DETROIT — ROCHESTER — WATERVLIET ET SCHENECTADY
Ce fut aussi la reconnaissance qui me fit faire halte à Détroit, d'ailleurs placée sur mon chemin et assez importante pour mériter un effort particulier de propagande. Sa laborieuse population, qui atteint peut-être le demi-million, fut travaillée, avant l'entrée en guerre des États- Unis, par les pro-germains et les pacifistes; elle a montré, depuis, un parfait loyalisme. L'influenza ne permit pas aux amis que j'y comptais d'organiser une assemblée publique. Du moins me ménagèrent-ils, l'après-midi et le soir, des réunions intimes où je répondis de mon mieux aux questions qui m'étaient posées sur nos affaires de France.
Presque tous ceux que j'y rencontrai avaient montré de façon efficace leurs bienveillantes dispositions pour notre pays, mais il leur plaisait de s'instruire sur le bon emploi de leurs générosités. Une fois de plus j'eus à rassurer ceux
d'entre eux qui étaient catholiques sur l'équitable traitement des orphelins de la guerre. Ce fut pour tous une satisfaction d'apprendre qu'à notre ambulance de Neuilly, une salle particulière portait le nom de Détroit Ward, et que les blessés qu'on y soignait m'avaient chargé d'exprimer à la ville bienfaisante leurs sentiments de reconnaissance.
Sans la crainte de blesser mes hôtes dans leur modestie, je dirais qu'ils ou elles avaient reçu, à Paris même, une éducation française et religieuse; les années n'en avaient nullement effacé le souvenir et je ne sais personne, aux États- Unis, qui ait montré plus d'intérêt pour nos patients de l'hôpital, s'enquérant de leurs besoins, envoyant de quoi y pourvoir, plaçant là-bas, aux meilleures conditions, les petits objets d'art que les blessés fabriquaient sur leur lit de souffrance, ou les souvenirs variés qu'ils avaient rapportés du front. Lorsqu'à onze heures du soir je quittai à la gare ces amis d'une demi-journée, il me semblait, et, je crois bien, à eux aussi, que nous nous connaissions depuis des années.
J'en retrouvai à Rochester, que j'avais rencontrés en France très longtemps avant la guerre. Depuis qu'elle avait éclaté, ils n'avaient cessé
de partager nos souffrances et nos inquiétudes, si bien que, plus d'une fois, j'avais eu, dans mes lettres, et sans nul paradoxe, à leur orier de loin : « Patience et courage ! Nous nous en tirerons. » Si l'Amérique n'avait fini par se joindre à nous, je crois qu'ils seraient morts de honte. Nous comptions, dans ce cher pays, un certain nombre d'amis comme ceux-là; il ne se pouvait pas, indépendamment d'autres raisons, qu'un tel ferment n'agît point, à son heure, sur la masse entière.
L'élite, à Rochester, et même le plus grand nombre sont de cœur avec nous. La Chambre de commerce, qui est une des plus puissantes de l'Amérique, m'en avait donné la preuve en m' invitant, par plusieurs télégrammes, à lui servir d'orateur du jour, le 28 novembre, au banquet du Thanksgiving Day. Il me fut très pénible d'en être empêché par des engagements antérieurs qui demandaient, à cette époque tardive, ma présence plus près de New- York. Je « travaillai » donc, à Rochester comme à Détroit, au moyen de réunions privées, mais que j'eus le temps de faire plus nombreuses. Sans vouloir indiscrètement entrer dans le détail, je peux dire ici que mon principal conseiller et appui, dans cette bonne propagande en des maisons et des presbytères amis, fut le P. Notebaert, vénérable prêtre belge, curé de la paroisse française. Il n'y en a qu'une seule de notre langue contre six de
langue allemande. C'est dire s'il est opportun d'entretenir le zèle chez les partisans de notre cause.
J'allai, en compagnie du P. Notebaert, voir le nouvel évêque, Mgr Hickey, homme d'action et d'éloquence, lui aussi, quoique assez différent de son prédécesseur, le célèbre Mgr Mac Quaid, qui restera une des figures les plus originales et les plus puissantes de l'Église d'Amérique. Mgr Hickey nous accueillit fort aimablement, nous retint à dîner et nous garda plus de trois heures, durant lesquelles nous eûmes tout le loisir de lui parler avec précision des crimes de l'Allemagne, si difficiles à croire, à cause de leur excès même, pour des Américains habitués au jair play et au respect de la faiblesse.
Nous acceptâmes aussi avec empressement l'invitation qui nous fut faite de déjeuner au grand séminaire Saint-Bernard, la principale des fondations de Mgr Mac Quaid, et qui ne compte pas loin de trois cents étudiants. Un cinquième seulement appartient au diocèse de Rochester; tout le reste vient d'autres diocèses, attiré par la force des études et l'excellence de la formation. Dans le grand nombre des professeurs il s'en trouve deux ou trois d'origine et de tendances allemandes. Le supérieur et la plupart des maîtres nous sont, au contraire, on ne peut plus favo- Klein. — En Amérique. 18
rables. Il s'ensuivit des conversations assez délicates et qui eurent peut-être leur utilité. L'ombre protectrice de Mgr Mac Quaid me donnait quelque audace; deux fois il m'avait lui-même présenté dans son cher séminaire, et, au second voyage, il m'y avait fait faire des conférences sur la situation politico-religieuse de notre pays. Ce fut en me tenant autant que possible dans le sillage encore lumineux de son prestige, que j'essayai de montrer chez qui se trouvait depuis cinq ans le véritable esprit chrétien et chez qui le réel mépris des lois de l'Évangile.
