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CHAPITRE XI

Rapide séjour à Boston et passage à Buffalo.

Le 4 novembre au matin nous quittons New- York, non sans avoir, l'avant-veille, offert nous-mêmes un dîner aux personnages et amis qui nous ont reçus. Neuf toasts seulement; nous ne sommes pas encore américanisés. Un banquet plus solennel nous attend, le 5, à Boston, où nous convie l'archevêque, S. Em. le cardinal O'Connell. Nous nous y rendons en groupes dispersés.

Je m'arrête seul à New-Haven, où m'appellent de chers vieux amis; le bon accueil qu'ils me font et celui qu'ils me ménagent auprès du président de Yale University, me décident à y revenir sur la fin du voyage. Les autres membres de la mission, en deux groupes, font d'intéressantes escales qu'ils ont racontées eux-mêmes.

Mgr Baudrillart, accompagné de M. Flynn, se rend à Springfield, où ont été envoyées, comme élèves de l'Ecole commerciale, un certain nombre de jeunes Françaises; il leur fait visite, ainsi qu'à la paroisse canadienne et à l'évêque.

Demandant sa route à un enfant, il a le plaisir de l'entendre répondre comme l'eût fait un petit Normand et avec le même accent : « Espérez un peu, mon Père; je vais vous conduire ^ ».

Mgr Julien et son vicaire général, le capitaine Duthoit et le lieutenant Flory descendent à Fall-River. « C'est une ville industrielle de plus de cent mille habitants, parmi lesquels la moitié environ sont Canadiens-Français. Les Roubaisiens en connaissent bien les environs, où ils ont fondé des succursales florissantes. Ce qui y attire l'évêque d'Arras, c'est la présence d'un prêtre de son diocèse, fixé dans ces parages depuis près de trente ans. M. l'abbé D. Delmarre a su que « son » évêque passait à portée de lui, et il a tenu à lui montrer son église, son école et sa paroisse. Il a même découvert aux environs deux confrères qui sont nés ou qui ont été ordonnés à Arras, en sorte qu'au presbytère du Saint-Sacrement, à Fall-River, Mgr Julien a pu se croire, pendant quelques heures, en visite pastorale. Il a commencé, d'ailleurs, par saluer chez elles des Sœurs bien françaises : celles de la Sainte-Union, dont la maison-mère fut longtemps à Douai, et celle de la Présentation, qui ont leur centre à Tours. Là plus grande église de la ville est celle de Sainte-

1 Notre 7nission aux Etats-Unis, dans le Bulletin de Propagande française, de janvier-février 1919.

Anne, confiée aux Dominicains. On a jugé qu'elle seule serait assez vaste pour contenir la foule». Plus de deux mille personnes y attendent, en effet, Mgr Julien, qui, pendant une heure, avec tout son cœur, leur parle de la France lointaine, de ses épreuves, de ses mérites, de sa restauration morale et religieuse. Mais la France est-elle donc si loin? Ces visages, ces cœurs, ces noms de famille même, ne sont-ils pas de chez nous? ^ »

De New-Haven à Boston, — un trajet d'environ quatre heures, — j'ai le loisir de me remettre au courant des nouvelles d'Europe.

Si je me permets d'y revenir presque régulièrement, c'est qu'elles font partie intégrante,, ou plutôt essentielle, des impressions que j'éprouve aux Etats-Unis. Malgré le chaleureux accueil qui partout est fait au pays et aux idées que nous représentons, notre satisfaction, certes, ne serait pas la même sans la connaissance des. nouvelles, chaque jour meilleures, qui nous arrivent « de l'autre côté de l'eau », sans la confiance grandissante que la guerre approche de sa fin, et d'une fin heureuse. Les journaux de ce soir annoncent que les termes de l'armistice autrichien sont parvenus à Washington; c'est bien, comme

1 Un mois aux Etais- Unis, notes et croquis, par M. l'abbé Charles Glullemant, vicaire général d'Arras. Boulogne-sur» Mer, Imprimeries réunies, une brochure in-8° de 18 pages.

