CHAPITRE XII
Les grandes Journées de Chicago.
L'Armistice.
Quatorze heures d'express par le Michigan Central, et nous serons à Chicago. Les journaux de cette grande ville, vendus dans le train à partir de Détroit, annoncent notre arrivée en termes capables de faire rougir, par excès de bienveillance, le peu qui nous reste de modestie. Ils annoncent aussi le programme de notre séjour et racontent comment le consul, M. Barthélémy, nous ayant rencontrés à New- York au moment de s'embarquer pour un congé de repos en France, a retardé son voyage et nous a décidés à prendre contact avec Chicago. « Il a voulu qu'ils remportassent dans leur pays une impression de notre grande et vivante cité, où l'on éprouve, oii l'on a montré, tant d'amitié pour la France. Il a su préparer des réunions de toutes sortes pour offrir aux Chicagoans la bonne chance d'entendre ces honunes éminents parler de leurs expériences de guerre. » Le fait est que, grâce à lui et à l'archevêque, Mgr Miindelein, nos trois jours et demi de Chicago marqueront parmi les plus actifs et les plus intéressants de tout notre voyage.
A dix heures du soir, donc, le vendredi 8 novembre, nous atteignons Chicago. Le consul de France et des membres du clergé nous souhaitent la bienvenue à la gare et nous conduisent à University Club, où l'archevêque nous a ménagé une hospitalité des plus confortables. Souper, premières interviews, photographie au magnésium, et nous allons nous reposer des deux journées de voyage, insuffisamment coupées par la bruyante nuit de Buffalo. Au petit déjeuner, l'on nous fait connaître nos devoirs. Demain, qui est dimanche, cérémonies et prédications. Aujourd'hui, banquet à une heure, conférence l'aprèsmidi, grand dîner le soir.
C'est un bonheur inespéré, d'avoir la matinée libre; je pense à préparer le sermon anglais qu'on m'assigne pour ma part. Seulement, quand je rentre dans ma chambre, j'y trouve un courrier formidable de lettres et de télégrammes. Comme je m'apprête à répondre aux plus urgents, le téléphone me propose des visites. Je reçois avec bonheur des amis anciens : une famille O'N., qu'aimait beaucoup Mgr Spalding; le vénérable Mgr Riordan, mon hôte du premier voyage et frère de feu l'archevêque de San Francisco; M. Medill Me Cormick, revu à Paris l'an dernier chez M. James Hyde, et qui vient de conquérir comme républicain un siège au Sénat. J'ai encore devant moi le temps d'écrire des dépê-
ches (les lettres attendront) et de jeter quelques notes pour mon sermon de demain. Mais voici les journalistes. L'abbé Flynn n'est pas rentré de la paroisse pauliste où il a dit la messe; et toutes les interviews sont pour moi, celles qui se font de visu comme celles qu'on téléphone. A la fin, pris d'impatience, je demande au portier qu'on ne laisse plus monter personne et je décroche l'appareil pour ne rien entendre; mais c'est le portier, alors, qui lui-même entend ma sonnerie sans discontinuer et qui envoie aux explications. Finalement, j'ai à moi une petite demi-heure, durant laquelle encore mes compagnons viennent plusieurs fois aux renseignements. Plus heureux demain matin et plus expérimenté, je sauverai le temps nécessaire pour préparer un peu ce que je dois dire.
Vers une heure commence le banquet de 1*^5sociation of Commerce. Le consul nous y a ménagé comme première rencontre celle des hommes d'affaires les plus en vue de la cité et qui ont montré la plus active sympathie pour notre cause. Les toasts échangés témoignent à la fois des sentiments francophiles et de la haute intelligence de ces « capitaines » d'industrie ou de commerce. J'ai le plaisir d'avoir pour voisin de table un jeune officier de notre armée, dont les impressions écrites, et mêmes imprimées, me tomberont plus tard sous les yeux : « Il y a Klein. — En Amérique. 15
ici, notera-t-il, une mission ecclésiastique composée de... (suivent les noms). J'ai été leur escorte militaire, si l'on peut dire, et j'ai assisté à toutes les réceptions données en leur honneur. Si les Français pouvaient voir et entendre tovit ce qui s'est fait et dit en l'honneur de notre patrie, ils ne cesseraient jamais de faire l'éloge de ce grand pays. »
Nous ne quittons le banquet de l'Association de Commerce que pour nous rendre au Blackstone Théâtre, où M. Barthélémy a su réunir des auditeurs d'élite qui comprennent notre langue. Lui-même leur dit en anglais combien sont justifiés ceux qui, comme lui, ont toujours cru au courage invincible de la France et à l'amour des États-Unis pour la cause du droit. Nos deux prélats font, en français, de beaux discours, Mgr Julien sur les ruines de la guerre au diocèse d'Arras, Mgr Baudrillart sur ce que devront être en France les lendemains de la victoire.
