvres; ils la regardent avec raison comme le foyer principal du prestige et de l'activité pour l'Église qu'ils aiment.
Nos après-midi se passent toutes en dehors de l'Université. J'ai dit l'emploi de la première; les autres ne sont ni moins actives ni moins attrayantes.
Nous déjeunons le second jour chez Mgr Thomas, recteur de Saint-Patrick, la plus en vue des vingt-sept paroisses de la capitale. Là comme partout, je constate les progrès de l'Eglise; école et presbytère ont été rebâtis à neuf et magnifiquement agrandis depuis mon dernier voyage.
M. Stafford, le curé de ce temps-là et mon hôte très regretté, renouvela ces deux édifices et à leur inauguration il put réunir ce beau groupe d'orateurs : le cardinal Gibbons, l'archevêque Ireland, le chef du Bureau d'Education et Théodore Roosevelt. Voit-on, chez nous, une école paroissiale ouverte par le Président et par le ministre de l'Instruction publique en même temps que par deux archevêques? Les autorités civiles n'assistèrent point à notre banquet, l'intention de Mgr Thomas étant de nous faire rencontrer spécialement les curés de Washington et de nous assurer, comme son toast le fit en excel-
lents termes, de « leurs sympathies unanimes pour la France et pour l'Angleterre », Il faut dire que la mission anglaise était invitée avec la nôtre et que le chargé d'affaires britannique, ainsi du reste que M. Jusserand, nous honorait de sa présence.
Le déjeuner, malgré une bonne quantité de discours, finit assez tôt pour nous permettre d'accomplir dans l'après-midi vme des plus intéressantes démarches de notre séjour, la visite à Mount Vernon, où nous devions. Anglais et Français, déposer des palmes sur la tombe de Washington.
Mount Vernon est en Virginie, mais à quinze milles seulement de la ville fédérale. On s'y rend d'ordinaire, comme je l'ai fait la première fois, en deux ou trois heures de bateau, et c'est une excursion des plus pittoresques. Nous ne mettons guère moins de temps à l'atteindre en automobile, tant la route qui y accède se trouve, à partir du Potomac, défoncée par les voitures et camions des troupes campées dans le voisinage; mais il nous plaît de voir, en approchant de la maison de Washington, les arrière-neveux de ses compagnons s' exerçant au combat pour venir délivrer la France. Cette lenteur nous permet, au reste, de parcourir les journaux achetés en partant et d'y recueillir encore une poignée de bonnes nouvelles : Bruges est reprise intacte, et ses œuvres
d'art sont sauvées; l'état d'esprit devient tel, en Allemagne, que Maximilien Harden suggère à l'empereur « de se sacrifier pour son peuple »; le roi d'Angleterre, recevant à Buckingham-Palace les délégations des Parlements alliés, leur a dit : « Nous tenons la victoire et il la faut entière »; M. Wilson confère avec les Alliés sur la note allemande. Cette dernière information n'était pas complète, et, comme bientôt nous allions l'apprendre, le Président des États-Unis, tandis que nous portions nos hommages à son prédécesseur immortel, adressait aux demandes de Berlin une réponse qui, décidément, ne laissait place à aucun subterfuge.
