CHAPITRE IX La semaine de New-York
Ce n'est pas sans mélancolie que, le samedi matin, 26 octobre, nous quittons la belle Université où nous avons joui d'une hospitalité si généreuse et si fraternelle. Jusqu'au départ du train nos amis restent avec nous, et les deux recteurs, avant de se séparer, se concertent encore sur des projets d'union entre leurs instituts. Souhaitons que l'échange d'étudiants, si désirable entre nos deux pays, se pratique avec un zèle tout spécial chez les catholiques; on ne pourra qu'en retirer, des deux côtés de l'Atlantique, les plus grands avantages, et toute l'Église y gagnera.
Nous devions, en rentrant de Washington à New- York, nous arrêter à Philadelphie. Le nouvel archevêque, Mgr Dougherty, nous avait cordialement invités ; mais une lettre de lui à un professeur de l'Université nous le fit voir plongé en de tels soucis par les ravages de l'épidémie, que nous crûmes sage de remettre à plus tard notre visite. Les morts atteignaient chaque jour des chiffres formidables; cinq cents cercueils attendaient aux portes des cimetières; religieuses, prêtres,
séminaristes succombaient à la fatigue et mouraient en grand nombre; les écoles, les théâtres étaient fermés et toutes les réunions interdites. La peste, autrefois, succédait souvent aux grandes guerres; pour n'offrir pas des caractères ni surtout un nom aussi effrayants, la grippe actuelle, à supposer qu'on pût en faire une statistique générale, n'aurait peut-être pas à son actif beaucoup moins de victimes^. A New- York on en parle relativement peu, mais c'est à peine si elle commence à y décroître et ses ravages ont au moins doublé, plusieurs semaines durant, la mortalité habituelle. Dieu soit loué d'en avoir jusqu'au bout préservé tous les membres de notre mission!
Si nous avions pu descendre à Philadelphie, nous aurions assisté ce jour même à un événement d'importance et bien caractéristique de la crise qui est en train de bouleverser le monde. Tandis que nous traversons, sans nous y arrêter, la cité qui vit naître il y a cent quarante-d|»jx ans la liberté des Etats-Unis, voilà que sur les marches mêmes du Hall où fut signée leur indépendance, une autre indépendance est proclamée solennellement qui, elle aussi peut-être, inaugure des avenirs glorieux : le professeur Masaryk, futur
' D'après des données sérieuses, l'épidémie aurait causé l'an dernier, 300.000 morts aux États-Unis et 2 millions aux Indes.
Président de la République tchèque, y déclare libres, en présence de leurs délégués, soixantecinq millions d'opprimés de l'Europe centrale. Philadelphie conserve pieusement la cloche qui la première annonça la déclaration de l'Indépendance, et sur la médaille de bronze où cette cloche est reproduite on peut lire en exergue : Proclaim liberty throughout the land unto ail the inhabitants. « Proclame la liberté à travers le pays chez tous les habitants. » Aujourd'hui ce n'est plus pour un seul pays, mais pour le monde entier, que paraît sonner l'heure des légitimes émancipations; et, comme au dix-huitième siècle, l'honneur en revient, pour la plus grande part, aux armées de France et d'Amérique. Ne sont-elles pas, maintenant encore, partout aux prises avec les oppresseurs de l'Europe, qu'elles repoussent sur l'Escaut, sur la Meuse, sur le Danube même? Le journal de ce matin annonce officiellement que des avant -gardes françaises ont passé ce dernier fleuve en brisant toutes les résistances et pénétré jusqu'en Roumanie, oli le peuple n'attendait qu'elles pour secouer le joug allemand. Heureuses nouvelles, comme celles que chaque jour nous apporte et que, sauf les tragiques désordres de Russie, rien ne vient plus contredire. Il y faut ajouter, cette fois, les succès pleins de promesses que les Italiens, aidés de détachements alliés, ont remportés sur les bords de la Brenta et de la