on s'y attendait, l'aveu de la défaite, l'effondrement définitif du peu « brillant » second de l'Allemagne. Les Italiens occupent Trente et Trieste. Sur les conditions auxquelles Berlin même peut obtenir la cessation des hostilités, le secrétaire Lansing fait savoir que les Alliés sont tombés d'accord ; l'unité diplomatique règne heureusement à Paris, comme l'unité militaire sur le front. Aujourd'hui même, 5 novembre, comme on le publiera demain matin, Washington informe l'Allemagne, officiellement, que le maréchal Foch est autorisé par les Alliés et parles Etats-Unis à communiquer les termes de l'armistice aux représentants qu'elle lui enverra. La note ajoute que les Alliés sont disposés à faire la paix sur les bases indiquées par M. Wilson, avec une réserve, toutefois, sur la question de liberté des mers, et restant bien entendu que « compensation sera donnée par l'Allemagne pour tout le dommage qu'ont subi les Alliés, dans leur population civile et leur propriété, du fait de l'agression allemande sur terre, sur mer et par voies aériennes ». M. Lloyd George, en faisant part aux Communes de cette note de Washington, déclare attendre avec confiance la réponse de Berlin, quelle qu'elle soit; il annonce même qu'un représentant de la marine anglaise accompagnera le maréchal Foch aux négociations.

Nous voilà donc presque au bout de la longue

épreuve et notre attention rassurée peut se tourner vers le sujet moins grave, quoique important, lui aussi, des élections américaines. Elles se terminent, comme l'avaient fait prévoir les premiers résultats, en faveur des républicains. Ils étaient 44 au Sénat contre 52 démocrates; ils y reviennent 49 contre 47. A la Chambre des représentants il y aura 236 républicains contre 198 démocrates et un socialiste; celui-ci, qu'a élu Milwaukee, la citadelle du germanisme, est sous le coup de poursuites pour violation de la loi contre l'espionnage. Parmi les résultats intéressants, signalons, dans l'IUinois, la défaite du sénateur James Hamilton Lewis par le député Medill Me Cormick, républicain et actif partisan de la France; au Michigan, l'échec du pacifiste Ford, le fabricant d'automobiles, qui s'était présenté à la requête, dit-on, de M. Wilson. Le Massachusetts est le seul État oii les démocrates aient gagné un siège sénatorial, grâce peut-être à la popularité personnelle de leur candidat, le gouverneur Walsh.

L'intervention du Président a donc plutôt nui à ses partisans; l'Amérique du Nord n'est pas un pays pour candidature officielle. Aussi M. Roosevelt triomphe : « Nous avons, déclare-t-il, un Congrès républicain. D'un pareil résultat il faut remercier profondément les Américains loyaux et clairvoyants. Les républicains

ont lutté sur le terrain de la reddition inconditionnelle de l'Allemagne, et celle-ci peut déduire de leur victoire que l'armistice sera dicté par Foch, comme la paix le sera par l'ensemble des Alliés représentant le monde civilisé et démocratique en lutte, avant tout, contre le kaisérisme, mais aussi contre toute tyrannie, soit des Hohenzollern soit des bolchevicks. » n ajoute que « les républicains soutiendront cordialement le Président Wilson dans tout ce qu'il fera pour terminer la guerre avec énergie et pour assurer une paix qui garantisse les fruits de la victoire ». Mais cette promesse d'appui conditionnel ne va pas sans allusion aux fautes ou erreurs qui, d'après lui, méritent une enquête, ni sans l'affirmation réitérée que, le parti vainqueur ayant eu contre lui tous les pro-germains, tous les pacifistes, toutes les influences gouvernementales, son triomphe n'en fait que plus d'honneur au véritable et pur américanisme.

A Boston, la ville par excellence des traditions, de la science et de l'art, et qu'on ne nomme jamais sans la saluer comme l'Athènes de l'Amérique du Nord, il ne nous est possible de nous

