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CHAPITRE XV A l'Université d'Ann Arbor

LA FAMILLE d'uN ÉTUDIANT TUÉ EN ALSACE POUR LA FRANCE

C'est une charmiante petite ville qu'Ann Arbor. Bien que traversée par la rivière des Hurons, elle ne rappelle les anciens sauvages ni par l'aspect de ses boulevards, élégamment plantés d'arbres, ni par les mœurs affables de ses habitants. Personnes et choses y présentent, au contraire, un caractère frappant d'aménité. Elle est le siège de l'Université de Michigan, une des plus importantes d'Amérique et l'une des rares qui soient entretenues par l'État. Encore faut-il remarquer qu'il ne s'agit point là d'étatisme à la mode française. L'Université ne dépend pas de Washington, mais de l'État particulier de Michigan, et cette dépendance ne l'empêche pas plus de s'administrer elle-même que de fixer ses programmes. Mais ni l'Université, avec ses sept mille étudiants, répartis en sept facultés, ni la jolie cité qui gravite autour d'elle, n'auraient suffi, si intéressantes qu'elles fussent, pour arrêter mon Klein. — En Amérique. 17

rapide voyage; j'avais là un devoir de cœur à remplir et j'y trouvais des circonstances très favorables pour parler de la France.

Je ne sais s'il existe, dans tous les États-Unis, une famille plus dévouée à notre pays que celle dont je fus l'hôte à Ann Arbor. Le professeur et Mnie L. P. Hall ont donné, depuis le début de la guerre, toute leur influence pour servir notre cause; tout leur temps pour promouvoir les œuvres qui nous aident, en y faisant aussi large que possible leur part personnelle de travail et de dons généreux; tous leurs fils enfin, puisque des trois l'aîné est officier dans l'armée amie et les deux plus jeunes, dès l'été de 1915, bien avant l'entrée de leur pays dans la guerre, se sont mis au service de l'ambulance américaine, c'est-à-dire au service des blessés français. Je les ai vus à l'œuvre l'un et l'autre et je voudrais que beaucoup de nos compatriotes eussent eu sous les yeux pareils exemplaires de ce que peuvent être les jeunes gens de là-bas.

Un des deux, Richard Nelville, qui avait vingt ans et demi, fut tué en Alsace, dans la région fameuse de l'Hartmanswillerkopf, la nuit de Noël 1915, tandis qu'il allait seul, sur son auto d'ambulance, à la recherche de nos blessés. Se faisant l'illusion que peut-être la fureur serait moindre ce soir-là en souvenir de Bethléem, les chefs avaient donné ordre aux services

sanitaires d'évacuer les patients des postes de secours. Richard fut retrouvé à quatre heures du matin, parmi les débris de sa voiture, atteint d'un obus allemand au crâne, à la jambe, à l'aine, mais la figure intacte et ne trahissant aucun trouble, toujours empreinte de la souriante bonté, de l'air de confiance et de franchise qui nous avait frappés, six mois plus tôt, lors de son séjour à Neuilly.

On l'enterra au petit cimetière de Moosh où dormaient déjà, en rangs pressés, nombre de nos soldats. Avant de l'y déposer, on enveloppa sa chère dépouille d'un drapeau français orné de la croix de guerre que venait de lui envoyer Joffre; et devant ses compagnons, — parmi lesquels son frère aîné, — devant le détachement qui rendait les honneurs, devant les femmes d'Alsace qui promettaient d'entretenir sa tombe (et jamais elle n'a manqué de fleurs), le médecin-chef de l'hôpital prononça une allocution qui se terminait par ces mots : « Conducteur Richard Hall, vous allez reposer ici à l'ombre du drapeau tricolore, auprès de tous ces vaillants soldats dont vous êtes l'émule. Vous faites à juste titre partie de leur bataillon sacré. Seul, votre corps glorieusement mutilé disparaît. Votre âme est remontée trouver Dieu. Votre souvenir, lui, reste dans nos cœurs, impérissable. Les Français n'oublient pas. »

Sur la croix de bois qui abritait sa tombe, on

traça cette simple inscription : Richard Hall, an American who died for France, « Richard Hall, Américain mort pour la France ».