Impressionnante en toute occasion, la visite à Mount Vernon revêtait, dans les circonstances actuelles, un caractère de solennité. Une émotion profonde s'empara de nous tous, en voyant s'ouvrir devant nous, par un rare privilège, les grilles de fer du monument, si magnifique dans sa simplicité, où repose, près de sa compagne, le fondateur de la République; et la scène peut-être ne fut pas indigne de l'histoire, quand, à peine arrivés de leurs lointaines patries, qui achevaient de gagner avec l'Amérique la plus grande des guerres, un évêque d'Angleterre et un évêque de France honorèrent du même éloge l'adversaire comme l'allié de jadis. Il était beau de les voir, sur sa tombe glorieuse, où ne se lit qu'un mot,
Washington, déposer d'un geste identique des palmes ornées des couleurs nationales et de ces deux inscriptions : To Washington from Catholic England ; A Washington la France catholique. Une autre palme se trouvait là, sur laquelle nous pûmes lire le nom de celui qui l'avait déposée : « le maréchal Joffre ». Chateaubriand a dit que le nom de Washington, se répandant d'âge en âge avec la liberté, « marquera le commencement d'une nouvelle ère pour le genre humain ». Et c'était du lieu même où il finit ses jours dans la retraite après ses victoires et ses grandes actions, c'était de sa demeure conservée telle qu'il l'habita, au sommet des prairies qui descendent vers le Potomac, c'était d'auprès de sa tombe, enfin, et du haut de la colline encore ombragée des arbres plantés par ses soins, que nous pouvions, au terme de la nuit noire et meurtrière, contempler les premières lueurs de cette ère nouvelle... Celui qui l'avait annoncée et qui lui donnait ce nom, peutêtre ambitieux, mais si riche d'espérances, la Société des Nations, était le successeur même do George Washington et il devait, le lendemain, nous recevoir à la Maison-Blanche.
Quand se fut refermée la porte du monument, le gardien de la propriété, ou plutôt le conservateur de ce musée vraiment national, nous conduisit dans la maison elle-même, nous disant
quelle partie Washington avait héritée de son frère Lawrence et quelles parties il y avait ajoutées, en quelles pièces il travaillait, en quelle chambre il mourut; nous montrant en détail les objets qui lui appartinrent en propre et ceux que possédait sa femme, les présents qu'il reçut d'Europe, et notamment cette clef de la Bastille dont La Fayette eut l'inspiration de lui faire hommage. Tant de souvenirs, d'ailleurs, n'enlèvent rien au caractère familier et élégamment réaliste de la demeure; elle reste, en dépit de si grande histoire, la vraie maison, en bon style colonial, d'un propriétaire du dix-huitième siècle; et presque l'on s'étonne de ne pas voir les voitures sortir de la remise, les serviteurs en culotte courte apporter du jardin des fruits ou des fleurs, le meunier monter un sac blanc du moulin où George Washington, comme tout le monde^ faisait moudre sa farine.
Ajouterons-nous que, pour nous reposer de ces grandes émotions, nous prîmes un excellent thé dans le sobre et gracieux restaurant qu'on a autorisé près de la maison, et qu'ensuite notre retour fut accidenté de plusieurs pannes? Il y eut une heure ou deux d'embarras relatif et d'incertitude, que votre serviteur, assez ami de l'imprévu, réussit à faire prendre de ses compagnons par le bon côté. L'automobile de notre groupe français ayant par deux fois déjà refusé ses services,
tandis que celle des amis anglais filait régulièrement sur la capitale, nous crûmes sage, au troisième arrêt, de continuer notre voyage à pied pour le cas, fort possible, où la voiture ne pourrait repartir et en nous disant que, dans le cas contraire, nous remonterions dès qu'elle nous rejoindrait. Mais voilà que la route, après un ou deux tournants, se mit à bifurquer. Quelle direction prendre? Nous étions là, en pleine campagne, sans un seul toit à l'horizon. Un camion de soldats vint à passer, qui n'entendirent pas notre appel. Comme personne d'autre ne venait, nous prîmes la voie de droite, qui était la plus large. Un cavalier nous informa, peu après, qu'elle conduisait à Alexandria, petite ville sur le Potomac, à 10 kilomètres au-dessous de Washington, et j'en tirai motif d'encourager notre troupe en lui disant qu'elle trouverait là bateau, tramway ou chemin de fer, au besoin quelque auberge pour dîner et dormir. Nous y arrivâmes pleins d'entrain une bonne heure plus tard, après avoir, tout en marchant d'un fort bon pas, admiré le beau ciel du soir, les arbres au feuillage d'or d'une forêt que nous côtoyions, les horizons qui se renouvelaient à chaque détour, et enfin, et surtout, les rassurantes lumières d'Alexandria qui, à distance accessible, s'allumaient peu à peu dans le crépuscule. Comme j'allais, dès les premières maisons de la grande rue, m'informer des moyens
de transports, nous eûmes l'agréable surprise de nous entendre héler par notre chauffeur, sans vergogne remorqué par une auto plus fringante qu'on avait, je ne sais comment, envoyée à notre secours. Et ce fut dans cet équipage, ni rapide ni glorieux, qu'un peu plus tard nous retraversâmes Washington pour arriver, sur les neuf heures, à l'Université.