arrêter que deux jours et c'est de quoi nous sait mauvais gré le P. Solier, supérieur des Maristes qui desservent l'église française de Notre-Damedes-Victoires et l'un des plus zélés correspondants du Comité de propagande. Il n'en fait pas moins tout ce qui dépend de lui pour rendre agréable notre bref séjour et en tirer le meilleur parti pour la cause commune. Il saura organiser pour le second jour deux grandes réunions. Le premier jour, — qui n'a point de matinée, plusieurs d'entre nous étant arrivés seulement vers midi, — sera surtout pris par le grand banquet que le cardinal O' Connell a bien voulu donner en l'honneur de notre mission et de la mission anglaise, séparée de nous depuis Washington. Dans les magnifiques salons de V Hôtel Club Somerset où il nous reçoit, nous somimes présentés par lui aux principaux membres du clergé et au maire de la ville, protestant, mais aussi bien disposé pour l'Eglise que son prédécesseur catholique. Le déjeuner, commencé peu après une heure, ne finira guère avant quatre. Les speechs y tiennent une grande place, sans que nul songe à s'en plaindre. Le maire, les évêques d'Arras et de Northampton, le cardinal archevêque y prennent tour à tour la parole. Mgr O' Connell a la gracieuseté de prononcer en français une partie de son discours. Ses déclarations fort pesées, et qu'il lit sans en rien laisser aux hasards de l'improvisa-

tion, méritent, comme l'on va en juger, d'être reproduites intégralement :

C'est la France que je veux saluer en votre personne, dit-il en s'adressant à l'évêque d'Arras, la France chrétienne et catholique, la France des beaux gestes accomplis pour Dieu, Gesta Dei per- Francos, la France des grandes traditions de foi religieuse, la France pionnière de l'Evangile, la France d'autrefois avec ses gloires, et la France d'aujourd'hui avec ses triomphes, au milieu même de ses cathédrales en ruines. Un prélat de France ne saurait être étranger dans cette ville de Boston, dont le premier évêque Cheverus, est mort cardinal archevêque de Bordeaux, et dont le grand apôtre Matignon bénit encore de ses cendres vénérées le sol de notre métropole.

Nous \ ous avons suivis. Monseigneur, vous et vos héroïques collègues de l'épiscopat français, pendant cette longue nuit de tristesse sur laquelle se lève aujourd'hui l'aube d'un temps meilleur. Votre héroïsme nous a émus, votre patience nous a calmés, votre persévérance nous a fortifiés.

La France et l'Amérique ont toujours été liées par une ferme amitié. Dans nos jours d'épreuves, la France nous a tendu la main. A son tour, l'Amérique s'est portée au secours de la France, au moment où celle-ci se raidissait dans une terrible lutte de vie ou de mort ; le sang de nos enfants a arrosé le sol de France. Ce n'est pas en vain. A l'heure qu'il est, la croix pèse moins sur nos épaules, le calvaire semble dépassé, déjà nous pouvons entrevoir l'aube de la résurrection.

Dans le joyeux rayonnement de cette résurrection,

se détachent deux glorieux et immortels traits de lumière, sillonnant la France de Calais à Verdun : l'assistance, telle l'assistance d'une sœur, rendue par l'Amérique à la France ; puis le loyalisme héroïque du clergé français. Et nous avons cette confiance, que la France n'oubliera jamais ni cette assistance, ni ce loyalisme. Dans cette amitié que la France et l'Amérique se jurent l'une à l'autre, il y a, pour l'une et pour l'autre, l'engagement de ne jamais oublier ce que la foi religieuse, la force chrétienne et le loyalisme du clergé des deux nations ont fait pour tenir levé bien haut au-dessus des fumées des champs de bataille l'étendard de la vérité, de la justice et de l'amour : la Croix du Christ.

Après le banquet, il nous restait juste le temps de faire, cette première après-midi, deux visites officielles, l'une au gouverneur de l'État de Massachusetts, qui nous reçut au Capitule fort aimablement sur la présentation de M. Flamand, le consul de France; et l'autre au cardinal, que nous tenions à saluer chez lui, dans la belle villa qu'il occupe à quelque distance de la ville.

Nous ne pouvions passer à Boston sans visiter Harvard, l'Université la plus ancienne et la plus brillante des États-Unis, en même temps que le foyer le plus actif des sympathies américaines pour la France. Le président Lowell nous y