Piave. Si leur victoire se développe, elle pourrait bien entraîner la chute complète de l'Autriche et laisser l'Allemagne isolée. Mais celle-ci n'est-elle pas acculée déjà aux défaites finales, puisqu'à Berlin, de plus en plus, menace la révolution? L' Infor matio7i apprend de Zurich « qu'une foule énorme, devant le Reichstag, réclame l'abdication de l'empereur et la proclamation de la République. »
Tant d'événements favorables maintiennent nos courages à la hauteur qui convient, et c'est sans protestation, sinon peut-être sans étonnement, que nous prenons connaissance, en rentrant à New-York, de l'abondant programme que nous y a préparé, pour une seule semaine, le zélé secrétaire de l'Information française. Vu le grand nombre des réunions, il nous sera impossible de les raconter toutes, et nous ne conduirons nos lecteurs ni chez l'évêque de Brooklyn, ni chez le consul de France, ni chez M. Tardi/u, qui vient de débarquer et dont le rôle grandit de plus en plus, ni chez Miss Leland, zélatrice des Orphelins de France, ni dans les divers pensionnats ou communautés que nous visitons. Ils n'entendront ni Mgr Baudrillart, devant l'auditoire convoqué au Waldorf par l'Alliance française, exposer le rôle admirable de nos catholiques dans la guerre; ni
Mgr d'Arras prêcher à Notre-Dame de Lourdes sur la justice et sur la pitié, si outragées par les Allemands, si honorées des Américains; ni le même orateur, à la grand'messe de l'église Saint-Vincent-de-Paul, célébrer l'héroïque patience de nos soldats et de notre peuple. Disons pourtant qu'à cette dernière cérémonie assistent en grande tenue l'amiral commandant la division de l'Atlantique et le consul de France. Nos marins font la haie dans la nef pour rendre les honneurs au cortège épiscopal et ils sonnent aux champs à l'Élévation. On se croirait revenu aux époques de foi nationale. Les grandes orgues, pour la sortie, jouent la Marseillaise. La Marseillaise, nous l'entendons même chanter en français, et sans trop d'accent, par de mâles voix américaines dans notre visite inoubliable au grand séminaire de New- York. Ce fut toute une séance qu'on y donna, après déjeuner, en l'honneur de notre pays. Il n'y manqua ni discours latin ni discours français, ni chants américains pour soldats en campagne, ni chants, dans notre langue, sur la fidélité de l'Alsace- Lorraine. Le supérieur, Mgr Chidwick, émut par la chaleur de son éloquence ceux mêmes d'entre nous qui ne pouvaient le comprendre. L'évêque d'Arras fut applaudi en français, l'abbé Flynn en anglais, et moi dans un langage qui peut-être tenait de l'un et de l'autre.
Là, comme à Baltimore, il nous est doux de voir élever dans la sympathie pour notre pays trois cents jeunes hommes qui se destinent au sacerdoce et qui en exerceront l'influence. On sent que ce séminaire a subi naguère l'action de nos Sulpiciens, puis de cet ami dévoué de la France qu'était et qu'est toujours le cher Père Dryscoll, prédécesseur de Mgr Chidwick, et actuellement curé de New-Rochelle. Notre gouvernement n'a qu'à se montrer juste envers l'Église, il pourra dans toutes les contrées du monde s'appuyer sur les catholiques. Partout ils savent ce que la religion nous doit dans le passé et qu'aucun peuple n'a autant fait pour elle. Je n'ai que trop souvent constaté, dans mes précédents voyages, l'hostilité que nous attiraient certains actes de persécution et d'intolérance. Le souvenir en a disparu dans le rayonnement de notre union sacrée et de notre héroïsme. Que ce soit pour toujours! Ainsi le souhaitent, en maintes rencontres, délicatement, mais avec ferFieté, nos meilleurs et plus clairvoyants amis, ^eux, par exemple, qui nous accueillent à la cathédrale, quand nous allons déposer une couronne sur la tombe du cardinal Farley, et ceux que Mgr Hayes, alors évêque auxiliaire et maintenant archevêque de New- York, a réunis en notre honneur dans son modeste presbytère de la paroisse Saint-Étienne. Tous les hauts dignitaires de ce grand diocèse
aiment la France, mais ils aiment l'Église; il ne faut plus qu'ils aient à opter entre l'une et l'autre.
