‹ En Amérique à la fin de la guerreChapitre 17 sur 24 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Notre-Dame, Toledo et Philadelphie.

A l'Hôtel -de -Ville de New-York.

Le lever, cependant, devra être matinal. Toute la délégation, moi seul excepté, prend le train de huit heures, et je ne veux pas manquer de dire adieu à mes compagnons. Sollicités de toutes parts, à la Nouvelle-Orléans, à Pittsburg, à Cincinnati, en d'autres villes encore, mais absolument obligés de se trouver en France à la fin du mois ^, ils reprennent le chemin direct de New-York, sans s'arrêter que quelques heures à Notre-Dame, en Indiana, et à Toledo, dans rOhio. Pour moi, qui suis remplacé à mon ambulance jusqu'à mi-décembre, j'emploierai encore quelques semaines à travailler, de ci de là, comme un tirailleur, pour notre commune cause.

Il m'en coûte plus que je ne saurais dire, de ne pas suivre la mission dans sa visite à Notre-Dame ; et ceux-là le comprendraient, qui auraient lu le

> L'abbé Flynn, cependant, qui restera avec les prélats jusqu'à ce qu'ils s'embarquent, prolongera deux mois encore son séjour et son active propagande.

chapitre qui en parle dans Au Pays de la Vie intense. Nos prélats, qui ont déjà rencontré à Washington les Pères de Sainte-Croix, admirent, comme moi naguère, leur bel établissement de rindiana, et le lecteur aimera savoir ce qu'ils en racontent :

« Bâtie sur 1200 acres (plus de 500 hectares), l'Université Notre-Dame est, à elle seule, un petit monde. Elle comprend ce que nous appellerions des cours secondaires, supérieurs, professionnels; puis un petit séminaire, un scolasticat et un noviciat. A quelque distance, un grand pensionnat de jeunes filles lui est affilié. La bibliothèque, les laboratoires ont reçu les derniers perfectionnements. Sans vouloir rivaliser avec les principales Universités, les Pères de Sainte-Croix ont créé de toutes pièces, en cette campagne, un des plus notables établissements catholiques des Etats- Unis. En temps normal, quinze cents élèves font ici leur éducation; plusieurs centaines y disposent d'une chambre. Depuis que les États-Unis sont en guerre, les plus âgés servent en Europe, ou sont mobilisés sur place. Nous sommes donc accueillis, comme à Fordham, par une parade militaire. Que dis- je? L'enthousiasme guerrier est si vif qu'au pensionnat voisin, plusieurs jeunes filles s'essaient à porter le fusil et à battre du tambour. Elles ont d'autres manières, heureusement, de nous exprimer leur sympathie pour la France.

Les religieuses qui les dirigent ont un excellent renom et font beaucoup de bien. »

La visite de Notre-Dame est trop courte, au gré de chacun; mais il faut prendre un train qui arrive à Toledo à trois heures et demie. Les notes de Mgr Baudrillart et du vicaire général d'Arras ^ nous font connaître la chaude et originale réception qui accueille la mission française dans cette ville industrielle de deux cent mille habitants, dotée d'un évêché en 1911. On a mis à la tête du nouveau diocèse un prélat jeune, actif, qui unit au goût de l'étude et à un vrai don pour les langues un précieux talent d'organisateur, Mgr Schrembs. Bavarois d'origine, il déploie tant de zèle pour la justice de notre cause, qu'il a fallu céder à ses instances et accepter de passer une soirée dans sa ville. Il est venu à la gare au devant de la mission avec une automobile pavoisée aux couleurs françaises et américaines. Il montre à ses hôtes l'hôpital, les écoles, les orphelinats superbement organisés. Chez les Ursulines, les jeunes filles jouent la Marseillaise sur leurs violons, tandis qu'une religieuse bat la mesure; l'une des Sœurs est née au diocèse d'Arras. La réception principale se fait au grand orphelinat; elle se compose, en premier lieu, d'une séance patrio-

1 Les unes inédites, les autres parues dans le Bulletin de Propagande Jran çaise, artic'e cité.

tique où garçons et filles jouent et chantent alternativement, et ensuite d'un banquet où se trouve invité, en même temps que le clergé catholique au complet, l'évêque épiscopalien. Un curé de la ville, ancien marianiste du collège Stanislas, prononce un discours des plus spirituels et des plus vibrants. L'évêque d'Arras et le recteur de l'Institut catholique répondent.

Le temps a fait défaut pour organiser un meeting purement catholique. Mais il y a, ce même soir, dans une salle immense, une réunion publique en l'honneur de l'armistice; Mgr Schrembs y conduira la mission, et cela peut-être vaudra mieux, tant du point de vue religieux que du point de vue français. Les quatre ou cinq mille personnes qui composent l'assistance très mêlée, regardent d'abord avec étonnement ces étrangers que signale un costume insolite; mais la sympathie se déclare dès qu'on a reconnu en eux des Français. Sur l'estrade, à côté du maire, qui est juif, un évêque protestant, un pasteur qui revient des tranchées de France, un chef d'orchestre qui se démène énergiquement et qui fait chanter à tous, avec un ensemble surprenant, les plus populaires des chants nationaux. Plusieurs discours sont prononcés sur des tons de tribuns, et font alternativement pleurer ou rire les vibrants auditeurs. L'abbé Flynn les enlève en leur parlant de nos soldats; l'évêque épiscopalien les calme