attendait, le matin de notre seconde journée. On sait qu'il a été, avec M. Elliott son prédécesseur, l'un des meilleurs avocats de la cause alliée et que sa grande influence a été employée, dès le début des hostilités, à soulever en notre faveur la conscience nationale. Les professeurs et les étudiants d'Harvard, ont, en très grand nombre, devancé l'entrée en guerre des Etats- Unis, et, dès la fin de 1914, ils se signalaient par leur dévouement dans nos hôpitaux, par leur vaillance dans notre légion étrangère. Avant de faire admirer à mes compagnons les bibliothèques, les laboratoires, les salles et dormitories de sa splendide Université, M. Lowell nous montre avec fierté les centaines d'étudiants qui, sur les vastes pelouses, s'adonnent, en uniforme, aux exercices militaires ; il nous signale sans commentaire la Uste, la longue liste, de ceux qui sont tombés sur nos champs de bataille. Quand j'étais venu, il y a dix ans, donner des conférences à Lowell Institute, j'avais déjà reconnu en lui un des Américains les mieux informés de tout ce qui touche aux idées et aux mœurs de la France; aujourd'hui je sais qu'il est nôtre, non seulement par l'esprit, mais par son cœur et par toute son âme.

Sous les auspices de l'Alliance française, une séance eut lieu l'après-midi, où Mgr Baudrillart parla du catholicisme français et de la guerre.

comme il l'avait fait à New- York, mais en adaptant le sujet à son auditoire, principalement composé de dames. Mgr Julien improvisa une allocution sur la femme française depuis 1914; et cela ne l'empêcha pas de faire le soir, à huit heures, dans l'église des Pères maristes, un grand sermon sur l'assistance divine qui avait protégé notre patrie au milieu des épreuves dont nous entrevoyions le terme. Ce fut l'une des plus belles réunions de toute notre campagne. Après l'évêque d'Arras, l'assemblée, aussi nombreuse que l'église pouvait la contenir, entendit l'abbé Flynn exposer, dans un langage à la fois simple et saisissant, l'héroïsme de nos soldats tel qu'il l'avait, de ses yeux, constaté à Verdun et en Picardie; puis Mgr O'Connell lui-même, venu malgré l'heure tardive et malgré la distance, félicita nos évêques, nos prêtres et tous nos fidèles, du bel exemple qu'ils avaient donné au monde.

Comme, après la cérémonie, je me permettais de dire au cardinal combien nous étions touchés de ses paroles : « A la différence de celles de la veille, me répliqua-t-il, elles sont complètement improvisées. Vous me feriez même grand plaisir, puisqu'elles vous ont intéressé, en m'envoyant une note de ce que vous en avez retenu. » On me voit fort embarrassé, si, comme il arrive, mon compliment n'avait été que de pure poli tesse. Mais j'avais réellement suivi l'orateur avec

attention et je pus, dans le train de nuit où bientôt nous montâmes pour nous rendre à Buffalo, jeter sur feuilles volantes le résumé que voici. L'archevêque de Boston l'ayant déclaré exact, il pourra servir, joint au texte d'hier, à faire connaître au lecteur ce que pensent et ce que disent de la France les plus hauts interprètes du sentiment catholique aux Etats-Unis :

Je n'ai pas voulu laisser repartir, trop tôt à notre gré, la délégation ecclésiastique de France, sans lui dire une fois encore quelle joie c'a été pour nous de l'accueillir à Boston.

De grand cœur je m'associe à ce que Mgr d'Arras et l'abbé Flynn ont dit de leurs soldats et de leur peuple. Moi aussi j'admire le courage qu'ont déployé tous les Français durant ces quatre ans de terrible épreuve. Mais il est un point sur lequel, dans leur modestie, les deux orateurs ont oublié d'insister et que je tiens à mettre en lumière; c'est l'admirable conduite de l'épiscopat et du clergé. Pensez à ce qu'ont souffert des évêques comme celui que vous avez devant vous et qui a vu, sous ses yeux, tomber en ruines sa cathédrale, sa ville, trois cents éghses de son diocèse; qui a vu fuir, d'un pays affreusement dévasté, les populations dénuées de secours et plongées dans l'excès des misères matérielles et morales. Ce sont de tels pasteurs, ce sont les évêques de France, qui ont soutenu le courage de leurs fidèhs; de même ont fait leurs prêtres, dont beaucoup partageaient le sort des soldats aux tranchées et dont le plus grand nombre subissaient, en les consolant, les mêmes épreuves que leurs paroissiens.