Pourvu qu'elles ne se renouvellent pas, les erreurs du passé nous resteront pardonnées ; nous en avons la preuve touchante dans la sympathie dont témoignent pour la France les membres eux-mêmes des communautés qui ont le plus souffert de nos lois d'exil : toutes les religieuses, tous les religieux que nous avons rencontrés, ici ou ailleurs, et qui s'étonnaient bien un peu, il faut le dire, de nous voir envoyés, nous, par le gouvernement en des conditions tellement peu semblables à celles qu'ils avaient connues. Et pour ne parler que de ceux que nous avons vus à New- York, c'est seulement l'amour de la France que les Pères de la Miséricorde inspirent aux fidèles de leurs deux paroisses; les Dames du Sacré-Cœur, aux jeunes filles d'élite qui en si grand nombre fréquentent leur pensionnat et qui ne nous chantent d'hymnes, ne nous font de compliments, que dans notre langue; les Jésuites de l'Université Fordham qui, avec leurs mille élèves, nous fêtent cinq heures durant et qui n'oublient ni de faire jouer la Marseilleise, ni de célébrer la France en des toasts chaleureux, ni d'envoyer des télégrammes au maréchal Foch et au cardinal Amette. Un autre groupe de Jésuites, ceux qui dirigent la revue America, nous
reçoivent un soir dans l'intimité, nous montrent les derniers numéros de leur périodique très favorable à la cause alliée depuis l'entrée en guerre des États-Unis, remercient Mgr Baudrillart de ses brochures de propagande et s'entendent avec lui pour s'assurer de bonnes informations sur notre pays. J'ai plaisir à lire l'article pleinement élogieux qu'ils ont consacré, peu après sa mort, à Mgr Ireland.
Et les bons Paulistes, chez qui j'ai pu m'échapper deux fois pour prier sur la tombe d'Hecker et pour revoir ces amis très chers, le P. Hughes, le P. Powers, le P. John Burke, le P. Me Millan? Ils ont invité bien affectueusement notre délégation entière à venir célébrer chez eux la fête de la Toussaint ; mais nos prélats ne peuvent s'y rendre que le soir à huit heures, pour les vêpres et le salut. C'est uniquement parce qu'ils s'y refusent, — avec raison, j'estime, en cette soirée de recueillement, — que l'entrée à l'église ne se fait pas, comme ailleurs, au son guerrier de la M/.rseillaise. Mais comme les psaumes sont divinemait chantés par ces chœurs d'enfants et d'adolescents! Mes compagnons conviennent qu'il n'y a pas au monde une maîtrise qui égale celle-ci, non, pas même à Saint-Pierre ni à Saint-Gervais. Elle fut, du reste, appréciée selon ses mérites, il y a peu d'années, lorsqu'elle se fit entendre à Paris et à Rome.
Nous ne fréquentons pas à New- York seulement des églises, des couvents et des séminaires. Par exemple, je revois en ce moment, et, si l'on veut, je vais décrire une journée, celle du 31 octobre, dont l'emploi n'a rien de monastique.
Cependant elle débuta par la visite d'une cathédrale, the cathedral... of Commerce. C'est le nom qui est donné, sur un riche catalogue-réclame, au Woolworth Building, la plus haute construction de New- York et, par conséquent, du monde. Si nombreuses qu'aient pu être les descriptions de « gratte-ciel » américains, je crois que celui-ci mérite une mention nouvelle. C'est vraiment le dernier cri, en attendant mieux, de la hauteur, de la richesse, du confortable et même de l'élégance. Douze mille habitants y travaillent à l'aise : la population d'une ville. Et de fait c'en est une; seulement les rues sont superposées au lieu de s'étendre en surface. L'élévation totale est celle de la tour Eiffel : 792 pieds. Le nombre des étages est de 60, ce qui fait pour chacun 5 mètres de hauteur. On y accède par 29 ascenseurs; il en part un toutes les 30 secondes; beaucoup sont express, et il y en a deux qui montent directement, dans l'espace d'une minute, au cinquante-quatrième étage. La moyenne des ascensionnistes est de 30.000 par jour. Le
service postal, qui est d'environ 70.000 lettres, exige 10 porteurs; 4 grandes boîtes, au rez-dechaussée, reçoivent directement les lettres de chaque étage; les levées quotidiennes sont au nombre de 27. Un dernier chiffre : 1800 postes téléphoniques.