Et nous repassons vite au Club, pour de là nous rendre à la somptueuse villa de l'archevêque. En la qualifiant ainsi, je ne pense faire de compliment ni de reproche à personne; mais je tiens à ajouter qu'elle n'est pas l'œuvre de Mgr Mûndelein. Le prélat, certes, a fort grand air, et son portrait ne déparerait pas une galerie romaine ou toscane du temps de la Renaissance; mais sa dignité, par bonheur, n'est pas exclusive
du genre simple, et je ne crois pas qu'il aurait lui-même installé si riche résidence. Qu'on nous garde, aux États-Unis, comme partout, la maison des Gibbons, des Spalding, des Ireland, et qu'on laisse aux rois de la finance, à ceux que Pascal nomme « grandeurs de chair », les palais de marbre et les mobiliers tout reluisants d*or. Ce n'est pas, du reste, que nous n'ayons fort apprécié la belle réception de ce soir-là, ni la compagnie de prélats et de prêtres distingués que nous y rencontrâmes ; le nouvel évêque de Peoria, en particulier, Mgr Dunne, nous éblouit de ses dons brillants et originaux. Mais ce fut seulement le surlendemain que je compris la grande âme de Mgr Miindelein, lorsque je le vis entouré si affectueusement de ses orphelins, et qu'il m'expliqua sa manière tout apostolique de comprendre le rôle social de l'Église. La Providence a bien choisi l'homme de cœur, de zèle pratique et de larges vues qu'il fallait à ce diocèse, un des plus riches, des plus populeux et des plus difficiles à conduire qu'il y ait dans le monde chrétien. Disons seulement, pour en donner l'idée, que la ville même de Chicago renferme deux cent quatre vingt-dix paroisses catholiques de vingt-six nationalités diverses.
Notre dimanche, comme il convient, est presque un jour de repos. A la paroisse Notre-Dame, que dirigent les Pères du Saint-Sacrement et qui ne peut contenir la foule accourue, Mgr Julien
célèbre la messe pontificale et Mgr Baudrillart prêche un grand sermon sur les interventions providentielles dans l'histoire de France. Le vicaire général d'Arras est allé hors de la ville chez un prêtre de son diocèse. L'abbé Flynn tient sous le charme de son éloquence l'auditoire de l'église pauliste, et moi, je parle à Saint-Thomas-l'Apôtre, la paroisse du P. Shannon, modèle des curés et des directeurs de revues religieuses. J'ai plaisir, mon sermon fini, à recevoir au presbytère quelques bons Français de Chicago et notamment un jeune employé qui me présente sa fiancée; tous les deux, à l'américaine, me deviennent tellement amis en quelques minutes, qu'ils me demandent si je ne pourrais pas revenir bénir leur mariage. Vu la distance, je n'ose vraiment pas le promettre. Après déjeuner, le P. Shannon prend son automobile pour me faire faire quelques visites personnelles. Beaucoup de curés possèdent une automobile et la conduisent eux-mêmes, comme tout le monde, allais-je dire, tant ce moyen de locomotion est d'un usage fréquent aux États-Unis, dix fois plus que chez nous peut-être, pour une population deux fois et demie supérieure; on a recensé, au l^r décembre 1918, le chiffre imposant de 5.945.442 autos ou camions; il s'en était fabriqué, en 1917 seulement, 1.900.000. Mais ne nous laissons point, même par ces rapides véhicules, entraîner trop loin. Celui de l'aimable curé de Saint-Thomas
me conduit, vers la fin de la journée, au thé, relativement intime, qu'offre à notre mission l'une des zélées patronesses des Orphelins de France, ]y|me "W. s. Brewster. Après avoir dîné au Club, avec un petit nombre d'amis, nous nous endormons, ce soir-là, dans une relative atmosphère de
calme.
