‹ En Amérique à la fin de la guerreChapitre 13 sur 24 · EX AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

EX AMÉRIQUE

Foch. Les Alliés leur ont pris, depuis l'offensive du milieu de juillet, — chiffres officiels envoyés de Paris, — 362.955 prisonniers dont 7.990 officiers, 6.217 canons, 38.622 mitrailleuses; et le butin s'accroît chaque jour, au point qu'il est difficile de le supputer. Le territoire français tout entier se trouve libéré, et la moitié de la Belgique. En Allemagne, Ludendorf a donné sa démission, qui est celle du militarisme avouant sa défaite; la panique règne dans les villes du Rhin, dont la population commence à s'enfuir vers l'Est; dans la capitale, des manifestations tumultueuses réclament la démission de l'empereur, et l'on croit que le chancelier lui-même la conseille. Berlin, s'adressant de nouveau, le 28 octobre, au Président Wilson, a insisté sur les changements produits dans la Constitution et sur le fait que les négociations de paix sont conduites par un gouvernement populaire auquel les autorités militaires elles-mêmes sont soumises; « il attend maintenant des propositions d'armistice, qui seront le premier pas vers une paix juste, comme celle que le Président a décrite en sa proclamation ». C'est la soumission. Les journaux, que j'ai parcourus en attendant le début de notre cérémonie, annoncent qu'à Versailles le Conseil interallié délibère sur les termes de l'armistice à imposer à l'Allemagne, prête, croit-on, à les accepter, quelle qu'en soit la rigueur. Ils disent,

d'autre part, que la Turquie a signé un armistice ouvrant à nos flottes la mer Noire et équivalant, dans l'ensemble, à une capitulation absolue. En dernière heure, l'on apprend que la monarchie est renversée à Vienne et à Budapest, qu'à Prague des foules en délire piétinent l'aigle impériale, proclamant la déchéance des Habsbourg et l'avènement de la République tchèque. Les Empires centraux sont perdus. Déjà l'on se préoccupe d'assurer les fruits de la victoire ; les délégations des parlements interalliés, réunies à Londres, expriment le vœu, combien sage! que les puissances unies dans la présente guerre le restent étroitement aux jours de la paix.

Et, comme pour montrer une fois de plus qu'en fait de bonnes nouvelles, l'Amérique est à l'unisson de ses amis d'Europe, les mêmes journaux de cette après-midi publient, d'après le département du Trésor, les chiffres définitifs du dernier emprunt : 6.866.000.000 de dollars, souscrits par plus de 21.000.000 de citoyens. On apprendra demain que les dépenses de guerre atteignent 20.561.000.000 de dollars, dont 7.017.000.000 d'avances aux Alliés ^. Si l'on y ajoute le transport à travers l'Océan, et la présence actuelle en France, de 2.300.000 hommes, avec la promesse

* Le 19 mars 1919, l'avance aux Alliés atteignait au juste 8.859.567.830 dol ars, c'est-à-dire en gros et vu le change, plus de 50 milliards de francs. Or, ces avances ont continué.

ferme d'en envoyer trois cent mille par mois aussi longtemps qu'il sera nécessaire, on comprendra (|u'il y ait là de quoi décourager l'Allemagne, — de quoi aussi, n'est-ce pas? mériter de notre part, et fut-ce à travers quelques difficultés, un souvenir aussi durable que l'a été celui de l'Amérique pour les 6.000 soldats de Rochambeau et la vaillante petite flotte de l'amiral de Grasse.

La proverbiale générosité de ce pays atteint en ce moment une sorte d'état aigu. La Croix - Rouge, qui comprend 3854 comités et 22 millions d'adhérents, a déjà levé en pur don un certain nombre de milliards, et le gouvernement vient d'en obtenir trente-cinq pour l'emprunt de la Liberté, en faisant bien remarquer que ce placement, beaucoup plus noble que les autres, ne rapporterait pas autant; c'est l'heure que choisissent les principales œuvres de guerre pour solliciter du public la petite aumône d'un nouveau milliard ^.