Évêques et prêtres faisaient mieux encore : ils priaient; et leur prière montait vers Dieu pour obtenir le succès. Foch, ce grand général et ce grand chrétien, disait un jour de victoire : « Quelqu'un doit prier pour moi ». En effet, pendant qu'il dirigeait la bataille, devant le trône de Dieu se tenaient les prières du clergé et des fidèles de France. En même temps tout ce que ce grand pays a accompli depuis tant de siècles pour la cause du Christ plaidait pour sa propre cause et la faisait triompher.

Ce que la France a fait pour la cause du Christ, ce n'est pas nous. Américains, qui pourrions l'oublier. Si ses soldats nous ont aidés à conquérir notre indépendance, nous devons à ses prêtres, en très grande partie, le bienfait encore plus précieux de notre foi catholique. Ce sont les missionnaires français qui ont évangélisé notre vaste Nord-Ouest; et pour ne parler que de Boston, c'est un prêtre français qui est devenu notre premier évêque, Mgr de Cheverus.

La France nous a toujours envoyé ses meilleurs représentants, et elle continue de le faire. Qui voyonsnous devant nous ce soir, dans cette mission chargée de rendre hommage à notre vénéré cardinal Gibbons et de resserrer les liens entre les catholiques de nos Républiques sœurs ? — Un évêque du front, un de ceux qui ont là-bas soutenu le plus efficacement leurs peuples en détresse, Mgr Julien, évêque d'Arras; un prélat membre de l'Académie française, Mgr Baudrillart, celui qui dirige l'Institut catholique de Paris, ce foyer de lumière pour toute l'Église de France; l'abbé Klein, dont les ouvrages ont tant contribué à faire connaître la France aux Américains et l'Amérique aux Français; l'abbé Flynn, un aumô-

nier militaire, qui a vécu deux ans aux tranchées et dont la parole, pleine de talent et pleine de cœur, est si appréciée de vous tous; deux officiers de l'armée française qui portent sur leur poitrine les témoignages éclatants de leur bravoure et de leurs exploits.

Dignes représentants de la chère et glorieuse France, vous pourrez, en rentrant chez vous, assurer vos compatriotes de notre sincère, profonde et ardente sympathie. Et vous, Monseigneur d'Arras, en revoyant votre diocèse, désormais hbéré de l'ennemi, mais couvert de ruines, n'oubliez pas que vous avez ici des amis prêts à vous aider. Pour bâtir la première église de Boston, il fut fait appel au clergé de France et ce fut lui qui envoya presque tous les fonds nécessaires. Quand il s'agira de reconstruire votre cathédrale et vos trois cents églises dévastées, comptez, à votre tour, sur vos frères d'Amérique.

La cérémonie de Notre-Dame-des-Victoires finit à dix heures; à onze heures, nous étions en route pour Buffalo et Niagara-Falls, où nos deux prélats, qui voyageaient en Amérique pour la première fois, avaient le désir bien naturel de s'arrêter pour voir les célèbres chutes. Il leur semblait d'ailleurs excessif, pour atteindre Chicago, notre vrai but, de passer deux nuits de suite en chemin de fer. Ils ignoraient encore les charmes du pullman transformé en dortoir. Nous eûmes grand plaisir, l'abbé Flynn et moi, à les leur expliquer. L'initiation n'alla pas sans quelques

mécomptes, vite transformés, d'ailleurs, en occasions de rire, notre évêque prenant toujours les choses par le bon côté et ne s' effrayant pas outre mesure de la simplicité peu pontificale qui présidait à cette manière soit de se mettre au lit soit de s'en extraire.

Nous arrivâmes à Buffalo vers les deux heures de l'après-midi. A peine atteignions-nous la cour de la gare, qu'une agitation fébrile commençait de s'y produire, et que des centaines de journaux, arrachés aux camelots coureurs, fixaient sur place les autos prêtes à démarrer, faisaient tomber les bagages des mains des facteurs, et bientôt provoquaient de toutes parts une acclamation formidable : Armistice is signed. The war is over. « L'armistice est signé. La guerre est finie. » La foule, en quelques minutes, devint si dense et si frémissante qu'il nous fut difficile d'atteindre l'hôtel Iroquois pourtant tout voisin, et plus encore le tramway qui devait nous mener au Niagara.