Tout autre est le réveil. En pleine nuit, soudain éclate un bruit de sirènes qui me rappelle nos meilleurs temps de Gothas. Je crois d'abord à un mauvais rêve; mais le mugissement continue et s'aggrave peu à peu d'autres bruits discordants. Ma pensée se reporte aux souvenirs de Buffalo et je comprends que ce doit être l'armistice, cette fois pour de bon. De tout cœur j'en remercie Dieu puis, m'étant assuré de l'heure plus que matinale deux heures après minuit, je referme les yeux Mais le vacarme, que j'avais dès l'abord trouvé suffisant, ne cesse pas de grandir, et, par un vrai prodige, il ira sans cesse augmentant, de paroxys me en paroxysme, si j'ose m'exprimer ainsi durant l'espace de vingt-quatre heures. Les folies de jeudi dernier, où je pensais avoir touché la limite du tapage terrestre, n'étaient, en réalité qu'une répétition en sourdine de ce qu'il faudra entendre aujourd'hui, de ce qu'il faut entendre dès ce matin, longtemps avant l'aube.
Après avoir naïvement cru que chacun allait, comme moi, se réjouir dans son cœur et tenter de se rendormir, je me lève à deux heures et demie pour ouvrir la fenêtre et vérifier la situation; devant la persévérance des sirènes et le fantastique progrès de la rumeur, je commence à me demander si, au lieu d'armistice, il ne s'agirait pas de quelque incendie énorme ou d'une autre catastrophe à l'américaine. L'inquiétude est vite dissipée par ce que j'aperçois. Si invraisemblable que cela paraisse, la rue est déjà remplie d'une foule aussi exultante que bizarre. Des femmes à peine coiffées, un manteau sur leur robe de chambre, des hommes en pyjamas, des enfants vêtus à la diable, soufflent dans des trompettes ou des cornes, tapent sur des casseroles, frappent du bâton aux fenêtres trop lentes à s'ouvrir, agitent tout ce qui leur tombe sous la main et s'agitent eux-mêmes autant qu'ils le peuvent, en criant à tue-tête que la guerre est finie; et, pour que nul n'en ignore, la poudre s'en mêle, la poudre, non seulement des modestes pétards, mais des fusils de chasse et des revolvers.
Cependant, quand la rue est pleine, on ne peut plus autant s'y démener, et petit à petit un ordre relatif succède à la fantaisie. La masse, canalisée, s'écoule comme régulièrement, et voici que débute, à trois heures du matin, pour ne finir que le lendemain, même heure environ, la marche
minterrompue de tout un peuple en délire. L'aube trouvera Chicago entier sur la voie publique, répandu en un long cortège, qui ne s'arrêtera plus, semblable au déroulement d'une courroie sans fin. Sur les carrefours seulement et sur les places, des groupes restent stationnaires ou plutôt dansent et s'exaltent en toutes sortes de folies. Les cabarets sont pris d'assaut. Les cafés et les restaurants s'emplissent; ils s'emplissent de consommateurs, car personne ne rentre chez soi, mais ils se vident de consommations, et beaucoup de manifestants seront réduits, vers le soir, à se nourrir d'enthousiasme. Le liquide, cependant, fait moins défaut que le solide ; on boit ferme à la victoire, à la chute du Kaiser, au retour des hoySy et le nombre des ivrognes dépasse la moyenne des fêtes les plus nationales. Cela tourne au carnaval monstre; il n'y manque ni confettis, ni plumes à vexer le passant, ni chapeaux renversés, ni embrassades publiques, ni chars de musiciens, ni déguisements grotesques, ni mannequins à brûler ou à pendre. Il n'est forme de moquerie, de supplice, de mort, qui ne soit en effigie appliquée à l'empereur d'Allemagne; mais c'est en grotesque pendu qu'il est le plus souvent représenté. Point de graves désordres pourtant; sur ces deux ou trois millions de grands enfants débridés, l'on n'aura à déplorer que trois ou quatre morts et quelques dizaines d'accidents,
presque tous dus aux automobiles. Partout veille une police ferme et paternelle; des deux mille agents réguliers et des quatorze mille volontaires, aucun n'a de répit durant vingt-quatre heures.
Ce que j'apprendrai des démonstrations auxquelles se livra Paris le même jour, me semblera, par comparaison, tranquille et cérémonieux. Jamais un Européen ne s'imaginera ce que fut, autour de nous, le sabbat, le charivari, le brouhaha, le tohu-bohu; mais si quelqu'un tentait de s'en faire une idée approchante, il devrait principalement se représenter, par dessus les bruits d'origine humaine et comme note dominante de cette bacchanale, l'abasourdissement ininterrompu des milliers et milliers de trompes d'automobiles, des sifflets de locomotives, des sirènes du lac Michigan. Ce jour-là, je ne pus rien répondre à qui disait, pour me faire monter : « Vous voyez bien que ce sont des sauvages ». Et, du reste, ils en ont convenu eux-mêmes. Le grand journal Chicago Tribune du mardi 12 novembre déclare dans ses premières lignes que Chicago, hier, en un carnaval fou, mad carnival, « s'est abandonné aux démonstrations les plus sauvages et les plus stupéfiantes de toute son histoire ».