un instant par une harangue pleine de distinction, mais relativement froide; Mgr Sehrembs, (l'une voix éloquente et forte, enflamme de nouveau l'enthousiasme et quand, après lui, nos deux prélats français jettent à la foule des phrases ardentes qu'il traduit sans les affaiblir, ils se voient acclamés avec une sorte de délire. A la sortie on les comble de témoignages ; des centaines de personnes leur serrent ou leur baisent les mains, quelques-unes en versant des larmes. On les accompagne en triomphe jusqu'au Toledo Club, qui veut leur offrir un Champagne d'honneur. En les quittant à la gare, où ils prennent à minuit le train pour New-York, Mgr Sehrembs leur déclare qu'une pareille manifestation aura dans la contrée une importance véritable pour la France et l'Église catholique.

Une réception assez semblable à celle de Toledo attendait la mission à Philadelphie, lorsque, profitant d'un retard du bateau qui devait la ramener en France, elle se rendit dans cette ville le samedi 16 novembre ^. Là aussi le temps a fait défaut pour organiser une réunion spéciale. Mais on donne, le soir, dans une très grande salle et devant un public de trois mille cinq cents personnes, un concert de musique classique. L'arche-

^ On se rappelle que l'influenza avait fait supprimer l'arrêt que nous devions y faire en revenant de Washington à New- York.

vêque, Mgr Dougherty, a l'idée de s'y rendre; il se fait présenter par le chef d'orchestre à l'assemblée, un peu surprise d'abord, mais très accueillante, et il lui présente ensuite les envoyés de France. Au seul nom du pays ami, les applaudissements éclatent. La sympathie s'échauffe tandis que l'orchestre joue notre hymne national; elle devient de l'enthousiasme quand l'évêque d'Arras, Mgr Dougherty traduisant son allocution, rappelle l'envoi, par sa province, de la frégate Artois au temps de la guerre d'Indépendance, et annonce que ses Carmélites ont brodé, en souvenir de l'ancienne fraternité d'armes, un drapeau qui sera remis au régiment américain comptant le plus de citoyens de Philadelphie. Dans cette réunion d'élite et qu'on sent digne de représenter la capitale affinée de la Pensylvanie, les mêmes acclamations retentissent, qu'au meeting populaire de la bonne ville de Toledo.

Mais de toutes les démonstrations réservées à nos délégués, la plus étonnante sûrement pour nos habitudes françaises fut celle qui les accueillit, le vendredi 15 novembre, en même temps que la mission belge, à l'Hôtel de ville de New- York. Si je n'en peux pas parler comme témoin oculaire, retenu que j'étais alors dans le Centre pour

raccomplissement d'autres devoirs, ce n'est pas une raison pour en priver aussi le lecteur, et je pense qu'il aimera connaître le récit des héros de la fête :

A midi, nous disent leurs notes à peu près textuelles, on vient nous chercher pour la réception officielle qui doit nous être faite au City-Hall. Police à pied, police à cheval, police à motocyclette nous rendent les honneurs et nous fraient le chemin. C'est une longue file d'autos pavoisées. Chacun de nous est accompagné par un personnage; Mgr Julien, par M. Wanamaker, président de la Commission organisatrice ; Mgr Baudrillart, par M. Alexander, régent de l'Université de New- York, et auteur d'un ouvrage sur les origines françaises de l'éducation publique dans cette ville. Pour notre cortège, la circulation est interrompue de midi à une heure et demie dans la plus active partie de la cité. Des troupes couvrent la place et rendent les honneurs. Une musique militaire joue les hymnes nationaux. A l'Hôtel de ville, on nous présente au maire, M. Hylan, catholique à tendances socialistes. Il nous adresse un discours auquel répondent Mgr Julien et Mgr Carton de Wiart, celui-ci en anglais. Photographie et cinéma. Le cortège se reforme à grand'peine et l'on nous conduit au Sherry's, où un banquet nous est offert. Il est deux heures et quart quand on se met à table ; deux minutes de recueillement,

la tête inclinée; une bénédiction, au signal de M. Wanamaker. Il y a environ six cents couverts. Dans l'assistance, des femmes habillées en soldats, la casquette sur la tête et leur buffleterie sur le corps; pendant les airs nationaux, elles se tiennent comme des soldats et saluent, la main en visière... Le dîner est servi en maigre, (car c'est vendredi), ce dont Mgr Hayes remercie. Toasts chaleureux de M. Wanamaker et du maire; éloquente allocution de Mgr Julien, qui porte les santés du Président Wilson, de M. Poincaré et du roi Albert ; Mgr Carton de Wiart, en quelques paroles vibrantes, fait acclamer son souverain prêt à rentrer, en ce moment même, dans Bruxelles délivrée. La nuit tombe quand on sort. C'est très beau comme manifestation et les sentiments exprimés sont excellents. Les policiers qui nous ont accompagnés prennent part au banquet. Rien de plus démocratique. On nous a présenté et l'on a incliné devant nous deux superbes drapeaux américains : l'un est pour notre mission, l'autre pour M. Poincaré, à qui Mgr Baudrillart le remettra au retour. Un autre a été de même confié à la mission belge pour le roi Albert.

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