CHAPITRE XIV Tout seul ou comment on se repose
Tandis que les grands délégués, avant de rentrer en France, achevaient leur mission avec cet éclat, j'entreprenais, pour ma part, une modeste tournée de visites où la cause de notre propagande et celle de mes amitiés se prêtaient mutuellement appui.
Dans un désir, fort avouable, de repos et de calme, j'avais fixé mon départ de Chicago à trente heures plus tard que celui des prélats. Un jour et demi de silence, coupé seulement de quelques causeries intimes, quel rêve après tant de speechs, de sermons, de toasts et de discours! Quel rêve, en effet, mais combien distant de la réalité 1 Le consul de France, que l'habitude du dév^ouement personnel incline à compter sur celui des autres, m'assigne comme repos du premier jour une conférence à donner en anglais, au club des Friends of France. Lui-même organise et préside la réunion. J'y parle des blessés américains et français, de leur courage, de leurs bons rapports, et je montre combien ils sont dignes de ce que
font pour eux nos amis d'outre-mer. J'insiste sur le fait que la plupart de nos soldats ont été blessés plusieurs fois et qu'ils sont toujours repartis au front avec la même énergie, donnant ainsi à l'Amérique le temps de s'éclairer, de se préparer et de venir gagner avec nous la victoire finale.
A l'issue de la causerie, la présidente d'un autre club me demande, avec l'appui du terrible consul, de parler le lendemain au Rotary Club. (c Mais je pars à deux heures. — Vous viendrez donc le matin. — J'ai trois visites à faire assez tôt. — Nous ne vous prendrons qu'à onze heures. — Alors, pas de difficulté, termine là-dessus le consul. Vous viendrez ensuite déjeuner avec moi. B Et avant que j'aie rien pu ajouter, la dame du Rotary Club est partie en disant : « A demain ! » Resté seul avec le consul, je ne le remercie pas; mais il m'explique que ce sera une réunion très familière, que je devrai parler en français, sans préparation et suivant les désirs qu'on manifestera sur le moment même. Dans ces conditions, il n'y a pas lieu de me soucier d'avance du sujet, et je garde l'esprit libre pour aller, enfin, voir mes Pères Paulistes. La maison a un peu changé depuis mon séjour d'il y a dix ans et la chère église Sainte-Marie a reçu quelques embellissements ; les Pères très jeunes ont mûri et le supérieur est nouveau, — c'est le frère aîné du
P. Burke, de New-York ; — mais l'esprit, les cœurs, les âmes, grâce à Dieu, sont restés les mêmes.
Je n'ai de libres que deux ou trois heures, le lendemain matin, pour les visites auxquelles je tiens le plus. Un excellent ami, Charles P. Megan, qui m'aida autrefois à étudier les écoles publiques, où il était inspecteur, arrive dès que j'ai dit la messe et je lui offre de m'accompagner dans mes courses pour que nous restions plus longtemps ensemble. Il vient de perdre un frère à la guerre, peu de semaines avant l'armistice, et sa mère... « Mais parlons d'autre chose », dit-il avec un sourire vail* lant. Et je cherche avec lui si j'aurais le temps d'aller voir la veuve du professeur Charles R. Henderson, l'une des âmes les plus hautes, les plus douces, les plus unies à Dieu, que j'ai rencontrées dans aucun pays; c'était lui qui, chargé de l'enseignement religieux à l'Université, m'y avait fait faire des conférences sur la Séparation et prêcher le sermon du dimanche. Mais la maison est tellement loin, — ô ces distances de Chicago! — que je ne serais pas revenu pour la causerie du Rotary Club. Il me reste le temps de passer au magasin colossal de Me Clurg, l'éditeur qui a publié la traduction de mes livres sur l'Amérique, puis aux bureaux de la Société d'Extension de l'Église catholique. Cette œuvre extrêmement intéressante a justifié toutes les espérances.