Le caractère collectif de cette quête mérite plus encore de retenir notre attention que le chiffre ambitieux auquel elle aspire et qu'elle atteindra. Sept sociétés y participent, qui récol-

» Exactement, 170.500.000 dollars.

teront en commun l'argent et ensuite se le partageront au prorata, fixé d'avance, du nombre de leurs membres. Or, ces sociétés, unies ici pour le même but, qui est le bien-être moral du soldat, représentent en temps ordinaire les tendances les plus différentes, ainsi qu'en témoignent, à eux seuls, leurs noms : l'Association chrétienne des jeunes hommes et l'Association chrétienne des jeunes femmes, toutes deux protestantes au sens le plus large; les Chevaliers de Colomb, société purement catholique ; l'Armée du Salut, que tout le monde connaît; la Ligue juive du bien-être; le Service collectif de guerre; l'Association américaine des bibliothèques ^. Une campagne va commencer, le 4 novembre, qui durera deux ou trois semaines, le temps pour chaque ville d'atteindre le chiffre qu'on lui a fixé, celui de New- York, par exemple, étant de 35 millions de dollars. Pour se faire une petite idée de cette campagne, il faut se rappeler nos journées du temps de guerre, et notamment la Journée des orphelins, — en omettant les difficultés qu'eurent à surmonter les organisateurs, et en centuplant le résultat final comme aussi les moyens mis en œuvre pour la propa-

' Ces titres n'étant pas tous également faciles à traduire, nous les reproduisons ici en iiniïlais : Young Men Christian Association, Young Women Christian Association, Knigts of Columhu^, Salvalion Army, Jewish Welfare League, War Community Service, American Library Association.

gande. Ne voulant pas ennuyer le lecteur par trop de menus détails, je ne lui parlerai que du meeting où fut lancée l'entreprise et pour lequel des places nous avaient été réservées à tous sur l'estrade. Je n'ai peut-être rien vu, dans mes trois séjours outre-mer, qui marque mieux la différence entre les mœurs américaines et celles du vieux monde.

Voici, sans plus de commentaires, d'après mes souvenirs et d'après les journaux, la séance qui eut lieu le dimanche 3 novembre 1918, à Madison Square Garden, la plus vaste salle de réunions qui soit à New-York.

Quand s'ouvrit le meeting, à trois heures et demie, plus de quinze mille personnes remplissaient les quatre galeries et l'immense parterre, sans parler de milliers d'autres qui en vain assiégeaient les portes. En qualité de représentant de la société la plus nombreuse, l'Y. M. C. A., John D. Rockfeller Junior eut mission de présenter le président effectif de la réunion, Charles Evans Hughes, le candidat républicain qui avait failli battre Wilson à la dernière élection. Avant de lui donner la parole, le fils du célèbre milliardaire annonça la campagne projetée comme « le plus grand effort moral et altruiste auquel on eût jamais convié un peuple »; puis, ayant dit un mot de chacune des sept œuvres associées, il déclara que c'était à la requête du Président Wilson qu'elles s'étaient mises d'accord pour pour-

suivre leur but en collaboration étroite et cordiale. A ceux qui peut-être allaient demander à quoi servirait, en cas de paix prochaine, l'importante somme qu'on prétendait lever, il répondit d'avance « que de longs mois s'écouleraient fatalement entre la fin des hostilités et la démobilisation, et que, durant cette inaction, les soldats auraient besoin encore plus qu'avant de l'aide morale des sept sociétés ». Il insista, en terminant, sur le fait que toutes les principales confessions religieuses se trouvaient représentées sur l'estrade comme dans l'assemblée, et il montra dans cette fusion des divers groupes une éclatante image de l'unité nationale.

Charles Evans Hughes, ayant pris la présidence, invita la musique du recrutement national à jouer l'hymne America, que l'assistance, aussitôt debout, se mit à chanter en chœur. L'évêque protestant David H. Gréer prononça ensuite l'invocation, après laquelle un rabbin, Stephen S. Wise, fit réciter le psaume XXIV® : « Vers vous, Seigneur, j'élève mon âme. En vous ma confiance; je ne serai pas confondu. » Une prière encore fut dite par le pasteur Hugh Black, et M. Hughes, « l'orateur du jour », s'avança au bord de l'estrade.