Telle était ma confiance au jugement de M. Notebaert que je me laissai conduire par lui, le matin même de mon départ, aux funérailles d'un jeune homme que je ne connaissais ni personnellement ni par sa famille, mais qui était le fils d'un des plus notoires et des plus chauds partisans de la France. Je vis ensuite, par la presse, que cette marque de sympathie avait produit son petit effet pour la cause que j'avais l'honneur de représenter. S'il était permis d'apporter dans une occasion aussi grave une note familière, j'ajouterais que, pour me récompenser de ma bonne action, les compte-rendus me nommèrent, sans élection ni démarche aucune, membre de l'Académie française. Je n'aurais pas cru la dignité de Mgr Baudrillart si aisément contagieuse.
De Rochester je descends aux environs d'AJbany, où deux prêtres qui aiment la France m'ont demandé de parler dans leurs églises, le dimanche 26 octobre. Tout le long du New- York Central le paysage est assez pittoresque; mais les rivières, les lacs, les collines que la ligne traverse frappent moins encore l'attention que ne fait le nom même des villes ; il n'est point banal de passer, en quelques heures d'Amérique, par Palmyre, Syracuse, Rome, Utique, Ilion, Amsterdam. Et si j'ai manqué Ithaque, c'est pour n'avoir pas reçu à temps une lettre de mon ami Théodore Stanton, qui voulait me faire donner le sermon du dimanche dans la célèbre Université Cornell ; la station qui la dessert, porte en effet le nom, assez inattendu, de l'île du sage Ulysse. Moins classiques sont les noms des deux villes où je dois m'arrêter : Watervliet, et Schenectady. Le premier m'a-t-on dit, signifie écluse en hollandais et rappelle quels furent les premiers colonisateurs de l'Hudson. Schenectady, bien que fondée, elle aussi, par les Hollandais, a gardé un nom indien.
Les trois jours que je passai là, en des presbytères amis, furent des plus reposants et des plus agréables. Les sympathies françaises du P. John Slattery et de Mgr John L. Reilly offraient d'au-
tant plus de prix, qu'elles avaient pour fondement une connaissance très exacte de notre pays, où l'un et l'autre avaient résidé, et une connaissance plus que suffisante des divers peuples européens. Il est vraiment permis de dire que chez les étrangers, et en tout cas, chez les Américains, des informations sommaires sur la France portent à la juger mal, tandis que des informations complètes entraînent, au contraire, un jugement favorable. L'expression est banale, mais le fait est réconfortant : notre patrie gagne à être sérieusement connue. A Schenectady comme à Watervliet, je travaillai de mon mieux à la montrer telle qu'elle est, et mes hôtes m'y aidèrent soit en invitant, pour la circonstance, leurs confrères des paroisses voisines, soit en me conduisant à l'intéressante ville d'Albany, toute proche de là et qui est, comme chacun sait, la capitale politique de l'Etat de New-York. A l'évêché, qui se trouvait vacant, nous fûmes cordialement reçus par l'administrateur Mgr Delaney et par le jeune secrétaire général. Bon accueil également, au Bureau d'Éducation, où j'eus grand plaisir, après im entretien sérieux, à visiter la bibliothèque et le musée. Je m'y arrêtai, en particulier, devant des scènes de la vie indienne, reproduites au naturel et telles qu'on les peut encore voir, paysages et gens, dans l'État même de New-York. Rien de plus frappant que ce voisinage, aujourd'hui
amical, de la civilisation la plus avancée et d'un état social encore tout primitif.
S'il faut dire un mot de mes sermons, je prêchai à Watervliet, à la messe de onze heures, le 24 novembre, sur la belle attitude patriotique et religieuse des blessés français et américains, et le soir je traitai le même sujet dans l'église de Schenectady. La cérémonie y eut lieu à cinq heures, ouverte par la Marseillaise et terminée par le salut ; tout le monde, même sur les habits de chœur, portait des insignes tricolores. Les auditeurs semblèrent goûter, tout au moins, le sujet traité et ses deux divisions : your boys, our boys, « vos soldats, les nôtres ». L'impression la plus vive, je peux en parler sans embarras, fut produite par une citation qu'il me sera permis de rapporter ici. Elle était prise d'une lettre reçue la veille même de mon départ de France et qui venait d'un de nos blessés, aveugle de la guerre, ce prêtre dont j'ai raconté ailleurs l'épreuve et le courage ^ : « J'apprends, m'écrivait-il à la machine, de sa propre main, que vous vous préparez à partir pour le Nouveau-Monde et que vous faites partie de la même mission que notre évêque. Je vous envoie donc mes meilleurs souhaits de voyage... Vous ne pourrez jamais trop en dire aux Américains, trop
1 V. dans les Douleurs qui espèrent le chapitre : « Mon Prêtre aveugle ». Un vol. in-18, chez Perrin, couronné par l'Académie des Sciences morales et politiques, 6« édition.
leur offrir notre admiration, notre reconnaissance et notre amour. Ils écrivent l'une des plus belles pages de l'histoire du monde, une page unique, inédite dans l'histoire des peuples. Hourrah pour nos frères d'Amérique. Leurs étoiles éclairent mes yeux et illuminent ma nuit. »
Cela était écrit le 2 octobre 1918, au moment des grandes espérances et alors que nous marchions tous du même pas, du même cœur, à l'aube chaque jour grandissante de la splendide victoire. Il ne faudrait pas que cette date parût trop lointaine.