J'en ai exposé ailleurs^ l'objet, nettement signifié, du reste, par le nom qu'elle porte. Elle cherche à favoriser, susciter, développer, au besoin même créer, — aux Etats-Unis d'abord, mais sans s'interdire d'avance une action plus vaste, — tout ce qvii peut contribuer à la diffusion du catholicisme. L'importance en est telle pour l'avenir religieux de l'Amérique et peut-être du monde, que je me reprocherais de ne pas rendre public ce que j'ai appris de son état actuel, soit à Chicago même, soit à Paris dans une visite récente de son aimable et actif président, Mgr Kelly :
« L'année 1918, m'a-t-il dit en substance, a été la meilleure pour nous. Depuis les débuts, nous avons récolté pour les missions intérieures 465.000 dollars (trois millions à peu près).
« Notre nouvelle préoccupation est d'organiser quelque chose d'analogue à votre Bonne Presse, un département de pviblication pour bons livres et tracts, non pour journaux quotidiens. Notre revue, Extension Magazine, constitue maintenant une entreprise à part, une affaire proprement dite au capital de 300.000 dollars et qui donne, par les abonnements, les annonces et la vente des livres, un revenu de 16 %, suffisant pour couvrir tous les frais de la société, en sorte que les offrandes vont intégralement à la propa-
1 Dans V Amérique de demain, chap. IV''. Pion, éditeur.
gande. La valeur présente de l'affaire comme telle, égale tout ce que la société a dépensé depuis le début. C'est sur ce fondement solide que nous comptons édifier notre œuvre de Bonne Presse.
« Nous avons entrepris la protection des prêtres et évêques exilés du Mexique. Durant les trois années que la révolution y a fermé les séminaires, nous en avons soutenu un à Castroville, dans le Texas; cent prêtres s'y sont préparés à l'ordination, dont quelques-uns sont morts dans leur pays, de maladies et de privations.
« Nous possédons maintenant trois chapelleswagons et deux chapelles automobiles. La société a répondu pour la construction de seize cents églises nouvelles où il en manquait ; presque la moitié des églises bâties aux États-Unis en 1918 l'ont été par nous.
« Le projet qui nous tient le plus à cœur en ce moment, après celui de la Bonne Presse, est de fonder à l'Ouest un petit séminaire central où les diocèses pauvres qui n'en possèdent pas enverront les jeunes gens appelés au sacerdoce; nous les leur rendrons après les avoir élevés pour rien. Notre but est de développer les vocations dans ces diocèses mêmes; les prêtres de l'Est, qui les desservent actuellement, sont toujours tentés de revenir chez eux. »
Oserai-je, sans prophétiser, indiquer ici l'une des perspectives, disons simplement possibles, qu'a
ouvertes devant moi l'entretien de Mgr Kelly, complété, du reste, par plus d'une autre conversation entendue aux États-Unis ? C'est que les catholiques de ce grand pays, qui forment dans l'Église le groupe déjà le plus fervent et bientôt le plus nombreux, prendront de plus en plus conscience de leur devoir international et feront, pour aider leurs frères dans le monde entier, ce que d'autres, éventuellement, ne sauraient plus faire. Il faut les entendre parler, par exemple, des persécutions qu'a subies le clergé au Mexique, ou de la honte qu'il y aurait, — qu'il y aurait eu, j'espère pouvoir dire, — à laisser la Terre Sainte aux mains des mahométans. Et ce ne sont là, en effet, que des exemples, entre plusieurs autres.
Ces trois visites étaient à peine terminées, que l'automobile du Rotary Club m'emmenait fort loin, du côté du parc, conduite par l'une des femmes distinguées qui en font partie et que je ne manquai pas de questionner sur mon nouvel auditoire, Rotary signifie « qui tourne », mais le club n'était pas pour cela une société de danse; son nom venait de ce qu'il siège, à tour de rôle, tantôt chez un de ses membres et tantôt chez un autre. Dans l'élégant salon où je trouvai ces dames réunies, je leur racontai, sur la demande qu'elles in'en firent elles-mêmes, l'histoire de notre ambulance de Neuilly. Et je fus ravi de voir l'intérêt
qu'elles prenaient à nos cliers blessés, la connaissance qu'elles possédaient des nuances mêmes de notre langue, leur admiration sans bornes pour l'héroïque France. C*est le peuple entier des États-Unis qui est avec nous maintenant, de tout son cœur naïf et généreux ; mais le mouvement est parti de l'élite, de l'élite intellectuelle et de l'élite sociale.