Le lecteur devine bien que ce n'est point là une maison de rapport au sens parisien du mot; elle n'est pas composée d'appartements, mais de salles et de bureaux pour banques, commerce, affaires de toute sorte, réunions et cercles. Un étage presque entier, le vingt-huitième, est réservé aux cours de sociologie de l'Université Fordham, dirigée, nous l'avons dit, par les Pères Jésuites. C'est même pour visiter cette vraie école de Hautes Études que nous sommes venus au Woolworth Building. Fondée depuis deux ans, elle a été suivie déjà par deux cent neuf élèves. Le but principal en est de former des professionnels, hommes et femmes, pour la direction des œuvres sociales catholiques. /
Nous ne quittons pas la « cathédrale'du Commerce » sans en gravir, par ascenseur, le plus haut sommet. Le point de vue de la galerie, au cinquante-huitième étage, est vraiment extraordinaire. L'agglomération humaine qu'il domine comprend plus de huit millions d'hommes; et, au-delà des séries minuscules de maisons, d'églises, de rues, de faubourgs, il s'étend sur
le fleuve, sur les ports, sur les rades et les îles, jusqu'à l'horizon sans fin des montagnes, des forêts, de l'Océan. Nous ne sommes pas étonnés d'apprendre que la tour, chaque soir illuminée du trente-et-unième au soixantième étage, s'aperçoit en mer à une distance de 40 milles, c'est-à-dire à plus de 16 lieues.
A peine descendus de nos soixante étages, nous en remontons quarante pour aller déjeuner. C'est à cette hauteur presque modeste que le Cercle des Banquiers a son restaurant. Le Comité France-Amérique nous y reçoit aujourd'hui, et il a invité en même temps l'état-major de la division navale française de l'Atlantique. Le banquet est présidé par Nicholas Murray Butler, recteur de l'Université de Columbia, un des éducateurs les plus éminents de l'Amérique et l'un de ces grands leaders de l'intelligence, — comme les deux frères Van Dyke, de Princeton, comme Elliot et Lowell, ancien et actuel présidents d'Harvard, — qui ont tant contribué à faire comprendre au pays, avec la justice de notre cause, le beau devoir de s'y associer. Il prononce, à la fin du repas, un discours magnifique sur l'importance des forces spirituelles dans la vie des peuples; il se féUcite de voir la France envoyer ici, dans notre mission, les ministres d'une foi toujours étroitement mêlée aux grandeurs de notre pays et qu'on trouve, dans cette crise encore,
à la racine de ses héroïques vertus. L'évêque d'Arras improvise sur le même sujet, vu du côté américain, une réponse digne des paroles que l'on vient d'entendre, et Mgr Baudrillart expose, lui aussi avec éloquence, les services qu'a rendus à nos deux pays le Comité France-Amérique.
Nous avons rencontré à ce banquet les personnages qui représentent en ce qu'ils ont de meilleur l'enseignement, la presse, le commerce, les finances, de la plus grande cité des États-Unis. Un quart d'heure plus tard, nous nous trouvons entre patriotes français, sur un quai de la Batterie, pour aller ensemble, dans l'île de Bedloe, porter une couronne à la statue de la Liberté. C'est une manifestation entièrement due à l'initiative des Alsaciens-Lorrains de New- York et de toute l'Amérique. Ils sont nombreux, ceux qui depuis bientôt un demi-siècle ont demandé au pays des Pilgrim Fathers un asile contre l'oppression allemande. Mais ni l'indépendance ni, parfois, la fortune qui les attendaient ici, ne lei^ ont fait oublier le pays natal, et à cette heure, Cléjà solennelle, où ils sentent approcher la délivrance longtemps attendue, ils éprouvent le besoin d'exprimer collectivement l'émotion qui étreint leurs cœurs. Ce n'est pas une foule banale que celle de ces passagers qui s'avancent gravement, décorés d'emblèmes tricolores, au chant de la Marseillaise, vers le point de mer d'où surgit la
gigantesque image de la Liberté, et leur démarche apparaît encore plus démonstrative, du fait qu'à leur tête se trouvent en même temps un évêque du front français et un des élus de l'Alsace-Lorraine ^.
Un peu de détente succède à l'enthousiasme des discours et des chants patriotiques, lorsqu'un bon nombre d'entre nous tentent l'ascension pittoresque et fatigante du haut monument. Le piédestal de granit mesure, à lui seul, 155 pieds et la statue 151. La plupart des visiteurs s'arrêtent, bien inspirés, à la première plateforme, et nous ne sommes que très peu d'alpinistes à gravir l'étroit escalier qui, par l'intérieur, tourne dans l'énorme tête. Le panorama, du reste, n'est guère plus beau de la dernière station que de la première, et il est loin de valoir celui que nous avions du pic, trois fois plus élevé, du Woolworth Building.
Peut-être est-ce ce point de vue, encore présent à mon imagination, qui m'empêche de goûter celui de la statue; peut-être est-ce la fatigue de la montée et l'ennui de la descente; mais peut-être aussi est-ce l'inquiétude de manquer le prochain rendez-vous. Le président de Columbia nous a, en effet, invités à une réception qu'il donne, sur la fin de l'après-midi, dans sa grande
* Mgr Julien et M. Blumenthal, maire de Colmar.