La journée du lendemain ne devait pas être moins intéressante, ayant à son programme le banquet de l'Université et la visite officielle au Président Wilson.
Ce fut vraiment une belle assemblée de convives que Mgr Shahan réunit à une heure, dans la grande salle des fêtes, autour des deux délégations. Les évêques d'Arras et de Northampton, avec leurs compagnons, y purent rencontrer l'élite de la diplomatie, du clergé et des hauts fonctionnaires de la République : l'ambassadeur de France, le chargé d'affaires de la Grande-Bretagne, le ministre de Belgique, un représentant du délégué apostolique, le chef de la haute commission française, le recteur de l'Université de Georgetown et les principaux curés de Washington, divers personnages officiels, parmi lesquels le Chief Justice, le commissaire de l'Éducation ou ministre de l'Instruction publique, avec nombre
d'autres personnages qu'il serait trop long de citer. Je peux dire que je ne m'ennuyai point, étant placé entre le chargé d'affaires britannique et l'un des conservateurs de la bibliothèque du Congres, au courant l'un et l'autre de tout ce qui se dit ou se fait d'important dans le monde, et sachant en parler du ton qui convient à table. Les toasts eux-mêmes furent, sans exception cette fois, remplis d'intérêt. Mgr Shahan, sous prétexte d'expliquer pourquoi une telle réunion ferait date dans l'histoire de son Université, trouva des éloges pleins de cœur pour ses convives et poiu' leurs patries. Mgr Julien commenta, en termes adaptés à la circonstance, d'heureuses définitions de l'hospitalité et de l'amitié. Mgr Baudrillart exposa « le rôle essentiel des Universités catholiques au cours de cette guerre et montra ce qu'elles devront faire, une fois la paix conclue, pour rétablir les doctrines traditionnelles en face des erreurs, riches en conséquences néfastes, de la philosophie et de la critique allemandes ^ ». MgrBarnes, avec beaucoup d'humour, célébra par comparaison l'antiquité d'Oxford; il parla sur un ton plus grave des étudiants catlioliques, autorisés il y a une vingtaine d'années par l'Église à suivre les cours de cette grande Université ; leur nombre, qui était de cent vingt-cinq à la veille de la guerre,
' Bulletin de Propagande française, janvier-février 11H9.
a été, glorieusement et provisoirement, ramené à dix. M. Jusserand, en un anglais très pur et avec autant d'esprit que d'énergie, parla de la guerre, du dévouement du clergé français, des crimes de l'Allemagne. Il obtint grand succès en rappelant le mot de l'Evangile : « Rendez à César ce qui appartient à César » et en en faisant cette application nouvelle : « Je sais un certain César à qui certes nous pouvons souhaiter qu'on rende bientôt et en bonne justice tout ce qui lui est dû. » Mais, quel que fût l'attrait de tous ces discours, celui de Mgr Keating fit plus d'impression encore, et la plupart des journaux le reproduisirent. C'est que l'évêque anglais ne craignit pas d'aborder la brûlante question irlandaise et d'engager en certaine mesure la parole de ses compatriotes. Le nombre est grand, aux États-Unis, des Irlandais d'origine ou même de naissance, et grande aussi est leur action dans la vie politique. Or tous ou presque tous sont demeurés fidèles à la cause du vieux pays; à peine si quelques-uns lui savent mauvais gré de son attitude dans la présente guerre et des excès du sinn-feinisme. Plus d'un Américain de vieille roche s'accorde avec eux, du reste, pour soutenir, en dépit des difficultés presque inextricables de la situation actuelle, qu'il n'est pas possible à l'Entente de refuser à l'un des pays de son groupe l'indépendance qu'elle prétend donner au reste des nations. Entre
l'Angleterre et les États-Unis, d'accord sur tant d'autres points, la question d'Irlande ne laisse pas d'entretenir un secret dissentiment et une sorte de malaise ; les gouvernements s'en taisent, mais, à certains jours, les peuples s'en irritent. Pour avoir vu, sur ces points délicats, sa pensée mal rendue dans une interview d'un journal de Ne \v -York, l'évêque de Northampton avait été en butte, de divers côtés, à des controverses qui pouvaient compromettre le succès de sa mission. Ce fut pour y couper court qu'il voulut, dans cette circonstance assez solennelle, préciser sa pensée.