Il avait à peine commencé de parler, qu'un mouvement sensationnel se produisit dans l'assemblée et qu'elle se dressa tout entière en applau-

dissant : c'était le cardinal Gibbons qui arrivait, accompagné de Mgr Hayes et d'autres prélats. Le rabbin Wise alla au devant de lui et, quand il eut pris place, M. Hughes, après l'avoir salué, continua son discours :

Il est nécessaire, dit-il, de mener à bon terme la campagne des œuvres réunies. Nous voici à la veille de vaincre. L'Allemagne doit céder. Mais, que la victoire soit proche ou lointaine, chaque jour des mois à venir nous resterons avec nos braves soldats, pour les nourrir, les encourager, les soutenir, les inspirer, afin qu'ils nous reviennent en dignes rénovateurs de notre Amérique, plus forts, plus éclairés, ennoblis par la lutte terrible. Unis dans un magnifique effort, nous remettons entre leurs mains cette patrie que nous aimons, sachant que la démocratie n'est pas fille de la chair, mais de l'esprit, que ses formes extérieures importent peu, mais que son vrai sens et sa vraie justification dépendent du service qu'elle rend à l'humanité.

Après lui, l'orateur de l'Association juive, M. Louis Marshall, montra que la participation désintéressée de l'Amérique à la guerre mondiale produisait déjà un premier et précieux effet dans l'union qui, ce jour même, éclatait à tous les yeux, pour le bien spirituel et social des soldats de la liberté. A la fin de son discours la musique de la Marine s'avança au milieu de la salle et attaqua la Bannière étoilée, dont Caruso chanta

les paroles. Le célèbre ténor fit entendre ensuite l'entraînant Over there, et déchaîna tant d'en-^ thousiasme qu'il dut le répéter; il le donna^ cette seconde fois, en italien.

L'avocat W. Bourke Cochran parla ensuite très éloquemment au nom des catholiques :

On peut bien dire, déclara-t-il, que ce meeting représente un progrès nouveau de la civilisation. Nous dépassons de beaucoup les limites de la simple tolérance. Nous proclamons, cette après-midi, une vérité glorievise : à savoir que l'union pour un but patriotique, loin de rencontrer un obstacle dans les différences de foi, se trouve, au contraire, favorisée par l'exercice absolument libre des diverses confessions. Il n'existe pas de différends relii,ieux dans les tranchées; entre un soldat catholique et un autre, quel que soit son credo, il ne peut y avoir qu'une rivalité, savoir qui sautera le premier sur le parapet et accomplira les plus belles prouesses en arrivant sur l'ennemi.

Ajoutons que l'orateur, dans un beau mouvement d'éloquence, fit applaudir le dogme de la Présence réelle comme une source profonde de courage pour les catholiques. Son allocution fut suivie de deux hymnes chantés par l'admirable maîtrise des Paulistes : S end forth thy Spirit et Lift thine eyes ^.

A l'Hon. Newton D. Baker, secrétaire d'Etat

1 Envoyez votre Esprit et Elève tes regards.

à la Guerre, était réservé le discours final. Quand M. Hughes, en le présentant, annonça qu'il dirait ce qu'il avait vu dans sa visite toute récente au front, les applaudissements éclatèrent et le jeune ministre, salué, du reste, par une rapide mais saisissante fanfare de trompettes et de tambours, reçut un accueil enthousiaste.

Il commença par louer, dans les sept œuvres de guerre, « les forces morales unifiées de l'Amérique » et il se félicita qu'elles pussent rassurer ceux qui s'inquiétaient, pour les jeunes soldats, plus encore des périls moraux que du risque des batailles. « C'est pour obvier, dit-il, à de pareils dangers qu'ont été organisées les œuvres de préservation; c'est afin que nos jeunes gens ne rapportent de France d'autres blessures que celles de la guerre. » Et il décrivit l'effort collectif des pères et des mères, des Églises, des sociétés de toutes sortes, pour maintenir en parfaite santé d'âme et de corps les jeunes gens de l'armée, la fleur de la nation. Mais ce qui passionna l'auditoire, fut ce qu'il raconta de son voyage en France parmi les troupes américaines :

Nos bo;js, dit-il, sont vraiment splendides. Je les ai vus dans toutes les situations, installés dans des camps immenses, logés dans les villages chez les paysans, couchés sur des meules de foin, perdus en des régions désolées parmi les ruines des cités et des bourgs.