Université, et celle-ci est située au nord de New- York, c'est-à-dire à belle distance du quai de la Batterie, pour lequel il nous faut encore, nous ne savons combien de temps, attendre le bateau. Une fois débarqués, les plus sages d'entre nous prennent le chemin de fer aérien. Les autres veulent profiter des automobiles qui nous attendent ; occasion excellente de connaître les encombrements qui, à la fin de la journée surtout, ralentissent de force la circulation dans les rues étroites du bas de la Cité. Nous arrivons à Columbia, entre la 115^ rue et la 120®, assez tôt pour saluer M. et M^^® Butler, prendre une tasse de thé et être présentés à quelques personnages. Ce n'est point ce jour-là que nous pouvons étudier l'école de New- York à la fois la plus ancienne et la plus moderne, la plus riche et la plus savante ^.
Nous devions revenir, le lendemain, de ce même côté de la ville, à Riverside Drive, pour déposer une couronne devant la statue de Jeanne d'Arc. La cérémonie eut lieu à trois heures et demie, en plein air, par un temps clair et assez froid. La foule n'en était pas moins accourue nombreuse, et longtemps d'avance elle couvrait les allées
^ Il en est parlé au chapitre xviiis d''Au Pays de la ) ie intense. La grande ville possède une autre Université non moins remarquable et qui appartient à l'État de New- York. Columbia est ce que nous appelons un établissement libre, comme Harvard, Yale, John Ilopkins et toutes les principales Universités.
de la belle promenade qui s'étend là au bord de l'Hudson. Le monument de l'héroïne, quoique de bonnes dimensions, n'était pas des plus faciles à trouver dans les méandres du parc; on n'en voulut pas trop à ceux d'entre nous qui arrivèrent en retard. La fanfare de la police intéressa le public au moyen d'airs variés, en attendant qu'à l'apparition de l'évêque français, elle attaquât la Marseillaise. C'en fut assez, alors, pour déchaîner au loin les acclamations d'une assemblée pleine de bienveillance où les nôtres étaient en grand nombre (j'y reconnus maints Alsaciens de la veille), et où les Américains ne se montraient pas moins ardents dans leurs sympathies : populaire bon enfant, jeunes filles des écoles en jolis costumes, gens du monde francophiles, policemen irlandais tout heureux de voir ainsi fêter des ministres de leur religion. L'évêque d'Arras prononça le discours de circonstance; mais ni le recteur, ni le capitaine Duthoit, ni M. Knecht, ni votre serviteur n'échappèrent à l'obligation de dire quelques mots. Je ne m'y attendais, sincèrement, pas plus que vous, lecteurs; pourtant ce fut, je m'en étonne à distance, une sensation sans désagrément que de m'entendre soudain désigné pour prendre la parole, et je la pris en effet, comme par une sorte de déclic naturel. Je parlai, pour ainsi dire, sans penser, tout physiquement à l'unisson de l'enthousiasme qui nous entourait. J'eus mon
petit succès comme les autres ; mais qu'on ne me demande pas ce que je pus dire : je n'en ai jamais rien su. Je crois me rappeler, cependant, que cela finit par Joan of Arc, au lieu de finir, comme d'habitude, par Lafayette and Rochambeau.
Le mot et l'idée d'enthousiasme, je m'en rends bien compte, reviennent un peu souvent dans ces pages. Les lecteurs s'en étonneront moins s'ils se rappellent l'état d'esprit qui devait être aussi le leur dans la période dont il s'agit, en cette fin d'octobre, en ce début de novembre, qui voyaient s'écrouler partout les derniers remparts de la résistance ennemie.
Depuis les événements que j'ai notés à la date du 26 octobre, nous avons appris que l'Autriche, entièrement battue à l'est de la Piave et dans les montagnes, menacée d'envahissement sur la frontière hongroise, a déclaré se soumettre à toutes les conditions du Président Wilson et cela « sans attendre le résultat des autres négociations », c'est-à-dire en déliant son sort de celui de l'Allemagne. Ainsi cette dernière puissance reste seule, au moment où sur toute la ligne ses propres armées reculent devant celles de la France, de l'Angleterre, de l'Amérique, savamment, implacablement manœuvrées par Klein. — En Amérique. 12