Si subite était la nouvelle, qu'à peine y pouvions-nous croire; la joie était trop grande pour entrer d'un coup dans nos âmes, et nous éprouvions, à vrai dire, moins de bonheur que de surprise. Nous savions bien qu'aujourd'hui devaient se rencontrer le maréchal Foch et les envoyés allemands conduits par Erzberger; qu'on leur exposerait les conditions de l'armistice et qu'on

ne leur laisserait que soixante-douze heures pour y réfléchir; mais rien ne donnait à penser qu'ils s'y soumettraient à première lecture. Apparemment, ils ont voulu que les hostilités, destinées à dvu-er jusqu'à la signature, prennent fin immédiatement. Preuve de plus qu'ils sont aux abois et que notre victoire est complète.

Peu à peu nous nous faisons au nouvel état d'âme. Quand nous arrivons à la petite ville de Niagara-Falls, nous sommes à l'unisson des ouvriers sortis de l'usine, des écoliers mis en congé, des cortèges de toutes sortes, qui déjà circulent dans les rues, portant bannières, chantant des hymnes, tirant d'instruments variés le plus de bruit qu'ils peuvent. Il ne faut pas entendre, par ce nom d'instruments, les seuls qui aient des rapports avec la musique, tambours, trompettes, fifres, trombones, mirlitons ou autres, mais tout aussi bien les trompes d'automobiles, les sifflets de locomotives, les sirènes de bateaux et jusqu'aux modestes casseroles, pincettes ou grelots.

Dans Niagara-Falls, subitement agité, pavoisé, grisé d'enthousiasme, ce n'est pas chose facile que de trouver une voiture et un guide pour aller aux chutes. La Providence arrive à notre aide sous la forme, inespérée et très bienvenue, de deux lazaristes français qui ont aperçu la ceinture violette de Mgr d'Arras. Moyennant la promesse

d'aller ensuite dîner au petit séminaire où ils enseignent et qui n'est pas fort éloigné, ces bons Pères arrêtent une automobile et y montent avec nous. Le lecteur qui désirerait une description de la cataracte en trouvera facilement ailleurs. Le Niagara, « à la fin de la guerre », tombe exactement comme en temps normal.

Nous n'y voyons qu'une différence, et à notre avantage : la chute canadienne, ou du Fer-à- Cheval, beaucoup plus importante que la chute américaine, nous est accessible sans formalité, malgré la frontière, parce que maintenant « l'armistice est signé ».

Nos deux guides lazaristes nous conduisent à leur séminaire, qui porte le nom sonore de Niagara University, et ils nous présentent à leurs vingt confrères. Les Indiens d'autrefois n'étaient pas plus fiers de produire devant leur tribu les prisonniers qu'ils avaient enlevés. L'étonnement n'empêche pas, du reste, le bon accueil et les deux heures que nous restons là sont pour nos hôtes et pour nous deux vraies heures de fête. Un premier tiers se passe à visiter l'ensemble de l'établissement et je goûte surtout les pittoresques sentiers qui dominent les Rapides ; un autre tiers, à dîner sobrement en communauté; le dernier, à haranguer les jeunes étudiants, Mgr Julien en français et votre serviteur en anglais.

Sans les bagages restés à l'hôtel, nous accep-

terions d'autant mieux l'hospitalité qu'on nous offre pour la nuit, qu'il faudra demain matin revenir dans cette direction. L'auto du curé de la paroisse, demandée par téléphone, nous conduit au tramway de Buffalo. Non sans peine et non sans retard, nous arrivons, à travers une foule délirante, à notre hôtel Iroquois. Il n'a d'Iroquois que le nom. Tout ce qu'il y a de plus moderne et, en temps ordinaire, de plus confortable, il présente, cette nuit, l'inconvénient d'abriter dans son bar et dans ses salons les chants, les soupers, les danses, les concerts, tous les genres de vacarmes et de réunions qu'a provoqués l'armistice. Le bruit cessera pourtant, mais vers cinq heures du matin, et alors que déjà nous devrons préparer le départ. Le côté vexant de l'aventure, c'est qu'en rentrant hier soir à l'hôtel nous avons lu dans les journaux sérieux que l'armistice n'est pas signé du tout. Mais tant pis pour la nouvelle; un peuple en liesse n'admet pas qu'on lui retire, sous prétexte de méprise, la cause de ses réjouissances.

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