A l'ambulance de Neuilly nous célébrâmes un service pour lui, et l'aumônier lui consacra son sermon du dimanche. Il était beau d'entendre ses camarades chanter, en pensant à celui qui venait de quitter cette sombre terre pour la lumière céleste : Nearer, my God, to thee, « Plus près de toi, mon Dieu » et le cantique de Newman : Lead, kindly light, amid the encircUng gloom, « Conduisnous, lumière tout aimable, à travers les ténèbres qui nous environnent ». Un chœur de jeunes Françaises chanta l'hymne de Victor Hugo.

Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie Ont droit qu'à leur cercueil la foule vienne et prie.

Le frère aîné du jeune héros, Louis P. Hall, partit pour Ann Arbor afin de revoir ses parents et de leur parler de lui. Il emporta aussi comme souvenir au collège de Dartmouth, où Richard était étudiant, quelques reliques de l'automobile sur laquelle il avait péri, une voiture offerte aux blessés français par ses condisciples et qu'ils remplacèrent. Ces devoirs accomplis, Louis revint prendre son service et le garda jusqu'à la fin. Son père, retenu par sa profession en Amérique, continua de donner tous ses loisirs aux œuvres

de la Croix-Rouge. Sa mère, au bout de quelques mois, s'embarqua pour la France; elle obtint d'aller au cimetière de Moosh, sur la tombe fleurie par les Alsaciennes, et elle en revint si touchée, qu'elle resta plus d'un an avec nous, à soigner les blessés français comme si tous étaient ses enfants.

Voilà pourquoi j'ai mis sur ma route la petite ville d'Ann Arbor.

Mais je voudrais que mon lecteur jugeât par lui-même ceux dont j'évoque ici la pensée, et je demande à lui montrer quelques passages de leurs lettres. Dès qu'elle eut appris, par notre chef des transports, M. Piatt Andrew, le service religieux et le discours que j'ai mentionnés, la courageuse mère m'écrivit, sans me connaître, pour dire sa reconnaissance :

« Nous sommes extrêmement touchés de voir que notre bien-aimé fils a été si bien compris, malgré sa modestie et sa grande réserve... L exquise délicatesse des sentiments qui nous sont exprimés de cette France elle-même si souffrante, nous fait comprendre mieux que tout le reste ces paroles de Dick (nom familier de Richard) : « J'aime la France et les Français. « Il nous est doux de vous voir tous, en cette réunion matinale, rendre honneur à notre doux enfant, qui était parti avec tant d'entrain et de courage servir vos malades et vos blessés... J'ai lu votre article de la Nation et je l'ai conservé, reconnaissante de vos généreuses

idées sur l'Amérique et touchée, au fond de mon cœur, de la conviction exprimée par vous, « qu'à « l'heure où le dernier mot sera prononcé, les Amé- « ricains n'auront pas à rougir pour leur pays »... Comme je vous écris, la pendule sonne deux heures, peut-être l'heure précise où notre enfant a perdu la vie. Je suis souvent éveillée à ces heures matinales et mon cœur va vers vous tous en France. »

Les lettres de Richard à ses parents ne sont pas indignes de celle-là. Voici dans quels termes il leur annonçait, le 28 mai 1915, sa résolution de partir :

« J'entends beaucoup de discussions sur la guerre, mais elles me semblent si peu utiles que je m'en tiens à l'écart. Je suis pourtant d'assez près ce qu'on en écrit. Quant à l'œuvre de l'ambulance, la plus grande raison d'y prendre part est l'occasion qu'elle offre de travailler pour l'humanité. La première fois que j'entendis parler d'y envoyer des jeunes gens de Dartmouth, je n'envisageai pas ce côté de la question. Je ne fis que regarder, d'une part, l'intérêt de l'expérience et, de l'autre, son côté redoutable ; comme celui-ci me parut l'emporter, je m'abstins. Mais je me mis à réfléchir davantage, et finalement je résolus de partir. De là mon télégramme, qui vous prit à l'improviste; je m'étais pris moi-même à l'improviste. Naturellement je voyais encore le côté intéressant, mais je me rendais compte qu'à

travers les graves difficultés auxquelles il fallait s'attendre, le vrai soutien devait venir de la certitude qu'on avait d'aider, pour sa petite part, à rendre moins malheureuse la condition d'autrui. »