Pour de très bonnes raisons, comme on le verra bientôt, ma mission individuelle commencera par la jolie petite ville d'Ann Arbor, siège de l'Université de Michigan, Les 248 milles que j'ai à franchir pour y aller de Chicago me font retrouver pour la première fois, avec sa mélancolie et aussi ses charmes, la solitude des anciens voyages. J'en profite pour me reposer et pour réfléchir, mais aussi pour me remettre au courant, avec un peu plus d'ordre, des événements européens. La grandeur et la précipitation en ont quelque chose d'effarant. Les trônes continuent à tomber les uns sur les autres. Après les empereurs et les rois, voici les souverains de moindre importance qui abdiquent à leur tour, les grandsducs de Wurtemberg, de Hesse et de Saxe-Weimar, le prince de Lippe-Detmold, je ne sais qui encore, tout ce qui restait de têtes couronnées entre le Rhin et la Vistule, entre le Rhin et le Pacifique.
Les Hohenzollern, les Habsbourg, les Wittelsbach, sont tombés comme les Romanof. L'empereur Guillaume s'est réellement enfui en Hollande et le kronprinz va l'y rejoindre, cependant que l'empereur d'Autriche se voit refuser un asile en Suisse. En sept heures les socialistes se sont rendus maîtres de Berlin et y ont établi un gouvernement régulier, sous la direction d'un de leurs chefs, Ebert ; un ancien ouvrier remplace les Hohenzollern. N'empêche que l'Allemagne abandonne, à l'ouest comme à l'est, tous les territoires envahis et qu'elle va livrer tous ses sous-marins; il paraît même qu'elle en est déjà à demander aux États-Unis de l'indulgence, — • et de la nourriture. Mais le lecteur a connu tout cela, de plus près et mieux que moi. Ce qu'il ne sait pas, c'est la tentation qu'aurait le peuple des États-Unis, si prompt à tous les changements, d'oublier trop vite que l'armistice n'a pas, d'un trait de plume, effacé les conséquences de la guerre ni les devoirs qu'elles imposent. En même temps qu'elle m'aide à comprendre ce péril, la grande presse me fait voir l'effort qui, d'avance, cherche à le conjurer. La Tribune de Chicago publie une caricature où un Américain venant de la rue de la Guerre trouve, au tournant de la rue de la Paix, un ange qui tient dans sa main l'olivier symbolique. Notre homme est tellement ravi de la rencontre qu'il laisse, de saisissement, tomber à terre les
nombreux paquets qu'il portait et sur lesquels on peut lire des étiquettes significatives, comme Économie, Bestrictions, Aide aux Alliés, Fonds des Orphelins. I.e sens en est assez clair et spirituellement traduit par l'image.
Le numéro du 13 novembre, que je lis dans le train, exprime la même idée en termes pleins de bon sens et qui me paraissent mériter d'être reproduits : « Comme nation nous nous sommes promis de mener cette affaire jusqu'au bout... Appliquons sagement ce principe. Nous ne sommes pas encore relevés des obligations que nous avons assumées en avril 1917. Le temps n'est pas venu de démonter la grande machine que nous avons construite. II y faut de la patience et de la prévoyance. La France, la Belgique, ne peuvent pas se relever instantanément de leurs pertes effroyables en hommes et en matériel. Nous nous trouvons avec cent vingt millions de personnes humaines à nourrir. Il faut les aider de notre abondance, même les ennemis. Que pas un homme, une femme, un enfant, aux Etats-Unis, ne se relâche de sa générosité, de ses sacrifices... C'est le moment de nous réjouir, oui, sans doute, mais non pas celui de nous arrêter dans la tâche entreprise. »