Il débuta par louer magnifiquement l'Eglise de Saint-Patrick et par rappeler l'admiration qu'elle a toujours inspirée aux grands catholiques anglais, depuis Milner jusqu'à Wiseman et depuis Manning jusqu'à l'immortel Newman :
Les catholiques anglais d'aujourd'hui, dcclara-t-il ensuite d'une voix émue et émouvante qui relevait singulièrement la portée réelle des paroles, ne sont ni moins ardents dans leur affection pour l'Irlande ni moins prêts à lui apporter leur cordiale assistance. Pour le moment, il est vrai, l'horizon est surchargé de nuages par suite d'intrigues politiques très troublantes et qui mettent ce cher pays dans une fausse position devant le monde... Mais ce que je peux dire, c'est que le publie anglais en général et les catholiques anglais en particulier sont bien décidés à ne pas permettre que les résolutions de la Convention
irlandaise demeurent lettre morte et qu'ils donneront en masse leur appui au gouvernement pour incorporer ces résolutions dans une mesure nouvelle et définitive de home rule. Il ne faut plus que la main rouge de l'Ulster puisse faire échouer aucun arrangement. La volonté de domination doit disparaître en Irlande comme en Prusse et ailleurs. Il n'y a pas en Angleterre de parti, moins encore de gouvernement, qui veuille jamais faire de nouveau le jeu de l'Ulster ni perpétuer la situation intolérable dont souffrirent tant de générations.
En dépit de l'apparence actuelle, Messieurs, un jour nouveau se lève pour l'île sœur, un jour de liberté politique, de prospérité matérielle et de magnifiques développements dans l'ordre de l'esprit. C'est vers l'Irlande nouvelle que se tournent nos meilleurs espoirs. I.e problème irlandais une fois résolu, alors le sera aussi le problème de la collaboration entre les catholiques de langue anglaise, à l'immense avantage de l'Église et de la société humaine. Le monde de langue et de pensée anglaises attend qui lui donne une âme. Même réduit encore à son ébauche matérielle, il est beau déjà avec sa noble organisation, son amovu" du gouvernement démocratique, son sens de la justice et de l'honneur, son horreur dvi mensonge, de la duplicité, de l'ambition égoïste et de tous les autres vices du surhomme. Mais que vienne à souffler sur lui l'Esprit de Dieu, que vienne à l'éveiller l'approche du surnaturel, alors nous apparaîtra vme création merveilleuse et la face de la terre en sera renouvelée.
L'enthousiasme soulevé par ce discours s'étendit bien au delà de notre salle de banquet et, à
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partir de ce moment, la mission anglaise fut reçue dans les milieux catholiques aussi cordialement que la nôtre. Mais les projets de la Convention irlandaise, par la faute de tout le monde, sont restés sans application, et le problème se pose toujours dans les mêmes termes presque insolubles : ou la faillite des principes, ou la guerre civile. « Les dents des fils sont agacées, parce que les pères ont mangé des fruits qui n'étaient pas mûrs. »