Je regarde comme une chance, quand même, de m'être trouvé là pour cette occasion unique.
Sur le moment, je l'appréciai moins et je sus gré à l'archevêque d'avoir justement pensé à nous faire voir ce lundi matin le magnifique petit séminaire qu'il bâtit dans un faubourg de la ville, avec l'application, cela va sans dire, de tout le progrès moderne en hygiène scolaire, mais aussi avec l'ambition de faire beau et, par exemple, de reproduire comme salle de prière ni plus ni moins que la Sainte-Chapelle de Paris.
Cette visite, où nous poursuivaient encore, bien que supportables, les rumeurs de la grande cité, ne dura guère qu'une demi-heure et les autos, à notre grande joie, nous emportèrent, en pleine campagne, à un orphelinat distant de deux ou trois lieues. Quel étonnant et heureux contraste! Sur les vastes pelouses qui descendent de l'établissement à la porte où se fait notre entrée, des centaines d'enfants, disposés en lignes courbes ou plutôt en guirlandes, comme de vraies fleurs vivantes, nous accueillent avec grâce, les filles par des révérences, les garçons par le salut militaire, pendant que la fanfare joue brillamment la Marseillaise. Sur la terrasse, présentation faite des Sœurs, nous nous arrêtons à jouir du coup d'œil, que rendent plus charmant encore le soleil, la prairie verte coupée d'allées blanches et, tout autour, les arbres parés de leur feuillage d'automne. Nous passons ensuite l'inspection des garçons plus grands, qui ont déjà
la mine fort guerrière. Les autres enfants, qui pendant ce temps-là sont rentrés, prennent place <lans la grande salle où bientôt nous les rejoindrons et où ils nous donneront, dans leurs chants, leurs petits discours, leurs tableaux vivants, une fête exquise. Mais ce que je préférerai encore, ce sera de les voir, les rangs une fois rompus, nous entourer, nous sourire, nous parler sans la moindre contrainte, se précipiter, surtout, vers leur archevêque et le traiter en grand-père véritable, lui-même les traitant, du reste, comme ses enfants chéris, les appelant par leurs noms, adressant à chacun quelques mots personnels. Je n'ai pas sous les yeux de statistique ni de documents; mais je puis dire que personne d'entre nous n'a jamais vu en Europe ni en Amérique d'orphelinat qui puisse, pour le nombre, l'éducation et le bonheur des pupilles, être comparé à celui de Sainte-Marie-des-Plaines.
Nous rentrâmes à Chicago vers cinq heures du soir, en d'excellentes dispositions, reposés et plus indulgents, un peu curieux même de voir la suite des démonstrations. Tout ce que j'en saurais dire, c'est qu'elles dépassèrent encore notre attente.
Sans la bonne humeur et l'habile strate-
gie de nos chauffeurs, nous n'aurions jamais atteint le centre de la ville et nous aurions manqué les deux réunions projetées pour ce soir-là même. C'eût été une grande déception, car elles devaient compter parmi les plus belles de tout notre séjour. La première fut un banquet dans la salle merveilleuse de Congress Hôtel. Au milieu d'un enthousiasme digne de pareil jour, deux ou trois personnages officiels, dont je suis navré de n'avoir plus les noms, exprimèrent la fierté qu'éprouvait l'Amérique à ne faire qu'un avec la France dans le présent triomphe; Mgr Julien en français et moi en anglais, nous célébrâmes en revanche notre joie, comme Français, de nous sentir en telle sympathie avec l'Amérique. En finissant, l'évêque d'Arras évoqua l'image de ce qui, à cette heure même, devait se passer dans notre lointaine patrie, et moi j'exprimai le vœu que Chicago, après avoir naguère acclamé le vainqueur de la Marne, pût recevoir bientôt la visite du maréchal Foch. Les deux péroraisons furent accueillies comme bien l'on pense, et quand on se leva pour aller au meeting de clôture, dans les âmes non moins qu'à l'orchestre une Marseillaise enfiévrée chantait : « Le jour de gloire est arrivé ». — D'Allemagne on télégraphie, apprenons-nous en sortant, que le Kaiser est en fuite et Berlin en révolution.