Je les ai vus sur les routes, dans la campagne, qui s'avançaient, chantant et le sourire aux lèvres, guidés par la voix grandissante du canon de plus en plus proche.

Je les ai vus qui coupaient du bois pour de pauvres veuves et qui aidaient les enfants ou les vieux à rentrer des récoltes sans cela perdues.

Je les ai vus, un matin, concentrés autour du saillant de Saint-Mihiel, tandis que sur un front de 35 milles, plus de deux mille cinq cents bouches à feu élevaient leurs terribles voix; je les ai vus qui sortaient de la tranchée et fondaient sur l'ennemi, ne s'arrêtant qu'après avoir achevé l'un des plus beaux, peut-être, des exploits de cette guerre.

A propos de runion sacrée qu'il constatait avec bonheur entre les différentes religions, il raconta ce souvenir :

Je me suis trouvé dans une église en France, dans une vieille église catholique à moitié démolie déjà par le bombardement et encore sous le canon de l'ennemi. J'y avais été conduit, il m'en souvient, par deux soldats juifs, et j'y vis un prêtre catholique en train de dire la messe. Quand il l'eut achevée, il laissa la place à un aumônier protestant pour que chacun à son tour fût réconforté suivant les besoins de son âme.

Il fit ensuite vibrer l'assemblée par l'évocation du courage et de la bonne entente qu'il avait admirés dans les hôpitaux, puis il ajouta :

J'ai vu ces boys en France, et je suis revenu en

Amérique pénétré d'émotion et de gratitude, heureux que nous les ayons envoyés là-bas comme nous l'avons fait et aussi que nous les ayons entourés de tant de sollicitude, conscients que nous sommes des périls qu'ils courent, fiers de les voir combattre comme des héros et vivre comme des gentlemen... -

Je ne sais pas quand finira la guerre contre l'empire d'Allemagne; mais ce que je sais bien, c'est que la guerre pour le salut de nos jeunes hommes est seulement commencée et qu'il faut la mener à bon terme... Nous devons poursuivre cette campagne, réunir des fonds, continuer notre aide aux hommes et aux femmes de dévouement qui partagent, à cette heure, les privations et les dangers du front. Nous devonsmaintenir et même accroître leurs moyens d'action auprès de nos soldats. Pensez donc, lorsque ces héros reverront leurs foyers, à l'inspiration que ce sera pour eux, de se rendre compte qu'au moment où ils combattaient dans un oubli complet de toutes différences, sans autre idée que celle du patriotisme et du devoir, nous, de notre côté, nous ne restions pas au-dessous de notre tâche, nous oubliions aussi nos divergences de vues, et nous faisions front ensemble afin d'entretenir ici l'idéal pour lequel, là-bas, ils offraient leurs vies.

Un dernier hymne religieux et patriotique s'éleva encore, adaptation à l'armée nationale des paroles du God save the King, et qui fut chanté en chœur par les assistants :

God save our splendid men, Send them safe home again, God save our men...

Keep them victorious, Patient and chiva'rous, They are so dear to us, God save our men ^.

Avant que l'assemblée ne se dispersât, le cardinal Gibbons, sur l'invitation du président Hughes, commença le Pater que tous ensemble récitèrent à haute voix, puis, au milieu d'un grand silence, il prononça les paroles de bénédiction. A la sortie, des milliers de personnes l'acclamèrent.

1 « Dieu sauve nos splendides soldats, — Qu'il les ramène saufs au foyer, — Dieu sauve nos soldats ! — Qu'il les garde victorieux, — Patients et chevaleresques, — Ils sont si chers à nos cœurs ! — Dieu sauve nos soldats ! »

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