Et voici ce qu'il écrivait peu avant sa mort, le 11 novembre : « Il fait froid, il pleut; sur les montagnes, il neige et il grêle. En dépit de ces discomforts, nos expéditions présentent un certain plaisir, celui de braver les éléments. Il ne me déplaît pas de constater que je peux être heureux en face d'un travail dur et salissant, même parmi les privations. Je suis extrêmement heureux. J'ai en suffisance la nourriture et le sommeil. Qu'est-ce qu'il me faut de plus? Je me passe de confitures et je fais des économies sur les photos, ne pouvant plus en faire virer comme avant, mais je continue tout de même à me sentir heureux. Je ne parle pas de Noël et je n'y pense pas; je n'ose pas... Je repars en expédition. » On sait ce qu'est la fête de Noël dans la vie anglaise et américaine; Richard, qui avait le culte de la famille, y pensait malgré lui. La dernière phrase de sa dernière lettre traduit d'une façon touchante le fond de ses sentiments : « Allumez un grand feu dans le foyer pour moi », Make a big fire in the fire-place for me.

Auprès de ce foyer, entre le père et la mère du jeune étudiant, j'ai passé trois journées qui comp-

teront parmi les plus graves et cependant les plus douces de ma vie entière...

Ce ne fut, du reste, pas un temps dépourvu d'activité. Je ne manquai pas de visiter, un matin après ma messe, sous la conduite d'un aimable vicaire qui remplaçait le curé malade,, la très prospère école paroissiale et j'y racontai aux plus grands élèves ce que faisaient chez nous leurs aînés; c'était réellement une joie, de sentir avec quelle ardeur vibraient toutes ces jeunes âmes, aux noms seuls de l'Église, de l'Amérique et de la France. Le lendemain de mon arrivée, à trois heures, dans le Ladies Gymnasium de l'Université et sous les auspices du cercle français, je donnai une conférence proprement dite et ouverte au grand public, sur les soldats américains en France, parlant de leur bravoure sur les champs de bataille et à l'hôpital, insistant, en particulier, sur la popularité dont ils jouissent, soit auprès de nos soldats, soit auprès du peuple et des enfants.

Le même jour, à cinq heures, et dans la même grande salle, j'assistai à l'assemblée de rentrée de l'Association féminine universitaire; après des communications toutes pratiques du président même de l'Université, de la Dean of Women et de

divers rapporteurs, j'expliquai, sur la demande qui m'en fut faite, de quelle manière et dans quel esprit pourront travailler le plus utilement, pour elles-mêmes et pour nous, les nombreuses Américaines qui se proposent de venir en France aider à l'œuvre de reconstruction. Les discours furent suivis d'une présentation en règle. Toutes les jeunes filles furent nommées par la doyenne au président de l'Université, qui les nomma à sa femme, qui me les nomma. Et moi-même je répétai leur nom, quand j'avais pu le saisir,, en demandant à chacune « comment elle allait ».. Jamais je n'avais serré en une heure, ni peut-être en un an, un si grand nombre de mains féminines.

Onze cents étudiantes sont inscrites à l'Université de Michigan, dont une centaine à la médecine, au droit, à l'École d'ingénieurs, à l'architecture, à la pharmacie et à la dentisterie; les mille autres suivent les cours de lettres, sciences et arts, en majorité pour devenir professeurs, mais un certain nombre aussi pour se destiner à des carrières pratiques. Toutes sont tenues de s'adonner deux fois par semaine, les deux premières années, à des exercices d'éducation physique, notamment à la marche, à la nage et à la danse. Deux cent cinquante habitent des Dormitories,. fondés, au nombre de trois déjà, par d'anciens élèves ou amis de l'Université; les autres vivent

en groupes de cinq ù trente, que dirige l'une d'entre elles. Toutes restent libres dans leur vie privée. Cette indépendance n'empêche pas il s'en faut, l'esprit de solidarité. La Women's League, devant laquelle j'ai parlé, et dont elles font toutes partie, centralise leurs diverses organisations, depuis l'athlétisme jusqu'au théâtre et jusqu'aux œuvres d'ordre social; c'est, par exemple, cette ligue qui, durant la guerre, a organisé le travail pour la Croix-Rouge et l'adoption des orphelins de France; c'est elle qui a recueilli des fonds pour nos régions dévastées et expédié des vêtements aux petits Belges, vêtements tricotés ou cousus par les jeunes filles mêmes. Le but de la ligue n'est pas encore tant de former d'excellentes étudiantes que de préparer à la société des femmes pratiques et généreuses, capables de rendre service partout où la Providence les placera.