La Marseillaise encore et, avec notre hymne
national, celui de l'Amérique, la Bannière étoilée, nous saluèrent, un quart d'heure plus tard, à Orchestra Hall, superbement exécutés par la « Fanfare Navale des États-Unis. » Pas une place ne restait libre dans ce vaste théâtre, et chaque assistant, même avant le début de la séance, rayonnait d'enthousiasme. Les orateurs se montrèrent tous dignes de ce qu'on attendait de leur éloquence, depuis l'évêque d'Arras et le consul de France qui ouvrirent le meeting, le premier par 1' « Invocation », le second par le « Greeting » ou salut de bienvenue, jusqu'à l'hon. Edgar A. Bancroff, président de la Chambre des représentants, à l'archevêque Mgr Mûndelein, et à l'abbé Flynn, notre porte-parole anglais des grandes circonstances. La maîtrise des Paulistes, la fanfare navale, l'assemblée tout entière debout pour chanter l'hymne America, achevèrent cette soirée dans un concert d'apothéose. Mais notre émotion la plus vive, ce fut encore de lire, au sortir du théâtre, les premiers télégrammes qui annonçaient la joie de la France. Et à travers les nouvelles triomphantes j'eus la vision d'un bonheur grave, où sans doute flottaient des images de gloire et de délivrance, — Sedan vengé, l'Alsace redevenue française, la liberté assurée dans le monde, — mais où tremblait aussi l'émotion des épouses et des mères en deuil. Je sentais que, la guerre achevée et les survivants
parlant de leur gai retour, elles n'en devaient que mieux comprendre le caractère irréparable de leur sacrifice. Et je priais Dieu qu'il les aidât à en voir aussi l'efficacité; je souhaitais qu'à leurs larmes elles eussent la force de mêler d'héroïques sourires.
Je ne nierai pas qu'il nous en ait coûté d'être loin de Paris à l'heure où s'y fêtait notre victoire, à l'heure où le crêpe était enlevé de la statue de Strasbourg. Mais nous ne nous trouvions pas en pays étranger, et l'Amérique partageait notre joie comme elle avait partagé nos épreuves. Il y a eu de belles scènes aux Chambres françaises lorsqu'on y a lu les conditions qu'a dû accepter l'ennemi; le Parlement, à Washington, ne s'est pas mal comporté non plus, et je crois que, même à distance, on aimera d'en lire, d'après le Chicago Tribune, ce compte-rendu sommaire :
« Washington, 11 novembre. — Dans un discours adressé au Congrès, cette après-midi, de bonne heure, le Président Wilson a révélé au monde l'étendue de la défaite de l'Allemagne et les moyens qu'emploie son peuple pour secouer le joug de l'autocratie. Lorsqu'il a parlé de la chute du militarisme et de l'impérialisme, le Congrès tout entier a éclaté en applaudissements tels qu'on n'en avait jamais entendus.
« Le Président a lu les termes de l'armistice.
qui équivalent à la capitulation de l'Allemagne
Quand il est arrivé à l'article stipulant que l'ennemi doit évacuer tous les territoires envahis, V Alsace -Lorraine incluse, le Congrès n'a pu contenir son enthousiasme, Congress went wild. Les applaudissements, commencés par le juge suprême White et par Evans Hughes, ont pris un caractère vraiment frénétique, tant à la Chambre qu'au Sénat, et la tribune diplomatique y a joint ses acclamations. Après avoir communiqué ce document impérissable, le Président s'est arrêté un peu, puis a donné lecture d'un message dont voici le sens :
« La guerre est finie; vu les conditions de l'armistice, l'état-major allemand est mis hors d'état de la recommencer. D'autre part, l'objet de la guerre est atteint, auquel tous les hommes libres avaient attaché leur cœur; il est atteint plus complètement que nous ne pouvons nous en faire l'idée. C'en est fait de l'impérialisme armé, tel que le concevaient hier encore les maîtres de l'Allemagne; ses ambitions illicites restent englouties dans un sombre désastre. Qui songerait à le ressusciter? L'autorité absolue d'une caste militaire qui pouvait à son gré et à l'improviste troubler la paix du monde, est pour jamais discréditée et détruite. »
Je lirai demain le texte complet de l'armistice. Il me suffit, au retour du meeting et vu l'heure
tardive, d'en connaître les conditions essentielles.. Elles sont de nature à assurer un sommeil peuplé de rêves heureux, — quand le bon peuple de Chicago, légèrement avant l'aube, sera fatigué de crier sa joie.