Dès le premier matin le professeur Hall m'avait présenté à la Faculté de dentisterie, où j'eus plaisir à faire connaître les services exceptionnels rendus par les chirurgiens-dentistes dans notre hôpital de Neuilly sous la direction, justement, d'un éminent praticien, le docteur Hayes, qui avait pris ses grades à Ann Arbor. On sait la place importante qu'occupe dans les Universités américaines l'enseignement de la dentisterie. Il est organisé à Ann Arbor depuis 1876. Une grande

partie de l'instruction théorique se donne aux Facultés de lettres, de sciences et de médecine; mais la formation technique a lieu dans un bâtiment spécial, admirablement équipé pour ce but et assez vaste pour que les trois cent cinquante étudiants s'y exercent à l'aise sur les cinq mille clients environ qui s'y font soigner chaque année et qui, excellent témoignage en faveur du traitement, se recrutent presque tous dans la ville et dans l'Université elle-même. Ces clients n'ont, du reste, à payer que le coût du matériel mis à leur usage. Les cours techniques, distribués par vingt professeurs gradés, ne durent pas moins de quatre années, dont les deux premières font plus de place à l'instruction médicale et les deux dernières sont presque exclusivement consacrées au travail de clinique ou de laboratoire. Les gradués d'Ann Arbor sont appréciés dans le monde entier; quelques-uns se sont établis en France, un plus grand nombre en Angleterre et en Allemagne. Telle est la réputation de la Faculté, que les étudiants lui arrivent de tous les Etats de l'Union et même de l'étranger.

Du séjour à Ann Arbor que noterai-je de plus? Une course en auto dans la campagne, à la fois savamment cultivée et gardant, çà et là, des coins de nature sauvage; quelques promenades dans la ville, qui me la montrent, malgré son chiffre modeste de quinze mille habitants, comme tout

à fait caractéristique de l'installation américaine. Au centre, les bureaux et les magasins, tous d'apparence neuve et groupés en quelques^ rues larges et propres; puis, s'étendant au loin et dans tous les sens, des avenues ornées d'arbres et sur le bord desquelles apparaissent, sans un seul mur de clôture, des cottages à l'air neuf eux aussi, d'une structure élégante et simple, la plupart blancs et en bois, quelques-uns en briques rouges, tous joliment entourés de pelouses et de fleurs. Et l'intérieur, sans luxe, est du meilleur confort. On pourrait certes prendre là des inspirations pour reconstruire nos cités détruites.

Mais ce n'est pas comme architecte que j'ai été envoyé aux États-Unis. Je resterai mieux dans mon rôle si je parle de l'interview qui me fui prise par le Daily Times d'Ann Arbor, sur la Ligue des Nations. J'y retrouve des idées qui sont peut-être celles dont je fis part à l'envoyée du journal, mais qui en tout cas ne me paraissent pas fausses, même maintenant, encore qu'elles demandent peut-être une mise au point. La manchette de l'article les résumait ainsi : Ahhe Klein says it's up to America, En gland and France y to keep Nations at peace, et l'on m'y faisait dire qu'en attendant de pouvoir compter sur une Ligue plus générale ou même universelle, il importait extrêmement de consolider et de rendre plus étroite la collaboration de l'Amérique, de la France et de

l'Angleterre. Après avoir constaté avec joie le mouvement naturel qui portait l'une vers l'autre nos deux Républiques sœurs, j'insistais sur le devoir et sur l'avantage de montrer la même amitié à la Grande-Bretagne, les trois pays ayant les uns des autres un égal besoin et ne pouvant qu'ensemble assurer au monde le bienfait d'une paix durable. J'ai cru bon, durant tout le voyage, de mettre à profit la sympathie qu'on nous témoignait comme Français pour combattre les préjugés qui se rencontraient çà et là contre l'Angleterre. Si, ce qu'à Dieu ne plaise, les sentiments venaient à changer aux États-Unis, je veux croire qu'à leur tour les Anglais y travailleront pour le bien de la France.

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